22.10.2009

In memoriam Jean-Max Tixier

Tixier-photo-266938.jpgL'homme qui nous a quitté était né né en 1935 à Marseille. Après des études de sciences et de lettres, une thèse de IIIè cycle : "Poésie et Mathématique" il s'intéressa toujours à l'écriture sous tous ses aspects et aux rapports entre la littérature et les sciences.Après avoir animé la revue "Sud", il était membre du comité de rédaction de la revue "Autre Sud". Il était resté fidèle à la revue de Michel Cosem, "Encres Vives".
Poète, critique, romancier, il est l'auteur de plus de 70 ouvrages dans des genres divers (certains en collaboration ou sous pseudonymes), dont une quinzaine de recueils de poèmes.Grand prix Littéraire de Provence en 1994 pour l'ensemble de son oeuvre, il venait de recevoir le prix Mallarmé. Il aura publié son dernier livre Parabole des nuées aux Couv Tixier-Nuées194.jpgéditions Tipaza (82 rue du petit Juas, 06400 Cannes) avec des aquarelles de Fumika Sato . Voici ce qu'il écrivait en préambule:

"J'habite un pays bleu où le ciel s 'ouvre toujours plus grand que le désir. Toutes les nuances s'avivent ou s'abolissent selon que prévaut la sécheresse ou l"humidité. La lumière ne connaît pas de limite. Elle taille des formes aux contours nets, des arêtes dures, tranchantes. Ni l'esprit ni le coeur ne peuvent ruser. Arbres. roches, maisons, posent dans la distance des choses une évidence au-delà de quoi il n'y a rien. Pas même l'espoir. Regarder le ciel est impossible parce que le regard se perd dans l'expérience toujours inachevée de l'infîni. Non pas celui de la métaphysique - il ramènerait à l'échelle humaine - mais la réalité physique qui s 'impose à l'entendement sans interrogations possibles.
Face à l’azur, on ne cherche pas. On constate. Voilà pourquoi l'homme du sud côtoie quotidiennement le néant. Il vit dans la familiarité de la perte. D'où son sens de la fatalité, la distance ironique, la dérision. Refuser de se laisser abuser par l'apparence est une manière de dominer le désespoir. Quand la nature montre à vif ses os et ses tendons, l'homme entretient un autre commerce avec la mort. Il sait que la pierre en lui sera dénudée, que le temps l'usera jusqu 'à l'âpreté qui le tient droit. Alors seulement, dans la fraîcheur des mots recouvrée, viendront les nuages..."

*

 

Histoire de faire un signe de parole à Jean-Max Tixier et à Michel Flayeux, je reprends ici une notule écrite lors de la sortie de Profils de chute et autres partitions de Jean-Max Tixier, publié par Michel Flayeux dans ses éditions Telo Martius.


Depuis Toulon, le poète Michel Flayeux , fondateur des éditions Telo Martius, lance sa collection Calypso, livres de poésie au format de poche et au prix modique de 5 euros.         Avec l’ouvrage de Jean-Max Tixier nous voilà en pays de connaissance. Dès les premières pages, on reconnaît cette écriture heurtée qui caractérise sa poésie. Sa capacité à briser le mot parce qu’il y « sentait battre (des) ailes ». Sa pratique du poème en prose, son rythme qui sait contenir le lyrisme – Ponctuer, pour lui, c’est mettre le pied sur la gorge de sa propre chanson, comme aimait à le dire Maïakovski – son travail sur la langue, à contre-temps, « pour ne pas voir l’abîme pour que les mots ne retournent pas à la nuit ».
Tixier et son « ardeur à maintenir vivant » montre combien le feu de poésie peut prendre dans la langue et combien sa lumière et sa chaleur nous sont nécessaires.

(j’écrivais cette note en 2005 et elle paraissait dans la RLEL (Revue Littéraire En Ligne) Sans papier du CRDP de l'académie de Nice en 2006.)


