12/06/2008
Bruno Thérasse à Coaraze, le 6 juin 2008
( Bruno Thérasse est né en Belgique en 1961. Formation de comédien à Bruxelles, à Paris. Films, Courts métrages, Pièces de théâtre, et l’écriture qui en est à ses débuts …
Ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture dirigé par Jeannine Bastide, à l’occasion de la 10ème Fête des Amis de l’Amourier : Voix du Basilic, à Coaraze. C'est là que je l'ai rencontré ce vendredi soir 6 juin, entre deux averses et trois éclairs. )
J’ai pourtant choisi d’être là,
de vivre dans une pièce,
avec une table, une assiette, une cruche,
un couvert … avec moi, je suis sur une chaise.
(photo Roger Guion)
Le seul contact humain qui ouvre la porte de mon alcôve, c’est une dame sans visage.
Elle a une robe noire de la tête aux pieds.
Elle m’apporte deux ou trois bouchées, cela me suffit amplement.
En fait, je ne cherche plus à savoir.
J’ai perdu la notion du temps,
mais pourtant, j’ai l’impression d’avoir grandi.
Je suis sûr d’avoir été plus gros.
J’avais du mal à m’asseoir sur cet espace à quatre pattes que l’on glisse sous la table.
Je me souviens de mon souffle laborieux,
j’avais des difficultés à mettre un pas devant l’autre.
« Espèce de gros patapouf. Attends ! … On va chercher une aiguille … On va te péter !»
Le jour où j’ai senti la peau sur mes os, je n’ai plus été le même.
J’étais devenu marcheur, mes yeux étaient plus forts que tout,
et je transperçais les murs épais de ma chambre.
Depuis, je marche beaucoup, au dehors.
Tous les jours, je sors.
Et aujourd’hui, la campagne est habillée de blanc.
Depuis combien de temps ?
© Bruno Thérasse
15:55 Publié dans Inédits, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Poésie/Littérature
02/06/2008
Jo Falieu - Jeu d'ombres / je d'autres
(Jo Falieu est né à Claira, près de la côte catalane, e, 1944. Il enseignera la philosophie puis se fixera dans un mas de montagne, qu'il rebâtira avec ses proches, au pied du Canigou. Art de vivre un chemin de poète - paysan-philosophe. Art de guetter dans le jeu d'ombres de l'homme-caverne quelques traces d'une semblance d'autres où se joue le je. Il publie Jeu d'ombres / je d'autres aux éditions Itaca, 66360 Nyer - http://editions.itaca.fr), 12 euros.)
Lui et moi savons des orties la lumière de feu sur la chair sur ces chemins de campagne où le consentement ne prend pas mais donne!
toute tendre
quand elle vient
surgissant d'un nid de feuilles
bondissant sous la couverture automnale
encore là
fragile
avec ses rares petites feuilles qui se balancent
avec ce vert naissant
sirotant la douceur appelant la caresse
pourrait-on seulement imaginer que l'ortie
au bout de quelques semaines
aura bond! avec fureur
enflammant les pudeurs de celui qui s'y risque
qui s'y prend par mégarde
qu'elle prend dans sa rage
développant sa tige comme une hampe de soldat
carapaçonnée de poils ardents
comme autant de cisailles
d'écailles de combat pour défendre son antre
empêchant toute approche
développant ensuite ses graines urticantes
en un amas disgracieux
repoussant foute étreinte
pourtant vous la domptez
Utilisant sa force
dans une combinaison secrète
qui transfère aux autres plantes
un élan de croissance
en un purin puissant
mettant en transe sa subtile alchimie
plus tard vous l'aimerez aussi
si douce sous le palais velouté de rocaille
comme une amie farouche
elle surveille son monde et vous tient à l'écart
étrange gardienne des talus
à ['affût de la moindre étourderie
véritable Don Quichotte des pas perdus
© Jo Falieu
22:20 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0)
01/06/2008
Sophie Braganti et la mémoire des corps
Il neigeait sur Nice en janvier 63 lorsque Sophie Braganti est venue au monde. Des études en Sciences du langage puis un métier peu aimé; préparatrice en pharmacie. Puis l’écriture comme vrai laboratoire, champ d’expérimentations et de recherches des autres comme de soi. L’écriture comme quotidien au plus près de tout ce qu'elle voit, touche, entends…
Elle publie ces jours-ci aux éditions de l'Amourier - son récit Silvia Baci datait de 2000 - Chambres vides dans la collection Thoth. Ce sont 13 récits qui ont la chambre pour lieu commun. Et secret!
Par amitié, elle m'a confié sa neuvième chambre, celle d'Yvette.
La maison est souvent fermée les framboisiers bien soignés les framboises abondantes. Roses vertes rouges noires. Certaines à terre. Mûrissent. Pourrissent. Pour les vers les fourmis les oiseaux la terre.
Le vent agite les rideaux en vichy bleu il y a des courants d’air c’est mauvais pour l’arthrose cervicale les portes claquent je les ferme.
Mon chalet c’est notre maison de retraite une vraie bonbonnière j’aime bien y venir avec mon mari mais pas l’hiver trop froid trop long trop lent trop de silence. C’est drôle comme des fois le silence il fait mal aux oreilles surtout quand il y a trop de neige. On hésite à sortir quand même si jamais on glisse c’est mauvais pour l’arthrose on sait jamais le col du fémur s’il casse c’est embêtant. Si on est bloqué après on peut plus monter jusqu’au Col de la Couillole celui qui va vers Beuil les pistes de ski et l’épicerie.
