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24/05/2009

In Memoriam Antoinette Jaume

jaume.gifDébuts des années 80. Montgeron. La revue La Sape organisait des Feux de bois. Jean-Marie Barnaud et moi-même y avons été invités avant d'entrer au comité de rédaction de cette revue qu'Antoinette Jaume avait fondée avec Maurice Bourg et dont elle s'est occupée pendant près de trente ans. Une relation privilégiée s'est établie entre elle et nous favorisée par une montagne: le Canigou; un pays: le Midi Noir; un poète: Joë Bousquet. Relieur d'art, peintre, son oeuvre poétique se tient entre "angoisse et fascination du trop-plein basculant dans le vide; de l'instant unique où pourrait apparaître l'invisible,murmurer l'inaudible; où un seul mot pourrait dire l'indicible".

Sur le site du Printemps des poètes (www.printempsdespoetes.com/)ou sur celui des éditions de l'Amourier (www.amourier.com) qui a publié Le temps du sel en 2003, on trouve sa bibliographie.

J'ai demandé à Jean-Marie Barnaud de rédiger quelques mots pour accompagner celle qui est partie. Quant à moi, je couv La Sape057.jpgreprends ici ce Vol de l'hirondelle, paru dans La Sape, N°23/24, en 1990 et consacré à son livre Instances paru chez Dominique Bedou.

*

Sois à la fois la page
la plume et le pinceau m'as-tu dit
pareillement nécessaires
et négligeables


Je relis ces vers d'Antoinette Jaume, extraits de son beau livre d'artiste, Paroles de vent, paru à La Bartavelle en 2000 et illustré, en contrepoint, par des pastels de l'auteur – c'était un choix de poèmes tirés de Rives du temps publié cinq ans auparavant chez le même éditeur.
Et je les trouve, ces mots, qui portent et la fermeté d'une injonction, et l'humilité d'un constat sans appel, parfaitement fidèles, dans l'aveu simple qu'ils expriment, au souvenir que j'ai de l'humanité d'Antoinette.
On ne sait qui lui donne cet ordre, quel ange secret peut-être, de se faire elle-même l'outil "nécessaire" de sa querelle, et de poursuivre, inlassable, sa chimère par le tableau et le poème, tout en lui enseignant la sagesse, si rare, de se garder de toute vanité.
Mais voilà: notre chasse, oui, est à la fois nécessaire, on ne transigera pas là-dessus, et en même temps elle ne pèse rien.

Je me dis que c'est la conjonction de cette force et de ce doute qui lui inspirait, outre la nostalgie de certains lieux et d'un paradis improbable, la mélancolie qu'on voit dans ses poèmes, venue de ce qu'elle nomme elle-même son "exil intérieur hors d'âge", à côté de l'amour des choses simples et évidentes, "l'hirondelle a de ces vols/parfois", et de sa fascination pour les visages…

Demeure aussi dans mon  souvenir des années 80, alors qu'elle était si active au comité de rédaction et au secrétariat de La Sape – elle y a tenu trente années ce rôle – la  générosité de son accueil et de son écoute, sa fidélité.

J'ai regardé longuement son beau et fin visage sur la photo du site du Printemps des poètes; elle est bien jeune alors; mais son regard déjà, un peu lointain, un peu ailleurs, n'est tourné que vers l'essentiel:
Ces yeux ne voient plus que leur ciel intérieur

© Jean-Marie Barnaud

*

Le vol de l’hirondelle

"Et tu glisses entre les vents comme un oiseau."1


Avez-vous vu voler une hirondelle ?
Avez-vous vu comme à la limite extrême de son plané, celle-ci brusquement se détourne et vire en folles saccades,comme si la Familière se sentait, menacée d’évanouissement dans cet accomplissement même qui la portait ?
Cela saisit comme un désastre, d'où sort pourtant à nouveau l'oblique calme d'une ligne parfaite avant la foudre de nouvelles ruptures.
Souvenez-vous du vol des hirondelles avant de lire Instances d'Antoinette Jaume. Du visible au lisible, la traverse ici est heureuse.
Souffles balancés,virtualités murmurantes,enroulements,reprises,plané des images,.ruptures : telle est cette écriture qui dans Instances  sait rester ténue,entre "affleurement de 1'immobile"2 et "effleurement du silence",écriture aux trous blancs par où remonte l’étrange  clarté de cela même qui,sans rapport, retiré dans son ouverture,nous parvient, dans le mystère de 1'Instant, cette lisière, en flammes entre "accompli" et "désastre".

*

Instances est le poème brûlant de l'approche du "coeur inapprochable où / tout ne serait rien / tout et rien d'autre"', poème du basculement hors du "jardin angélique", car être entraîné vers, c'est aussi dans le même mouvement, effet inéluctable,être entraîné hors de. Aborder, c’est déjà déborder. L'avant est toujours suivi d'un après.
Tel est l’incessant de l’Instant. Pourtant cette dualité ne saurait se penser sans qu'un tiers temps ne s'intercalât entre ces deux mouvements : temps de l’espoir, du rêve d'un "possible paradis en ce pur suspens "à figure d'éternité", en ce seuil où "le temps trouve grâce"; moment de la prière ou du délire où Antoinette Jaume avoue: "Oh retenir le jet de 1'arc / serrer dans sa main ferme toutes /' les
Rênes du désir / cristalliser l'instant unique / de l'immobile. »
Mais, ce moment est aussi bien celui de tous les dangers.
L'image du « paradis" est dangereuse, en ce qu’elle semble faire signe
vers un lieu apaisé d’où il n'y aurait plus à partir, pur repos dans « l’abandon de l’étale. »
S'il est vrai que l'instant est étymologiquement ce qui se tient dans l'entre-deux en tant qu'il n'est ni l'avant, ni l'après, mais cet "éclair foudroyé de paradis", ce moment où nous nous trouvons comme suspendus dans la durée pure d'un moment d'équilibre, pur suspens qui ne trouve de mesure que rapporté à l’éternité, « ajustement paisible" entre l'avant et l' après, il reste qu’ on ne s'installe pas ence "lieu sans lieu' / hors d'exil", proche en son étale de la mort. eu son étale de la mort.

