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02/04/2007

Lu 11 - La lettera amorosa de Jean-Pierre Siméon

( Jean-Pierre Siméon, Lettre à la femme aimée au sujet de la mort, Cheyne Editeur, 2005, 13, 50 euros)medium_Siméon066.jpg

 

Peut-on écrire encore des poèmes d’amour ?
L’entreprise semble impossible depuis le grand feu surréaliste ! L’amour la poésie, vous vous souvenez ? Eluard, 1929 ! L’amour la poésie, et sans coordonnant s’il vous plaît ni même l’ombre d’une virgule pour couper/lier ces deux mots. Rien, fusion.
Et voilà que m’arrive cette Lettre à la femme aimée au sujet de la mort de Jean-Pierre Siméon. Une lettre d’amour, cela s’ouvre un peu à contre jour. À l’abri, dans le calme et le repos. Pour une joie.
Les poèmes de Jean-Pierre Siméon « (ôtent) la pierre sur (nos) souffles ». oui, dans l’excès de leurs coups de vent – ce lyrisme qui « (sait) être dans le cri / sans le cri » - ils nous aident à déchirer l’asphyxie qui nous menace. Avec eux, l’air accourt, la fraîcheur, la tendresse de « cet autre cœur / qui n’est pas un muscle ». Oxygéné de cet air autre qui fait claquer les mots des poèmes, il s’ouvre « au sens inexprimé des choses ».
Lyrique, Jean-Pierre Siméon ? Oui, c’est un grand remueur et rumineur de mots. En images, ils remontent des quatre coins : Amour, révoltes, mort, vie. Saturés de richesse, ils se clarifient au feu de l’effusion. Alors la verdeur du chant se prend à eux. On reconnaît bien là le directeur artistique du Printemps des poètes, sa fougue mise au service de la poésie, cette manière bien à lui de traverser le monde avec étonnement et générosité, ferveur et fermeté. Poésie qui sous toutes ses formes « mets les pieds dans le plat de l’existence » !

 

26/03/2007

Turbulence 11- 2007, l'année de toutes les commémorations plus celles que l'on va oublier...

C'est entendu, l'année 2007 est l'année René Char.

Mais c'est aussi l'année Maurice Blanchot. L'année André Frénaud (voir ici même en date du 21 novembre 2006 mon texte sur "André Frénaud, poète métaphysique?"). J'espère bien que nous parlerons aussi d'Eugène Guillevic. D'autres qui auraient aussi eu 100 ans cette année...

De toutes façons, le seul hommage que l'on puisse rendre à un auteur, c'est de le lire. Et peut-être même pas! Mais de le vivre, ça oui!

Souvenons-nous: "Il faut vivre Arthur Rimbaud l'hiver, par l'entremise d'une branche verte dont la sève écume et bout dans la cheminée au milieu de l'indifférence des souches qui s'incinèrent" et loin du "désert ergoteur" écrivait René Char.

Vivre, pas lire! ou plutôt vivre les mots d'un poète, cela est véritablement le lire!

Lire est du corps. Lires est du coeur. Tant lire épanouit un soleil intérieur: courage et amour, forces vitales par où de l'humain se trouve en action d'émergence, cela qui fait que la vie a un sens comme on le dit d'une route que l'on aime parce qu'elle ne promet pas le pays de sa destination, disait touours René Char.

Les poètes se lisent à coeur ouvert. À coeur battant.

Il faut emporter leurs poèmes comme le jeune pâtre Euphorbos emporte l'enfant Oedipe, tout contre son coeur, et c'est encore une image de René Char.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    © Alain Freixe                                                                                                                          