Des fois quand on part de la ville il fait beau et quand on arrive ici il fait mauvais. C’est capricieux le temps. Dans ce chalet on a toujours quelque chose à faire surtout de l’entretien ça occupe ça entretient. Des fois on fait l’aller et le retour dans la journée on fauche l’herbe on la brûle avec un peu d’essence on enlève les cendres je ferme bien les fenêtres pour la cendre sinon ça vole partout puis avant la nuit on plie bagages on redescend dans notre quartier. Mon mari faut toujours qu’il revienne sur ses pas vérifier qu’il a bien fermé à clef.
Ce qui est pratique c’est de pouvoir garer le quatre-quatre devant l’entrée de la maison pas la peine de marcher en portant nos sacs. On gare la voiture devant la porte on décharge on bricole et le soir on rentre en ville. Ici je dois faire ma poussière secouer mes draps c’est pas la peine de les changer ils restent propres longtemps un petit coup de balai le matin il me reste bien deux heures avant de préparer le repas. On mange toujours à l’intérieur derrière les rideaux comme ça personne nous voit et nous on voit personne puis le soleil c'est mauvais pour la peau. Après on fait un brin de sieste.
Jeannot il bricole. En ce moment par exemple il revernit les volets et moi pendant ce temps je fais ma vaisselle je l’essuie je la range je remets le napperon sur la table propre et dessus la composition de fleurs séchées que j’ai eu pour la fête des mères. J’adore les fleurs artificielles. Après j’ai bien trois heures à attendre avant de préparer le repas du soir. Le soir on mange léger pour mieux dormir un bouillon de légumes un bout de fromage un fruit. Si on reste ici la nuit c’est comme ça que ça se passe que ça passe.
L’après-midi je m’assois à ma table et je regarde un peu dehors je regarde Jeannot très affairé à travers la moustiquaire. C’est fatigant de le regarder il rabote un volet quelle poussière. De le regarder ça me fait dodeliner il dit que je parle seule et hop dodo. J’ai devant moi de la couture à faire Jeannot il use beaucoup les chaussettes trop je lui dis à cause de ses ongles des pieds longs et durs et moi je reprise au fait où sont mes lunettes j’espère que je ne suis pas assise dessus.
Il aime pas trop que je lise il veut bien que je fasse des mots croisés ça oui il est d’accord mais il faut pas lui parler de Guy des Cars ou de Françoise Sagan ou de comment il s’appelle l’autre qui est académicien il dit que ce sont des parleurs. Tout ça parce qu’il est jaloux ils sont plus intelligents que lui. Les mots croisés il comprend il veut souvent m’aider mais si on remplit les cases ensemble on se dispute pour l’orthographe. Comme je lui explique moi ça me viendrait pas à l’idée de mettre mon nez dans sa boîte à outils et de lui proposer de scier les planches de toutes façons il supporterait pas et en plus je sais pas faire.
Hier on a eu la visite des voisins de la maison d’en face ils sont pas contents c’est des jeunes. Chaque fois qu’on monte ici ils disent vous faites tout le temps du bruit un coup la tronçonneuse un coup la débroussailleuse un coup la perceuse un coup la tondeuse et la radio baissez un peu le son ils disent vous êtes un peu sourd ou quoi. Je comprends pas qu’ils rouspètent à leur âge j’étais plus souriante moi à leur âge plus respectueuse. Leur faudrait une bonne petite il leur en faudrait une comme on l’a connue en 40 ils comprendraient pourquoi ils rouspètent au moins. Faut bien l’entretenir la maison comment ils font eux chez eux.
Le soir on se couche à huit heures mais à sept les volets sont tous fermés été comme hiver les rideaux tirés on dérange personne on voit personne ils peuvent même pas nous entendre tellement ils sont loin. Le soir on allume un peu la cheminée on se met en peignoir tous les deux je sais ça semble bizarre mais été comme hiver on les porte c'est l'habitude. C’est à l’étage qu’on se couche à l’étage où il y a les toilettes c’est-à-dire que le peignoir on le quitte jamais depuis qu’on est petit c’est une deuxième peau nos parents ils nous avaient habitués à nous déshabiller à la maison pour garder les habits propres longtemps et pas froissés ils nous donnaient la robe de chambre avec la ceinture moi une rose lui une bleue on enlevait les chaussures pour enfiler les pantoufles on s’est jamais posé de question j’y pense parce que les jeunes qui passent devant chez nous avec leur voiture le matin sur la piste de terre ils nous regardent avec insistance nous font un bonjour de politesse et je vois bien qu’à peine tournée la tête ils s’esclaffent mais qu’est-ce qu’il a mon peignoir.
