22/09/2026
RENCONTRE ERNEST PIGNON-ERNEST & ALAIN FREIXE Autour du livre d’artiste « Si le vent du nord ouvrait la porte », éditions d'art FMA, vendredi 2 octobre à partir de 17h, Galerie ANG à Nice
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Lu 136 - Marcher dans la blessure d'Ali Zare Ghanatnowi - éditions l'Amourier
Ali Zare Ghanatnowi, exil et poésie*
S’il est un fait qui s’impose de nos jours, c’est bien celui de l’exil, celui de tous ces êtres humains qui partent, sans trop savoir où ils vont mais en sachant seulement qu’ils ne peuvent plus demeurer où ils étaient. Exil comme saut hors du sol commun, d’un « où » à partir duquel ils pouvaient dire « nous ».
Et certes l’exil est un fait historique et politique, majeur aujourd’hui, mais il est aussi une expérience de tout l’être.
Ces départs sont blessure et traversée, le livre d’Ali Zare Ghanatnowi Marcher dans la blessure dit cela avec sensibilité, dignité et justesse. Il est publié, aujourd’hui, dans l’urgence des temps, par les éditions L’Amourier dans leur collection « Livrets », où après La place du regard de Bernard Noël, ils avaient porté au jour Point de suspension d’Olivia Elias et Michaël Glück (Voir le PCA, XXXème livraison où j’en rendais compte), ce livre qui entendait déchirer le silence qui invisibilisait en cette fin 2023 la bande de Gaza - 3 ans bientôt de flammes, de décombres, de morts et de silences !- On me permettra de remercier encore ici, dans ces pages, les éditions L’Amourier qui parient pour ces écrits irremplaçables qui résistent à la violence du monde, et où tout l’humain se trouve engagé (voir leur site : amourier.fr).
Blessure et traversée, c’est cela qu’eut à vivre Ali Zare Ghanatnowi, cinéaste, artiste visuel et écrivain, qui vit en exil, aujourd’hui, à Marseille depuis qu’un jour, partir ou mourir, cette terrible alternative se fit contrainte. Et ce fut la bouche même de sa mère qui, pour le sauver, se fit elle-même « le souffle et la bouche de l’exil », de ce moment où il faut partir, partir vraiment, s’arracher à TOUT, déchirer/casser le cours naturel de sa vie, connaître « le poids réel d’une valise dans le tremblement d’une main ».
C’est cela qu’il nous raconte dans ce livre Marcher dans la blessure qui se compose de quatre récits ,rythmés par la reproduction de quelques œuvres de l’auteur – le dernier étant une présentation d’une grande épopée persane de Ferdowsi « le shâhnâmeh » telle que la voix de son grand-père, conteur, a su lui transmettre et dont il se fait le passeur.
C’est au travers d’une écriture, sans pathos, ménageant aspérités et formules tranchantes, qu’il nous amène à comprendre qu’il y a nécessité à raconter pour « ne pas mourir dans la version du pouvoir », pour déchirer ce brouillard de mensonges que tisse la république Islamique d’Iran, ces papiers que le pouvoir voudrait lui voir signer afin qu’ils deviennent l’Histoire.
Ali Zare Ghanatnowi nous donne à comprendre dans quelle mesure l’exil ne tient pas seulement dans le fait de se trouver jeté hors d’un lieu mais qu’il s’agit pour l’exilé de porter en soi le lieu dont il a dû se séparer.
Dans son chapitre, « Exil, ce que porte une valise », Ali Zare Ghanatnowi nous porte à prendre en considération ce mot bien controversé de « patrie », trop souvent gelé dans son étymologie de « terre des pères », nous invitant à y voir ce pays natal qui « n’est pas seulement l’endroit où l’on est né », « l’endroit qui ressort le plus sur la carte », « un territoire » mais bien plus « l’endroit où, pour la première fois, on vous a appelé par votre prénom avec amour » ; « le réseau vivant des liens, l’ensemble des attaches visibles et invisibles qui vous disent que vous avez été, qui vous êtes » ; « la langue intime de l’être ».