*

Si Antoinette Jaume ne peut, éviter cette fascination, son attention de poète, ce regard amoureux porté par les yeus du jour de ceux qui savent laisser sur les rives du malheur "leur vêtement d'orgueil et de possession"3 la sauve. Ainsi quand "le visage intérieur / éclate et se disperse aux lèvres de la fontaine", son regard sait subvertir le savoir Jusqu’à dévêtir la vie de ce que lui ajoute l’ombre de nos personnes, "ce visage de tous les jours".
Alors, il est émergence, dans le feu de son amour de nouvelles naissances se laissent deviner. Alors, le brasier l’Instant est rendu à son essence: pur échappement perpétuel à soi, et c'est "l'abîme" qui "prolonge encore le murmure de la vie / le démembre / 1'éparpille".
Parce que "toute jubilation éclate comme une graine trop mûre, Instances est bien alors le poème brûlant du passage. C'est à ce "devenant" qu'Antoinette Jaume se voue, à cet instant comme "tension immédiate et agissante sans qui n'existeraient ni l'avant, ni  l’après".4
C'est Cela, cet « essentiellement passant" que sa parole-funambule trace,  souffle qui «  a retrouvé la cadence de ce qui se noue et se défait".5
Et c'est alors la vie même, ce battement  - nouaison, dénouaison  tissé d'attente, cette trame de nos jours,qui triomphe dans la lucidité
douloureuse de la reconnaissance de ce que le désir a de flamboyant
quand il s ' entretient à ses propres braises :
« Nouée, dénouée, renouée / l'attente dans l'avant / dans l’après / est infinie".

Figure inverse de l'espoir, le désespoir n'est pas ici de mise. Nous dirions plutôt que ce livre d'Antoinette Jaume  ouvre sur une sagesse de l'inespoir, ce savoir des rnétamorphoses qui sait ne rien attendre eu retour. Il n'y a pas de passe dernière à franchir,il n'y a pas de combe dernière. L'ultime demeure intact dans le désir: "Départ sans cesse en instance / pour le lieu pur dormant au coeur de l’apparence. »

*

Ces Instances sont bien, en un sens second, des sollicitations pressantes,des prières à nous adressées.
Oui, le "paradis" est possible, ici et maintenant, telle est la bonne nouvelle de ces Instances. Ce n'est pas qu'il y ait à rêver d'un lieu, lointaine origine préservée où remonter serait pacifier toutes les contradictions qui tiennent au temps hideux des jours comme ils vont, mais c'est révéler qu’une ouverture autre à ce monde est possible qui le rendrait enfin à lui-même, à sa "tendre indifférence", disait Albert Camus. Dans cette "paisible parenté distante des choses à moi, de moi a elles"7, je suis rendu à son battement vital.
Disparu le regard nostalgique d’arrière, s'ouvre celui amoureux de ce qui vient, à l’avant de nos; pas, incessamment comme "se déploie / parmi les nuages / ailes et vent" le poème, cette parole d'hirondelle.

© Alain Freixe

Notes :

1) Antoinette Jaume, Egrégore, éd Saint-Germain-des-prés, 1976
2) Toutes nos citations non numérotées sont extraites de Instance, éd Dominique Bedout, I989
3) Antoinette Jaume, Abrupts, Le Connier, I978
4) Antoinette Jaume, Entretien avec André Miguel, Le Journal des
Poètes, N°3-4, I985
5)Antoinette Jaume, Egrégore, éd Saint-Germain-des-prés, 1976
6) Idem
7) Roger Munier, Le contour, l’éclat, éd de la Différence, 1977

 

 

13/05/2009

François Laur - rayon vert

numérisation0001.jpgFrançois LAUR est né en Aveyron (1943). Il vit aujourd’hui à Carcassonne, pays de soleil, de vin et de vent. Il dit longtemps, s' être levé de bonne heure, avoir enseigné la littérature sur deux continents, s’être frotté de phénoménologie, qu'il aime collaborer avec des artistes et écrire  de brefs poèmes en prose (et, parfois, en vers).

Je l'ai connu à la Maison des Mémoires, Maison Joë Bousquet à Carcassonne où je le retrouve à chacune de mes interventions près de mes amis René Piniès et Serge Bonnery. Je l'ai invité en 2005 à participer à ma collection Mano a Mano des Cahiers du Museur avec  Mano a Mano l'artiste Marianne Frossard.

Parmi ses dernières publications, on relèvera:

Madrague du presque rien (avec Alain Lestié), Rafael de Surtis, Cordes-sur-Ciel, 2007; Quand luminait le chardon bleu, Rafael de Surtis, Cordes-sur-Ciel, 2007 et  La Treizième revient (avec Alain Lestié), Rafael de Surtis, Cordes-sur-Ciel, 2008.

J'en profite poursignaler le site d'Alain Lestié: http://alain.lestie.free.fr/


*
RAYON VERT

Bromure de chrome, véronèse, verdaccio, et voilà que paraissent vergers, bosquets, prairies, frondaisons où ramage comme une écriture – vocables arborescents, paroles en pléiades.

Permets à ma langue de couler s’étaler te joncher te vêtir comme une averse feuillée sur nappe de flocons neufs comme liane enlaçant un buste de marbre comme graphisme sur ce feuillet

tes épaules tes flancs tes reins tes seins à embraser l’écorce tendre de la nuit ton ventre frais de houle lente toison dorée comme l’automne lèvres ourlées tel un sillon

ta peau s’étoile de promesse plus qu’amandier en fin d’hiver. Le ciel verdit, tatoué d’astres tombés du nid et qui se prêtent à l’empennage.

© François Laur

09/04/2009

Raphaël Monticelli - Saint Georges (extrait de La légende fleurie)

( Ce texte de Raphaël Monticelli est extrait du recueil de La légende fleurie, qui a servi de préface à l’exposition de Martine Orsoni à la fondation Sicard-Iperti (Vallauris), en octobre 1993, éditions de la fondation Sicard-Iperti.)Martine Orsoni988.jpg

 

Il existe au moins deux saints portant le nom de Georges ; si le plus ancien est très célèbre et révéré, l’autre ne lui cède rien en grandeur, dévotion et humilité. Je te dis ailleurs l’histoire merveilleuse de Saint Georges de la Manade de Marie, laisse-moi te raconter ici l’épisode le plus merveilleux de celle de Saint Georges de Cappadoce qui, avant de devenir martyr de J.-C., sous Dioclétien et Maximien, par la fureur de Dacien, terrible persécuteur de Chrétiens, libéra, par le nom de J.-C., la cité lybienne de Silcha du dragon infâme qui la tourmentait.
Ce dragon hantait les grands étangs qui bordaient la cité à l’Est ; si on le voyait peu, on le reconnaissait à ses effets, aux carnages qu’il perpétrait, aux traces immondes qu’il laissait aux abords des étangs, à la fournaise dont il accompagnait son passage, à l’infect brouillard très puant dont il était entouré en toute occasion, à la terreur qu’il inspirait.
On le devinait aussi élevé que les cyprès ou les cèdres les plus imposants, il se déplaçait soit par répugnantes reptations, soit par bonds inattendus, lourds et disgracieux, selon que son énorme queue s’agitait horizontalement ou verticalement ; ses yeux rouges lançaient, dit-on, de tels feux qu’on les percevait, même dans la nuit, à travers son brouillard, son haleine ardente faisait bouillonner les eaux sur lesquelles elle planait, desséchait animaux et végétaux, ternissait et effritait les minéraux, durcissait les boues, faisait se rétracter le sable et le transformait en une dure matière glauque. Pour autant que l’on pût en juger, son corps était constamment travaillé par des pustules éructants qui crevaient en déversant un pus abondant et ocre qui lui dégouttait le long des flancs, et la terre qu’il imprégnait en devenait éternellement stérile.