Jeannot me dit toujours bonne nuit Yvette. S’il ne le disait pas ça me manquerait. Même quand il est patraque il me dit bonne nuit Yvette et des fois il me dit même dors bien fais de beaux rêves. C’est beau tout de même cinquante ans que ça dure et que c’est pas si dur. Parce qu’au début je n’avais pas trop de sentiments la première année je voulais faire plaisir à mes parents qui l’aimaient comme leur fils ils l’admiraient parce qu’il était travailleur dans l’atelier de mécanique fallait voir comment il soulevait les voitures moi ça m’avait impressionnée son paquet de muscles. On a presque grandi ensemble je le voyais comme un frère un grand frère parce qu’il a deux ans de plus que moi puis je m’y suis habituée c’est pas un mauvais garçon loin de là bon mari bon père jamais manqué de rien très réglo toujours payé ses dettes toujours travaillé jamais d’arrêt maladie sauf un pour des problèmes qu’ont les hommes mais ça il veut pas que je raconte il a sa pudeur.
Quand je repense à nos tout débuts que je m’étais convaincue que ça serait dur et puis vous connaissez la chanson les enfants et tout le toutim quand j’y repense et bien finalement j’en changerais pas pour tout l’or du monde et qu’est-ce que j’en ferais moi de tout l’or du monde j’ai même pas de fille pour hériter de ma médaille et de mon alliance en or même pas eu envie d’un solitaire.
Quand on monte à la montagne c’est toujours pareil même programme et le lendemain on recommence sauf qu’il faut changer de décor c’est toujours pareil aussi je sais mais j’en changerais pas pour tout l’or du monde j’en changerais pas et qu’est-ce que j’en ferais moi de tout l’or du monde.
La dernière fois qu’on s’est mis tout nu oh lala si Jeannot savait que je parle de ça il se fâcherait tout rouge il a sa pudeur la toute dernière fois je m’en rappelle plus. Moi ça ne m’a jamais trop intéressée et lui non plus. On a fait le tour de la question depuis longtemps et maintenant on a de l’affection. Le soir quand on se couche on a bien rangé nos affaires les chaussons qui dépassent un peu dessous le lit nous attendent au réveil des fois je leur parle à mes chaussons je leur dis soyez bien sages mes petits ne bougez pas. On a tiré les rideaux en vichy rose il y a des courants d’air c’est mauvais pour l’arthrose les fenêtres claquent je les ferme on boit une infusion avec deux cuillères de miel pour avaler le somnifère on se met les boules dans les oreilles et jusqu’au matin on oublie tout.
09:55 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0)
01/03/2008
Béatrice Bonhomme - Courbe de calligraphie silencieuse
( Béatrice Bonhomme, poète, a publié des livres de poèmes dont Les Gestes de la neige
(L’Amourier), Le Nu bleu (L’amourier) Cimétière étoilé de la mer (Mélis) et La Maison abandonnée (Melis, 2006). Elle a également réalisé plusieurs livres avec des peintres.
Parmi les titres à paraître en 2008 peuvent être signalés une biographie sur Pierre Jean Jouve aux éditions Aden et un livre sur la poésie contemporaine : Mémoire et porosité aux éditions Melis.
Elle a fondé avec Hervé Bosio la Revue Nu(e), qui édite des poètes contemporains depuis 1994.Son dernier numéro est consacré à Jacques Ancet (Au numéro, 20 euros; Abonnement 50 euros auprès de ASSOCIATION NU, 29 Avenue Primerose 06000, Nice)
Courbe de calligraphie silencieuse
Les dédales d’un labyrinthe brûlant dans le vent des pierres, comme un marché au désert, et parfois une oasis de platanes à l’ombre d’un jardin retiré, la brûlure d’une traversée silencieuse dans les ruelles de la ville, puis l’ombre recueillie d’une maison offerte au sable. La fresque porte la lumière, trois fois ourlée des cordelettes de prière.
Sur les murs de la maison qui va être détruite, les taches de couleur, les oiseaux, les marques du désir ont laissé une colle rose. Les couleurs éclaboussent le matin, dans les formes enfantines d’un trait mal défini. Le sabre entre les cuisses, la fresque viole la lumière dans une fin d’après-midi qui doit mourir.
Une fontaine est posée entre les murs, sa pluie avive les couleurs projetées dans la lumière.
Dans la maison abandonnée, une petite pièce bleue a reçu un trait de pinceau piaillant et des oiseaux sont nés qui hurlent leur rougeur innocente entre les becs des lustres oubliés.
La maison abandonnée est devenue la proie de l’arbitraire. Des oiseaux ont été dessinés sur les murs comme des nappes de couleur avec des fleurs à la Matisse, utilisant les motifs déjà existants d’une ancienne tapisserie ; çà et là on découvre la tendresse désuète, presque chinoise d’une plume posée avec le mousseux d’un flocon.
La fraîcheur inattendue d’un jardin et les dédales de la maison abandonnée comme des enfants auraient joué de quelques flaques de lumière et posé sur le mur leurs doigts imprégnés de couleur mais pas encore assez défaite. Pourtant une petite chambre bleue, peinte à la va-vite, par touches jetées sur la tapisserie, garde le silence des enfants, laissé pour compte, oublié. Et brusquement se découvre le couple de la fresque dessiné avec son désir en bataille.
Le couple dessiné à la va-vite comme grossièrement, ressemble aux graffitis d’enfants. Il a gardé l’innocence des choses simples au milieu des taches d’oiseaux et de fleurs qui croisent sur la tapisserie un silence bleu déposé là par hasard.
Un vieux rideau vert, inattendu dans cette nudité garde le plissé d’une chasuble. Son bord touche l’esquisse d’un ciel, puis un miroir taché d’éclaboussures renvoie l’image d’une fresque dorée avec la présence d’un personnage.