Telle est l’expérience, telle est la blessure : « l’exil prive l’être humain de cette langue privée ». On comprend bien qu’il ne s’agit pas d’un idiome que seuls quelques-uns comprendraient mais de cette langue antérieure ou souterraine qui ne figure dans aucun dictionnaire : inflexions des voix, noms de lieux, paysages, odeurs, gestes, mots d’enfant, accents, silences…une langue où habiter. On comprend qu’être exilé c’est moins perdre sa terre que subir la déchirure entre cette « langue privée » et ce qui faisait terre autour d’elle : les mots demeurent mais ils ne rencontrent plus les choses qui leur répondaient. Telle est la douleur quand quelque chose continue à parler en nous depuis un lieu qui n’est plus accessible.
L’exilé pourrait être tenté de transformer cette langue en terrier où se retirer. Fermé sur lui-même, en faire un lieu d’un malheur froid où fermenteraient amertumes et rancoeurs.
Non, nous dit Ali Zare Ghanatnowi, écrire n’engage pas une cicatrisation, histoire d’en finir mais au contraire, devient le moyen de garder la blessure ouverte et de faire de cette douleur une tension germinative qui dirait : quelque chose manque, quelqu’un manque, une maison, une langue, des mots et ce manque continue d’adresser parole au vivant., N’ayant plus tout à fait de terre où marcher, refusant le terrier qui fermerait la blessure sur celui qui la porte, Ali Zare Ghanatnowi entreprend de faire terre nouvelle en marchant dans sa blessure, en écrivant.
C’est là qu’Ali Zare Ghanatnowi et sa décision d’écrire, de placer son espérance dans l’écriture nous donne une formidable leçon de vie. Là que le mot « résistance » prend tout son sens : faire de la perte une terre encore féconde en gardant la blessure ouverte, en ne la suturant pas, en ne laissant surtout pas croire que l’exil pourrait être réparé ; là, que les pouvoirs ont beau faire, ils ne peuvent pas détruire cette part irréductible de l’homme, cette chance qu’il est, ce pouvoir de se dresser, prendre la parole et voir dans un sourire se déclore une conscience non négociable, part essentielle d’humanité qui résiste à l’effondrement et persiste dans les ruines, ces trous de mémoire, ces fatigues, ces silences.
* Cette note est parue dans le Patriote Côte d'Azur du 3 au 10 septembre 2026
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11/09/2026
Lu 135-Michel Butor en musique - Sous la direction de Mireille Calle-Gruber et Marion Coste - HD éditions, décembre 2024
Il est un livre qui dans les sombres temps que nous traversons m’apparaît comme un contre-feu au feu du monde, c’est ce Au rendez-vous des amis de Michel Butor, publié par les éditions de l’Amourier (amourier.com) en 2003 comme si l’art, aux antipodes de toute exploitation liée à l’argent-roi, apparaissait comme un envers de l’histoire contemporaine, « l’esquisse d’une société enfin habitable, l’utopie même qui se risque à avoir lieu », comme il me le confiait dans un entretien paru dans la gazette Basilic de mai 2003.
Or parmi les 46 amis que Michel Butor avait réunis dans ce livre, deux au moins dont je me souviens étaient musiciens : Duke Ellington et bien sûr Henri Pousseur…C’est bien cette amitié, les relations de travail entre MB et Henri Pousseur qui me semblent être le coeur de feu de ce livre aux vibrations profondément amicales que viennent de publier Mireille Calle-Gruber et Marion Coste aux éditions HD, consacré aux relations anciennes et profondes que Michel Butor a toujours entretenues avec la musique, compositeurs et instruments compris.