Turbulence 10 - Clermont-Ferrand-1987/2007- Vingt ans de poésie, et au-delà

Avancer dans l’inconnu

« Enfonce-toi dans l’inconnu qui creuse. »
René Char


Je reviens de Clermont-Ferrand. Invité par la Semaine de la poésie pour son XXème anniversaire, fêtant pour l’occasion son fondateur, notre ami Jean-Pierre Siméon.
Se faire passeur de poésie est affaire de patience. L’autre rive n’est jamais très visible et la lenteur préside à la traversée. Celle qui n’évite pas l’errance, les doutes, parfois même les chutes mais sait se garder de celles, mortelles, dont on ne se relève que dos maçonné et regard rayé de mauvaise nuit.
Oui Jean-Pierre a raison : « Si l’écriture du poème nous apprend quelque chose, c’est d’abord ceci : il faut du temps pour faire sens et le chemin vers le sens implique les risques du chemin, tâtonnements, fatigues, impasses, éternels recommencements… »
Oui, Françoise Lalot et sa « brigade de fées organisatrices» de la Semaine de la poésie de Clermont-Ferrand ont raison, « il faut que le chemin perdure »
Oui, nous avons raison, nous autres d’ici, Yves Ughes, Raphaël Monticelli, Jean-Marie Barnaud, sophie Braganti d’animer qui La poésie a un visage à Grasse -10 ans en 2008 ! – qui La poésie des deux rives dans les pays du paillon – 7 ans déjà ! – qui les Rencontres des Ecritures Poétiques et leur Lézard amoureux – www.ac-nice.fr/daac/lézard -qui le printemps des poètes à Nice, avec tous ceux enseignants, poètes, bibliothécaires, éditeurs, artistes, enfants, adolescents, élus, bénévoles... dont le compagnonnage est nécessaire pour que rencontrer la poésie d’aujourd’hui, cette langue qui ne se soumet pas à être privé de sens, soit possible de la maternelle au lycée et plus généralement,  dans les institutions et la cité.
Je reviens de Clermont-Ferrand . Encore une fois émerveillé par le travail des enseignant(e)s, leur disponibilité,leur générosité,  leur inventivité pour que nos textes parlent, étonnent, émeuvent les enfants de la maternelle au CM2 comme en cette école d’Orbeil ou dans ce collège Audembron de Thiers ou le bien nommé Baudelaire de Clermont-Ferrand avant de rencontrer les PEC2 de l’IUFM d’Auvergne pour un échange de plus de deux heures sur la poésie, l’écriture, la poésie, sa transmission, le livre d’artiste.
medium_Clermont-20_ans.jpgJe reviens avec le livre des vingt ans édité par la Semaine de la poésie ( prix 10 euros, IUFM d’Auvergne, 36 Avenue Jean Jaurès, CS 20001, 63407 Chamalières cedex)magnifiquement titré Que l’éclair nous dure. Vous y trouverez les courts textes des intervenants de cette année : Marc Blanchet ; Louis Dubost ; Chantal Dupuy-Dunier ; Jean-Pierre Farines ; Alain Freixe ; Albane Gellé ; Jacques Jouet ; Christiane Keller ; Hervé Le Tellier ; Philippe Longchamp ; Jean-François Manier ; Nimrod ; Jean-Baptiste Para ; Emmanuelle Pireyre ; Thierry Renard ; Marie Rousset ; Valérie Rouzeau ; Alain Serres ; Jean-Pierre Siméon ; Claude Vercey.Pensant à René Char, qui s’inquiétait de l’avenir de la rencontre dans lces très beaux bandeaux de « Claire » (La pléiade, p.654/655), repensant à quelques rencontres marquantes,  j’ai donné comme titre à mon texte :
 
Gardez-nous la rencontre !

À Eliot,
Aux femmes et aux hommes – jeunes encore ! - que j’appelais – Dix ans déjà ! – les enfants-du-pied-des-tours de la ZEP La Charme,




    À mon sens, l’immense mérite de cette Semaine de la poésie est de donner chance à la rencontre.
    Seule, la rencontre est fécondante. Son « angle fusant » ne se résume ni dans la présence du poète, cet intervenant extérieur supposé en savoir plus que les autres sur ce dont il s’agit , dans une classe, ni dans la manière dont cette classe a été préparée par l’enseignant. Encore que pour se rencontrer, il convient que l’on se soit donné rendez-vous et quelque peu apprivoisé, et en ce sens le travail de l’enseignant est tout à fait important - Dirais-je qu’au cours de mes nombreuses interventions, au fil des ans, il n’a pratiquement jamais été pris en défaut? - Il lui appartient de préparer la venue du poète, de soigner cette attente, de la nourrir et la creuser d’interrogations, de lectures, etc...
    Mais, ce qui importe ce n’est pas encore cela. Ce qui importe ce n’est ni le poète, ni la classe elle-même, mais leur rencontre, soit cet entre-deux, cette dimension à chaque fois neuve et inouïe d’un je et d’un tu, cet espace tiers entre un toi et un moi, espace autre par où passer est possible.
C’est dans cette rencontre que je définirais volontiers par ses qualités, soit ce sens des entours - timbre, tons, résonances, couleurs... - que se joue la transmission.
Et n’est -ce pas de cela dont il s’agit dans cette Semaine de la Poésie?
Ne s’agit-il pas d’être des passeurs de poésie?


    



24/03/2007

Madame de Clermont-Ferrand rencontrée le 20 mars 2007 vers 17h50 en descendant de l’IUFM d’Auvergne

à Isabelle Brun Lacour,

« Madame a établi son salon de coiffure sur les pentes d’un volcan. Toute occupée à tresser vent , neige et froid, elle permanente et plisse au noir le ciel dans de blanches bourrasques.Sur ses lèvres, le rouge de quelque oiseau passe. Reste d’un poème abandonné à l’air. »

© Alain Freixe 

Madame des saponaires

Pour le XXXème anniversaire de la revue Esquisse




1-
Les hautes herbes cachaient l’eau. Un grand jour jetait le ciel dans le cœur lyrique de ses nuages. Son insurrection courbait les fleurs de savon. Madame des saponaires savait se faire attendre. La ralentie de sa venue faisait vibrer son absence. Et les mains se signaient à même leur désir.

2-
L’eau de pluie fait poussières des fleurs pour un poudroiement où ma sœur Anne ne voit rien venir.