Chaque jour, le dragon ne cessait de menacer les hautes et dérisoires murailles de Silcha qu’après avoir reçu sa pâture qui consistait en deux brebis bien grasses, une à midi, une le soir, ou toute autre denrée équivalente, pourvu que qu’elle fût de chair vivante et grasse, d’une constitution jeune et aux os bien craquants sous la dent.

Les choses allèrent ainsi jusqu’au jour où, le bétail venant à manquer, on s’avisa de le remplacer par les jeunes gens et les jeunes filles de la cité, chaque jour tirés au sort. On les envoyait seuls et nus, à la rencontre de la bête qui ne pouvait supporter ni parure ni vêtement, seulement accompagnés des pleurs de leurs proches et préparés par un repas dont les mets, rehaussés d’épices et de drogues, étaient servis avec des alcools divers destinés à étouffer leurs angoisses. Dans toutes les familles ce n’étaient que craintes, angoisses et lamentations modulées chaque jour du fait que le nombre des jeunes diminuant de deux chaque jour, la probabilité, pour les survivants, d’être tirés au sort s’élevait à mesure chaque jour ce qui, par contrecoup, faisait d’autant tomber l’angoisse et accroître les lamentations.

Le sort tomba sur la fille du roi, dont la tradition a perdu le nom sinon toute mémoire, le jour même où passait par là Saint Georges qui la croisa alors qu’elle se dirigeait, seulette et attristée, sans voiles et les pieds nus, sous le soleil lybien, vers le grand étang où attendait le dragon. Georges, tout ému d’un tel abandon, d’une telle déréliction errante et d’une tristesse si grande, si belle, si jeune et si nue, lui en demande la raison ; elle, du fond de son trouble, tant bien que mal, la lui dit ; lui, tout aussitôt, s’enflamme, et propose son aide ; elle, dans un sursaut de lucidité, bredouille une mise en garde ; lui, pousse un grand cri et son cheval au galop ; elle, entre deux pensées, s’émeut et tout soudain, transportée d’espoir, se met à courir, trébuchant et agitant les bras ; lui, s’approche avec célérité du brouillard de l’étang dont émerge le dragon, furieux de voir son déjeuner venir tout habillé.

Georges prononce alors le nom de N.S.J.-C. en même temps qu’il se signe ; à cette double invocation, le monstre a comme un recul rugissant, puis, tout aussi brusquement, projetant sa gueule en avant, il se lance sur Georges au moment même où, dans un grand cri, le saint, dont le cheval s’envole, vise le cou du fauve en propulsant sa lance. Les vitesses accumulées de la course du dragon et de celle du cheval, ajoutées à celle de l’arme brandie par les muscles du saint et à celle du cou du monstre tendant sa mâchoire vers sa proie, furent telles que c’est avec une force inouïe que la lance rencontra le cou, s’y enfonça avec aisance et resta fichée là, selon un angle tel qu’elle bloqua une partie de la trachée et sectionna à moitié la carotide. Cela fut la cause d’une faiblesse immédiate chez l’animal qui, le souffle court et impuissant, râlant et bavant, secoué de faibles soubresauts, sa peau pustuleuse desséchée et l’oeil trouble, tomba à genoux devant Georges.
Pendant ce temps la princesse avait fini par rejoindre le lieu du combat ; elle était toute haletante, et la fatigue redoublait les troubles de l’alcool, des drogues et de se sentir nue sous les regards d’un homme à cheval, triomphant et dont elle contemplait la gloire.
Elle sentit alors monter, du plus profond d’elle même et tout le long de son corps et de ses membres, un spasme violent qui la surprit, la baigna de satisfaction et la mit à terre dans un état d’étourdissement profond et béat qu’elle n’avait encore jamais connu et dont elle ne souhaitait plus se relever que pour pouvoir à nouveau contempler Georges qui considérait sans haine et sans terreur, l’animal terrassé dont les yeux se révulsaient.

02/04/2009

Turbuence 31 - Bernard Noël, Précis d'humiliation

( Je relaie ce texte de Bernard Noël. Chacun mesurera son importance aujourd'hui où les représentants des pouvoirs économiques et financiers  parlent entre eux à Londres une langue que les vers de l'argent ont pourri et avec laquelle ils cherchent à communiquer autour d'une "moralisation du capitalisme"! Je prends le texte de Bernard Noël comme une intervention, une parole contre les paroles, ce trop plein d'absence.)

 