Souvenons-nous du premier des Cahiers Butor – cette sorte de suite aux 12 volumes et quelques 15000 pages des œuvres complètes/incomplètes publiées aux éditions de la Différence –, il s’intitulait Compagnonnages de Michel Butor (Hermann, 2019). Les peintres y étaient présentés en « alliés substantiels » dont les œuvres étaient au commencement même de l’œuvre Butor. Ce volume poursuit le propos du premier Cahier. Il s’agit bien d’un ouvrage d’art en soi, une sorte de catalogue d’exposition. Il s’agit bien toujours de « compagnonnages » soit de « transmission, apprentissage, dialogue, fructification et métamorphose » mais cette fois-ci avec musiciens, compositeurs et interprètes. On vérifie alors encore une fois à la lecture de ce fort et riche volume deux choses : d’abord, la toujours belle originalité de Michel Butor qui fait tout de même bien exception chez les écrivains pour autant s’intéresser à la musique, à ses créateurs et à leurs créations – Alors que les musiciens s’intéressent à la littérature comme en témoigne par exemple un Pierre Boulez qui mettra en musique les poèmes de René Char, Armand Gatti, Henri Michaux…ensuite, combien écrire, c’est écrire avec, faire atelier commun, tutoyer les frontières et chercher à passer, ensemble. Et cela quelle que soit la forme inattendue qui aura pris corps « al andar » comme cet opéra interactif qu’est Votre Faust et dont Henri Pousseur nous raconte ici l’aventure.
Ce livre présente une mobilité formelle passant, entrelaçant – je cite de mémoire et dans le désordre – extraits de textes, de correspondances, entretiens, études, témoignages le tout rythmé par la reproduction de photographies, documents de travail, partitions, livres d’artiste que l’on nomme ici « livres partitions » - et c’est là d’ailleurs un très beau chapitre à la riche iconographie et au choix judicieux opéré qui permet de mesurer en quoi le fait de travailler avec des musiciens a permis à Michel Butor de faire bouger la forme-livre, d’explorer plastiquement les espaces du livre.
Ce livre est surtout l’occasion de cerner au plus près la conception butorienne du réalisme musical : ni réalisme à message de type propagandiste, ni réalisme de convention se contentant de plates illustrations mais bien l’évocation de phénomènes de notre monde, un appel à la Présence vive, conception qu’il partageait avec Henri Pousseur : oui, la musique peut décrire le monde
Si Michel Butor rend toujours grâce aux peintres de lui avoir permis de franchir le pas de la poésie, s’il leur a toujours voué une reconnaissance éperdue, toute rencontre et notamment celle avec les musiciens - c’est cela que montre magnifiquement ce livre ! - rouvre en lui le chant du désir où l’on fraie, pas après pas, dans le travail concerté, en bons cantonniers, la route d’une relation, la chance d’un partage. Là, comme toujours, il faut imaginer Michel Butor, son « œil étonné cherchant de l’autre côté de l’horizon ce qui manque au monde pour être entier ». Poursuivons !
(Cette note est parue dans la revue Europe)
09:57 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mireille calle-gruber, marion coste, michel butor
13/07/2026
Alain Freixe, parution de Ce qui reste aux éditions de l'Ormaie (Vence-06)
Vient de paraître Ce qui reste dans le son froid de l'air qui passe, Poèmes 1978-1998, portrait par Sylvain Besançon, illustrations de Marcel Alocco, Martin Miguel, Ernest Pignon-Ernest, Germain Roesz., format 22x28, 115 pages, Tirage de tête présenté dans un coffret toilé avec suite des illustrations.
Commandes:
- chez l’éditeur, éditions de l’Ormaie, 1156 chemin de l’ormée, 06140 Vence
* Exemplaire courant, 25 euros
* Exemplaire de tête sous coffret, 900 euros
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Alain Freixe, Parution de Ces pas encore, éditions La rumeur libre, 2026
J’avais écrit Comme des pas qui s’éloignent en 1999 aux éditions de l’Amourier voilà que je poursuis avec Ces pas encore à la rumeur libre. Des pas de langue. Et aller à pas de loup vers un plus loin en maintenant, trace après trace, passages et avancées. Ainsi vont dans ce livre les 12 pas d’un temps long « Ces pas encore » encadré par 2 temps brefs : « Parce qu’il le fallait » qui ouvre et « Pour ne pas finir » qui clôt sans fermer le livre.