3-
Dans les gouttes d’eau, Madame s’épuise. Dans leur tombée de nuit, Madame fait sienne cette tendresse qui vrille le cri des hommes. Sablier retourné, le temps y luit en retenant son souffle. Le parti de l’asphalte est en route.

4-
Madame pèse autant que la fumée qui brûle ses volutes au jaune des ampoules. Elle abandonne ses mains ivres aux bras d’un ciel bouleversé.

5-
Que Madame soit du côté des fantômes où se perdent les visages est-ce vérité de ce temps ? Les saponaires rythment le bruit de l’eau à nos pieds nus. Langue filée du ruisseau. Voix du jour.


© Alain Freixe

Lu 11 - René Char, Lettera amorosa



medium_lettera_amorosa224_-_copie.jpg« Marcheur puissant » aux « poudreuses enjambées » capables de « (lever) un printemps derrière elles », c’est sur les mots que marche René Char qui « savent de nous ce que nous ignorons d’eux ». Ainsi des chemins – les vrais, les libres . Ainsi « (errons-nous) autour de margelles dont on nous a soustrait les puits ». Oui, des mots manquent. Mots de passe pour le réel tandis que la parole de poésie reste là à disloquer la réalité de la langue pour laisser battre quelques portes. Il y a dans cette tension, cette énergie qui traverse et tient les mots du poème dans l’ouvert, cette violence retenue du poème comme la ligne de vol de toute caresse, comme le mouvement même de l’amour : amour de la langue, amour d’une terre, amour de la femme.
C’est ce mouvement là qui anime cette Lettera amorosa que nous donne à lire aujourd’hui Poésie/Gallimard. L’érotique est ici éthique de la parole. Femme et langue sont là comme absentes. La langue parce que reclose sur elle-même, figées dans ses notions prédéfinies. L’écriture de Char l’attaque, la malmène jusqu’à l’ouvrir sur cette jouissance secrète qui s’accomplit en un « merci » par lequel le poète donne congé à sa « fleur de gravité », « iris d’Éros, iris de Lettera amorosa ». Celle qui continue à « (accompagner) le retour du jour sur les vertes avenues libres. »
Cette édition présente l’intérêt de nous offrir non seulement les deux versions du texte, celle de 1952 sous le titre de Guirlande terrestre et celle de 1964 parue dans l’anthologie Commune présence, qu'on trouvera également dans la collection Poésie/Gallimard, mais également la reproduction des 16 collages de Jean Arp qui accompagnaient la première version et les 24 lithographies de Georges Braque qui allaient l’amble avec la deuxième. Quand on sait combien René Char fut attentif à ceux qui furent ses « alliés substantiels », ces peintres qui à l’instar de Picasso en 1939 lui offrirent – et continuent à nous offrir – « mille planches de salut », on mesure l’importance du dialogue ici offert.

© Alain Freixe

11/03/2007

Balise 14

 ( Quand le printemps n'est pas la cinquième saison. Celle qui opère syncope dans la quaternaire. Et brise le cercle des saisons. Leur ronde. Quand il n' est pas bris de clôture, déchirure, clé des champs sous les nuages.Alors...)
 
« À chacun sa saison maléfique (« je hais l'été qui me tue» écrit quelque part Rimbaud). Pour moi, c'est le printemps qui me mine et me désunit de fond en comble : l'aigre printemps de France, acide, mordant, quinteux, giflé de grêle et d'orages. Ni la débâcle sauvage de la vie au travers des eaux et des airs qui est le printemps du Canada, ni la tiédeur fleurie des collines de l'Ombrie ou de la Galilée, mais seulement un entre-deux-gelées balayé de grains cinglants, le culte du printemps est en France un stéréotype d'emprunt, un implant pur, en milieu étranger, de la poésie de l'Antiquité et de la Bible. Je n'en excepte que les quelques jours de juin, juste avant la fenaison, où la terre tout entière est devenue tendrement pelucheuse, et quelques fins d'après-midi de mai couvertes où au soir tombant la pluie cesse et où une tiédeur surnaturelle qui se dilate sous le ciel brouillé me fait penser au mot d'Aragon dans Le Paysan de Paris: «J'en étais là de mes réflexions lorsque, sans que rien en eût décelé les approches, le printemps entra subitement dans le monde. »

Julien Gracq, Carnets du grand chemin, La Pléiade, T.II,p.1022/1023

23:05 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (2)