Jean-Max Tixier, Profils de chute et autres partitions, (extraits)

« Tu écris pour ne pas voir l'abîme. Pour que les mots ne retournent pas à la nuit. Droit devant. Lucide sans lumière. Tu construis un pont sur le vide. I.'arche du désir qui te soutient. La pierre d'angle est la plus éloignée du mensonge.   
La mélopée s'élève d'un campement parmi les ruines. Les voix tissent le fil depuis le premier son. Le souvenir des pluies relie le songe à deschants plus anciens. Quoi d'autre ? La clartévacillante aux lèvres du conteur. Cette terrible ardeur à maintenir vivant. »

 

 

14.10.2009

Lu 44 - Jacques Dupin: Par quelque biais vers quelque bord, P.O.L, mai 2009

L’espace autrement dit publié aux éditions Galilée en 1981 était épuisé. Les textes de Jacques Dupin sur Miro, Giacometti, Tapiès sortaient à part. restait à reprendre les autres textes, à leur adjoindre ceux parus entre temps, à conserver le beau texte de Jean-Michel Reynard - Placé en fin de volume, il partage avec la foudre son tracé de nuit. Touchant terre, ici ou là, en tel ou tel texte, sur tel ou tel peintre, ses propos remontent en lumière – confier à Emmanuel Laugier, à qui l’on doit Strates, ensemble d’études sur l’œuvre de jacques Dupin, paru chez Farrago en 2000, le soin d’ouvrir ce volume par une préface, don d’air, prise de souffle avant de se lancer dans la lecture de ces 47 textes, le plus souvent de commande, écrits entre les années 1953 (texte sur Max Ernst, paru aux Cahiers d’Art) et 2006 ( texte sur Jean Capdeville, paru dans le catalogue Un peintre et des poètes, Centre Joë Bousquet et son temps, Carcassonne)

Dupin-Peintres (POL)187 - copie.jpgAh ! Les indéfinis du titre Par quelque biais vers quelque bord ! C’est que nous voilà perdu en pays de peinture : 5 chapitres, 47 textes, 35 artistes dont 5 sculpteurs . De Kandinsky à Capdeville en passant par Braque, Sima, Pollock, Kolar, De Staël, Michaux, Adami, Saura, Bacon, Riopelle, Rebeyrolle, Alechinsky…on ne saurait tous les citer.
Perdus comme il convient quand c’est dans l’inconnu qu’on avance.
C’est entendu Jacques Dupin n’est ni historien, ni critique. Jacques Dupin est poète. Il est le poète de l’écart, quelqu’un qui partage avec les artiste cet « œil de rapace » fixé sur cet « au-delà de la peinture qui pourrait bien n’être que l’avenir de la peinture » comme il le dit dans ce texte inaugural sur Max Ernst en 1953. Voilà que nous ne reconnaissons plus rien de ce que l’on connaissait ou plutôt croyait connaître. Alors il nous faut bien avancer, pousser quelques pas et pour cela emprunter « quelque biais » moins pour arriver quelque part que pour se diriger vers ce qui pourrait faire bordure. Du coup, lire ces textes comme des marins tirent des bords quand la mer est toute au vent et que s’est imposé le tourmentin. Quand « chaque pas naît de la nuit », que « chaque geste naît du chaos » se trouve alors instauré un ordre, celui de la forme qui déploie l’espace. Ordre « aussitôt contesté et ruiné au hasard, à l’attente du prochain élan ». Ainsi les œuvres restent-elles ouvertes, toujours en route vers elles-mêmes, hors conclusion, du côté de l’oiseau de Braque, « oiseau terrestre » qui incarne « l’impossibilité de conclure (…) le perpétuel contre l’éternel » rappelle Jacques Dupin, le perpétuel et son bruit de source.

