12/05/2013
Pierre Michon - Hommage à Maurice Nadeau - La Quinzaine littéraire, N° spécial du 01 mai 2011
"Car le lectorat, tout comme le corps des écrivains, est traversé par la lutte des classes"
par Pierre Michon
« Nos choix sont plus nous que nous » : c’est cette phrase de Suarès que Maurice Nadeau a mise en exergue à Grâces leur soient rendues, son livre de souvenirs littéraires. Eh bien ce qu’il nous a appris surtout, c’est à choisir. Ce qu’il m’a appris plutôt, pour ne pas généraliser. Et là je suis obligé de parler de moi, qui ai eu vingt ans en 1965 : un demeuré de la campagne sans bagage d’aucune sorte, sorti d’un internat dans un lycée reculé, débarquant dans une fac de province avec quelques velléités littéraires, mais d’une inculture crasse et ne bénéficiant de personne pouvant ressembler à un mentor. Comme ce jeune homme était ombrageux, qu’il s’était bricolé avec des auteurs à la mode trente ans plus tôt un panthéon peu original, il était désorienté et pour tout dire perdu. Les nantis et khâgneux qu’il fréquenta le lui marquèrent sans détour. Il lui fallait trouver quoi lire, c’est-à-dire quoi élire, et vite, pour ne pas passer définitivement à côté. Les revues me furent vite un recours, car les revues trient, choisissent. Mais leurs hiérarchies ne se recoupaient pas. Les choix tout politiques et stratégiques des Lettres françaises et des Temps modernes me rebutèrent vite. Les codes grands-bourgeois qui présidaient en sous-main aux choix de la NRF me passaient au-dessus de la tête. Bien sûr il y avait le merveilleux Tel Quel : mais c’était pour les normaliens, les grands nantis de la lettre, je n’étais pas chez moi. Tous ces gens ne firent que m’embrouiller davantage. Et c’est alors que Nadeau m’a sauvé la vie – enfin la vie… la mise mettons.
La Quinzaine semblait avoir pour devise la phrase de Pound : « Etudier la littérature, c’est se livrer au culte des héros. » On y expliquait, certes, mais surtout on y admirait, l’enthousiasme si naturel aux jeunes gens y était dans son pays. Je voyais élire sur le vif les héros qui seraient les miens, Beckett, Lowry, Borges. L’enthousiasme – mais aussi la malice, le sourire en coin de qui vient de loin et s’en souvient : Nadeau est le fils de Zilda Clair, qui ne savait pas lire et faisait des ménages. Cela je ne le savais pas, mais je le sentais bien, c’était à son insu dans ses textes et dans ses choix, et cela me parlait directement, à mon insu : car le lectorat, tout comme le corps des écrivains, est traversé par la lutte des classes. Nadeau avait pris sur lui, opiniâtrement, d’être à la fois un aristocrate des lettres et un prolétaire fidèle à lui-même. Il m’a ouvert la route.
Je lui ai peu parlé, il m’intimide toujours. Mais c’est ce double visage que j’ai vu chaque fois : une brusquerie, une franchise sans apprêt, qui est aussi bien celle du duc de Guermantes que celle du métallo. La dernière fois, c’était peu après le succès des Onze, à une table commune. Il ne me parla guère, mais soudain il me dit, avec son tutoiement guermantien, tendre et moqueur : « On devrait te couper la tête. » Voulait-il me dire que j’étais passé un peu trop dans le camp des aristos, que j’avais oublié que j’étais un fils de Zilda Clair ? Comme il vivra cent vingt ans, il aura tout le temps de me l’expliquer, si je suis encore de ce monde.
©Pierre Michon
Première mise en ligne le 21 mai 2011
© Pierre Michon _ 8 mai 2013
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24/04/2013
Yves Ughes à propos de Le jour avant le bonheur d'Erri de Luca, Folio, N°5362
"origine du roman et roman de origines" le titre de Marthe Robert a fait fortune à l'université ; plus on lit de romans, mieux on comprend la portée de cette construction en chiasme, fondée sur le renversement.
Écrire une histoire, n'est-ce pas s'inventer une autre route, des origines nouvelles, n'est-ce pas se construire en rêve une autre filiation ?
Et la partition peut se jouer à l'infini.
Avec Erri De Lucas, elle se décline sur le mode magique, réaliste, fantastique, érotique. Le moindre acte qu'il capte par l'écriture renvoie au corps et à la spiritualité.
Le narrateur ne connaît pas ses origines, son père est l'immeuble, sa mère la cour. La quête de soi peut commencer dans le tumulte d'une vie napolitaine, saisie entre la fin du fascisme et l'arrivée des Américains. On passe de la peur des juifs traqués au carnaval quotidien. Avec la libération arrive un cortège mêlant marchandises, trafics, sexualité exacerbée ; dans la mêlée des maris vendent leur femme, puis les tuent, la jalousie l'emportant sur les biens acquis.
"C'est à ce moment-là que j'ai compris la ville : monarchie et anarchie. Elle voulait un roi mais pas de gouvernement."
Peut-on grandir dans un tel capharnaüm ? Erri de Luca écrit toujours pour tracer des voies, pour conduire, construire. Pas de complaisance dans le désordre, son écriture ne piétine pas, ni ne tourne en rond. "le sang, c'est la vérité. Il ne dit pas de mensonges quand il sort et ne revient pas en arrière. C'est ainsi que doivent être aussi les paroles, une fois dites, tu ne peux les retirer." les mots engagent, et sont donc porteurs d'avenir.
Son personnage narrateur va se construire grâce à deux figures, l'une tutélaire, l'autre latérale. L'initiateur et la femme aimée dès qu'entrevue.
Don Gaetano est concierge, il gère un immeuble et les pensées qui échappent aux locataires : "Les pensées sont comme des éternuements, elles s'échappent à l'improviste et moi je les entends". Lui revient donc tout naturellement la fonction de guide, mais ce n'est pas un guide prégnant ; impressionniste plutôt : par petites touches, il conduit à l'estime de soi.
Anna se conquiert en haut des balcons, et son reflet joue sur les vitres. Quand les narrateur l'évoque, il le fait avec un émerveillement inscrit dans le quotidien : "je ne suis pas à côté de toi, Anna, je suis ton côté. - Tu es la partie manquante qui revient de loin et qui s'ajuste".
Le bonheur pourrait donc s'agencer, mais nous sommes à Naples, et les forces vont entrer en déflagration. Anna traîne dans son sillage un membre de la Camorra. Il reviendra à Don Gaetano de transmette la volonté requise pour aller vers l'affrontement. Au couteau. Avant l'exil.
Histoires que tout cela ? Certes, mais que sont les hommes sinon des réceptacles de récits :"les histoires sont des eaux qui vont au bout d'une descente. Un homme est un bassin de recueil d'histoires, plus il est en bas et plus il en reçoit"
Ainsi va De Luca, nous enchantant et nous conduisant vers "il giorno prima della felicità". Et il revient au lecteur d'achever le travail : n"l'écrivain doit être plus petit que la matière dont il parle. On doit voir que l'histoire lui échappe de tous côtés et qu'il n'en recueille qu'une faible partie. Celui qui lit apprécie cette abondance qui déborde de l'écrivain."
Au travail donc, le bonheur n'est qu'à un jour.
( Publié dans le Patriote Côte d'Azur, 2012 ).
17:33 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : yves ughes, erri de luca, bonheur
Michel Ménaché à propos de Dort en lièvre de Marie Huot, Editions Le bruit des autres
Dormir les yeux ouverts et toujours guetter, tel est le sens de l’expression ancienne donnée en titre à son dernier recueil par Marie Huot : Dort en lièvre. Trois courts recueils sont rassemblés dans ce livre : Animal, Poisson et lilas, Corsage de guêpe.