25/02/2007

Hommage à Jacques Dupin à Privas

( Jacques Dupin sera à Privas pour les manifestations qui auront lieu pour fêter ses 80 ans.medium_dupin1.jpg
Des Expositions-colloque-lectures auront lieu autour du poète du 27 février au 24 mars 2007
A cette occasion, la revue Faire Part publie une livraison exceptionnelleregroupant quelques quarante contributions et la reproduction d'une dizaine de peintres ami(e)s.
On peut se procurer la revue  auprès de Alain Chanéac, 8 chemin des Teinturiers, 07160 Le Cheylard au prix de 23 euros.
Je relaie ici les mots d'Alain Chanéac et Jean-Gabriel Cosculluela et donne à lire leur texte de présentation Matière d'origine, Jacques Dupin)
 
medium_Faire_Part3219.jpgLe n°20 / 21 de la revue faire part: «Matière d'origine, Jacques Dupin » est l'aboutissement d'un projet porté par la revue depuis de nombreuses années. Nous devions trouver la manière de nous approprier différemment cette écriture, et outre du « grand poète» qu'il est, parler comme récrira plus loin dans nos pages Gil Jouanard, d'un « pays » en poésie et d'un « pays » d'Ardèche, restituer le poète à ses paysages.Nous concrétisons ce projet en 2007 ; pour les 80 ans de Jacques Dupin. En Ardèche où il est né le 4 mars 1927.Durant son enfance, Jacques Dupin a vécu à deux reprises à Privas, puis plus tard au Hameau des Salelles, à Saint-Maurice d'Ibie ; depuis 1944, il vit à Paris depuis 1944, et également dans les Pyrénées.Secrétaire des Cahiers d'Art de Christian Zervos, en 1952, il devient directeur des éditions de la galerie Maeght en 1956, puis co-directeur de la Galerie Leiong en 1981. Actuellement, il s'occupe de l'oeuvre de Joan Miro, pour lequel il a rédigé de nombreux écrits, dont une importante biographie.
Ami avec des écrivains dont Maurice Blanchot, André Frénaud, Francis Ponge, Pierre Reverdy, il est l'un des fondateurs de l'importante revue L'Ephémère en 1966, avec Yves Bonnefoy, Paul Celan, André Du Bouchet, Louis-René des Forêts , Gaétan Picon. Il en assuré la coordination.
Ami avec des artistes, il organise des expositions, écrit des articles ou des préfaces pour les catalogues, ou encore avec lesquels il crée avec eux des livres singuliers, des livres d'artistes : Constantin Brancusi, Victor Brauner, Georges Braque, Alberto Giacometti, Jean Hélion, Wifredo Lam, André Masson, Joan Miro, Henri Michaux, Pablo Picasso, Nicolas de Staël, Bram van Velde, et plus près de nous, Valérie Adami, Pierre Alechinsky, Francis Bacon, Jean Capdeville, Eduardo Chillida, Colette Deblé, Joan Mitchell, Raquel, Paul Rebeyrolle, Jean-Paul Riopelle, Antonio Saura, José Maria Sicilia, Antoni Tapies, Gérard Titus-Carmel, Raoul Ubac, Jan Voss.

Comme avec les écrivains, la compagnie et l'accompagnement des artistes sont déterminants pour le travail de Jacques Dupin, dans la lumière de l'autre qu'il recherche ardemment, dont il devine la tension. Ses écrivains et artistes contemporains, qui ont tous marqué l'histoire de la littérature et de Fart, sont ses « alliés substantiels ».

De Cendrier du voyage (GLM, 1950, réédition Fissile en 2006) à Coudrier (POL, 2006), en passant par Gravir (Galllimard, 1963), Dehors (Gallimard, 1975), Les Mères (Fata Morgana, 1986), Echancré (POL, 1991), Eclisse (Spectres Familiers, 1992), Ecart (POL, 2000), cinquante-six ans et de très nombreux livres. A côté des livres courants , il y a aussi ces livres d'artistes importants : La Nuit grandissante, avec Antoni Tapies ( Erker Press, 1968), Proximité du murmure, avec raoul Ubac (Maeght, 1971), L'Issue dérobée, avec Joan Miro (Maeght, 1974), Matière du souffle, avec Antoni Tapies (Lelong & T, 1991), Nacelle, avec Jan Voss ( Leiong, 1995), Impromptu, avec José Maria Sicilia (Michael Woolworth,1995), Combe osbscure , avec Jean Capdeville (Ecarts, 1999).... qui jalonnent l'histoire des livres d'artistes.
En 1988, Jacques Dupin reçoit le Grand Prix national de Poésie.
En 1998 , les éditions Gallimard reprennent plusieurs de ses livres dans Le Corps clairvoyant: 1963-1982.

Le n° 20 / 21 de la revue faire part est une reconnaissance, au sens de reconnaissance d'une œuvre forte, intense, « lieu hors de tout lieu » pour reprendre les mots de Claude Esteban, reconnaissance au sens aussi de gratitude, tant nous sommes reliés à l'œuvre de Jacques Dupin et lui sommes redevables. Quelque chose comme un exercice d'admiration.