Précis d'humiliation


Toujours, l’État s’innocente au nom du Bien public de la violence qu’il exerce. Et naturellement, il représente cette violence comme la garantie même de ce Bien, alors qu’elle n’est rien d’autre que la garantie de son  pouvoir. Cette réalité demeure masquée d’ordinaire  par l’obligation d’assurer la protection des personnes et des propriétés, c’est-à-dire leur sécurité. Tant que cette apparence est respectée, tout paraît à chacun normal et conforme à l’ordre social. La situation ne montre sa vraie nature qu’à partir d’un excès de protection qui révèle un excès de présence policière. Dès lors, chacun commence à percevoir une violence latente, qui ne simule d’être un service public que pour asservir ses usagers. Quand les choses en sont là, l’État doit bien sûr inventer de nouveaux dangers pour justifier le renforcement exagéré de sa police :  le danger le plus apte aujourd’hui à servir d’excuse est le terrorisme.
Le prétexte du terrorisme a été beaucoup utilisé depuis un siècle, et d’abord par les troupes d’occupation. La fin d’une guerre met fin aux occupations de territoires qu’elle a provoquées sauf si une colonisation lui succède. Quand les colonisés se révoltent, les occupants les combattent au nom de la lutte contre le terrorisme. Tout résistant est donc qualifié de « terroriste » aussi illégitime que soit l’occupation. En cas de « libération », le terroriste jusque-là traité de « criminel » devient un « héros » ou bien un « martyr » s’il a été tué ou exécuté.
Les héros et les martyrs se sont multipliés depuis que les guerres ont troqué la volonté de domination contre celle d’éradiquer le « terrorisme ». Cette dernière volonté est devenue universelle depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade Center : elle a même été sacralisée sous l’appellation de guerre du Bien contre le Mal. Tous les oppresseurs de la planète ont sauté sur l’occasion de considérer leurs opposants comme des suppôts du Mal, et il s’en est suivi des guerres salutaires, des tortures honorables, des prisons secrètes et des massacres démocratiques. Dans le même temps, la propagande médiatique a normalisé les actes arbitraires et les assassinats de résistants pourvu qu’ils soient « ciblés ».
Tandis que le Bien luttait ainsi contre le Mal, il a repris à ce dernier des méthodes  qui le rendent pire que le mal. Conséquence : la plupart des États – en vue de ce Bien là - ont entouré leur pouvoir de précautions si outrées qu’elles sont une menace pour les citoyens et pour leurs droits. Il est par exemple outré que le Président d’une République, qui passe encore pour démocratique, s’entoure de milliers de policiers quand il se produit en public. Et il est également outré que ces policiers, quand ils encombrent les rues, les gares et les lieux publics, traitent leurs concitoyens avec une arrogance et  souvent une brutalité qui prouvent à quel point ils sont loin d’être au service de la sécurité.
Nous sommes dans la zone trouble où le rôle des institutions et de leur personnel devient douteux.  Une menace est dans l’air, dont la violence potentielle est figurée par le comportement des forces de l’ordre, mais elle nous atteint pour le moment sous d’autres formes, qui semblent ne pas dépendre directement du pouvoir. Sans doute ce pouvoir n’est-il pas à l’origine de la crise économique qui violente une bonne partie de la population, mais sa manière de la gérer est si évidemment au bénéfice exclusif de ses responsables que ce comportement fait bien davantage violence qu’une franche répression. L’injustice est tout à coup flagrante entre le sort fait aux grands patrons et le désastre social généré par la gestion due à cette caste de privilégiés,  un simple clan et  pas même une élite.
La violence policière courante s’exerce sur la voie publique ; la violence économique brutalise la vie privée. Tant qu’on ne reçoit pas des coups de matraque, on peut croire qu’ils sont réservés à qui les mérite, alors que licenciements massifs et chômage sont ressentis comme immérités.D’autant plus immérités que l’information annonce en parallèle des bénéfices exorbitants pour certaines entreprises et des gratifications démesurées pour leurs dirigeants et leurs actionnaires. Au fond, l’exercice du pouvoir étant d’abord affaire de « com » (communication) et de séduction médiatique,  l’État et ses institutions n’ont, en temps ordinaire, qu’une existence virtuelle pour la majorité des citoyens, et l’information n’a pas davantage de consistance tant qu’elle ne se transforme pas en réalité douloureuse. Alors, quand la situation devient franchement difficile, la douleur subie est décuplée par la comparaison entre le sort des privilégiés et la pauvreté générale  de telle sorte que, au lieu de faire rêver, les images « people » suscitent la rage. Le spectacle ne met plus en scène qu’une différence insupportable et l’image, au lieu de fasciner,  se retourne contre elle-même en exhibant ce qu’elle masquait. Brusquement, les cerveaux ne sont plus du tout disponibles !
Cette prise de  conscience n’apporte pas pour autant la clarté car le pouvoir dispose des moyens de semer la confusion. Qu’est-ce qui, dans la « Crise », relève du système et qu’est-ce qui relève de l’erreur de gestion ? Son désastre est imputé à la spéculation, mais qui a spéculé sinon principalement les banques en accumulant des titres aux dividendes mirifiques soudain devenus « pourris ». Cette pourriture aurait dû ne mortifier que ses acquéreurs puisqu’elle se situait hors de l’économie réelle mais les banques ayant failli, c’est tout le système monétaire qui s’effondre et avec lui l’économie.
Le pouvoir se précipite donc au secours des banques afin de sauver l’économie et, dit-il, de préserver les emplois et la subsistance des citoyens. Pourtant, il y a peu de semaines, la ministre de l’économie assurait que la Crise épargnerait le pays, puis, brusquement, il a fallu de toute urgence donner quelques centaines de milliards à nos banques jusque-là sensées plus prudentes qu’ailleurs. Et cela fait, la Crise a commencé à balayer entreprises et emplois comme si le remède précipitait le mal.
La violence ordinaire que subissait le monde du travail avec la réduction des acquis sociaux s’est trouvée décuplée en quelques semaines par la multiplication des fermetures d’entreprises et des licenciements. En résumé, l’État aurait sauvé les banques pour écarter l’approche d’un krach et cette intervention aurait bien eu des effets bénéfiques puisque les banques affichent des bilans positifs, cependant que les industries ferment et licencient en masse. Qu’en conclure sinon soit à un échec du pouvoir, soit à  un mensonge de ce même pouvoir  puisque le sauvetage des banques s’est soldé par un désastre?
Faute d’une opposition politique crédible, ce sont les syndicats qui réagissent et qui, pour une fois, s’unissent pour déclencher    grèves et manifestations. Le 29 janvier, plus de deux millions de gens défilent dans une centaine de villes. Le Président fixe un rendez-vous aux syndicats  trois semaines plus tard et ceux-ci, en dépit du succès de leur action, acceptent ce délai et ne programment une nouvelle journée d’action que pour le 19 mars. Résultat de la négociation : le « social » recevra moins du centième de ce qu’ont reçu les banques. Résultat de la journée du 19 mars :  trois millions de manifestants dans un plus grand nombre de villes et refus de la part du pouvoir de nouvelles négociations.
La crudité des rapports de force est dans la différence entre le don fait aux banques et l’obole accordée au social. La minorité gouvernementale compte sur l’impuissance de la majorité populaire et la servilité de ses représentants pour que l’Ordre perdure tel qu’en lui-même à son service. On parle ici et là de situation « prérévolutionnaire », mais cela n’empêche ni les provocations patronales ni les vulgarités vaniteuses du Président. Aux déploiements policiers s’ajoutent des humiliations qui ont le double effet d’exciter la colère et de la décourager. Une colère qui n’agit pas épuise très vite l’énergie qu’elle a suscitée.
La majorité populaire, qui fut séduite et dupée par le Président et son clan, a cessé d’être leur dupe mais sans aller au-delà d’une frustration douloureuse. Il ne suffit pas d’être la victime d’un système pour avoir la volonté de s’organiser afin de le renverser. Les jacqueries sont bien plus nombreuses dans l’histoire que les révolutions : tout porte à croire que le pouvoir les souhaite afin de les réprimer de façon exemplaire. Entre une force sûre d’elle-même et une masse inorganisée n’ayant pour elle que sa rage devant les injustices qu’elle subit, une violence va croissant qui n’a que de faux exutoires comme les séquestrations de patrons ou les sabotages. Ces actes, spontanés et sans lendemain, sont des actes désespérés.
Il existe désormais un désespoir programmé, qui est la forme nouvelle d’une violence oppressive ayant pour but de briser la volonté de résistance. Et de le faire en poussant les victimes à bout afin de leur démontrer que  leur révolte ne peut rien, ce qui transforme l’impuissance en humiliation. Cette violence est systématiquement pratiquée par l’un des pays les plus représentatifs de la politique du bloc capitaliste : elle consiste à réduire la population d’un territoire au désespoir et à la maintenir interminablement dans cet état. Des incursions guerrières, des bombardements, des assassinats corsent régulièrement l’effet de l’encerclement et de l’embargo. Le propos est d’épuiser les victimes pour qu’elles fuient enfin le pays ou bien se laissent domestiquer.
L’expérimentation du désespoir est poussée là vers son paroxysme parce qu’elle est le substitut d’un désir de meurtre collectif qui n’ose pas se réaliser. Mais n’y a-t-il pas un désir semblable, qui bien sûr ne s’avouera jamais, dans la destruction mortifère des services publics, la mise à la rue de gens par milliers, la chasse aux émigrés ? Cette suggestion n’est exagérée que dans la mesure où les promoteurs de ces méfaits se gardent d’en publier clairement les conséquences. Toutefois à force de délocalisations, de pertes d’emplois, de suppressions de lits dans les hôpitaux, de remplacement du service par la rentabilité, d’éloges du travail quand il devient introuvable, une situation générale est créée qui, peu à peu, met une part toujours plus grande de la population sous le seuil du supportable et l’obligation de le supporter.
Naturellement, le pouvoir accuse la Crise pour s’innocenter, mais la Crise ne fait qu’accélérer ce que le Clan appelait des réformes. Et il ose même assurer que la poursuite des réformes pourrait avoir raison de la Crise… Les victimes de cette surenchère libérale sont évidemment aussi exaspérées qu’ impuissantes, donc mûres pour le désespoir car la force de leur colère va s’épuiser entre un pouvoir qui les défie du haut de sa police, une gauche inexistante et des syndicats prenant soin de ne pas utiliser l’arme pourtant imbattable de la grève générale.
Pousser à la révolte et rendre cette révolte impossible afin de mater définitivement les classes qui doivent subir l’exploitation n’est que la partie la plus violente d’un plan déjà mis en œuvre depuis longtemps. Sans doute cette accélération opportune a-t-elle été provoquée par la Crise et ses conséquences économiques, lesquelles ont mis de la crudité dans les intérêts antipopulaires de la domination, mais la volonté d’établir une passivité générale au moyen des media avait déjà poussé très loin son plan. Cette passivité s’est trouvée brusquement troublée par des atteintes insupportables à la vie courante si bien - comme dit plus haut – que les cerveaux ont cessé d’être massivement disponibles. Il fallait dès lors décourager la résistance pour que son mouvement rendu en lui-même  impuissant devienne le lieu d’une humiliation exemplaire ne laissant pas d’autre alternative que la soumission. Ainsi le pouvoir économique, qui détient la réalité du pouvoir, dévoile sa nature totalitaire et son mépris à l’égard d’une majorité qu’il s’agit de maintenir dans la servilité en attendant qu’il soit un jour nécessaire de l’exterminer.