L’affût des sens, animalité et humanité au diapason de la précarité, le monde sensible est perçu et restitué à petites gorgées, à l’entaille du poème, dans sa chair, au contact de la terre, de l’air et de l’eau…
En exergue d’Animal, une citation de Beppe Fenoglio, au féminin ici revendiqué, ouvre la voie, abolit la frontière symbolique et culturelle entre l’humain et l’animal : « Si je n’étais pas une femme – dit-elle –, je voudrais être une femme. Et puis encore une femme. Mais si ce n’était pas possible, je voudrais être un héron. » Etat de fusion de vif à vif, non de confusion. L’écriture est à la fois quête et révélateur de l’être, cérémonial intime des sens en éveil : « J’avance dans la nuit vacillante / J’appuie ma joue contre des maisons chaudes / Mes paupières s’abaissent sur des insectes / morts // Dans le bruit du gravier / Je cherche une parole humaine. » Mais l’accueil des sensn’est là ni béat ni passif. A la violence du monde fait écho la révolte du corps qui peut faire mal au dehors, brûler au-dedans : « Je dépèce ma colère animale à deux mains / Du museau aux talons // Je garde dans les poches de mes robes à fleurs / Les griffes et les dents / Intactes et blanches. »
Les instincts, les émotions, en éclats d’encre, égrènent le sens, tirent la langue par tous les bouts, exacerbent les papilles, entre onirisme et introspection métaphorique, jouent d’analogies insolites : « Au rebord des verres / Le vent glisse son doigt mouillé // Les oiseaux dans les joncs / Poussent aussi leurs cris / En cercles de cristal. » Découpage à vif dans l’écheveau des sensations. Jubilation et souffrance. Ambivalence, ricochets de signes dans le blanc sans fond de la page : « Je voudrais crier / Avec la fluidité du sable / Et que l’insecte de mon cri / Coule avec. » Ou encore, plus douloureusement explicite : « Je suis parfois / Cette fille au poignet taillé / Et le porte à ma bouche. »
Dans Poisson et lilas, l’exergue de Pierre Peuchmaurd est partie intégrante du recueil et vaut tout commentaire : « Mes bêtes ne sont pas des allégories, des personnages de fable ; elles ne désignent qu’elles-mêmes, ne renvoient pas à l’homme qui est l’une d’elles, circulant parmi elles, pas particulièrement privilégiée. » Le poème dit l’équilibre précaire et le manque, les carences affectives inapaisées : « La fille qui porte le poisson et le lilas / Trébuche / Elle dit que ce n’est pas assez / Qu’elle voudrait aussi / Qu’on l’attache à l’histoire / Qu’on lui épelle chaque serrure en signe / d’amour. » La clé du mystère existentiel toujours échappe, tourne parfois comme un couteau dans la plaie quand l’être aimé n’entend pas, esquive l’attente : « Et déjà elle ramasse le bois mort / Le verre pilé / Et se coupe le visage / Elle est un Indien / Sa peau lacérée / Rouge / Ses peintures de guerre sont plus belles / A l’instant de la rage où il ne la voit pas / Que dans tous les mouvements / De la lutte où il l’entraîne. » Posture de guerrière, jusqu’à l’autodestruction : « Elle cogne / Elle cogne à poings durs / Somnambule immobile / Dans ce mouvement de la mort / Qui passe / Le rauque dans sa gorge pousse en lierre / Recouvre sa rage taiseuse. »
Enfin Corsage de guêpe s’ouvre sur un vers de Jean-Baptiste Para : « Sa voix est une eau douce où les guêpes se noient. » L’angoissante et permanente question du rapport au monde et aux autres taraude, retourne la mémoire, arrache les masques et les paravents ouverts à demi du paraître : « Il faudrait parler / De cette lisière-là / Entre nos visages et le monde / Des plis serrés qui s’y lisent / Où un silence bleu s’insinue parfois / Tandis que l’on a une grande voile blanche / Dans la tête. »
Ce livre des questions et des affûts s’achève sur une interrogation existentielle, la nécessité de dire, raison ou déraison du poème : « Se pourrait-il / Que le visage d’une femme / Cent fois recomposé / Jamais ne parle // Pas même la nuit / Pas même à l’équateur de la nuit / Dans un souffle blanc / Comme d’insecte ? »
Cris et chuchotements à la source, lyrisme elliptique à la saignée sensible du poème.
( article paru dans la revue EUROPE )
17:14 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : ménaché, marie huot, revue europe
03/03/2013
Michel Ménaché à propos de Bienvenue à l'Athanée de Daniel Biga
Avec son dernier recueil, Bienvenue à l’Athanée publié par les éditions de l'Amourier, collection Poésie (13 euros), Daniel Biga n’a rien perdu de sa pugnacité langagière, mêlant désinvolture et provocation avec une jubilation roborative (sinon ostentatoire !). Deux plaquettes antérieures sont reprises en ouverture : Histoire de l’air et Sept anges. Bigarraies, big Arrures et autres jeux de langue se dévident, démystifient les codes sociaux et culturels, brocardent « la dérisoire grandeur du poète ». Au vitriol, Biga se parodie lui-même dans le Praeambulus, intègre à ses élucubrations et fulgurances des bribes décrochées des textes d’auteurs tutélaires : « le vieux scribe convie ses frères et sœurs humains au partage des souffles, gâteuseries, bouffitudes de son existence jusqu’au bout du fini, se -et leur- souhaitant affectueusement cette inéluctable, et pour ce qui le concerne proche, « bienvenue à l’Athanée... » Dans les turbulences familières d’un Verre Again (Jean-Pierre Verheggen), « entre zut et zen », Dany Bibigaga désarticule les mots et la syntaxe, dynamite joyeusement son propre vécu revisité sous le feu de cocktails de mots Molotov… Toutefois la gravité et l’émotion percent sous le sarcasme, l’angoisse existentielle surgit au détour du calembour. L’auteur est « entré en écriture comme on entre en religion […] Quand la page et moi nous unissons - là est l’utopie et là est l’espoir - notre communion tend à l’absolu…» Et il se livre ou se masque à travers d’illustres voix tragiques dans le brouillage des pièces détachées de son puzzle bibliographique, sans ménagement excessif pour les gloires du panthéon universel : « sur la Route durant Cent années de Solitude moi aussi suis allé au Bout de ma nuit sur la page moi aussi Né et Mort à Venise moi aussi enculé par Notre-Dame des Fleurs moi aussi j’ai hurlé avec le Grizzli sur la Montagne Magique Lourde Lente moi aussi Possédé moi aussi Âme morte […] moi aussi Au-dessous du Volcan lisant l’écriture écrivant la lecture page noire comme page blanche ont l’Eternel à révéler. »
Dans la relation amoureuse, la femme à visage multiple, évanescent, interchangeable, s’inscrit dans la précarité de l’union, avec cette difficulté permanente pour l’auteur à s’identifier comme à se situer par rapport à l’autre, à lui reconnaître son autonomie et éprouver ou partager son ressenti : « là haut nous avons regardé vers le monde et les siècles dessous nous / ensemble / (moi qui ne suis qu’un homme seul et séparé ho sceso milioni di scale dandoti il braccio ( Eugenio Montale))… » Ou encore, quand le mystère s’obscurcit, tel Verlaine en son rêve étrange et familier, la confusion des sentiments s’ajoute à la crise identitaire : « une jeune femme m’accompagnait souvent différente / je m’en apercevais à peine / (mais moi aussi je n’étais pas toujours le même : qui étais-je ? plutôt qui était-il ? qui était-elle…) »
Dans Sept Anges, entre dérision et lyrisme distancié, Biga évoque « la merveilleuse mécanique du monde » et s’interroge entre détresse et tendresse sur le mode métaphorique : « L’homme serait-il la chrysalide de l’Ange ? »
Surtout, dans Bienvenue à l’Athanée, la causticité s’exacerbe sur le mode carnavalesque, avec des fantaisies langagières plus ou moins heureuses mais qui le plus souvent touchent juste. Ainsi sont débusquées (et non embouchées) « les tromperies de la renommée », épinglés « vents et vanités des zespoirs et zescroqueries », mis à nu « les zuts-topistes », réduits en pièces les « bouledogmes zinzintégristes » ou encore expéditivement vitupérés les « zinzin-quisiteurs… » Le discours s’égrène, grenade dégoupillée, en tornade ou par rafales, au risque de déboussoler et d’étourdir le lecteur…
Cette troisième séquence du recueil s’achève sur la fuite du temps et l’énumération des figures naguère familières de notre culture fourre-tout, celles de la scène et de l’écran ou de toutes les mythologies intimes, éclectiques, de notre génération : « En cinquante ans j’ai vu mourir un Monde… »
Depuis Les Oiseaux Mohicans, Daniel Biga a publié une trentaine de recueils. Ses jeux de langue insolents et décomplexés, en langue d’aïl, en rital, en pingouin, et autres zidiomes, apportent un souffle ravageur, à la diable, et redonnent le goût du rire (rabelaisien ?) dans notre paysage poétique qu’encombrent trop souvent des Pléiades de Trissotins désincarnés…
19:12 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ménaché, daniel biga, athanée, poésie
07/01/2013
Michel Ménaché à propos de Benjamin fondane: 2 livres
Benjamin Fondane, poète juif assassiné, a porté vivant sa mort en bandoulière : « La mort était somnolente, oublieuse, / oubliée nappe d’eau enfouie dans l’âme - / et SOUDAIN elle vint, elle coula en moi / comme le lait vivant dans le sein de la femme. » (Ulysse) La mort carnassière et l’errance apatride, comme destin ou comme malédiction : « Tout seul je suis la route humaine. » La métaphore creuse son sillon dans toute l’œuvre poétique, tragiquement interrompue en 1944 : « Juif, naturellement, tu étais juif Ulysse… » De la mystique juive à la révolte existentielle, suivre Fondane, c’est d’abord se garder des raccourcis à l’emporte pièce, aller au-delà des lectures fragmentaires du poète de « l’expérience du gouffre. » (Publication posthume : Baudelaire et l’expérience du gouffre). Et c’est désormais possible.
Après Le mal des fantômes, ouvrage réunissant l’œuvre poétique écrite en français, préfacé par Henri Meschonnic (éd. Verdier, 2006), les premiers poèmes en roumain, suivis de Le Reniement de Saint-Pierre sont enfin disponibles. Ces textes concernent la période 1917 – 1923.