Sur le mur s’étale vif et clinquant, le désir, désir de vivre et de jouir, désir de procréer des fleurs et des oiseaux.
Le dessin ne bouge pas d’un cil même sous le vent léger. Il est comme arrêté dans le temps, avec le bleu foncé d’une nuit de juillet, une pierre posée, sans érosion.
Des graffitis entrelacent des noms et des corps très matériels qui sont peints à la va-vite, mal définis et l’on distingue juste le sexe de l’homme qui devient une fleur de couleur violente avec des oiseaux dans ses nids.
Il y a un recueillement car le miroir de l’ancienne salle d’eau a pris du moucheté et dans une encoignure se précipitent quelques oiseaux qui ont poussé leur force dans le sexe de l’homme.
Une fleur criarde étale sa vulgarité sur la tapisserie peinte à la hâte. Le soleil la frappe et la fait hurler au bord d’une fenêtre qui baille.
Toutes les fenêtres, les portes battantes mais dans le dédale des pièces demeure un lieu secret où le bleu se bat avec le rouge. Il reste une odeur d’enfance.
Des larmes d’eau suintent dans la cour avec des fleurs qui saignent dans les murs recouverts de signes rouges.
Le bulldozer, lorsqu’il viendra, fera éclater les murs, appuyant trop vite sur des tubes de gouache comme un enfant pressé et tout aura cet air à la fois désolé et festif d’un gachis de couleur.
Il a fallu longtemps laisser couler le bleu de l’encre pour réparer le gris des choses.
Une résistance de velours laisse glisser son feu sur le mur posé de la chambre.
© Béatrice Bonhomme
19:55 Publié dans Inédits, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (1)
05/02/2008
Jacques Ancet - Je reviens (extrait d'un travail en cours)

Il est l’auteur d’une trentaine de livres (poèmes, romans, essais) dont, récemment, Diptyque avec une ombre (Arfuyen, 2005), Prix Charles Vildrac 2006 de la SGDL et prix Heredia 2006 de l’Académie Française, La ligne de crête (Tertium éditions, 2007), Entre corps et langage, anthologie d’Yves Charnet, (L’idée bleue/Ecrits des forges 2007) et Journal de l’air (Arfuyen, 2008).
Traducteur de langue espagnole (Jean de la Croix, Aleixandre, Cernuda, Valente… ) il vient de publier Clarté sans repos (Arfuyen), Cecilia (Lettres Vives), d’Antonio Gamoneda,, L’homme et le divin de María Zambrano (José Corti), Lettres aux hirondelles et à moi-même, de Ramón Gómez de la Serna (André Dimanche) et L’opération d’amour de Juan Gelman (Gallimard).
Il a obtenu le Prix Nelly Sachs en 1992,, le prix Rhône-Alpes du Livre en 1994 et la Bourse de traduction du Prix Européen de Littérature Nathan Katz en 2006.)
J'écrivais à propos d'un morceau de lumière (Voix d'encre) que c'était un livre d’encre et de chair dont on tournait les pages et qu'entre elles, une lumière filtrait et passait vibrante pour aller rayonner plus loin. Que cette lumière, on la retrouvait dans La dernière phrase (Lettres Vives)comme celle qui nous restait, nous manquant toujours. Elle passe dans les poèmes de Jacques Ancet, rayonne comme un fil de jour s’obstine à accompagner « ce qui s’en va », cette vie qui passe sans se retourner, » comme un passage d’oiseaux » éclaire le ciel, « comme le jour commence ».
Je reviens, j’ai été absent des semaines, le vent pourtant n’a cessé de souffler & la lumière d’éclairer les visages
je reviens le ciel retombe sur mes yeux avec une lenteur d’enfance, je ne sais plus si c’est bien moi
qui parle ou si de moi ne reste que ce peu de paroles éparpillées que je ne reconnais plus
mais je reviens, écoutez, le monde me traverse toujours, il a des flaques de sang, des mouches, une douleur trop grande pour être dite
le monde est noir & il fait mal, le monde, il a des petits yeux méchants, ils vous regardent, vous épient
vous entrez dans une histoire sans queue ni tête, on dit c’est la vie, elle vous regarde de loin déjà, elle vous mange
alors comment revenir comment dire c’est moi regarde c’est moi encore je suis là
pour la montagne et pour l’herbe, pour le cri de la corneille, le chêne & la clôture
pour tout ce que j’ignore, mais qui réclame un peu de place entre mes mots, un fil luisant entre feuille & pierre
un peu de terre sous la semelle, ce numéro de téléphone sans visage & sans voix, trop de feuilles sèches pour la saison
je reviens, mais qui m’a attendu, les pièces sont vides, quand j’y entre, je ne trouve qu’un peu de poussière au bord des fenêtres
& les taches pâles des tableaux absents sur les murs, le jour est un désert trop encombré de phrases & d’objets
les vaches broutent dans nos chaussures
leur souffle chaud fait une buée où nos yeux s’évaporent
15:25 Publié dans Inédits, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (2)
02/02/2008
Jeanne Bastide - L'intimité de la lumière
Vient de paraître L'intimité de la lumière avec des sérigraphies de Yves Picquet aux éditions Double
cloche (contact: edition.double.cloche@orange.fr).