Commande chez l'éditeur:
la rumeur libre éditions, 40 allée Saint-Julien, 42540 Sainte-Colombe-Sur-Gand
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14/05/2026
Exposition "Femme révolver" d'Eric Massholder- Texte Alain Freixe- du 22 mai au 20 juin 2026 - Galerie Quadrige-La Diane Française (Nice)
08:58 Publié dans Du côté de mes publications, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : eric massholder
11/05/2026
Lu 133- Michaël Glück, Ciel déchiré après la pluie - éditions de l'Amourier-2019
C’est peu de dire que le livre Michaël Glück trouble nos approches narratives, dérange nos habitudes de lecteurs, il nous « pique et mord », selon les mots de Kafka. Il nous laisse perplexe, tant il nous suggère plus qu’il n’exprime, tant il nous inquiète par les questions qu’il soulève, tant il nous porte à ouvrir piste de lecture sur piste de lecture. En quoi il importe selon moi, aujourd’hui.
C’est un récit fait de l’enchaînement de plusieurs histoires, de l’harmonie entre des éléments de récits, des moments du temps différents qui me font penser à cet art d’entrebezcar les mots des troubadours, un art de la composition, un art du secret et du silence…
Ce récit tourne autour et tente de conjurer, d’exorciser la peur, cette peur qui traverse nos temps de détresse. Ne sommes-nous pas toujours dans le temps des catastrophes ? Tout se passe comme si planait une menace, un danger imminent, quelque chose qui pourrait se produire de pire au sein même de nos jours comme une anticipation du malheur.
Ciel déchiré après la pluie mêle récits de guerres qui n’en finissent pas - exclusions, concentrations, exterminations… - et récit d’anticipation – la catastrophe nucléaire a eu lieu. Cette composition où se mêlent les temps permet d’aller chercher dans hier, voir si ne subsisteraient pas là quelques graines survivantes. Ce rapport de tension au passé permet non pas de se jeter vers on ne sait quel futur finalement mais bien d’éclairer notre présent au moyen de questions qui concernent ce qu’il en est de l’homme, de ses relations aux autres y compris amoureuses – et oui, il y a aussi une histoire d’amour - de son pouvoir de nomination, de son art de raconter…
Plus que des personnages, il s’agit dans ce livre de voix : elles sont multiples et font polyphonie. Il y a celle de Weg, d’Eva, de L’homme qui marche, d’une femme infirmière ou médecin, de la femme sans yeux, des 70 enfants qui formeront ce choral des septantes qui va scander le récit. Toutes résonnent comme autant de questions. Et nul ne sait. On se méfie des mots d’hier, vieilles histoires et pensées anciennes.
Ce livre est le livre des questions. Questions telles qu’aucune réponse ne saurait venir clore, achever, parachever. Alors que tout semble se fermer, se tenir serré sous neige, pluie, neige à nouveau avant reverdie, tout reste ouvert. Entre l’exil d’un homme voué à l’errance et l’exode choisi par les septantes sous la houlette de l’Ange – toujours aux prises avec la question des noms– ce « bataillon de nous » qui ne sait où il va, vers quelle guerre, quel lieu, on se demande, dans cette histoire « pas finie », si tout va recommencer comme avant « ou bien » si un vrai commencement est possible ? Répétition ou reprise ? Michaël Glück en sait lui-même si peu que c’est à l’écriture qu’il confie son désir d’apprendre, d’en savoir un bout de plus sur ce que lui-même cherche. J’imagine qu’il ferait sien ces mots d’Edmond Jabès : « Nous n’écrivons pas, nous sommes écrits. D’où l’ouverture et le risque. »
Beau risque à partager. Lire n’est-ce pas sortir de soi-même et « aller vers notre nom perdu » ?