« Matière d'origine, Jacques Dupin » vient parcourir et reconnaître son travail, après d'autres reconnaissances : les expositions à V Ecole des Beaux-Arts de Quimper (1986), au Musée de Gravelines (1996), au Cipm à Marseille (1988 et 1992), à la Cité du Livre/Ecritures croisées à Aix-en-Provence (2001), ainsi que des cahiers et numéros de revues ; Revue des Belles Lettres n°3-4 (1986), Le Cahier du Refuge n°22 (CIPM, 1992), L'Injonction silencieuse, cahier Jacques Dupin (La Table ronde, 1995), Prétexte n°9 (1996), Cahiers de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet n°2 (1998), Strates, cahier Jacques Dupin (Farrago, 2000), Méthode ! n°8 (Vallongues, 2006). Ainsi que les livres de Michael Brophy, Maryann De Julio, Valéry Hugotte, John E. Jackson, Seiji Marukawa,
Nicolas Pesquès, Georges Raillard, Dominique Viart.

Le n° 20 / 21 de la revue faire part paraît au même moment qu'un livre « Mélanges pour Jacques Dupin » aux éditions POL, sous la direction de Nicolas Pesquès : de nombreux écrivains et artistes d'aujourd'hui y affirment la présence forte de cet écrivain, qui est plus que jamais notre « extrême contemporain ».

Jacques Dupin écrit dans « le bonheur de vivre à l'affût d'être touché par l’infime », il «écrit ce qu'il ignore », il « attend très bas la première goutte d'eau souterraine qui décomposera la lumière. L'éparpillement dans la terre des lettres d'un nom éclaté ». Il écrit, dans l'un éclaté, et s'adressant à l'autre, inventant sa présence, « à l'inconnu de tout lecteur».
Il écrit l’abrupt, l'aride, d'une lettre à l'autre, d'un mot à l'autre, d'un livre à l'autre, il laisse toujours un mot, dehors, une « matière du souffle », une « matière d'infini », pour ainsi dire une matière d'origine, de commencements, il reprend le fil, il revient à la ligne, comme au seuil de l'autre. La poésie et la pensée s'y défient dans l'attrait et l'affront proche du silence, tout à leur extrême solitude et à l'empoigne du réel, dans la recherche, coûte que coûte, de la lumière.

Joë Bousquet / Simone Weil : une rencontre

(Cette intervention a été faite en ouverture des rencontres du samedi 2 décembre 2006 en présence de Jean Capdeville, dans le cadre de l' exposition de ses livres peints, conçue et coordonnée par René Piniés, directeur du Centre Joë Bousquet et son temps.Son président, Serge Bonnery présidait la rencontre au cours de laquelle on a pu entendre Pierre Manuel, Yves Peyré, Jean Lissarague ainsi que des improvisations de Beniat Achiary. La veille une soirée avait réuni Serge Pey et le guitariste Pedro Soler. Le lendemain une lecture permit d'entendre Jacques Dupin, Philippe Denis, Yves Peyré, Anne de Staël, François Zenone, Serge pey. Je terminai la matinée par la lecture d'un texte écrit pour Max Charvolen.)
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« Je veux d’abord vous dire que vous rencontrer a été pour moi quelque chose de plus que précieux. Je pressentais vaguement qu’il en serait ainsi, mais je ne pressentais pas à quel point » Simone Weil
 
« Rencontrer est le contraire de reconnaître » Gilles Deleuze


Si la source n’existe le plus souvent qu’au pluriel, perdue parmi divers points d’émergence, parmi les sources de notre Centre Joë Bousquet et son temps, il en est une, et ce sont les journées nationales Simone weil-joë Bousquet  des 28 au 31octobre 2000 et la présence forte à cette occasion de Jean Capdeville par son livre Hommage à Simone Weil de 1971 qu’il nous avait confié durant l’été et ses grands papiers où il avait manuscrit quelques pensées comme autant de balises évoquant et soulignant l’importance que la philosophe à la pélerine avait eu pour lui, vie et œuvre mêlées.
Je ne vais pas vous parler de l’histoire de notre centre, je ne vais même pas vous parle de Jean Capdeville – encore que dans les détours, les plis de mon propos…- je voudrais plutôt parler à Jean Capdeville . Que cette adresse « à Jean Capdeville » soit ma manière de lui rendre hommage, de saluer le danseur de corde qui, de clocher à clocher, ces œuvres où chantent les poètes, invente toujours quelques nouveaux pas et trouve là de quoi entrer en résonance, ce bruit d’air sur fond de silence, avec leur paroles. Comment alors ne pas penser à ces mots de Simone Weil, à ces mots qu’il avait choisi de manuscrire sur la page de couverture de son livre de 1971 : « entendre les bruits à travers le silence ». Et bien c’est cela que nous entendons dans « les livres de dialogue », selon l’expression chère à Yves Peyré. Ceux de Jean Capdeville tout particulièrement.medium_IMG_9613.JPG
 
Lui parler et vous parler de qui d’autre sinon de celle dont la lecture lui a « fichu » cette « secousse » qu’il aime à évoquer ; secousse qu’il traduisit en « couleurs, traits, moyens très simples, à plats cernés »…de Simone Weil donc et de celui qui s’est tenu de si longues années, à quelques pas d’ici, dans cette chambre bleutée et ocre, cette ancienne salle de musique avec son dallage si particulier, ces grands carreaux noirs et blancs, propices à quelques mystérieux jeux de dames…ou d’échecs. Joë Bousquet qui allait donc y accueillir Simone Weil en 1942 pour une rencontre qui promettait d’être mémorable. Et qui le fut. Ce dont je voudrais donner quelque idée.