24 exemplaires sur vélin d’arches 250g au format 26x18 cm ont vu le jour. Ils sont présentés dans un emboîtage réalisé par Jeanne Frère. (prix unitaire T.T.C :330 euros).
On trouvera dans la catégorie "Mes ami(e)s, mes invité(e)s de Janvier 2008 un extrait du texte de Jeanne Bastide: La lumière arrive.
17:57 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0)
08/01/2008
Martin Miguel – Peindre / Perdre – Galerie de la Marine du 13 deécembre 2007 au 09 mars 2008 à Nice
Peinture ? Sculpture ? interroge Michel Butor tant il est vrai qu’avec Martin Miguel, « l’histoire de l’art sort de
son cadre pour nous indiquer les passages secrets » ; qu’avec lui, « l’art fait le mur » selon les mots de Raphaël Monticelli, en quoi ses œuvres sont « sources de poésie car « elles créent à l’intérieur de nos discours habituels, des trouées, des absences ou des pertes que nous devons apprendre à combler ». A quoi je rajouterai qu’ici peindre n’est pas couvrir une surface mais mettre à nu un vide. Avec la couleur noire, Martin Miguel fait le vide : « noir de source, ai-je écrit dans le catalogue aux côtés des textes de Michel Butor et de Raphaël Monticelli et des photographies de François Fernandez, pour les yeux qu’il ouvre en nous. Contre tout ce qu’il y a de mort dans le monde. »15:24 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0)
Jeanne Bastide - La lumière arrive
( Méditerranéenne, Jeanne Bastide est née à Montpellier en 1947, “…dans les faubourgs. Pas le Montpellier de la ville – celui de la campagne. Un berceau de pierre dans un écrin de vignes ”.
Psychologue de formation, elle a été un temps enseignante avant de se consacrer à l’écriture, la sienne et celle des autres. Elle propose l’écriture dans des structures institutionnelles, des associations, des librairies ou des médiathèques… depuis plus de dix ans.
Elle participe à l’animation de « La belugo », l’étincelle en occitan. Cette association a pour but de promouvoir l’écriture sous toutes ses formes en organisant des ateliers d’écriture, des lectures, des « écuries d’écrits », des stages…(contact : Belugo, 95 avenue Azema – 34530 – Montagnac – 0467240233 beugo@club-internet.fr)Elle publie régulièrement en revue. Lucarnes aux éditions de L’Amourier, collection Thoth, est son premier récit.
15:15 Publié dans Inédits, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0)
18/11/2007
Frédéric Lefeuvre, constructeur d'images
Mon ami Frédéric Lefeuvre m'envoie ses ombres frontières,sa reconquête du regard. C'est un livre d'artiste à douze exemplaires comportant 15 images originales.Il prend place dans cette belle collection des Cahiers du chêne rouge qu'il a fondé il y a quelques années à Seglien, 56160 (Tel: 0297280199) et dont le site est en construction: http://monsite.wanadoo.fr/lechenerougeeditions
Dix volumes déjà:
-Les caresses de la terre, chant baroque d'Italie et d'Espagne (juin 2004)
-Les chemins du seigle, paysages de Bretagne, I (juin 2004)
-Les chemins du seigle, paysages de Bretagne II (juin 2004)
-De ballades en complaintes, Antonin Artaud, septembre 2004
-Le passeur solitaire, Joë Bousquet, préface d'Alain Freixe (janvier 2005)
-Sous les drapeaux de l'illusoire, texte de Line Clément (Avril 2005)
-Raconte-moi un mouton!, vendanges 2005 (Octobre 2005, Hors série N°1)
-Sulle colline bruciante, Cesare Pavese, texte d'Yves Ughes, (novembre 2005)
-Faits d'hiver, Paris février/mars 1983 (mai 2006)
-L'odeur du granit, Territoires intimes d'Armorique, février 2007
Frédéric Lefeuvre est l'homme du juste loin. Il sait la bonne distance, celle qui laisse la lumière circuler parmi les visages. Et lève leur présence. On pourra se reporter à mes Archives du mois de novembre 2006 à la date du 01 /11/06 pour lire L'oeil de la main, texte que j'ai consacré au travail de Frédéric Lefeuvre.
Dans son Odeur du Granit, ses Territoires intimes d'Armorique, il faisait précéder ses12 photographies d'un texte où il revisite sa démarche de constructeur d'images au plus près de son "désir photographique". Eclairant!
"Le photographe tranche dans le réel, communément on dit qu'il écrit avec la lumière. Derrière la toile des apparences que capte la rétine, avant que les dès ne soient jetés, il a le pouvoir d'offrir une face visible au vécu intime des choses.
Je construis des images en passant, en passeur si possible, tout en laissant disponible ma pensée, et en pansant les plaies du temps à partir d' une géographie intérieure et muette. Aucune chapelle esthétique ne se cache derrière elles. Elles se veulent l'union d'une rencontre et d'une émotion. De celle qui est marquée par une quête de l'insaisissable.
Tout d'abord, au niveau de l'acte de prise de vue, mon cheminement se nourrit d'histoires anciennes et de la vibration des lieux ; c'est une forme de photographie contemplative à l'écoute des silences et des signes de ce qui « a été ». On fait toujours les mêmes photographies, on marche toujours vers le même horizon, on creuse toujours le même trou pour faire naître toujours plus d'apparitions. Il faut toujours chercher ce qui est derrière le cadre assassin du photographe.