La Bible est le creuset des premiers thèmes développés par le jeune poète habité par le destin singulier des populations juives depuis la diaspora et les mythes fondateurs. Dans Ultima verba – Le chant de Samson : « dans mon sang bouillonnant, tel un torrent de lave, / jaillissait, suave, / l’impérieuse verve de mon aïeul Adam. » Le poète prête à Samson un lyrisme effervescent, charnel, pour célébrer, avant la mort, sans la nommer, le corps éblouissant de celle qui le livra aux Philistins : « Oh ! / tu as dans le corps le parfum des nefs océanes, / dans tes yeux et, tels la fleur du citronnier, tes cheveux, / dans tes yeux, / ensanglanté, le crépuscule embrase son corail. / Dans ton corps, comme en automne, les bourgeons souverains / ont rompu tant de digues, ont éclaté plus vivants, / comme les grappes rouge sang / du raisin. » Solitude encore, sentiments d’exclusion et d’humiliation, son propre corps perçu comme souillure de la terre, dans Le psaume du lépreux : « Qu’ai-je fait, Seigneur, pour que tu ravages d’abcès / tout mon corps, comme les crapauds de pustules - / en quoi ai-je péché - […] pour que même tes petits enfants me jettent des pierres, / et pour que les vierges aux hanches fermes, / avec effroi détournent leur visage de moi. » Symbolisme sombre ou lumineux dans des monologues intenses, tel celui de Balthasar, ce roi qui veut donner sa fille à Daniel mais s’adresse à un interlocuteur absent : « Les hommes sont-ils devenus des illusions ? / Ou bien mon cerveau engendre-t-il des hommes ? / […] j’en suis venu à converser / avec les ombres ? » Images paradoxales, oxymores insolites, comme dans Le Psaume d’Adam : « Ma terre est encore mouillée de soleil… »
Fondane est Samson révolté, Adam, acceptant le sacrifice d’Abel, Balthasar dans l’obscurité, David amoureux, le lépreux dans sa détresse, etc. Prophétique, il questionne l’Univers, apostrophe Dieu, comment se peut-il que « le plus cruel des fauves, / il le gorge de chair humaine… »
La série des Paysages développe des élans panthéistes comme autant de miroirs intimes, la pluie, l’argile et l’âme en abyme, la solitude en archipel : « Je n’attends que la pluie et personne d’autre à ma porte. » Ou encore, privé des quatre fleuves coulant autour du jardin d’Eden, il les évoque jusqu’au dernier : « L’Euphrate soufflant dans les narines des crocodiles. » Des images somptueuses émaillent les évocations : « Sur les emblavures le maïs roussit / dans la fournaise d’or de la sécheresse. »
Riche de symboles forts, de tournures anaphoriques, lancinantes parfois, cette écriture toute pénétrée de culture biblique n’en est pas moins chargée d’émotions intime, d’angoisses existentielles vécues à travers les voix mythiques de l’Ancien Testament. La traduction rend compte de ces connotations mystiques en fusion avec la tonalité charnelle des poèmes. Toutefois était-il nécessaire d’imposer la rime dans la version en français de quelques uns des poèmes de facture plus traditionnelle. Cela aboutit parfois à des choix artificiels ou pour le moins contestables : « les arbres… oblongs » pour rimer avec « étalon » ! ou encore « la démarche monotone » pour rimer avec « automne. »
Les Evangiles puisant dans le même terreau historique et mythologique nourrissent aussi ces premiers écrits de Fondane en roumain. Fondane se réclame alors de l’art pour l’art et prétend composer Le Reniement de Saint-Pierre comme une exégèse, voire un essai d’« éclaircissement sur le symbolisme. » Le triple déni de Pierre d’être un disciple de Jésus l’amène à se comparer à Judas. Si Judas a trahi Jésus pour trente pièces d’argent, Pierre confie : « Moi, je t’ai vendu pour rien. » L’œuvre qui se veut « amorale » est un monologue entrecoupé de dialogues mettant en scène l’apôtre avec des serviteurs, puis Simon, en incluant l’épisode de l’oreille de celui-ci tranchée par Pierre lors de l’arrestation de Jésus et qu’il vient lui réclamer ! S’il veut sauver Pierre, c’est qu’il est convaincu que le miracle de la restitution est possible… Ce qui intéresse ici Fondane est moins le point de vue évangélique que ce qui est en train de basculer à l’intérieur même du judaïsme ébranlé par l’occupation romaine.
Le court essai de Jérôme Thélot : Ou l’irrésignation / Benjamin Fondane (l’inversion des termes du titre constitue une première interrogation en suspens !) présente Fondane, penseur existentiel, insurgé contre la mort, s’inscrivant dans la grande tradition prophétique juive, prenant parti pour Artaud contre Breton, poète avant d’être philosophe, « au plus près de sa fureur, » ami et disciple de Léon Chestov. Le philosophe, Léon Chestov, en effet, guida les lectures du poète, son unique disciple, lit-on parfois, tant le destin de ces deux exilés solitaires fut proche. Jérôme Thélot précise que la « conscience malheureuse » exaltée qui caractérise toute l’œuvre de Benjamin Fondane, est une formule détournée de l’œuvre de Hegel. La condition humaine, telle que la perçoit le poète est « bornée par la mort, vouée à l’impuissance, condamnée à l’insatisfaction du désir et de la volonté, privée de plénitude et de liberté, soustraite à la vérité. » Pensée paradoxale qui vise à se libérer du malheur par la conscience même du malheur. Jérôme Thélot désigne les textes de Fondane comme des « torpilles bricolées de nuit » ou encore, réduit-il sa pensée éruptive à la « forme égarée d’un pénible entêtement, » et sa démarche intellectuelle, « au malheur comme méthode. » Si de telles affirmations sont pertinentes pour éclairer certaines facettes de l’œuvre, reformuler ainsi une pensée poétique est une gageure, aussi n’est-il pas étonnant qu’on se heurte là aux limites mêmes de l’analyse textuelle et que l’auteur de l’essai s’enlise quelque peu lui-même dans « le piège des postures antithétiques » du poète. En revanche, nous le suivons mieux quand il reconnaît en Fondane « l’héritier le plus juste » de Baudelaire et Rimbaud : « La sollicitude saura voir en particulier dans les coups de bélier du poète contre le mur des évidences, dans ses précipitations tête haute contre le principe de réalité, non pas des équivoques de sa colère ni des butées de son ressentiment, mais les suppliques fragiles – religieuses – et les sanglots d’une prière à la fin bouleversante. » La balance sensible de la prosodie et de l’affectivité mesure mieux dans l’œuvre de Fondane ce que les limites de l’exégèse systémique conduisent à appréhender parfois sur un mode réducteur, voire écrasant.
Fondane a exploré l’intranquillité permanente, il a ressenti (comme René Char) les limites de l’ascension furieuse du poème : « J’ai voulu être de cœur avec mon temps, de chair avec l’histoire. Pourquoi cette pente me fut-elle refusée ? » Son temps lui a arraché le cœur, l’histoire a réduit sa chair en cendres… Il avait vu très tôt monter la déferlante des périls.
Benjamin Fondane : Poèmes d’autrefois (traduits du roumain par Odile Serre), Ed. Le temps qu’il fait 17 euros
Jérôme Thélot : Ou l’Irrésignation / Benjamin Fondane, Ed. Fissile – Cendrier du voyage 8 euros
Note de lecture paru dans la Revue EUROPE n° 974-975 (juin-juillet 2010)
09:57 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06/12/2012
Michel Ménaché à propos de Amin Khan - éditions MLD
D’Archipel Cobalt, Dominique Sorrente écrit à propos du poète en exil, Amin Khan, qu’il « s’agit [pour celui-ci] d’instaurer un dialogue, sans cesse activé, entre le temps de la mélancolie et l’appel du désir, l’Algérie faite archipel et la couleur à l’origine de tous les bleus rêvés. » Il caractérise la tonalité visuelle et sonore du recueil d’une belle formule : « la voix porte des calligraphies qui se répondent. » L’amour sublimé et l’écho douloureux de l’absence, « désastre minéral au cœur », se tressent aux variations anaphoriques de fulgurances existentielles : « Parfois ce désir de durer / comme une île d’ardeur stérile / dans la chair nocturne de l’univers / réflexe du navigateur / manœuvré par l’amour du hasard // et puis soudain le désir de mourir / à tant de bonté / à tant de beauté / à la lumière des étoiles tranquilles » Le poète, en son for intérieur, évoque « les tisserandes aux mains rouges / de l’insomnie textile » ou encore, il confie au lecteur comment l’entraîne « l’insurrection du hasard » devant la page blanche quand « les cris et les râles de la mémoire » ressuscitent les fantômes « des batailles perdues. » Ainsi la parole poétique d’Amin Khan oscille de l’effroi à la sublimation, du sentiment d’abandon au « coup de feu amoureux / du corps sans armure. »
René Depestre, préfacier du dernier recueil, Arabian blues, présente l’auteur comme un « poète de la traversée des frontières. » Le poète haïtien évoque « l’énergie migratoire » d’Amin Khan, voire ce « sentiment de mondialité qui pousse son errance d’éternel poursuivant de la poussière et du sel. » Mais ce qu’il écrit de plus remarquable à son propos, en opposition aux critères identitaires réducteurs, voire ravageurs, constitue à la fois un éloge et une ouverture métaphorique dans le climat délétère de défiance et d’arrogance où essaient de nous entraîner les fanatismes nationalistes et religieux : « En état de poésie, l’islam de la tendresse et des lumières, pris par la main d’Amin Khan, part à la découverte d’un autre froid et d’un autre chaud de la grande aventure des humanités. »
Le pas suspendu de l’exilé conjugue lucidité et nostalgie, et c’est sur le ton de la mélancolie distanciée que cette poésie atteint notre sensibilité : « La poussière s’élève de mes pas // La rouille des barbelés / est l’orgue du vent barbare // ici se fait dans la tristesse / ce qui là se fait dans la joie // c’est d’ici que je pars. » Sur le mode de l’introspection elliptique, le poète esquisse la description de son combat intime, amorce un questionnement existentiel, s’interroge sur la force et le sens de son amour : « De qui es-tu / sombre prière // Qu’offres-tu / cœur amer // à l’heure obscure des humiliés / que dis-tu // A ton œil arabe / je cherche une vérité // Je trace une absence / à ta peau tatouée // à ton sang / je m’efforce de venir // à bout / de l’enfer maquillé. » Avec une autodérision piquante, il se démasque, Pygmalion, mendiant ou amant éphémère « couché dans l’éclipse », dénude son aspiration dérisoire, paradoxale, à la maîtrise de son destin : « Comment te construire / avec du sable et de l’ombre // et puis // comment te détruire / toi de sable et d’ombre. »
Le poète ne prétend pas conjurer l’oubli, il sait que si les écrits restent, il n’est pas toujours un lecteur pour tourner les pages, secouer la poussière des ans et des encres : « J’écris sur une page de fumée / des traces de psaumes // sur la peau du temps / d’insensés tatouages // je suis mon cœur / sans espoir de retour // entre la route plane / et l’horizon calciné // il y a peu d’espace / pour le sens et la joie / j’écris le chant / de la horde dispersée. »
Le spleen arabe d’Amin Khan fait écho aux voix universelles du blues, car ici comme ailleurs, loin des rives du Missipi, « les barques rouillent / des chansons dispersées dans la nuit.»