« Un air vif souffle sur la forme ouverte et les couleurs soulevées », il passe sur ce livre en de brusques à coups, c’est dire si l’on respire dans ces pages où tout se renonce, se reprend sans fin comme dans ces œuvres d’Henri Michaux où les signes « (captent) l’énergie par (leur) indétermination même. La (captent) et la (relancent) aussitôt à d’autres signes et à leur unanime agitation. Toutes les communications sont ouvertes par ce pouvoir de liaison et de rupture du signe avec le plus prochain et le plus lointain. Et dans cet incessant rebond… » Voilà, on y est !
Nous voilà au plus près de ce que Jacques Dupin nomme un « nerf actif  et plus éveillé que tout être vivant », « énergie universelle, qui de la partie au tout, de proche en proche, fait poindre et surgir l’espace », force qui travaille les œuvres, ces territoires du corps à corps. « Surcroît d’énergie » libéré par « un affrontement où la violence, l’érotique, la lucidité, le jeu et le défi de peindre se (relayent) et (fusionnent) pour transgresser le constat et faire surgir la vie et son inconnu de la destruction des apparences ». Cette force qui « soulève et irrigue l’espace pictural » est le produit « d’ un acte plus que d’une pratique » écrit Jacques Dupin à propos d’Antonio Saura. Un acte où il s’agit d’  « être / le premier venu » - Je ne saurais oublier que ce sont là les deux vers d’un poème de René Char intitulé « Amour » !
À lire ces textes on sent bien que les artistes ici accompagnés travaillent non avec ce qu’ils ont, ce dont ils disposent, mais avec ce qu’ils n’ont pas. On comprend qu’ils puisent leur force dans le vide qu’ils ouvrent et auquel ils osent confier leur désir d’arracher à l’inconnu quelque chose qu’ils ne connaissent pas encore. Leur force est de se mettre en danger, de se démunir de tout et de se lancer dans la pente si le terrain est à la descente ou d’attaquer la paroi si les pieds ont besoin des mains pour se hisser ! C’est alors que s’ouvre, pour eux, l’espace, à partir d’un trait, d’une couleur, d’une forme risquée. Marche en avant qui toujours désaccorde le paysage, nerfs et rage le ravageant comme le grand vent tient ensemble sans les unifier les éléments contraires sous grand soleil décapant.

Chacun des textes ici repris est une coulée de lave, de celles qui vont lentes au long des pentes portant la musique tue des explosions ou qui, parfois, sautent, brusques, comme font les eaux au dévalé d’un torrent. Ces textes de Jacques Dupin sont tous écrits « avec le souffle qui (les) traverse, comme il l’écrit dans Echancré – paru chez P.O.L, livre aujourd’hui repris avec Contumace et Grésil dans Ballast dans la collection Poésie/Gallimard – l’inutile et le nécessaire « qui vient d’ailleurs, et qui va plus loin ». Quelque chose de « fatal ». « Fatal », premier mot du premier texte – il est consacré à Malevitch -  et que l’on retrouve dans un texte sur Braque. Fatal, ce qui « (rompt) l’amarre entre le peintre et son tableau et le jette sur les routes. Fatal comme source inépuisable d’action et seule manière de se découvrir soi-même tendu vers l’autre, vers l’insaisissable autre. Fatal que ressent Jacques Dupin au contact des œuvres. Fatal comme « violence et jouissance confondues (…), écrit-il, la vérité de toute la peinture, l’immédiateté de sa rencontre et l’approfondissement de la commotion ».
Sur la scène de la création, ces textes de Jacques Dupin sont répliques aux pointes des artistes. Tous disent, oui, vos œuvres sont vivantes. Et je vis d’elles ! Là où personne ne s’attend à me trouver. Dans ma forêt. Entre hure de sanglier, sabot de cerf et violettes des fourrés ! Et nous vivons de ces textes !