© Bernard Noël

Pier Paolo Pasolini, C. lu par Yves Ughes

Ypsilon.Éditeur naît en septembre 2007 afin de publier Un coup de Dés – dans le format et avec les caractères et les illustrations (d’Odilon Redon) que devait comporter l’édition originale préparée par Mallarmé chez Ambroise Vollard. À coté, nous publions l’édition originale de la première traduction arabe du poème par Mohammed Bennis.

Ce double premier ouvrage est représentatif de l’esprit de la maison qui va se consacrer à la littérature (française et étrangère), à la typographie (histoire et création) et aux beaux-arts (peinture, dessin, photographie, estampes).

Contact: 29 boulevard de Clichy, 75009 Paris - tel: +33 (0)6 29 45 49 07 ou contact@ypsilonediteur.com



Pasolini - copie.jpgAvec les grands poètes, il est toujours des fragments qui remontent des fonds, monstrueux comme créatures des lieux opaques, comme créations chargées de lourdes ténèbres.

Il en va ainsi de ce texte de Pier Paolo Pasolini, au titre mystérieux, codé, Chatoyant : « C. » que publie Ypsilon.Editeur(17 euros):
« Le 18 novembre 1965, Pasolini écrit à l’éditeur Giulio Einaudi : je vous enverrai d’ici quelques mois un poème, appelons-le ainsi, qui, étant une chose parfaitement extravagante et « hors œuvre », figurerait très bien comme publication isolée, dans votre collection. Il s’intitule « F ».
F. (C. dans notre traduction), la fica, la figue et pour nous, la chatte est l’objet et le destinataire.

L’audace se fait ici calligramme. Un losange ouvre le livre, s’ouvre, s’offre comme lèvres dilatées               (…)
fournit à une mère géant-
e, toi libre du petit sac de la
culotte, au soleil comme un
biscuit trempé de lait,
(…)
on le perçoit d’emblée : l’obsession s’installe et s’exacerbera jusqu’au sacré : le losange de l’origine du monde appellera en écho la croix, figure si proche et marque d’une matrice également mystérieuse. Pasolini rapportait le dicton Celui qui n’aime pas la chatte n’aime pas Jésus.  Ainsi va, se crée et prend forme la démarche poétique, dans la lacération des morales établies, dans l’évaporation des certitudes et la conquête, mot après mot, de la dé-composition. Le cœur palpitant établi, on peut voir s’agencer le chaos du monde.
Et ainsi :
que la poésie soit intégrale,
il faut détruire son unité !

je ne peux pas : l’expression revient en liet-motiv, car la question d’être au monde se révèle au gré des lignes écrites comme une question impossible. Dans la conscience passent drapeaux et cortèges, présences et absences, défilés fantomatiques. Le sens –qui relève  de la démarche officielle et académique- se serait bien installé dans des formes sociales et/ou prophétiques, mais la vulgarité domine toujours et sans cesse elle revient vers ce point central qui fascine : l’humidité aimantée de la chatte :

figue, trou de médiocrité, puits d’égalité,
cloaque de résignation, bassine d’imitation,
vase de conformisme,

Libérer dès lors le cours des vers, jusqu’à ce qu’ils soient « hors œuvre ». Y mêler les cendres de Gramsci, l’enterrement de Togliatti. Car l’œuvre révolutionnaire travaille dans le démembrement, l’écartèlement de la prosodie, l’acharnement frénétique contre la phrase.