Ce qui m'émeut, c'est le contact direct de la main avec les fibres du papier bromure qui révèle le négatif exposé par la chambre noire. Je procède avec des produits actifs par tamponnage, par caresses et par glissements successifs d'arabesques sur le support baryté. Les vapeurs murmurent avec le hasard. Parfois l'émulsion dégage des saveurs délétères, elle fume, elle brûle, elle irrupte des ombres sorties de mes mirages ; ce qui doit « être » depuis mes chaudrons infernaux, persistera et existera.
Dans mes paysages de Bretagne, j'espère renouer avec l'authenticité et la beauté d'un territoire qui souffre d'un déficit esthétique dans sa perception. Je recherche le lien, puis l'empreinte. La pensée ne se détruit pas, elle remonte toujours le puits du temps. C'est tout le contraire d'un système : le mode opératoire est aléatoire et détaché de la technique ; le but est de se perdre en chemin, de se mettre en danger parmi une mosaïque de paysages et de nouvelles frontières.
En fait, j'opère en utilisant une forme d'écriture automatique portée par une sensibilité en rupture. C'est une histoire de respiration et de fenêtres ouvertes sur une ballade poétique. Ma démarche est une oeuve de « déconstruction » des images telles que la société les conçoit. Notre regard est devenu économique et sous contrôle. Aussi, il m'importe plus que jamais de maintenir mes désirs photographiques dans la magie et le souffle si vulnérable de la vie."
© Frédéric Lefeuvre
12:25 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0)
07/11/2007
Claudine Galea - L'heure Blanche
( Claudine Galea écrit du théâtre, des romans pour les adultes et pour la jeunesse. Elle travaille également avec les chorégraphes et créateurs d'images nouvelles n+n corsino. Elle est présente sur Remu.net.
D'elle, elle dit : "Je suis d'origine maltaise, mon père est venu d'Algérie quelques années avant ma naissance et j'ai grandi à Marseille. Je vis à Paris, mais ce sont toujours la lumière du sud et la présence de la mer qui me portent. Je n'aime pas beaucoup les catégories qui enferment et scindent. C'est sans doute pour ces raisons que j'ai toujours exploré différents territoires, seule ou accompagnée, avec des artistes d'autres horizons. "
Parmi ses derniers livres : Le bel échange (récit), Morphoses (roman graphique avec Goele Dewanckel), Rouge Métro (roman noir à partir de 15 ans) aux éditions du Rouergue, L'amour d'une femme (récit) au Seuil, Je reviens de loin (théâtre) aux éditions Espaces 34 et La règle du changement aux éditions de l'Amourier, cadre dans lequel je l'ai rencontrée.Elle me confie aujourd'hui L'heure blanche qui devrait faire l'objet d'une publication avec des illustrations de Goele Dewanckel très prochainement.)
Je m'appelle Blanche.
Je porte des robes blanches des culottes blanches des socquettes blanches et des tennis blanches.
Je n'aime pas la nuit.
Je n'aime pas les jeux d'enfants. Je n'aime pas plonger dans la piscine. Jouer à cache-cache. Je n'aime pas qu'on me fasse tourner avec un bandeau sur les yeux pour avancer à tâtons à la recherche des autres qui gloussent qui rient qui poussent des cris et appellent : Blanche par ici, Blanche par là.
J'aime l'été. Le sable dans l'île et l'heure de midi.
J'aime quand il n'y a pas d'ombre. Que les ombres même sont blanches.
C'est un pays très chaud où ma mère est née et m'emmène en vacances.
A midi personne ne sort.
Moi je vais jusqu'au bout du port et je vois tout ce que j'aime voir.
La plage à droite comme un voile de mariée.
La plage n'en finit plus de couler vers l'horizon. Une jeune fille en blanc marche sur la plage, la mariée entre dans la mer. Je la perds. Elle devient le ciel le sable l'eau et le soleil.
Ma mère accourt pour me mettre un chapeau blanc sur la tête.
Ma mère a une jupe blanche et un dos nu blanc. Et des lunettes de soleil noires.
Je déteste les lunettes de soleil.
Ma mère dit des mots : folle insolation trop chaud midi aveuglant mourir.
Je ne comprends pas ce qu'elle dit.
Je ne suis pas comme elle. Je n'ai pas chaud, pas mal à la tête et mes yeux aiment la lumière.
Je m'assieds sur la pierre blanche du quai. Je tourne le dos à la mer.
Les rues en pente du village dégringolent, ce sont des cascades.
Les maisons flottent, ce sont les rideaux en mousseline blanche que maman a mis dans le salon.
Qu'est-ce qui ressemble le plus à la neige ? La mer ou les maisons ?
Je fais des dessins sur des feuilles blanches. J'ai une boîte de peinture. Je n'utilise que le blanc. J'ai quarante dessins blancs. Depuis quarante jours.
Qu'est-ce qui ressemble le plus à la neige ? C'est l'heure de midi dans l'île au milieu de la mer.
Maman ne voit pas ce que je peins. Elle ne voit rien.