09:58 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : michaël glück
10/04/2026
Exposition Martin Miguel jusqu'au 02 mai 2026 - Galerie Quadrige-La Diane Française (Nice)
09:13 Publié dans Du côté de mes publications, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0)
06/04/2026
Centenaire de la naissance de Michel Butor-Alain Freixe/Martin Miguel dans la collection "Bonjour, Monsieur Butor" de Daniel Leuwers
11:05 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : alain freixe, martin miguel, michel butor
22/03/2026
Dans le cadre de l'exposition "Nous, compagnons de route..." présentation de 2 nouveaux livres par les éditions de l'Ormaie-Lecture d'Alain Freixe-Le 26 mars 2026
07:07 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : éditions de l'ormaie, alain freixe
26/02/2026
Lu 130-Patrick Laupin, Les Visages et les Voix & Thierry Renard, En première ligne, conversations avec Christophe La Posta, la rumeur libre
Patrick Laupin / Thierry Renard,
une même manière d’habiter le monde
« Les lois du cœur demandent des passeurs, des traducteurs ». Si Patrick Laupin est de ceux-là, Thierry Renard poète, infatigable animateur de l’Espace Pandora à Vénissieux est bien de cette trempe-là ! Je présentais ici même Patrick Laupin dans ma XVIIIème Chronique poétique, proposant aux lecteurs du Patriote Côte d’Azur de faire un pas de côté avec lui en découvrant son écriture à propos de son livre La mort provisoire publié en 2022 à la rumeur libre.
Retrouvons-le aujourd’hui à propos de Les Visages et les voix. Ce livre vient de loin. Cette troisième édition date de 2008 - la première chez Cadex avait vu le jour en 1991, la deuxième en 2001 chez Compa’Act – c’est à Lyon, en mars dernier, à l’occasion d’un salon du livre que Patrick Laupin me l’a offert. C’est « bouleversé d’humain » que l’on sort de sa lecture. Dans ce livre se tressent l’écriture de Patrick Laupin aux prises avec son enfance dans ces Cévennes aimées, avec celle en italique qui rapporte les propos de ceux qui vécurent la mine et ses travaux entre dignité, tendresse et solidarité ouvrière, et ces 46 photographies d’Yves Neyrolles, magnifiques images de paysages, d’hommes, de femmes et d’enfants. J’ai plaisir de proposer à voir et à lire à tous ceux, ami(e)s et camarades, prêts à se reconnaître en d’autres humains – ici ces mineurs de fond des Cévennes – ces Visages et ces Voix car je les crois capables d’être habités par cet écart : « trinité des larmes, de la chair et du soleil ».
« Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’indéchiffrable, de l’intransmissible (…)» se demande Patrick Laupin alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche car ce n’est pas seulement dans les mots mais bien tout entre les mots, comme ces fumées, « étoile noire du puits émergeant dans l’amoncellent de «collines jaunes de genêts ». Tout dans ce livre résonne comme dans les fonds de ces ravins des cévenols, dans leurs plis de terre où le moindre bruit, la moindre voix trouve à multiplier ses ondes et sous le ciel desquels passent les merveilleux nuages des visages aimés.
Si En première ligne est un livre d’entretiens - il s’agit pour Christophe La Posta d’amener Thierry Renard à remettre ses pas dans plus de 40 ans d’écritures et d’actions diverses : lectures, conférences, édition, création d’événements dont l’actuel Magnifique printemps, festival pluridisciplinaire qui en mars déferle sur la région lyonnaise - c’est aussi un livre rythmé par des poèmes, contrepoints verticaux, trous d’air par où se dit, y compris dans l’émoi, cette manière singulière qu’à son auteur d’arpenter le monde et ses terres les plus arides comme les plus fertiles.