* Amin Khan : Archipel Cobalt, Préface, Dominique Sorrente& Arabian blues, Préface, René Depestre Editions MLD 15 et 16 €
** cette note de MicheL Ménaché est parue dans la revue Europe
14:08 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : amin khan, ménaché, depestre, sorrente
12/10/2012
Jean-Luc Despax - un poème
Jean-Luc Despax est né en mai 1968. Il est poète et écrivain. Il préside le centre français du PEN club. 
Dernier livre paru: 220 slams sur la voie de gauche, éditions du Temps des Cerises.
Chez le même éditeur viennent de reparaître ses poèmes politiques et satiriques: Des raisons de chanter.
Orwell 2012
Bacon and eggs and good coffee
Dans un hôtel du bout du monde
Breakfast anglais globalisé
Faut-il que Big Brother me gronde?
"Reprends des forces mon ami
Dans ce panopticon glacé
Couleur dollars gimme, gimme
Ton esprit critique affûté.
Ne pense plus petit Français
Cela fait du tort à l'argent
Quand nos résultats sont mauvais
C'est la faute de vos tourments."
Voilà que mes oeufs sont brouillés
Et mon café... empoisonné
Le novlangue: lyophilisé
Diffuse culpabilité.
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Michel Ménaché à propos de René Depestre (article paru dans la revue Lieux d’être en 2010 - n° 49 )
René Depestre, exilé planétaire
De Jacmel à Lézignan-Corbières, il y a la traversée du monde.
En 80 ans !
Le poète a pris sève partout où il posait pied : « Dans chaque pas en terre étrangère, / de nouvelles racines prolongent / le chemin qui vient du pays natal […] au feuillage musicien des nuits je lave / mon époque à l’eau de la tendresse du soir. » (Le métier à métisser) 1 A l’instar d’Edouard Glissant, dans son Traité du Tout-Monde, René Depestre juge le monde trop petit pour se borner à un espace délimité par d’obsolètes et lamentables frontières…
J’ai rendu visite à René Depestre en août 1998 à la Villa Hadriana, dans la petite ville de l’Aude où il s’est retiré grâce au prix Renaudot (1988). Thierry Renard m’avait proposé de concevoir un livre d’entretiens avec le poète haïtien établi en terre occitane. Les éditions Paroles d’Aube ont sombré avant que le projet ne se concrétise. Mais la rencontre, sur le mode parlé du réalisme merveilleux, fut un enchantement. J’en ai retenu quelques souvenirs piquants évoqués sous l’ombre majestueuse des grands palmiers. Notés pour partager le plaisir. Faire entendre l’hommage avec la voix libre et l’esprit ludique du poète.
Né sous le signe de l’arbre à pain, René Depestre dédia un poème à Nazim Hikmet alors enfermé dans une prison turque pour de longues années. Ce poème atteignit la cellule du poète captif dans un pain grâce à la complicité d’un lecteur audacieux et de clandestins intermédiaires. Plus tard, René Depestre rencontra Nazim Hikmet enfin libre. Le poète turc s’exclama : « René Depestre, mais c’est le poète dont le texte m’a été transmis dans un pain… »
La présence de Pierre Mabille, dès 1941, puis celle d’André Breton à Port-au-Prince, pendant la deuxième guerre mondiale, ont catalysé l’élan, fertilisé le terreau premier d’un imaginaire prêt à l’envol. Mais Depestre suivit aussi les cours d’anthropologie de Mabille à l’Université de Port-au-Prince. Breton et Mabille furent expulsés en 1946 en raison de leur influence sur la jeune génération des intellectuels réfractaires. Sous l’influence de Jacques Roumain, auteur de Gouverneurs de la rosée, mort prématurément en 1944, René Depestre et Jacques Stephen Alexis publièrent clandestinement début 45 une traduction en créole du Manifeste du Parti communiste. Il devint grand temps de prendre le large pour échapper aux sbires du dictateur de l’époque : Lescot. Paris s’ouvre alors au poète dans l’effervescence artistique et littéraire de l’après guerre… Il est étudiant en Lettres à la Sorbonne et se forme aussi en Sciences politiques.
A la suite d’un différend avec la direction du PCF, à propos d’un article publié par Maurice Nadeau dans Les Lettres Nouvelles, Aragon prend la défense de René Depestre et l’associe comme secrétaire jusqu’à son expulsion de France « pour activités subversives ». Après un séjour à Prague, il devient alors le secrétaire de Pablo Neruda au Chili, puis effectue un bref séjour en Argentine. La révolution cubaine le conduit à La Havane dès mars 1959. Il y séjournera longuement et sera l’ami de Nicolas Guillen, malgré la réputation sulfureuse du poète officiel, « faire-valoir » de Fidel Castro. Depestre participe aussi à un séminaire de jeunes cinéastes cubains aux côtés de Joris Ivens, le Hollandais volant. Grâce à cet universel documentariste au rayonnement considérable, il sera reçu à Pékin en 1965 par Chou En Laï et Mao. Mais de tous les dirigeants communistes qu’il a côtoyés, le seul qu’il ait apprécié sans réserve fut Ho Chi Minh qui, poète lui-même, lui donna à lire ses propres textes…
René Depestre raconte son passé de bourlingueur révolutionnaire revenu de ses espérances, d’amant universel d’inoubliables « femmes-jardins », avec la verve d’un Blaise Cendrars des antipodes, ouvert aux cultures du monde entier. Au cours d’une pause, il me conduit devant le pupitre sur lequel, debout comme Victor Hugo, il compose ses poèmes. Derrière son dos, les poètes rassemblés sur les étagères veillent. Au-dessus, rendus inaccessibles, les ouvrages révolutionnaires, témoins fatigués des illusions perdues, se couvrent lentement de poussière…
Mais revenons d’urgence à l’œuvre de René Depestre, poète planétaire. Le jeune homme en colère, avant de s’éloigner de Port-au-Prince, voyait à son arc « trois flèches capables de filer vers le même horizon, propulsées par un triple credo contestataire : la négritude debout, le brûlot surréaliste, l’idée de révolution. » (Poésie et Révolution) 2 A Paris, Claude Roy, en 1955, sera un des premiers, après Césaire, à lui dessiller les yeux, désignant Staline comme « le plus grand des Papa-Doc ! » Quant au surréalisme, il restera pour Depestre, presque invariablement « le paratonnerre du marxisme. » Chantre de la négritude, sans l’instrumentalisation idéologique dont elle est parfois l’objet, le poète continue le combat, pour ses frères humiliés : « Dans le gisement musculaire de l’homme noir / Voilà de nombreux siècles que dure l’extraction / Des merveilles de cette race […] Nul n’osera plus couler des canons et des pièces d’or / Dans le noir métal de ta colère en crue. » (Minerai noir) 3 Quelques années plus tard, dans Au matin de la négritude, Depestre salue encore le guide fraternel, Aimé Césaire : « Du dernier volcan est arrivé Césaire : / à chaque poème il renaît de ses cendres / pour redonner des ailes au rêve caraïbe. » 1 Quant aux utopies de sa jeunesse, le trait est définitivement tiré. Dans un Adieu à la révolution 2, le poète insurgé retombe brutalement sur terre : « mes rêves en morceaux tiennent dans un mouchoir. » Mais ce n’est pas un renoncement à la lutte. La forme évolue vers plus de retenue et de nouvelles flèches sortent du carquois poétique : « je suis un grand jeteur d’huile sur le feu… » Ou encore, contre les juges iniques de l’Alabama, complaisants avec la violence raciste des tueurs du Ku Klux Klan : « je suis un nègre-tempête. » (Prélude) 1 L’auteur tourne le dos au manichéisme, cible les valeurs fondamentales de l’éthique et de la dignité humaine, préconise un civisme international : « debout à mon pupitre, […] j’ajoute des siècles de détresse / à mon pauvre temps de poète, / je m’enroule en escargot ébloui / dans les noces du platane / qui renaît à ma vitre du matin. […] Il y a, seigneur du maïs et du blé, / un matin sans précédent à lever / dans l’aventure à pleines voiles / des droits encore enfants de l’homme. » (Ma femme réclame un poème épique, pour Amnesty international) 2