Elle passe une couche de peinture blanche sur le mur blanc, je vois le nouveau blanc, puis elle passe une deuxième couche, je vois le nouveau nouveau blanc.
Maman s'énerve : tu vois bien c'est blanc pareil, c'est pareil, tu ne peux pas voir du blanc sur du blanc. Mets des couleurs, ce sera beaucoup plus joli. Et plus gai.
Je regarde l'île et autour de l'île. Je regarde mes tennis blanches et mes ongles. Et dans le miroir je regarde mes dents. Et je regarde ma robe d'été en coton et aussi ma culotte. Je vérifie que tout va bien, tout est blanc.
Et je l'entends miauler.
Je la vois, ombre blanche le long du béton blanc.
Qu'est-ce qui est le plus blanc, la route, la maison, Bianca ?
Je lui ai apporté un peu de lait dans ma petite bouteille que maman avait remplie d'eau. Elle lappe dans ma main. Je m'allonge sur la pierre contre Bianca. Dans sa fourrure blanche, je m'endors.
Même les bruits sont blancs. Le cri des mouettes. Les mâts des bateaux qui vibrent dans l'air. Mon cœur qui bat, blanc.
Maman crie, appelle : Blanche !
Elle ne me voit pas.
Je suis la pierre et le béton, la plage et le sable, l'eau et le ciel, la chaleur et la lumière. Je suis l'île et j'ai dix ans. C'est ici que je suis bien moi, c'est ici que je veux vivre. Je veux vivre quand c'est midi et que je suis seule dans les rues de l'île. C'est l'heure blanche dont tout le monde a peur. C'est l'heure où j'oublie tout, où je n'ai plus mal, c'est l'heure du bonheur. Le bonheur est blanc.
Un jour toute ma peau sera blanche, et seront blancs aussi mes yeux bleux et mes cheveux blonds. Et ma langue, et la langue rose de Bianca. Le blanc me pousse dedans.
Quand je serai toute blanche, je disparaîtrai.
Comme mon papa.
Il photographiait les phoques. Neige, congères, lacs gelés. Il me montrait ses images. Il me disait, regarde Blanche, celle-là je l'ai solarisée. Je voyais des ombres banches, des flous blancs, des taches blanches, des mouvements blancs sur l'écran.
Il mettait encore plus de soleil, il appuyait sur le flash, il blanchissait, il illuminait, il aveuglait tout de blanc. Il disait, les aveugles voient dans le noir, moi je vois dans le blanc.
Moi aussi je vois. Je vois bien, je vois tout dans le blanc, je le vois.
Il y a quarante jours, maman a dit : papa a disparu, le blanc l'a pris, il est dans l'hiver éternel.
Elle a pleuré.
Moi je sais où il est.
Il est dans ses photographies, solarisé.
Il est dans l'île à l'heure de midi. Il est dans le sable et maman va le rejoindre dans sa robe de mariée. Il est entre la terre et le ciel à midi quand ça clignote et que tout devient jaune puis orange puis rouge puis noir puis blanc.
Je le peins dans mes dessins.
Qu'est-ce qui est le plus blanc, le vide, l'absence, le désir, l'attente ?
Un jour je serai Bianca et Bianca sera moi. Peut-être qu'il est là, mon papa, à l'intérieur de Bianca. Je caresse sa fourrure blanche, je t'aime Bianca.
Je crois que je sais : le plus blanc, c'est aussi le plus grand, c'est quand j'ai tout le temps, que c'est l'été, les vacances, que je peux faire ce qui me plaît, marcher dans l'île à l'heure la plus blanche de la journée.
Quand je sens dans mon ventre et ma poitrine quelque chose monter, monter.
Le plus blanc, c'est ce qui contient toutes les couleurs, c'est ce qui fait ressembler l'été à l'hiver, c'est ce qu'on met quand on va se marier, c'est ce qui rend le sale propre, c'est le drap qu'on met sur les morts et les premiers vêtements des bébés, c'est ce qui efface les fautes d'orthographe, et c'est la fleur du jasmin, le parfum préféré de maman, c'est les cailloux du petit Poucet, c'est la fin de la nuit, les nuages sur lesquels on vole, la crème chantilly, c'est Bianca et c'est mon papa. Le plus blanc, c'est d'aimer.
Comment expliquer ça à maman ?
© Claudine Galea
18:43 Publié dans Inédits, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (1)
25/06/2007
Emmanuel Laugier - Crâniennes (extraits)
Emmanuel laugier est né en 1969 à Meknès (Maroc). Il vit à Nîmes. Travaille aux Belles Lettres. il fait partie du comité de rédaction de la revue L’Animal (Metz), où il écrit, entre autre, sur le cinéma. Il est un collaborateur régulier du Matricule des anges pratiquement depuis les débuts de ce mensuel.
parmi ses dernières publications, on relèvera
* Strates, Cahier Jacques Dupin (sous la direction d'E. L), Édition Farrago/ Léo Scheer, 2000
* Singularités du sujet (8 études sur la poésie contemporaine), sous la direction de Lionel Destremau et E. L, (Prétexte éditeur,2001)
• Pluralités du poème (8 études sur la poésie contemporaine), sous la direction de Lionel Destremau et E. L, ( 2003)
* Suivantes, Didier Devillez, 2004
* Mémoire du mat, Ulysse Fin de Siècle, 2006,
Mon ami Emmanuel Laugier pratique cet exercice vertical de la langue fait de pastilles noires, ces points de pitonnage ; de parenthèses vides qui au lieu d’ajouter semblent au contraire ouvrir l’espace vide où la parole trouverait à se retourner ; de tirets comme autant de jonctions / disjonctions de plans d’écriture, autant de prises à saisir / lâcher pour se hisser, passer un ressaut. Jusqu’au surplomb. Ecrire, non plus comme marcher, mais comme grimper.Et sentir le vent du dehors emporter les dernières poussières. Dans le ciel ouvert. Alors tout peut alors continuer.