J’aime voir, dans ce livre, un homme attaché à réduire la fracture culturelle, soucieux toujours de ne pas oublier les publics défavorisés, attentif à éveiller les consciences et « travailler d’arrache-pied à l’émancipation humaine ». J’aime les deux visages de cet homme : mélancolie et refus d’un côté et enthousiasme et consentement de l’autre, quelqu’un qui sait prendre la mesure des murs sans oublier qu’il doit toujours y avoir une porte, « une porte ouverte sur l’espoir », porte que l’on peut toujours dégonder, comme le rappelle souvent le poète Serge Pey, pour la transformer alors en table afin de partager nourritures diverses avec les ami(e)s en ménageant une place libre pour celui ou celle qui viendrait !
Alors que l’argent-roi et ses dévastations, guerres ici et là, massacres et famines, nihilisme généralisé, perte générale du sens courbent toujours plus l’humain en nous, pour Patrick Laupin comme pour Thierry Renard, « il n’est qu’un seul poème, celui de la dignité de l’homme ». Pour eux, pour nous, il est de toute nécessité de résister à ses sourdes, pernicieuses, brutales et violentes poussées et aider au désenvoûtement du monde et des consciences en se faisant ramasseur et colporteur de vent, passeurs de poésie !
20:28 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : patrick laupin, thierry renard, la rumeur libre
Lu 129- Thierry Renard, Œuvres poétiques, Tome II, la rumeur libre, 2018
Il y a deux ans, en avril 2016, c’était le tome I des Œuvres poétiques de Thierry Renard, voici maintenant le deuxième. Plus d’un millier de pages, la reprise de 7 recueils dans le Tome I et 14 dans le Tome II plus un inédit qui clôt le volume. J’observe que cet inédit a pour titre Le fait noir/deux qui fait écho au Fait noir, préfacé par Patrick Laupin qui ouvrait le Tome I, comme si 25 ans après le poème avait toujours et encore à témoigner du « passage inexplicable de la vie», son épreuve, ses rencontres, ombres et éclairs mêlés.
Deux tomes, c’est une somme ! Son ami Emmanuel Merle disait c’est une « cathédrale laïque » en pensant aux mots de Pierre-Albert Jourdan qui à propos d’un « amandier en fleurs tout bourdonnant d’abeilles » avait écrit : « c’est une cathédrale » ! Ce serait aussi comme un manteau de mots, un manteau de nuit troué de lucioles, traversé de quelques nocturnes « qui (traceraient) la chance d’un autre jour » selon les mots de Michel de Certeau.
La poésie est de l’ordre de ce combat, de cette guerre secrète – « combat spirituel aussi brutal que la bataille d’hommes » disait Arthur Rimbaud – pour garder ouvertes et battantes les portes de ce pays, ce « contre-sépulcre », même s’il n’est qu’un « vœu de l’esprit », cet inconnu devant soi qu’invoquait René Char sans lequel exister ne pourrait que s’effondrer dans les sables mouvants du libéralisme travaillés par l’argent-roi et le mépris des autres, proches ou lointains. Les poèmes de Thierry Renard, ces « éclats de réalité », disent l’urgence, tous sont écrits avec au bas des reins l’aigu d’une lame, celle du temps ; avec dans les poumons, comme une menace d’asphyxie et dans les yeux, le voile de quelques rêves non encore aboutis capables de tenir la bride au désespoir.
Ici, on écrit toujours au plus proche de ce que l’on ressent. Cela tient de la traversée, c’est une vraie expérience comme telle risquée car il ne s’agit pas seulement d’habiller de mots un vécu, il s’agit bien plus de l’interroger, de le mettre à la question, de le faire parler : « chaque poème est un raid dans l’inarticulé » dit Patrick Laupin des poèmes de Thierry Renard. Ici, on écrit « pour lire et dire le monde », « aérer le présent », se tenir debout, - quelque soient les coups qui jamais ne manquent surtout quand, comme Thierry Renard, on s’expose. Faut-il rappeler l’animateur infatigable, « l’agitateur poétique » selon ses propres mots, qu’il est, toujours sur la brèche de quelques projets nouveaux – passer avec armes et bagages du côté où l’homme n’est rien que cette chance du jour qui vient.
20:28 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : thierry renard, la rumeur libre