On n’aurait qu’effleuré l’œuvre de René Depestre si l’on omettait d’évoquer son érotisme solaire, salué par Milan Kundera 4. Dans Le merveilleux des années 80 2, le poète célèbre le corps féminin disséminé dans le « Tout-monde », puisque a fortiori, les frontières en amour sont totalement obsolètes : «Les femmes demeurent plus chouettes que jamais, / leur soleil n’a pas de secret pour mes soirées, / c’est un hymne perpétuel à la beauté : grâce / au halo des femmes, New York et Moscou, / Prague et Paris, Port-Louis et Jacmel / ont encore des vertiges à partager / avec la joie animale de nos poèmes ! » René Depestre s’en est expliqué lui-même dans un chapitre de son recueil d’essais, Le Métier à métisser 5 : Vive l’érotisme solaire ! L’ouverture vaut d’être citée : « Le côté païen et solaire de mon tempérament d’Homme de la Caraïbe situe d’emblée ma vision de l’amour à l’inverse de l’expérience douloureuse qui a marqué l’aventure de l’Eros occidental. Ce dolorisme existentiel est sans doute à l’origine des sentiments de honte, de tristesse et de culpabilité que la pornographie contribue à entretenir autour de la vie sexuelle aux dépens de la bonne et belle célébration de l’acte d’amour. » On ne saurait mieux dire…
D’Eros à Thanatos, l’imaginaire est toujours en mouvement. Les ans, cruellement, inversent la fréquence : « C’est la tombée du jour sur mon balcon / ma propre mort est en face de moi / nous voici qui bavardons à voix basse / comme deux oiseaux / sur la même branche verte de l’infini […] Nul n’est encore un homme / tant qu’il n’a pas vu / une fois au crépuscule / sa propre mort à ses côtés / pleurer de joie / face à la beauté du monde. » (Sur la mort) 1
Méditation sur l’aventure mondiale dont il fut à la fois un des acteurs et le témoin en état de veille, en état de poésie, René Depestre nous offre une Ode au XXème siècle 1 dans laquelle son expérience intime fait écho aux turbulences et aux crimes monstrueux accumulés : « Le monde se tait avec mes silences. […] O mon vingtième siècle, mon assassin, / tu peux étancher ta soif de sang frais dans mes veines, / tu peux assouvir ta haine sur mon corps / Mais tiens envers les hommes tes promesses de bonheur, / Jette de nouvelles semences dans les sillons des droits de l’homme, / Attache le soleil au moulin de leurs rêves / Attache ma vie à la roue des ténèbres… »
Le réalisme merveilleux et le matérialisme lyrique tressent en vers et en prose des images d’une profonde humanité dans cette poésie des bouts du monde réunis en un chant profond de l’être. Langage du corps à vif au contact des éléments: « La poésie, c’est / le pouvoir de vivre / et de voler jusqu’à la Grande Ourse / dans l’éclat d’un brin d’herbe. » 6
Longue vie, René Depestre7
1 Journal d’un animal marin (Gallimard, 1990)
2 Anthologie personnelle, Préface (Poésie Actes Sud, 1993, Prix Apollinaire 1993)
3 Minerai noir (Présence africaine, 1956)
4 Beau comme une rencontre multiple, par Milan Kundera, revue L’Infini, n° 34, 1991
5 Le métier à métisser (Editions Stock, 1998) Dans le même ouvrage, on peut lire une lettre que René Depestre m’adressa suite à un article que je lui avais communiqué après son passage à l’Espace littéraire d’Annecy. Cette lettre y est reprise sous le titre : De la créolité à l’identité-banian.
6 En état de poésie (EFR, collection Petite sirène, 1980)
7 Rage de vivre, œuvres poétiques complètes, Editions SEGHERS 2006
René Depestre a obtenu la même année le Prix Guillevic pour l’ensemble de son œuvre poétique.
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04/08/2012
lecture de Michel Ménaché - Aragon / Triolet, Recherches croisées N°13, Presses universitaires de Strasbourg
La dernière livraison des Recherches croisées, Aragon, Elsa Triolet (Presses universitaiores de Strasbourg, 20 euros), réunit d’intéressantes contributions revisitant l’implication singulière et les combats littéraires des deux auteurs dans la tourmente des affrontements historiques et idéologiques du XXème siècle. Plutôt que de tenter d’en donner une synthèse réductrice, j’en dégagerai quelques aspects et données méritant d’éveiller la curiosité des lecteurs.
Marie-France Boireau, observant le rôle de l’Histoire dans les œuvres romanesques d’Aragon, analyse le sentiment du tragique dans les trois premiers romans du Monde réel. Elle observe notamment le jeu d’échos entre le temps de la fiction narrative et le temps de l’écriture. Elle se réfère aussi aux préfaces ultérieures mettant en perspective chaque étape des Œuvres croisées. Aragon éclaire son implication historique quant aux grandes figures emblématiques des Cloches de Bâle : Jaurès placé au sommet de l’Histoire à la veille de la Grande Guerre, Clara Zetkin, lucide et déterminée quand l’incendie s’annonce. La grande illusion de pouvoir l’empêcher, dans le roman, prend la forme du Congrès socialiste de Bâle en 1912. A propos de « l’horizon d’attente » de ses personnages pathétiques, Aragon note : « leurs mains apprendront à tenir des fusils. Ils jetteront un jour des fleurs meurtrières, des grenades, avec ces mêmes mains. » Marie-France Boireau rappelle que, dès 1908, Jaurès passant du « bal des mots » aux balles des sons » dénonçait « l’association Krupp Schneider, le couple amical de l’obus allemand et de l’obus français. »
Erwan Caulet revient sur les batailles du livre « progressiste » et les Bibliothèques « idéales » impulsées notamment par Aragon - directeur des Lettres françaises et des Editeurs Français Réunis - et Elsa. Les collaborateurs de la Nouvelle critique et de L’Humanité, les éditorialistes et romanciers, André Wurmser, André Stil, sont en première ligne, dans cette bataille idéologique du livre, visant à l’élaboration d’une culture littéraire communiste avec ses héros prolétariens, ses références et ses exclusives, en pleine guerre froide. Aragon le clame haut et fort avec des nuances parfois, des arguments d’autorité cinglants, voire des pointes d’humour pour marquer sa distance à l’orthodoxie : « Il faut savoir lire au temps de la guerre froide […] au temps où il suffit d’une colombe au milieu de l’écran pour que Miracle à Milan devienne la contrebande de l’appel de Stockholm. »
Aurore Peyroles s’attache à étudier la « contre-scénarisation » faite roman dans Les Communistes, dernier volet du Monde réel. Cette notion empruntée à Yves Citton met en perspective l’affrontement des classes antagonistes dans les prémisses de la 2ème Guerre mondiale avec leur lecture respective des évènements, « la rivalité des Histoires ». Le roman tient alors davantage du reportage que du conte. Aux mots de restituer la réalité en « serviteurs fidèles » pour « donner prise aux hommes sur l’univers. » La forme elle-même du récit, selon Aragon, doit se distinguer des formes narratives conventionnelles privilégiées par les classes dominantes.
Corinne Grenouillet observe la place réduite mais significative des africains et de la question coloniale dans l’œuvre d’Aragon. Depuis Apollinaire, l’attrait de l’art nègre avait aussi gagné le mouvement surréaliste. La mise à mort (1965) aborde l’implication des troupes coloniales dans la Grande Guerre, laquelle a constitué pour l’auteur une expérience fondatrice. Le deuxième conte de La chemise rouge est intitulé Le Carnaval. Le médecin militaire, comme Aragon lui-même au front, est confronté au mépris et à l’irresponsabilité de l’Etat Major face aux épidémies de tuberculose parmi les Spahis : « Ils l’ont tous… Ils vivent très bien avec… » L’empathie de ce médecin, double de l’écrivain indigné, révèle sa première prise de conscience anticoloniale. Le parti communiste s’est seul dressé contre la Guerre du Rif en 1925. On se souvient qu’au banquet Saint-Pol Roux, Aragon provoque doublement l’assistance en criant : « Vive l’Allemagne ! Vivent les Rifains ! » En 1931, le tract surréaliste « Ne visitez pas l’exposition coloniale » et la contre-exposition « La vérité sur les colonies » sont en phase avec le point de vue développé dans Le Monde réel. Dans Les Communistes aussi, Aragon dénonce le sacrifice des soldats africains en première ligne à la Horgne. Il y reviendra dans un poème en 1949 : Cantique aux morts de couleur publié dans Les Lettres françaises puis repris dans Mes Caravanes.