Rencontre brève qu’en d’autres temps j’avais essayé de circonscrire au plus près. – on trouvera plus de détails dans les N°s des Cahiers Simone Weil de décembre 1987 et de septembre 1988 car il fallu apporter un correctif. En effet, s’il est à peu près acquis que Simone Weil débarqua par le train avec Jean Ballard, Directeur de Cahiers du Sud, sur le coup de 2 heures du matin, venant de Marseille, dans la nuit du 29 au lundi 30 mars, si l’on peut être sûr qu’elle se rendit tout de suite chez Bousquet, que Ballard les laissa discuter, qu’elle dormit quelques heures à même le sol, sur la natte qu’elle emportait toujours avec elle, en revanche on ne peut plus affirmer avec Simone Pétrement, le Chanoine Sarraute qu’ils ne se virent qu’une fois. Le témoignage que je reçus de Charles-Pierre Bru, professeur de philosophie et peintre, qui par la suite joua un rôle si important dans la mise sur pied de notre Centre, via le chanoine Sarraute m’obligea à une précision, ce que je fis dans le N° de septembre 1988. Il fallait se rendre à l’évidence Simone Weil s’était rendue deux, voire trois fois ici même, chez Bousquet, avant de partir pour l’abbaye d’En calcat, à Dourgnes dans le Tarn, où elle voulait entendre les chants grégoriens pour pâques qui cette année là tombait un 5 avril.

J’ai dit mémorable pour l’amitié aussi brève – Simone Weil n’avait plus qu’un an à vivre entre l’Amérique et Londres où elle mourut le 24 août 1943 au sanatorium d’Ashford  - que définitive qui naquit de ces paroles et des quelques lettres qui s’ensuivirent – correspondance qu’on ne trouve plus aujourd’hui et que notre Centre se propose de reprendre dès qu’il le pourra augmentée notamment des deux lettres de Simone Weil à Joë Bousquet retrouvées par Florence de Lussy (une du 12 mai 1942, l’autre postée de Casablanca) et publiées dans Les Cahiers Simone Weil de juin 1996.

Amitié dont je voudrais d’une part, donner quelques signes et d’autre part, tenter de fonder.

Dès sa première lettre du 13 avril 1942, elle mettra Bousquet au même niveau que le Père Perrin avec qui elle entretenait une correspondance serrée sur les questions du baptême et de la foi. C’est qu’avec Bousquet, elle rencontrait un homme auquel, loin de toute référence religieuse, l’écart entre l’être et l’existence était chose familière ; l’homme qui, selon elle, pouvait penser l’état actuel du monde dans la mesure où « pour penser le malheur, il (fallait) le porter dans la chair, enfoncé très avant, comme un clou, et le porter longtemps, afin que la pensée ait le temps de devenir assez forte pour le regarder ». Ainsi à ses yeux, Bousquet, blessé depuis plus de 20 ans, « cloué aux mots », selon l’expression de Bernard Noël, était, à ses yeux, infiniment privilégié pour accéder à la connaissance du réel, celle de « l’harmonie pythagoricienne », celle de l’unité des contraires car il portait la guerre logée en lui, ainsi pouvait-il connaître la réalité de la guerre, « la réalité la plus précieuse à connaître parce que la guerre est l’irréalité même » et même si elle recoonnaît qu’il n’est pas encore tout à fait prêt ce que Bousquet acceptait bien volontiers, lui qui affirmera après sa mort à Hélène et Pierre Honorat le 26 janvier 1945 : « Je n’oublierai jamais notre amie. Ses pensées étaient les miennes mais elle se reposait dans les pensées qui m’ôtaient le repos » ou encore à Jean Ballard : « Vous ne sauriez croire combien j’ai été heureux de causer un peu longuement avec Emile Novis. Il n’y a rien à reprendre en elle. J’accepterai volontiers de vivre dans sa peau, sauf quelques substantielles réformes côté ascétisme et plus de complaisance envers le mal. »
 
Parmi ces signes, celui-ci que je vais privilégier. Lorsque Bousquet lui demande « j’aimerais lire de vous des impressions mystiques », c’est bien qu’au cours de leurs conversations quelques allusions avaient été faites au fait qu’elle avait connu de telles « impressions » et en un abandon qui n’est permis qu’à l’amitié la plus vive, elle lui avouera, le 12 mai 1942, comment se récitant à elle-même le poème Love du poète anglais George Herbert (1593-1633) « pour la première fois, le christ est venu (la) prendre » , aveu qu’elle n’avait fait à personne, qu’elle redira, quelques jours plus tard, au seul Père Perrin…

Voyons, finalement qui se rencontre ?
 