Face  à la « C. » le langage prend acte de son impuissance, il se décompose pour nous inviter à une marche collective vers le trou béant du sens. Vertige et recomposition nécessaires.

et  Tu es là, au Centre,
Commun Dénominateur de tous,
derrière  un sale buisson sur la pente glissante.
AU TRAVAIL, AU TRAVAIL,
Œil de chair qui ne voit pas !

Partant de cette publication insolite et excellente, à chacun de s’y mettre.


30/03/2009

Patrick Joquel - En chemin

( Entre quelques voyages pour les loisirs ou pour la poésie (lectures, conférences ou formation professionnelle pour les enseignants), Patrick pj au bego 007 photo Raphael Thélème - copie.jpgJoquel partage ses jours entre les bord de la Méditerranée sur la côte d’Azur, et les cimes du Mercantour… "Difficile de choisir entre ces deux absolus : l’un de silence et l’autre de solitude, dit-il, les deux nourrissent l’écriture." Pour découvrir ses publications : http://joquel.monsite.orange.fr et suivre les liens…
Depuis 2007, il essaye avec quelques amis un peu fous aussi de faire vivre une revue de poésie Cairns, le numéro quatre est sorti en janvier 09. le site de l’association éditrice : http://monsite.orange.fr/pointesarene )



Nous suivons la langue étroite du torrent
le sentier nous tient
il nous élève
abrupt

Nous allons cœur et souffle en prise avec le dénivelé. Les cuisses flambent l’altitude et nous nous élevons sans autre à coups que le poids du corps qui passe d’un pied sur l’autre.

Nos yeux s’arrêtent sur la falaise à l’affût d’une saxifrage à fleurs multiples. Il y en a deux. Hampes dressées dans l’ombre. Elles nous dominent
verticales
inaccessibles 
patientes et tenaces

Nous calmons nos corps un instant. La sérénité du lac Autier les apaise et nous reprenons la marche les pieds allégés par le silence.

La brèche où nous devons porter nos poids nous appelle et le vaste pierrier qui la défend semble nous inviter à goûter sa minéralité tout en nous narguant de son chaos

La marche nous masse et nous vibrons sur la peau des pierres

Les cairns
dociles
déroulent
si lentement
le passage
que nous envions
l’agilité du chamois

D’un caillou à l’autre
l’œil aux aguets
la beauté des pierres

Je voudrais caresser le grain de leur peau
apprendre à lire leurs géographies intimes
déchiffrer leurs cartographies de lichens

Le lent démantèlement de la montagne par la glace et ces millions d’années d’érosion pour la rendre accessible aux randonneurs fous que nous sommes… car il s’agit bien de folie n’est-ce pas que de vouloir se confronter à ce chaos quand nos fauteuils sont si confortables les documentaires télés si remarquables

Nous nous posons sur la brèche du lac Autier
enfin


et jusqu’au Capelet
nous ne serons plus que regard

Du sommet
nous suivons l’étagement des lacs
vu de cette hauteur le trajet du glacier devient une évidence
son étreinte aussi 
nous demeurons

suspendus à ce plus haut silence
et nous touchons de tous nos yeux notre présence au monde
être vivants pour nous
c’est respirer
ici

Une marmotte siffle sa présence
un aigle
la mort menace
et toujours
tenace
et toujours
emmêlée à la beauté

fragile éphémère

Que sommes-nous
chacun en notre espèce
que sommes-nous en ce vaste monde
sinon quelques kilos de chairs animées de petites étincelles
?
On en surprend parfois de ces étincelles au croisement des regards ou des mains
une impalpable chaleur se partage alors

La même chaleur tactile que les peaux caressées jusqu’à l’orgasme embrasent


extrait de Les cairns m’ouvrent le chemin (inédit)
© Patrick Joquel

19/03/2009

Patricia Cottron-Daubigné - Le corps dans le regard

( Patricia Cottron-Daubigné est née à Surgères en Charente-Maritime, elle vit et travaille aux abords du Marais Poitevin.photopatricia.jpg
Elle a publié des poèmes dans de nombreuses revues telles que Décharge, Friches, Poésie première, Triages, Contre-allées…

Plusieurs recueils ont été édités depuis Portraits pour ma mémoire en 1996 chez Soc et Foc (prix littéraire de la Région Pays de Loire) jusqu’à Elle, grenat noir au Dé bleu (2002), et plus récemment Journal du houx vert et de la bruyère aux éditions Gros textes (2005) et Des paniers de fruits dorés, comme aux éditions Tarabuste (anthologie 2006)...Elle vient de faire paraître Une manière d'aile aux imagemanieredaile.jpgéditions Soc et foc)

 

 

 

 

 

Le corps dans le regard


I


Le  corps est entré dans le cri
le visage aussi
depuis longtemps
elle cherche des mots
vivre si mal dans
le mot rouge par exemple
que faire avec
la couleur celle des fleurs
qui versent la lumière
ça pourrait ressembler à une
prière la lumière les fleurs
rouge pourtant le mot
c’est du cri dans la bouche
rouge mon amour .


II

Lui dans la voix qu’elle entend
de l’homme et le premier regard
le paysage qu’il est
la couleur rouge qui palpite
bordée de larmes
ils savent
les mots
dévorés de chair

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11/03/2009

Daniel Schmitt - Les secrets d'alcôve d'un haïku

Schmitt-Photo953.jpgDaniel Schmitt est né le 7 février 1929.
Ecrit depuis toujours .
Lectures dans les écoles, collèges, bibliothèques, depuis plus de 30 années.
Publie depuis 1986 une feuille poëtique La Besace à poëmes qu’il distribue au hasard des rencontres.
Incursions dans la chanson comme parolier, entre autre pour Henri Salvador
Nombreuses plaquettes et livres d’art depuis 1963.