Avec l’ébranlement du Printemps de Prague, le néo-stalinisme s’empare de Moscou tandis que la rédaction des Lettres françaises, de plus en plus critique envers les doctrinaires officiels du bloc soviétique, s’émancipe définitivement du dogme jdanovien. Marianne Delranc-Gaudric revient sur le combat d’Elsa Triolet pour réhabiliter les précurseurs des théories de la littérature, contribuer à faire rééditer les textes des formalistes russes préfacés par Roman Jakobson. Elsa avait déjà révélé Chklovski et les avant-gardes russes en France dès 1928 avant de publier, en 1939, ses souvenirs sur Maïakovski. C’est justement à propos de Maïakovski qu’une polémique va opposer Les Lettres françaises aux faussaires de la revue Ogoniok. Ceux-ci reviennent sur le suicide de Maïakovski en salissant la mémoire de Lili et Ossip Brik avec des relents nauséabonds d’antisémitisme. L’Union soviétique voulait reconstruire une statue aseptisée du grand poète national, expurgée des contingences historiques et bureaucratiques du stalinisme… Elsa Triolet riposte avec sa fougue et sa culture aux côtés de Pierre Daix et d’Aragon. Marianne Delranc-Gaudric ne limite pas son étude à la seule sphère des Lettres françaises : Léon Robel dans Tel Quel et Jean-Pierre Faye dans Change prennent aussi leur place dans la défense de la mémoire d’Ossip et Lili Brik.
Maryse Vassevière revient sur une polémique ayant opposé Aragon et Breton quant à la peinture soviétique. Aragon dès le début des années 50 se montre soucieux de prouver au public français la variété de la production soviétique. Il accuse les sceptiques d’être sourds et aveugles à un art véritable qui suscite le plus souvent en Occident condescendance et sarcasmes. S’il reconnait les limites du jdanovisme et de la critique académique soviétique en art, Aragon exprime son admiration pour des œuvres singulières comme les paysages de Georguy Nissky. Pour Breton, au contraire, l’art soviétique des années 50 « sue la terreur ». Son pamphlet publié dans la revue Arts, avec son sous-titre fracassant : « Ecraser l’art pour toujours » considère que la terreur policière s’exerce sur les artistes soviétiques comme l’Eglise et la monarchie contrôlaient la production artistique. Cet article ainsi que le suivant : « Du réalisme socialiste comme moyen d’extermination morale » seront repris par Breton dans La Clé des champs (1953). S’il n’y a pas d’entente possible entre Breton et Aragon, les nuances qu’apporte progressivement ce dernier à ses jugements univoques du début montrent qu’il n’est pas loin de partager, non l’antisoviétisme viscéral de Breton, mais le mépris de celui-ci quant à la médiocrité d’une large part des œuvres produites en URSS au nom du réalisme socialiste.
Julie Morisson étudie elle aussi les articles sur l’art publiés par Aragon dans les Lettres françaises à partir de 1950, en ces années d’extrême confusion précédant le XXème Congrès du P C soviétique. Elle s’attache à souligner l’embarras éprouvé par l’écrivain à défendre et définir le réalisme socialiste - « art de tout l’avenir » défini selon lui « par les œuvres elles-mêmes » - même s’il repousse les simplifications abusives, voire caricaturales des épigones. Julie Morisson affirme que le discours esthétique d’Aragon s’apparente aussi à son écriture romanesque avec sa dimension émotionnelle.
En contrepoint aux réflexions esthétiques d’Aragon, il est édifiant de découvrir le choix très ouvert par lui-même des reproductions d’artistes destinées à faire circuler le lecteur dans son œuvre poétique complète publiée par le Club Diderot-Messidor, de 1974 à 1981. Josette Pintueles étudie comment l’auteur s’approprie les œuvres d’art pour introduire des jeux « sémiotiques » et « interpicturaux », tout en posant avec son goût permanent de la provocation, des questions esthétiques et idéologiques « en contrebande » !
On lira également, peut-être avec surprise, une intéressante contribution de Patricia Richard Principalli sur Aragon, lecteur de la comtesse de Ségur. Son premier roman, écrit à l’âge de 8 ans - Quelle âme divine !-, porte l’empreinte - « l’influence de l’intertexte » - du Général Dourakine ! Les lectures d’enfance sont des catalyseurs de l’imaginaire de l’auteur, voire en déterminent la construction. Cette influence ségurienne court encore 50 ans plus tard dans La Semaine sainte. L’auteure de l’article dresse aussi un parallèle significatif entre les destinées respectives de Sophie Ségur et Elsa Triolet, toutes deux ayant quitté précocement leur Russie natale pour s’établir en France, et toutes deux ayant exercé sur Aragon dans leur époque respective une forte fascination « politique, poétique et génétique ».
L’ouvrage publie également 14 lettres d’Aragon au jeune poète Henri Droguet écrites entre 1968 et 1973. Il avait publié ce jeune auteur encore inconnu (qu’il appelle dans plusieurs de ces lettres « Mon cher enfant ») dès 1968 dans Les Lettres françaises. Il est aussi question d’autres jeunes poètes promus par Aragon : Marc Delouze, Michel Cahour, etc.
Enfin, Maryse Vassevière traduit un entretien d’Aragon avec Maria-Antonietta Macciocchi et Giansiro Ferrata publié dans Rinascita (n° 8, 23 février 1968). L’entretien porte sur son œuvre, celle d’Elsa, et la relation de celle-ci à Berlin en 1923 avec Chklovski (auteur de Zoo, roman par lettres sur cette rencontre amoureuse). Aragon dit le pouvoir de la poésie là où le discours politique ou journalistique échoue et souligne les changements de la politique culturelle du PCF à partir de la résolution d’Argenteuil. Après avoir justifié son soutien à Michel Foucault, attaqué par plusieurs penseurs marxistes pour Les mots et les choses, Aragon dit aussi son admiration pour l’ouvrage du même sur Roussel. Il clôt l’entretien sur l’étonnement suscité par son élection à l’Académie Goncourt. S’il convient que toute sa vie il s’est opposé à l’existence des académies, c’est pour revendiquer à nouveau haut et fort, là comme partout ailleurs, sa liberté et son droit à la contestation…
On l’aura compris, cette dernière livraison des Recherches croisées n’élude ni la complexité ni les contradictions fécondes de deux intellectuels et écrivains majeurs dont et sur lesquels nous avons encore beaucoup à apprendre.
Publié dans la Revue EUROPE (juin 2012)
12:18 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : aragon, triolet, ménaché michel
15/07/2012
Lecture de Michel Ménaché - Anthologie de la poésie russe contemporaine 1989-2009 - Revue Bacchanales n° 45
Anthologie de la poésie russe contemporaine 1989-2009, 104 poètes choisis, traduits et présentés par Hélène Henry-Safier et Christine Zeytounian-Beloüs, Revue Bacchanales n° 45 - édition Maison de la Poésie Rhône-Alpes, 20 €
Dans le paysage du dégel post-stalinien, la poésie a joué un rôle important. Les poètes n’ont jamais supporté de vivre et d’écrire derrière des murs bien avant que ne tombe celui de Berlin. Déjà pour Ossip Mandelstam, la poésie était de « l’oxygène volé. » Cette belle expression vaut pour la majorité des 104 poètes réunis dans cette anthologie, qui n’appartiennent pas tous à la même génération mais dont les textes ont tous été écrits au cours des vingt dernières années, de l’implosion de l’URSS à 2009.
Si Andreï Voznessenski, Bella Akhmadoulina, Evgueni Evtouchenko prolongent ou renouvellent l’esthétique maïakovskienne, une grande diversité se dégage de cette anthologie témoignant aussi bien de l’immense héritage poétique et culturel que des mutations rapides voulues ou subies : de la poésie visuelle renouant avec les avant-gardes futuristes aux tenants de l’obscurité « métaréaliste », des conceptualistes aux slameurs de l’Oural, des anciens révoltés de la dictature bureaucratique aux contestataires du nouvel ordre établi, inique et corrompu.
