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07/11/2007

Claudine Galea - L'heure Blanche


4bab94348035a4f2dc826b2ab38fa1c3.jpg( Claudine Galea écrit du théâtre, des romans pour les adultes et pour la jeunesse. Elle travaille également avec les chorégraphes et créateurs d'images nouvelles n+n corsino. Elle est présente sur Remu.net.

D'elle, elle dit : "Je suis d'origine maltaise, mon père est venu d'Algérie quelques années avant ma naissance et j'ai grandi à Marseille. Je vis à Paris, mais ce sont toujours la lumière du sud et la présence de la mer qui me portent.
Je n'aime pas beaucoup les catégories qui enferment et scindent. C'est sans doute pour ces raisons que j'ai toujours exploré différents territoires, seule ou accompagnée, avec des artistes d'autres horizons.

"

Parmi ses derniers livres :  Le bel échange (récit), Morphoses (roman  graphique avec Goele Dewanckel), Rouge Métro (roman noir à partir de  15 ans) aux éditions du Rouergue,  L'amour d'une femme (récit) au  Seuil, Je reviens de loin (théâtre) aux éditions Espaces 34 et La règle du changement aux éditions de l'Amourier, cadre dans lequel je l'ai rencontrée.Elle me confie aujourd'hui L'heure blanche qui devrait faire l'objet d'une publication avec  des illustrations de Goele Dewanckel très prochainement.)

 

Je m'appelle Blanche.

Je porte des robes blanches des culottes blanches des socquettes blanches et des tennis blanches.

Je n'aime pas la nuit.

Je n'aime pas les jeux d'enfants. Je n'aime pas plonger dans la piscine. Jouer à cache-cache. Je n'aime pas qu'on me fasse tourner avec un bandeau sur les yeux pour avancer à tâtons à la recherche des autres qui gloussent qui rient qui poussent des cris et appellent : Blanche par ici, Blanche par là.

J'aime l'été. Le sable dans l'île et l'heure de midi.
J'aime quand il n'y a pas d'ombre. Que les ombres même sont blanches.

C'est un pays très chaud où ma mère est née et m'emmène en vacances.

A midi personne ne sort.
Moi je vais jusqu'au bout du port et je vois tout ce que j'aime voir.

La plage à droite comme un voile de mariée.
La plage n'en finit plus de couler vers l'horizon. Une jeune fille en blanc marche sur la plage, la mariée entre dans la mer. Je la perds. Elle devient le ciel le sable l'eau et le soleil.

Ma mère accourt pour me mettre un chapeau blanc sur la tête.
Ma mère a une jupe blanche et un dos nu blanc. Et des lunettes de soleil noires.

Je déteste les lunettes de soleil.

Ma mère dit des mots : folle insolation trop chaud midi aveuglant mourir.

Je ne comprends pas ce qu'elle dit.
Je ne suis pas comme elle. Je n'ai pas chaud, pas mal à la tête et mes yeux aiment la lumière.

Je m'assieds sur la pierre blanche du quai. Je tourne le dos à la mer.
Les rues en pente du village dégringolent, ce sont des cascades.
Les maisons flottent, ce sont les rideaux en mousseline blanche que maman a mis dans le salon.

Qu'est-ce qui ressemble le plus à la neige ? La mer ou les maisons ?

Je fais des dessins sur des feuilles blanches. J'ai une boîte de peinture. Je n'utilise que le blanc. J'ai quarante dessins blancs. Depuis quarante jours.

Qu'est-ce qui ressemble le plus à la neige ? C'est l'heure de midi dans l'île au milieu de la mer.

Maman ne voit pas ce que je peins. Elle ne voit rien.
Elle passe une couche de peinture blanche sur le mur blanc, je vois le nouveau blanc, puis elle passe une deuxième couche, je vois le nouveau nouveau blanc.
Maman s'énerve : tu vois bien c'est blanc pareil, c'est pareil, tu ne peux pas voir du blanc sur du blanc. Mets des couleurs, ce sera beaucoup plus joli. Et plus gai.