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Un peintre et des poètes, Jean Capdeville à Carcassonne du 1 décembre 2006 au 31 mars 2007

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        "Un auteur chante, je danse autour", Jean Capdeville 

Nous sommes à Carcassonne. Dans la Maison des Mémoires, au 53 rue de Verdun où vécut Joë Bousquet. Le centre Joë Bousquet et son temps qui s'intéresse aux relations "écriture/peinture" depuis sa création en 1999 a invité Jean Capdeville à montrer ses livres peints.

L'exposition est à couper le souffle. Vitrines rythmées par quelques-unes de ses toiles où les mots inscrtits de sa main - ceux d'Edmond Jabès, André Du Bouchet, Paul Celan, Jacques Dupin..; plus une bonne dizaine d'autres dont Simone Weil, Yves Peyré, Serge Pey...les siens aussi, parfois - sont tirés du noir par quelques feux tournants dont les cendres blanches demeurent encore vibrantes, rayonnantes dans la dimension d'un possible toujours ouvert. medium_IMG_9617.JPG

Né en 1917 à Saint-Jean de l'Albère (Pyrénées Orientales), Jean Capdeville vit et travaille à Céret. Il a gardé de l'enfance deux yeux étonnés. Rieurs et malicieux, ils vont avec un sourire que son visage bruni à toutes les tramontanes et caressé de tous les soleils, laisse s'épanouir.

Vers les années 1950, deux événements modifient son orientation : la peinture romane et les écrits de la philosophe Simone Weil...«... Les notes de Simone Weil me fichaient alors une secousse, des couleurs donc, des traits, des moyens très simples, minces même, des à plats cernés. La richesse, la vraie, intense dedans...»

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Pour ses relations avec les poètes et les philosophes, le peintre Jean Capdeville explique ainsi sa démarche :

«Des livres illustrés - un auteur chante, je danse autour, avec l'imprimeur et l'éditeur aussi bien sûr -Mon premier livre, en 1968, avec des poèmes de Georges Badin «traces», a été imprimé et édité par Gaston Puel à Veilhes. Quatre choses de moi étaient prévues, reproduites en clichés simples «au trait» que je voulais reprendre à la main. Je n'ai pas aimé les clichés après tirage ; les chosess'écrasaient dans le papier et devenaient lourdes. J'ai repris les clichés, à la main, en les recouvrant de peinture ; sur la lancée, j'ai rempli pareillement 13 pages d'images ; le tout dans un tirage de soixante exemplaires. Renouant ainsi avec les tout premiers livres imprimés et enluminés. Intervenir directement, pour un tirage normal à gravures, était devenu chez nous, dans l'édition, depuis les premiers temps de l'imprimerie un processus totalement étranger ; tout étant mécanisé.L'évolution de l'approche picturale, plus franchement liée au geste et au sériel, autorisant la multiplication des images dans la rapidité et le nombre, mais toujours une à une. Quelques livres au départ : Hommage à Simone Weil, Georg Christoph Lichtenberg, «notes de lectures» en livres,«Ludovic Massé» - tous pareillement illustrés, peintures, réécrits moi-même ou bien en typo locale artisanale. Par la suite tout s'est fait dans la prise en charge matérielle d'éditeurs d'art et de leur imprimerie...»

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C'est cette danse qui nous est donnée à voir.Autant de livres, autant de "Fièvres de paix" écrit Yves Peyré, cela suffit pour une joie! Son dernier livre est une collaboration avec Jacques Dupin. Bleu et sans nom est publié par Jean Lissarague aux éditions l'écart. Peinture et poésie se touchent comme deux voix étrangères et complices, respectueuses de leurs différences. Affaire de rythme!

 © Alain Freixe

18/02/2007

René Char-Lettera Amorosa et ses entours

Inutile de chercher à s’interroger pour savoir à qui est adressée cette Lettera amorosa, d’autant que Char nous a indiqué son véritable destinataire. Il se trouve clairement désigné dans le bandeau qui en 1953 accompagnait la première parution de ce texte. On le trouve reproduit dans le volume de La pléiade à la page 655. Le voici :« Amants qui n’êtes qu’à vous-mêmes, aux rues, aux bois et à la poésie ; couple aux prises avec tout le risque, dans l’absence, dans le retour, mais aussi dans le temps brutal ; dans ce poème il n’est question que de vous. »


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Dans le numéro de la revue Europe – N°705/706, janvier/février 1988 - consacré à René Char, Nelly Stéphane signe un article intitulé L’amour. On apprend qu’il reprend le titre de la revue Le genre humain que dirige aux éditons du Seuil Maurice Olender, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, de l’automne-hiver 1985/1986. On apprend également que pour cette livraison René Char choisit lui-même dans ses Œuvres complètes de La Pléiade sept poèmes . Ainsi à côté de la Lettera amorosa, p.341, on trouve :
- Singulier, Arsenal in Le marteau san maître, p.10
- Vivante demain, Poèmes militants in Le marteau san s maître, p.36
- Madeleine à la veilleuse, La fontaine narrative in Fureur et mystère, p.276
- L’amoureuse en secret, Le consentement tacite in Les matinaux, p.313
- La chambre dans l’espace, Poème des deux années in La parole en archipel, p.372
- Madeleine qui veillait, Pauvreté et privilège in Recherche de la base et du sommet, p.663