Si le désenchantement est la tonalité dominante de ce vaste ensemble, l’humour sous des formes diverses, grinçant, désabusé ou provocateur, se transforme souvent en bombe à retardement. Joseph Brodsky, remarqué très tôt par Anna Akhmatova, arrêté pour « parasitisme social » puis contraint de s’exiler aux USA et d’être nobélisé, ironise avec une verve sobre teintée de lyrisme léger : « On m’a reproché tout sauf le temps qu’il fait, / moi-même je me suis menacé de punitions sévères. / Mais bientôt comme on dit je serai dégradé, / et je deviendrai simplement une étoile. » Anatoli Koudriavitski vit actuellement en Irlande mais c’est son territoire d’origine qu’il brocarde sur le mode de l’antiphrase caustique : « Dans notre ville, tous les baromètres indiquent ‘’beau temps’’ / Quel que soit le temps. / […] Les méchantes langues disent que les horloges pleurent ; / mais pourquoi devraient-elles pleurer ? / Chez nous il ne se passe jamais rien. / D’ailleurs, c’est le nom de notre ville : La-Ville-Où-Il-Ne-Se-Passe-Rien. / Récemment, on nous a mis sous globe de verre. Parfois, quelqu’un vient nous observer. Quelqu’un de grand. Dieu, ou peut-être un enfant. » Polina Barskova, de Léningrad, vit aux USA. Elle manie l’humour noir sarcastique : « Maman que ferons-nous demain / Bouillon de Pouchkine boulettes de Tchekov / L’eau il faut aller la prendre au Léthé / La ville s’est teintée d’ordures éclatantes… » Viacheslav Koupriakov, un des pionniers du verslibrisme russe, vit à Moscou. Il manie le paradoxe sans ménagement pour évoquer les réformes de la Russie nouvelle : « Maintenant il y a plus de liberté / On a blanchi le plafond dans les cellules / Elles semblent plus spacieuses // On a supprimé les barreaux des fenêtres / Sauf qu’on a aussi supprimé les fenêtres / Mais ça permet de prêter plus d’attention aux portes // On a surélevé les murs / Maintenant dans la cour de la prison / On peut lancer le ballon / Plus haut. » La lobotomie intellectuelle généralisée est évoquée métaphoriquement : « Ma langue qui a survécu / à la tour de Babel / à toutes les tours / d’ivoire / désormais repose / muette sous le poids / de la tour de télévision. » Tous les poètes présents dans l’anthologie n’ont pas la même vigueur de langue, certains se caricaturent eux-mêmes dans leurs excès, d’autres dans leurs éclats de narcissisme ou de dégoût d’eux-mêmes. Dmitri Tonkongov, rédacteur à Moscou de la revue Ariov, pratique un absurdisme jubilatoire, mettant en scène Gogol, Blok, le Christ, Bounine, etc. dans des scènes cocasses : « ton Mandelstam, parole d’honneur, / c’est la copie de De Funès en triste… »
Le sentiment du désastre pousse d’autres voix vers une indignation plus marquée, jusqu’à la colère. Evgueni Evtouchenko, célèbre dans les années 60 pour sa poésie oratoire, est de ceux qui stigmatisent l’abêtissement mondialisé : « Et, nous pourléchant les babines, / tels des misanthropes carnassiers, / deviendrons-nous, enviant leur shopping, / le zoo d’une Europe sans visas, / grognant sous clé en cages séparées ? » Plus explicite encore : « nous vivions en otages d’un but mensonger. / Maintenant les idées sont défaites comme des lits. / Nous sommes les otages non d’un but, / mais d’une absence de finalité. » Boris Khersonski, poète ukrainien, psychiatre à Odessa, écrit en russe. Sa lucidité le pousse vers un engagement contre le crime organisé. Il évoque l’assassinat de la journaliste Anastasia Babourova et de quelques autres sans les nommer : « il se trouvera toujours / un jeune homme en cagoule avec deux trous pour les yeux, / armé d’un pistolet de type militaire, / parce qu’il est un soldat, un exécutant, tout ce que vous voulez, / mais pas un assassin […] / là c’est purement technique, il suffit / de sortir de la foule, de se mêler à la foule. // Ne tirer que le strict nécessaire. » Vitali Poukhanov, lauréat du prix Mandelstam, remet en question les vérités officielles, interroge avec une ironie amère : « les années 90 sont finies depuis quand ? » Dmitri Alexandrovitch Prigov, un des fondateurs du conceptualisme russe, évoque la période stalinienne sous forme de dialogues nonsensiques entre les chefs historiques de la Révolution ou encore compose un tableau comparatif lapidaire entre deux époques : « Avant, disons que c’était dur / D’une certaine façon / Mais stable, solide / Et maintenant il y a plein de cadavres / Qui hurlent dans le fossé / Politiques / Et pas seulement politiques / Mais disons poétiques / Et des cadavres tout simplement. » Oleg Tchoukbontsev, poète néoréaliste moscovite, se livre à une méditation existentielle et politique, avec une touche fantastique : « Tous hurlent dans les friches, mais si l’on y regarde de près / le soc retourne une multitude de monstres réveillés / […] des sphinx bizarres en casques de l’armée rouge / aux têtes de chiens granitiques / […] et un acteur sauvage joue les staline / labourant le désert avec un racloir de croque-mort. »
Certains poètes se tournent vers la transfiguration du réel. Iouri Arabov, scénariste des films d’Alexandre Sokourov, auteur d’une poésie baroque aux métaphores expressives et insolites, livre une réflexion allégorique : « Mais dans tout désert l’ombre d’un ascète / se mue en cadran solaire. / […] que dire pleurant / sur ce monde ? Sur le match éclair de la vie / qui se déroula dans le flux de la peste et du déclin ? / Qu’on peut vivre sans respirer, sans mot dire. / Qu’on peut vivre sans l’espoir, qui meurt le dernier / mais n’engendre rien par lui-même. » Ou bien, il se représente, le pas suspendu, saisi par le doute : « Moscou gonfle comme un gâteau noir. / Entre le génie et les bêtes, / Je me tiens face au passage à piétons édenté. » Guennadi Aïgui, un des représentants majeurs de l’avant-garde des années 60-70, montre sa capacité à faire surgir des fulgurances, tel cet éclat d’érotisme intitulé Vision dangereuse : « Ô stridente - tout à coup - / béance : la rose / du bas-ventre. » Mikhaïl Aïzenberg, architecte de formation, membre du groupe Almanach, s’abandonne à une contemplation intérieure, avec retenue : « Ce qui était hier une arche, / le temps s’en empare et l’emporte. // Le vent souffle sur les mers et les fleuves. // Je remets toute chose au bon vouloir des vagues. » Marc Chatounovski, né à Bakou, vivant à Moscou, recherche les correspondances sensorielles dans une tonalité agressive forte de l’héritage surréaliste : « les rues sont granuleuses comme des frissons sur la peau, / les immeubles marchent au pas et soudain se mettent à courir, / bande contre bande jaillis d’un coup de godillot sur la gueule, / la neige fidèle tel un chiot lèchera tes contusions … » Elena Fanaïlova, médecin et journaliste, vivant à Moscou, prix Andreï Biely 1999, esquisse une imagerie baroque dans un autoportrait aussi délicat que morbide : « Je suis couchée dans un cercueil de givre, / Avec au front l’étoile de ton baiser. / L’amour enfoncera ses clous dorés, / J’ai peur de crier, j’ai peur des gens. » Olga Sedakova, enseignante à l’Université de Moscou, compose des textes d’une veine spiritualiste profonde. Dans un bel hommage à Khlebnikov, elle écrit : « Ce monde, comme un crâne, regarde : / nulle part, fixement. / D’un papillon, Vélimir, ou de manière encore plus brève / nous pavoisions les résidus. […] Le papillon s’envole et sur le ciel / écrit en sténo des hauteurs. » Enfin Andreï Voznessenski, un des poètes les plus populaires des années du dégel, garde toute son énergie, avec un sens aigu du symbole fort, dans une prière profane : « Préserve-nous Seigneur, de nouvelles arrestations. / Ce ne sont pas d’affreux barbares qui ont brisé notre Rome. / Préserve-nous, Seigneur, de l’auto-barbarie. / De l’auto-barbarie, sauve-nous, Seigneur. […] Sur les ruines de l’auto-barbarie, / qu’on n’inscrive surtout pas nos noms. » Dans un autre poème, des images audacieuses et expressives rehaussent le portrait d’un balayeur aux gants blancs évoqué en action sur la plage de Riga : « Tout ce qui résonna, tout ce qui est figé, / les empreintes des âmes, / est ramassé par ce révolutionnaire / aux gants immaculés. // La voile jaillit comme un doigt. / La mer est en bigoudis. / Décolleté hardi / d’une mouette sur le sein du ciel. »
On n’aura retenu qu’une part congrue de ce bel ensemble édité et présenté avec grand soin par les deux traductrices qui, d’une langue à l’autre, semblent avoir su garder la force initiale, l’impulsion du souffle à vif. Grâce à la volonté tenace de la Maison de la Poésie Rhône-Alpes, la revue Bacchanales est l’une des plus belles publiées aujourd’hui en France. Cette livraison est enrichie en outre des encres de lumière du graveur et bibliophile Marc Pessin dont Pierre Vieuguet, directeur de la publication et poète lui-même, écrit : « Matière noire étirée d’un seul geste, lente maturation minérale ou végétale, séquences vertébrées comme un cycle de vie et ses vingt-huit maisons de la lune qui font tenir l’homme et la femme debout. »
Ce bel ouvrage propose un panorama exceptionnel de la poésie russe de ces dernières années.
* paru dans la revue EUROPE n° 983 mars 2011
15:07 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ménaché michel
12/07/2012
In Memoriam Bernard Mazo
Au moment où j'apprenais la mort de Bernard Mazo - en ce 07 juillet 2012 - une hirondelle "(rayait) la grande
vitre bleue du ciel", ici, dans mes montagnes.
Très vite, j'ai repris les notes de lecture que j'avais ecrites sur le poète discret qu'il était, le plus souvent au service des autres, toujours soucieux de transmettre cette poésie qui devait lui permettre de toujours mieux vivre. J'ai retrouvé son rêve: "n'être plus / désormais / que le vol furtif / de cette hirondelle / rayant / la grande vitre bleue du ciel."
Voilà que c'était fait!
Je redonne ici en hommage la note de lecture que j'avais consacrée à La cendre des jours paru en aux éditions Voix d'encre avec des lavis d'Hamid Tabouchi:
"Poète, on sait Bernard Mazo homme de patience. Sa lenteur à publier – son dernier livre, Cette absence infinie, au Dé bleu, date de 2004 – est veille obstinée sur la langue et souci de composer non un recueil mais un livre, bâti comme on choisit les pierres du mur que l’on entend dresser moins pour séparer que pour pouvoir retenir les terres et s’adosser à lui afin que file, libre et tranquille, le regard. Au loin.