Derniers ouvrages parus :
« le jours des pluviers » aux éditions Tipaza avec des illustrations de Gilles Bourgeade
« Conjugaisons » aux éditions R.A.Editions (Belgique) avec des illustrations de Dominique Maes
« Tomasito et saladelle » avec Jan Van Naeltwijck (éditions du Rocher)


A paraître :
« Petits Pains Poèmes » aux éditions du Jasmin (Pays d’enfance)) avec des illustrations de Gilles Bourgeade




Secrets d’alcôve d’un haïku



Peut-être l’ai-je vue il y a quelques semaines se cogner au carreau

Mais je ne peux pas dire
Absolument si je l’ai vue

J’ai dû la regarder sans la voir

Si je l’avais vraiment vue
Je l’aurais libérée

Je libère – au lieu de les tuer – guêpes et frelons qui entrent dans l’appartement
Pourtant je les redoute

Ce que je sais
C’est que je l’ai vue un jour
Tête dans l’angle de la fenêtre
Et que je l’ai touchée
Et que j’ai constaté qu’elle était morte et même ce geste
J’ai dû le faire un peu inconsciemment
Car ensuite
Du divan où je suis souvent assis
Je me suis surpris à la regarder
Et à me demander encore si…

…mais non ! …
sans doute l’ai-je toujours vue morte

Ces jours-ci
- d’autant qu’elle est toujours là de plus en plus sèche et recroquevillée -
J’ai beaucoup pensé à elle
A – sans doute – son long acharnement à rejoindre
L’espace si immédiat la lumière si présente
Les coups répétés contre la vitre
Jusqu’à l’épuisement
Et puis l’immobilité obstinée
Dans cette dernière tentative

Se mettre dans ce coin
Et mourir là
D’espérer un ultime passage
Sa grosse tête buvant presque
- si proches et si intouchables -
l’espace et la lumière

donc j’ai beaucoup pensé à elle
a la fixer dans cette forme de poësie japonaise qu’est le haïku et que j’essaie depuis longtemps de pratiquer en l’adaptant à ma langue

dire
l’instant ordinaire d’une contemplation où l’on s’absente deans la chose nommée

j’ai fait plusieurs essais
les voici dans l’ordre de leur composition

1-
dans ce coin de vitre
tournée vers la lumière
elle est morte la libellule

2-
contre la vitre
elle est morte
la libellule

3-
dans ce coin vitré
tournée vers l’espace
elle est morte la libellule

4-
a cet angle vitré
face à l’espace
elle est morte la libellule

5-
dans ce coin vitré
une libellule
morte

6-
dans ce coin vitré
face à l’espace
une libellule morte

7-
dans ce coin vitré
face à l’espace
la libellule morte

…et puis la huitième fois, il me semble avoir trouvé

A l’angle vitré
Face à l’espace
Morte – la libellule

Dans les essais 1-2-3-4 la construction du sens « elle est morte la libellule » trop facilement « musicale ». à cause de l’octosyllabe donne au poëme une tonalité qui me paraît molle, trop « sentimentale » et « émouvante ».

« Face à l’espace » est meilleur que « tournée » (essai 1 et 2) parce que plus bref plus évident et aussi « lisible » de deux manières différentes : face…de la libellule – (faisant) face…à l’espace.

Dans ce coin de vitre…
Dans ce coin vitré…
A cet angle vitré…

« Dans » n’est pas « juste »
« ce » est trop précis
« coin » pas assez
« angle » est à garder ainsi que
« a » (cet angle…) mais « cet » n’est pas souhaitable.

5l ne « mérite » pas cette « dénonciation ».
Et « vitré » mieux que « vitre » puisque deux e muets vont terminer les deux vers suivants.

« vitre » est ouvert (ou mieux : ouverte !)
« vitré » fermé
fermé à l’espace (e muet ouvert)
à la libellule (e muet ouvert)

Dans l’essai N°2 « contre la vitre » on dirait trop qu’elle s’est tuée de mort violente en se jetant « contre la vitre ». L’image de la mort lente est absente ici.

Dans les essais 5-6-7 « dans ce… » même remarque que précédemment.

Dans l’essai N°5 on ne sait pas comment elle est morte ni pourquoi
Pourtant cet essai N°5 me paraît assez proche d’une réussite – après tout est-il besoin de préciser – même indirectement dans un haïku – le comment et le pourquoi ?
Mais alors il eut fallu écrire :
Dans ce coin vitré
Morte
Une libellule

Dans le 6 et le 7 on le sait – « face à l’espace » qui me paraît mieux convenir au « manque » de la libellule que « la lumière » du premier essai puisque la lumière elle l’a malgré tout – bien qu’indirectement – derrière la vitre et dans l’essai N°7 « la » libellule morte convient mieux qu’ »une ».
Cette libellule je l’ai contemplée longtemps elle s’est personnalisée par sa présence têtue, vivante ou morte, « une » est devenue « la » puisque directement liée à mon « environnement.
(Dans les essais 1-2-3-4, j’avais déjà « trouvé » « la » puis m’en étais à tort éloigné dans les essais 5 et 6)

Mais « la libellule morte »…
…cet assemblage de mots
fait couler le poëme dans une vague « écoute »
qu’elle soit de l’oreille ou de l’œil
et détruit pratiquement l’objet du poëme

Ce n’est qu’un tableau triste qui ne dépasse pas le sentiment

Mais si je place « libellule » en fin de parcours
Je la nomme très fort
Après qu’elle est « morte »
(premier mot du dernier vers annonçant « la couleur »)
Je l’intronise ainsi dans l’absolu du langage puisqu’il n’y a rien après elle
Aucun mot

A l’angle vitré
Face à l’espace
Morte – la libellule

© Daniel Schmitt

Texte écrit les 14 et 15 novembre 1980 et retrouvé ces jours derniers. Merci à Daniel de m'avoir confié cet indédit. Comme une leçon: Quelques mots, un fragment de vue/vie, trois vers et une belle exigence!