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Chacun pourra rajouter bien d’autres poèmes à ceux choisis par René Char, Allégeance, par exemple, La fontaine narrative in Fureur et mystère, p.278.
Pour moi, même si je ne saurais oublier La complainte du lézard amoureux, La sieste blanche in Les matinaux, p.294 à cause du lagarto de Lorca et de Miro et surtout à cause du Lézard amoureux de notre académie (http://www.ac-nice.fr/daac/lezard/)…pour moi, ce serait Marthe, Le poème pulvérisé in Fureur et mystère p.260. Marthe comme chant d’amour engageant à partager une présence celle dont « l’acte est vierge, même répété », chant rompant avec ce « dur filament d’élégie » dont parlait Mario Luzi qui narcose toujours un peu plus le cœur. Marthe dont René Char écrit qu’elle est « le présent qui s’accumule ».

Alain Freixe

17/02/2007

René Char - "J'habite une douleur", dit le prince...

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 (Ce texte est paru dans le N°21 de la Revue Trames, actualité de la psychanalyse : Souffrance d'être, douleur d'exister,en Mars 1996. L'occasion est belle de saluer mon amie Francine Beddock, âme et corps de cette revue, que la mort a effacée de ce côté-ci du monde pour la garder toujours présente à ces horizons où s'affronter à l'impossible signe l'humain en l'homme.)

 

 

"Le devoir d'un prince est, durant la trêve des saisons et la sieste des heureux, de produire un Art, à l'aide des nuages, un Art qui soit issu de la douleur et conduise à la douleur" 

René Char                    

 

Nous sommes si malheureux, souvent, et si heureux, parfois. Tristesse que déchire une joie soudaine, joie qui, inexplicablement, se plisse très vite de quelques chagrins. Etrange cercle où l'asphyxie nous guette, pareillement. Et c'est alors cette sourde fatigue d'un côté, près du château, là-bas, par exemple chez Kafka; cette tendresse un peu fade de l'autre, si prompte à gouverner nos coeurs, proche parente de cet automne dont parle Char. Tristesse ou joie comme deux ports où nous jetons l'ancre, comme deux forteresses que les obscurs sou¬terrains de la léthargie joignent et dont les meurtrières hypnotisées n'ouvrent que sur le paysage dévasté de la misère ou du festin, "ornières des résultats" où s'enlise une existence moins négative que pleine, toujours redoutablement effi¬cace à s'établir, à boucher le trou où se creuse son sens - Et j'entends moins sa signification que sa direction - promise à l'usure, résignée à la douleur sans âge et sans voix de l'ordinaire, autre que l'hébétude de quelques mots vides, voués à se perdre dans les flots de cet "universel reportage", dont parlait Mallarmé.    Ainsi passe la vie sans que rien ne s'y passe. Dans un monde qui s'envase dans l'actualité d'un flot d'images où vulgarité, bassesses, horreurs et violences se mêlent jusqu'à dévaster le regard, un monde où la lumière éventre tout l'espace, défie toute intimité, un monde comme un enfer blanc, sans fourche, ni pal, ni flamme, tant tout y est là si proche qu'il ne reste plus rien qu'un désert qui s'accroît et où le coeur entre comme en narcose.    Les poètes ne protègent pas le désert où tout se voit. Ils savent, avec Char, que "supprimer l'éloignement tue" et que "sans inconnu devant soi", vivre ne peut que perdre sens et saveur "malgré l'espoir matériel grandi et l'aiguillon du verbe humain". Parce que la poésie est résistance, encore et toujours, et sous toutes ses formes, même si dans le cadre de cet article je privilégierai celle de Char, parce que "Hors d'elle (...) le monde est nul", c'est à partir d'elle que je ris¬querai ces quelques mots avec pour seul souci de parler "de ce qui aide à vivre, de ce qui est bien", selon les mots d'Eluard à propos de son ami Picasso. 

                        *

Je quitterai donc les rivages de cette douleur qui nous habite et nous tire toujours comme en arrière, nous enfonçant dans une résignation qui se fait toujours plus sourde, colmatant toute ouverture de ses buées opaques, sapant insidieusement le procès de subjectivation, pour tenter d'aborder ceux où un sujet dit habiter une douleur. "J'habite une douleur" est le titre d'un poème de Char qui appartient au recueil Le poème pulvérisé, depuis qu'il parut aux éditions Fontaine en 1947. L'histoire littéraire retiendra qu'il vit le jour d'abord dans la revue Poésie 45, puis dans Les Cahiers du Sud en 1946 sous le titre "Le poème pulvérisé", que donc ce transfert de titre légitime l'idée qu'il est comme le centre actif et rayonnant du recueil de 1947.   

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