Armé, ce livre l’est d’abord par les toujours belles reproductions auxquelles Voix d’Encre nous a habitués dans toutes ses productions – Ici, ce sont des lavis d’Hamid Tibouchi dont les tons grisés de mousseuses écumes font vibrer les noirs – ensuite, par les paroles choisies par Bernard Mazo d’Héraclite à Yves Bonnefoy qui ouvrent les différentes sections de cet ouvrage. Lavis et citations sont moins clés qu’armure, et qu’on veuille bien entendre ce mot en son sens musical comme ce qui détermine la tonalité d’une partition.
J’aime la posture de Bernard Mazo, j’en partage la cambrure, c’est celle qui pose en ouverture : « l’espoir est une veilleuse fragile », poème qui « sur cette terre vouée au désastre », « au cœur de la nuit carnassière » lève haut l’endurance de l’homme à tenir comme chance à venir : « nous tenons nous résistons / nous nous arc-boutons / contre vente et marées » à partir de « l’ombre désespérée de la beauté » qui traverse les mots du poème. Les redressant, ils redressent les hommes que nous nous efforçons de toujours plus devenir. « Désespérée » car « le poème / ne peut se fonder / que sur ce qui est / condamné à mourir ». C’est qu’en effet le monde se défait comme travaillé par les forces du déclin. Nous voyons cela. Aussi ne pouvons-nous que tenter – Et c’est toujours à reprendre, à recommencer. C’est pourquoi Bernard Mazo avoue : « C’est toujours / le même poème imparfait / que j’écris et réécris « - de « nommer ce qui va s’effacer », cette « insaisissable beauté / du monde », soit cela qui nous saisit, nous transit, avec quoi nous fusionnons dans l’instant, cette « inespérée » qui ne cesse de se défaire dans les mots qui prétendent articuler sa présence.
Le poème qui, pour Bernard Mazo, « n’est pas / seulement / le poème / mais la mémoire / préservée / du monde », est cendre où il y a de quoi protéger pour qu’elle dure, la graine du feu.
Bernard Mazo ne pousse pas la voix, ne hausse pas le ton. Il va inquiet et fragile, avec simplicité, amant définitif de la poésie qui à ses yeux reste « la seule à (inscrire) / dans la chair des vivants », « la seule trace durable », celle de « l’obscure rumeur du temps » comme de « l’éblouissement / du premier matin. »
Traverser le monde, traverser la langue, sans « (réveiller) les dieux », sans « renoncer » même si « la vie / nous oppresse », en résistant à tout ce qui nous défait, en espérant « trouver / la parole juste / pour pleinement / exister / combler / le manque / ressusciter / la respiration légère / des choses », c’est traverser certes un champ de ruines mais au moins celui-ci est-il « un labour ensemencé », selon les mots de Jacques Dupin, prêt, dans l’attente de la rencontre avec « l’absente », « l’inespérée », « bel oiseau frémissant / que la beauté foudroie ».
Bernard Mazo l’appelle « Poésie » !"
22:32 Publié dans Inédits, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : poésie, in memorian, bernard mazo
06/05/2012
Lecture de Michel Ménaché - André Benedetto : Urgent crier suivi de Les poubelles du vent, Avec un portrait de l’auteur par Ernest Pignon-Ernest, éditions Le Temps des cerises
De la colère en rafales, des mots en tornades revivent dans les écrits de jeunesse du poète et dramaturge André Benedetto récemment disparu. Jamais réédités Urgent crier et Les Poubelles du vent (Pierre-Jean Oswald, éditeur, 1966 et 1971), sont repris en un seul et fort volume par le Temps des cerises et préfacés par Bernard Lubat qui brosse un portrait fraternel de l’auteur en « géant d’humanité. »*
Témoin et acteur de son temps, à la ville comme à la scène, André Benedetto dans Urgent crier s’insurge contre les crimes et les injustices, il vomit la poésie ornementale, c’est bien « une arme chargée de futur » qu’il manie, comme en écho à la formule de Celaya. « De la vieillerie poétique / Mise en charpie, » c’est de la soudure autogène, du béton et des prisons, « des plages brûlées par le mazout / Où les enfants vont boire, » des Noirs humiliés et maltraités, de la guerre du Vietnam, qu’il alimente sa rage, irrigue le poème.
Mais la violence du verbe n’exclut ni l’émotion ni la réflexion et des visions existentielles surgissent dans le tumulte langagier, esquissent une philosophie hallucinatoire : « La distance entre un homme et un autre homme / Il faut toute une vie pour la parcourir / Quand l’un arrive / l’autre est mort / Et l’un se meurt […] Nous vivons sur les cadavres / Et les autres vivront sur nous / Comme la fleur sur le fumier… » Mais les hommes ne sont pas égaux devant la mort même. La ballade de Bessie Smith évoque la chanteuse de blues morte en 1937 « entre un hôpital réservé aux Blancs / Et un hôpital interdit aux Noirs. » L’empathie se mêle à l’indignation : « J’avais le cœur noir sous le soleil nègre. »
Le poète s’inscrit dans une fratrie universelle subjective de poètes révoltés ou réprouvés, celle des suicidés et des exclus de la société : « Ô Frère Franz dans Prague la Brumeuse / François Villon / suspendu au gibet / par la froide et rêche bretelle / de la justice des assis / Gérard pendu à la lanterne / Et Federico fusillé / Et Vladimir le suicidé […] Et combien de Mozart / Poètes en allés dans les wagons plombés / Et tous les autres… »
Le lyrisme de Benedetto ne compose pas de métaphores en guirlandes : « J’AI MAL AUX CANINES DU CŒUR, » éructe-t-il en lettres majuscules : « Je suis né dans la dent de sagesse du Christ / Dans la mâchoire de Karl Marx / La terre détraquée tourne / Pique du nez très loin en bas… » La verve satirique sait être grinçante dans un inventaire digne de Georges Pérec : « A l’heure où les bonzes emploient Shell, et les Français Sheila / A l’heure où Johnson joue au con et Mao-Tsétoung au poète / A l’heure où De Gaulle / A l’heure où on ne sait plus sur quel pied danser et où en on profite pour se laver les mains / A l’heure où la torture est encore le plus sûr moyen pour faire parler […] Que vas-tu faire ? / Quoi choisir ? / VIVRE ! Certainement / vivre comme un haricot / PATATE ! »
C’est avec « des cris des gravats dans la gorge » que Benedetto compose Les poubelles du vent. La même révolte l’anime, la « Poésie-poignard » griffe la page dans un autoportrait protéiforme brutal et provocateur : « Je suis une gangrène / Je suis un italien un papou de niouzilande un aborigène aux épais cheveux aux cheveux crépus qui cherche des gerboises dans le désert un loup qui marche babines retroussées […] une hémorragie / un gitan. »
L’héritage dadaïste et surréaliste est souvent perceptible dans les images insolites, décapantes. Benedetto se réfère aux poètes et artistes qui ont secoué l’entre-deux guerres, se moque des idoles littéraires : « On se rampe vraiment dans la tête / Et certains dans la tête des autres […] En hommage à la madeleine proustienne / J’ai plongé mon cerveau dans le café au lait. »
Le sacré n’est pas épargné, au contraire : « Ecce homo […] C’est un morceau d’éternité vautrée qui a la / forme de la muse endormie / de Brancusi / un poignard dans le ventre / il dit maman dans un mauvais hébreu / En voulez-vous ? / Moi non plus il est mort. »
Le Festival d’Avignon de 1968 sous haute surveillance policière fait l’objet d’une évocation féroce aux connotations historiques dans l’excès au goût du jour : « j’ai vu la résurrection de nos ancêtres les gaulois entre les pages de Mein Kampf / j’ai vu l’ombre d’Artaud guidée par les extra-terrestres devenir le fürher / j’ai vu l’été tragique d’Avignon 68 / quadrillé par des plaquettes vapona […] je n’ai pas vu le peuple / je n’ai vu que des flics. » Plaisir enfin de noter ce slogan placé par Benedetto en exergue : « L’imagination n’a pas pris le pouvoir mais on est content quand même. »
En clôture de ce second recueil, les cris des mouettes et les taureaux noirs de Camargue prennent place, apportent une respiration après l’urgence de l’insurrection quotidienne, élèvent la vision sur la beauté du monde ternie par les ravageurs d’espérances : « et maintenant / s’enfoncer dans cet univers / tout seul / la mer au loin / dépasser le phare / entrer dans la mer / éparpillant les mouettes / là-bas l’horizon de / la mer. »
Après le désordre exacerbé de la fureur, la pause du regard vers l’infini ouvre-t-elle une aspiration à l’apaisement, une quête d’absolu ? Attention, le poète ne baisse pas la garde, la terre est « gorgée de sel vengeur » et « le soleil jette ses couteaux dans le sable. »
* André Benedetto : Urgent crier suivi de Les poubelles du vent, Avec un portrait de l’auteur par Ernest Pignon-Ernest, Le Temps des cerises, éditions, 16 €
* Paru dans la revue EUROPE n° 988-989, août-sept. 2011
10:16 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ménaché, bénedetto, temps des cerises