Je regarde l'île et autour de l'île. Je regarde mes tennis blanches et mes ongles. Et dans le miroir je regarde mes dents. Et je regarde ma robe d'été en coton et aussi ma culotte. Je vérifie que tout va bien, tout est blanc.

Et je l'entends miauler.
Je la vois, ombre blanche le long du béton blanc.
Qu'est-ce qui est le plus blanc, la route, la maison, Bianca ?

Je lui ai apporté un peu de lait dans ma petite bouteille que maman avait remplie d'eau. Elle lappe dans ma main. Je m'allonge sur la pierre contre Bianca. Dans sa fourrure blanche, je m'endors.

Même les bruits sont blancs. Le cri des mouettes. Les mâts des bateaux qui vibrent dans l'air. Mon cœur qui bat, blanc.

Maman crie, appelle : Blanche !
Elle ne me voit pas.
Je suis la pierre et le béton, la plage et le sable, l'eau et le ciel, la chaleur et la lumière. Je suis l'île et j'ai dix ans. C'est ici que je suis bien moi, c'est ici que je veux vivre. Je veux vivre quand c'est midi et que je suis seule dans les rues de l'île. C'est l'heure blanche dont tout le monde a peur. C'est l'heure où j'oublie tout, où je n'ai plus mal, c'est l'heure du bonheur. Le bonheur est blanc.

Un jour toute ma peau sera blanche, et seront blancs aussi mes yeux bleux et mes cheveux blonds. Et ma langue, et la langue rose de Bianca. Le blanc me pousse dedans.
Quand je serai toute blanche, je disparaîtrai.

Comme mon papa.
Il photographiait les phoques. Neige, congères, lacs gelés. Il me montrait ses images. Il me disait, regarde Blanche, celle-là je l'ai solarisée. Je voyais des ombres banches, des flous blancs, des taches blanches, des mouvements blancs sur l'écran.
Il mettait encore plus de soleil, il appuyait sur le flash, il blanchissait, il illuminait, il aveuglait tout de blanc. Il disait, les aveugles voient dans le noir, moi je vois dans le blanc.
Moi aussi je vois. Je vois bien, je vois tout dans le blanc, je le vois.

Il y a quarante jours, maman a dit : papa a disparu, le blanc l'a pris, il est dans l'hiver éternel.
Elle a pleuré.
Moi je sais où il est.
Il est dans ses photographies, solarisé.
Il est dans l'île à l'heure de midi. Il est dans le sable et maman va le rejoindre dans sa robe de mariée. Il est entre la terre et le ciel à midi quand ça clignote et que tout devient jaune puis orange puis rouge puis noir puis blanc.
Je le peins dans mes dessins.

Qu'est-ce qui est le plus blanc, le vide, l'absence, le désir, l'attente ?

Un jour je serai Bianca et Bianca sera moi. Peut-être qu'il est là, mon papa, à l'intérieur de Bianca. Je caresse sa fourrure blanche, je t'aime Bianca.
Je crois que je sais : le plus blanc, c'est aussi le plus grand, c'est quand j'ai tout le temps, que c'est l'été, les vacances, que je peux faire ce qui me plaît, marcher dans l'île à l'heure la plus blanche de la journée.
Quand je sens dans mon ventre et ma poitrine quelque chose monter, monter.
Le plus blanc, c'est ce qui contient toutes les couleurs, c'est ce qui fait ressembler l'été à l'hiver, c'est ce qu'on met quand on va se marier, c'est ce qui rend le sale propre, c'est le drap qu'on met sur les morts et les premiers vêtements des bébés, c'est ce qui efface les fautes d'orthographe, et c'est la fleur du jasmin, le parfum préféré de maman, c'est les cailloux du petit Poucet, c'est la fin de la nuit, les nuages sur lesquels on vole, la crème chantilly, c'est Bianca et c'est mon papa. Le plus blanc, c'est d'aimer.

Comment expliquer ça à maman ?

© Claudine Galea

Commentaires

ah! j'adore "La règle du changement "!!

Écrit par : Luna | 15/11/2007

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