Il me confie aujourd'hui ces quelques Crâniennes inédites.
*
25
est dans le bleu sec du serpent
de loire — est encore une autre image —
mais large (panoramique)
et froide loire elle-même avec lui jacques
lisant au travers du carreau du train lui
[qui lisait] ses yeux
que je ne voyais pas que
que je ne pouvais voir tournés tournés
vers je ne sais quel
autre varech encore
plus encore enroulé dans du noir-plastique
brillant échevelé
venteux dans le loin
là
où je n’étais pas
lui
regardant une embuscade —
un grand brasier un feu âcre blanc enrouler le ciel
26
jour le 7 demain
le 8 dans le soleil pas loin
montauban — en décembre deux-mille quatre
glisse avec claude l’ongle où
je le voyais ô
ton sourire beau donné
donné — que même au fils pas
sinon
adieu —
te revoir au fond courbe du crâne
lové de la douceur de la
douceur que le jour
continuant enfin le dire le lâcher — )
ce jour pas
le même
non
jamais
27
est jeté en travers de soi ce-
lui
là
pas autrement
est
fracassé
dans ton jour à toi un
vase
a
coulé
son noir jusqu’
ici
ton temps
y
fait
tâche
tatouage
indélébilité du feutre lent
dans la mémoire voulue fermée
vacante
car pas pour aujourd’hui
son insistance
non
28
aujourd’hui
pas ce jour de venir
déconner
avec ça qu’il
faut (faudra)
bien passer de l’autre côté
pour
quoi :
sortir
revenir nous
oui
un peu avec
la rue qui passe son
bruit dans le
tien grand
blanc vide
d’esprit
alors
alors
29
terminé — dit
fin
fini
plié
parti — dit
cela qu’il — non
pas
seulement
soit chassé
dans le coin de tête le plus
lointain reculé — non —
mais
qu’il (ce jour)
commence cent
fois sans
insistance à
ré-exister sa mort à lui
passée
disparue
pschtt
envolée
avec le lent signe que je fais
de la main au revoir )
te dire
adieu
très bas le dire
et le faire
© Emmanuel Laugier
© Didier Leclerc pour la photographie. Pou en savoir plus sur son travail, voir le site contact@atelier-n89.com
22:20 Publié dans Inédits, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (1)
05/06/2007
À propos de 5 rafles de gérard serée
( Gérard Serée, peintre-graveur, est né à Evreux en 1949 où il commence très jeune à montrer ses œuvres.
Il travaille à Nice et dans son atelier de Cuébris. Il a fondé l’Atelier Gestes et traces.
Il a collaboré à un grand nombre d’ouvrages de bibliophilie. Parmi ses amis poètes qu’il a accompagné par ses gravures et/ou ses collages, on peut citer Christian Arthaud, Daniel Biga, Michel Butor, Alain Freixe, Béatrice Bonhomme, Jacques Kober, Raphaël Monticelli, Bernard Noël, James Sacré, Marie-Claire Bancquart, Yves Broussard, Jean-Marie Barnaud…)
En suspens dans les fonds
De plis en déplis se déroulent des vagues.
Quelles pierres as-tu jeté dans l’eau noire ? Avant les ondes, te souviens-tu de ce froissé des eaux au moment de la percussion? De la fracture de surface? Te souviens-tu de cet enfoncement écumeux qui s'en suivit avec retour des fonds?
C’est cela que j’entends gronder dans la trame de tes noirs. Entre leurs masses. Un roulement sourd d’orages inapaisés.
Comme boursouflés, les heurts de l’ombre et de la lumière s’ouvrent sur des arrières-fonds, d’étranges clairières après d’épaisses frondaisons, aperçues entre deux troncs d’arbres abritant mousses et lichens. Dans leur lumière embuée d’encre et d’eau. Brouillards à peine colorés dans les creux et rehaussés sur les bords. Vifs aux arêtes. Quelque chose flotte. Un corps. Un sac à dos. Vieux et qui attend un temps propice à la sortie projetée. Non, pas des souvenirs, ces peaux mortes. Pas des rêves, ces vapeurs méphitiques. Mais quelque chose qui pèse aux épaules du marcheur, quelque chose dont les sangles tirent, quelque chose qui donne sa tenue au présent de qui chercherait son Mont Analogue…
Contre la paroi des plaques, là où ce sont les mains qui voient, de prise en prise, passe un souffle. Ce coup de vent espace nos yeux. Nous éclaire d'un lieu improbable.
Et, taille-douce dans la langue, les noirs de Gérard Serée nous parlent de ce pays d’à côté d’où nous vient ce qui nous tient.
20:25 Publié dans Du côté de mes interventions, Inédits, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (1)