 

27/02/2009

Ménaché: Zone libre, un poème dédié à Ernest Pignon-Ernest

P Ménaché par Didier Devos.jpgMénaché est né à Lyon, le 15 juillet 1941.
Poète, chroniqueur, collaborateur de la revue Europe.
Publié dans de nombreuses anthologies et revues (Aube Magazine, Bacchanales, Coup de Soleil, Décharge, Europe, Foldaan, L’arbre à paroles, Les Lettres Françaises, Lieux d’être, Nouvelle Revue Moderne, NU(e), La Polygraphe, Poésie-Europe, Poésie-Rencontres, Poésie 1, Racines, Résonance Générale,  Utopia, Verso, etc.). Il fonde en 1973 le collectif de poètes et plasticiens ARPO 12 qu'il anime jusqu'en 1985 et, en 1977, en collaboration avec Jean-Louis Jacquier-Roux, la revue et le collectif IMPULSIONS.
Il a animé des ateliers d’écriture et publié une douzaine d’ouvrages collectifs réalisés dans le cadre de ces ateliers (en relation avec des lycées, collèges, écoles primaires, Musée-Mémorial des enfants d’Izieu, MJC, Bibliothèques, Museum d’Histoire Naturelle de Lyon, etc.) Parmi ses dernières publications, on relèvera:
Rue Désirée, une saison en enfance, Editions La Passe du Vent, 2004
Mélancolie baroque, d’après une exposition de Fabrice Rebeyrolle, éditions Mains-Soleil, 2005
Ellis Island’s Dreams, peinture de Roudneff en couverture,
Carnets du Dessert de Lune, éditeur, 2007

Une anthologie de ses poèmes a été enregistrée par Alain Carré : CD Excès de Naissance,  éditions Autrement dit, 2004


ZONE LIBRE

à Ernest Pignon-Ernest



Rue Neyret à gauche de l’Ecole des Beaux Arts
un mur lépreux couvert de graffiti
Une flèche se détache dirigée vers l’ouest
« Zone d’affichage libre sur 40 000 kms »

Soudain dans cette rue grise l’espace s’étire
s’étire et respire
les frontières s’effondrent
les armées s’étonnent de leur inanité
mortifère
les uniformes tombent à terre
Ecce homo
Voici l’homme
Voici les hommes
Zone d’amour libre sur 40 000 kms
La rue se love et respire

Un peintre a ouvert la voie
Zone d’intervention libre
sur 40 000 kms
La poésie éclate de rire
Le printemps lève le pied
Surtout ne pas se retourner…

©Ménaché

Photographie: Didier Devos

19/02/2009

In memoriam Thierry Bouchard

 

Dans l'édito du  N° 30 du Basilic, gazette de l'Association des Amis de l'Amourier,septembre 2008, j'écrivais: "(...) j'aimerais saluer un autre poète également éditeur, ouvrier typographe, héritier de la grande tradition Guy Levis Mano, Thierry Bouchard et ses beaux livres - Je pense tout particulièrement à un Butor / Alechinski - ainsi qu'à sa collection "Terre" où figurent bon nombre de titres de notre ami Gaston Puel."

Aujourd'hui, Alain Paire signe un très bel hommage In memoriam Thierry Bouchard sur son site http://www.galerie-alain-paire.com. C'est là l'adresse internet de la librairie/galerie qu' Alain Paire, écrivain et critique d'art a fondé au 30 de la rue du Puits Neuf à Aix-en-Provence, 131000 (tel: 0442962367).

Jusqu'au 07 mars 2009, Alain Paire expose des huiles et pastels d' Evelyne Cail à propos de laquelle Marie Daumal écrit:

thumb_evelyne_cail_na.jpg" Cela devrait être un bruissement, d’ailes et d’eaux, le chuintement de l’écume aux marges de l’estran, le cri des fous, peut-être, s’ils viennent jusqu’ici, et, cependant, où les matières croisent le jusant, c’est le silence.Comment savoir si ce sont les oiseaux d’Evelyne Cail que le visiteur qui pousse la porte de la Galerie regarde ? Ils sont là, certes, ils font signe, cols déployés qui brisent en oblique non pas les horizons de cobalt, de terres ou d’outremer, mais les multiples plans que l’œil, accompagné, traverse. Passeurs, les oiseaux. Car il ne suffit pas de dire « lumière », « reflet » ou « transparence » pour rendre compte des huiles et des pastels d’Evelyne Cail. Quelle langue faut-il parler qui ne soit à la fois mystère et lieu commun ? Pour que la lumière soit, comme une évidence, encore faut-il qu’elle touche sa limite, le seuil qui la retient et donne sa profondeur aux paysages étales. Aussi, les oiseaux, peut-être simples graphes griffés de bruns souples ou nerveux, accomplissent-ils ce que l’œil seul ne saurait voir sans se noyer. Et quand les oiseaux s’absentent, demeure une trouée."

14/02/2009

Raphaël Monticelli - bribes-en-ligne, un site monstre!

Mon ami Raphaël Monticelli vient d'ouvrir son site www.bribes-en-ligne.fr. Il faut vous y rendre sans tarder, ami(e)s de P/oesie. En devenir, il est déjà extra-ordinaire. Je ne vous en dirais rien de plus que l'originalité de sa page d'accueil: soit le sommaire, rassurant bien évidemment; soit l'errance, le hasard du labyrinthe.Soit construire sa route; soit s'égarer. Allez-y voir, vous y reviendrez!

13/12/2008

Hans Freibach - Lalla des vestiges (à propos de Désert de J.M.G. Le Clézio

( Mon ami Hans Freibach vient de me communiquer ce texte sur Désert de J.M.G. Le Clézio. Ce texte avait été publié aporie-desert790 - copie.jpgdans la revue Aporie que dirigeait depuis Revest-les-eaux dans le Var, Jean-Claude Grosse. C'était en 1988.

Rappel:

D'Hans Freibach, on lira dans nos Archives:

- en novembre 2006: Du verrou à la clé (une réflexion sur la question du lieu en poésie)

- en décembre 2006: Les beaux chemins de Philippe Jaccottet )

 

 

Lalla des vestiges



« La philosophie n'a plus qu'une tâche : accuser partout l'occupation des lieux par la soldatesque. C'est de cela que nous mourons.» Ainsi parie Michel Serres.
Ailleurs, commentant le livre de Robin Clarke, La Course à la mort, il nomme « Thanatocratie » le gouvernement de ces forces qui nous dominent, depuis Hiroshima : instinct, ou claire décision du politique, ce sont des forces de mort.
Ailleurs encore, comme Girard et quelques autres, il suit, en amont, et jusqu'aux origines, la trace de ces conduites sacrificielles qui installent le pouvoir sur d'horribles offrandes.
Al’origine, nous les hommes, avons toujours su trouver des raisons pour tuer. Et nous, en Occident plus peut-être encore que les autres, nous qui possédons, comme les autres, cette arme imparable, l'argent, mais nous qu'inspire cette âme pervertie, lucide et raisonnante toujours, qui a son siège dans nos yeux : peut-être, oui, n'ayant jamais su regarder en vérité, avons-nous le regard qui tue ; le regard « qui ment ».
C'est tout cela que dit Désert, et plus encore. Car on doit bien se demander, fermé le livre, s'il ne faut pas modifier la formule de Serres. Dire « c'est de cela que nous mourons » ne suffit plus. Peut-être faudrait-il dire : « c'est de cela, de l'occupation violente du monde, que nous sommes morts », nos yeux, définitivement, étant aveugles.

*

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