© Alain Freixe

01.07.2009

lu 43 - Bernard Mazo - La cendre des jours

Poète, on sait Bernard Mazo homme de patience. Sa lenteur à publier – son dernier livre, Cette absence infinie, au Dé bleu, date de 2004 – est veille obstinée sur la langue et souci de composer non un recueil mais un livre, bâti comme on choisit les pierres du mur que l’on entend dresser moins pour séparer que pour pouvoir retenir les terres et s’adosser à lui afin que file, libre et tranquille, le regard. Au loin.Couv Mazo- Cendre des jo142.jpg
Armé, La cendre des jours l’est d’abord par les toujours belles reproductions auxquelles Voix d’Encre nous a habitué dans toutes ses productions – Ici, ce sont des lavis d’Hamid Tibouchi dont les tons grisés de mousseuses écumes font vibrer les noirs – ensuite, par les paroles choisies par Bernard Mazo d’Héraclite à Yves Bonnefoy qui ouvrent les différentes sections de cet ouvrage. Lavis et citations sont moins clés qu’armure, et qu’on veuille bien entendre ce mot en son sens musical comme ce qui détermine la tonalité d’une partition.
J’aime la posture de Bernard Mazo, j’en partage la cambrure, c’est celle qui pose en ouverture : « l’espoir est une veilleuse fragile », poème qui « sur cette terre vouée au désastre », « au cœur de la nuit carnassière » lève haut l’endurance de l’homme à tenir comme chance à venir : « nous tenons nous résistons / nous nous arc-boutons / contre vente et marées » à partir de « l’ombre désespérée de la beauté » qui traverse les mots du poème. Les redressant, ils redressent les hommes que nous nous efforçons de toujours plus devenir. « Désespérée » car « le poème / ne peut se fonder / que sur ce qui est / condamné à mourir ». C’est qu’en effet le monde se défait comme travaillé par les forces du déclin. Nous voyons cela. Aussi ne pouvons-nous que tenter – Et c’est toujours à reprendre, à recommencer. C’est pourquoi Bernard Mazo avoue : « C’est toujours / le même poème imparfait / que j’écris et réécris «  - de « nommer ce qui va s’effacer », cette « insaisissable beauté / du monde », soit cela qui nous saisit, nous transit, avec quoi nous fusionnons dans l’instant, cette « inespérée » qui ne cesse de se défaire dans les mots qui prétendent articuler sa présence.
Le poème qui, pour Bernard Mazo, « n’est pas / seulement / le poème / mais la mémoire / préservée / du monde », est cendre où il y a de quoi protéger pour qu’elle dure, la graine du feu.
Bernard Mazo ne pousse pas la voix, ne hausse pas le ton. Il va inquiet et fragile, avec simplicité, amant définitif de la poésie qui à ses yeux reste « la seule à (inscrire) / dans la chair des vivants », « la seule trace durable », celle de « l’obscure rumeur du temps » comme de « l’éblouissement / du premier matin. »
Traverser le monde, traverser la langue, sans « (réveiller) les dieux », sans « renoncer » même si « la vie / nous oppresse », en résistant à tout ce qui nous défait, en espérant « trouver / la parole juste / pour pleinement / exister / combler / le manque / ressusciter / la respiration légère / des choses », c’est traverser certes un champ de ruines mais au moins celui-ci est-il « un labour ensemencé », selon les mots de Jacques Dupin, prêt, dans l’attente de la rencontre avec « l’absente », « l’inespérée », « bel oiseau frémissant / que la beauté foudroie ».
Bernard Mazo l’appelle « Poésie » !

Bernard Mazo, La cendre des jours, Lavis d’Hamid Tibouchi, Voix d’Encre, 18 euros

 

27.02.2009

Ménaché: Zone libre, un poème dédié à Ernest Pignon-Ernest

P Ménaché par Didier Devos.jpgMénaché est né à Lyon, le 15 juillet 1941.
Poète, chroniqueur, collaborateur de la revue Europe.
Publié dans de nombreuses anthologies et revues (Aube Magazine, Bacchanales, Coup de Soleil, Décharge, Europe, Foldaan, L’arbre à paroles, Les Lettres Françaises, Lieux d’être, Nouvelle Revue Moderne, NU(e), La Polygraphe, Poésie-Europe, Poésie-Rencontres, Poésie 1, Racines, Résonance Générale,  Utopia, Verso, etc.). Il fonde en 1973 le collectif de poètes et plasticiens ARPO 12 qu'il anime jusqu'en 1985 et, en 1977, en collaboration avec Jean-Louis Jacquier-Roux, la revue et le collectif IMPULSIONS.
Il a animé des ateliers d’écriture et publié une douzaine d’ouvrages collectifs réalisés dans le cadre de ces ateliers (en relation avec des lycées, collèges, écoles primaires, Musée-Mémorial des enfants d’Izieu, MJC, Bibliothèques, Museum d’Histoire Naturelle de Lyon, etc.) Parmi ses dernières publications, on relèvera:
Rue Désirée, une saison en enfance, Editions La Passe du Vent, 2004
Mélancolie baroque, d’après une exposition de Fabrice Rebeyrolle, éditions Mains-Soleil, 2005
Ellis Island’s Dreams, peinture de Roudneff en couverture,
Carnets du Dessert de Lune, éditeur, 2007

Une anthologie de ses poèmes a été enregistrée par Alain Carré : CD Excès de Naissance,  éditions Autrement dit, 2004


ZONE LIBRE

à Ernest Pignon-Ernest



Rue Neyret à gauche de l’Ecole des Beaux Arts
un mur lépreux couvert de graffiti
Une flèche se détache dirigée vers l’ouest
« Zone d’affichage libre sur 40 000 kms »

Soudain dans cette rue grise l’espace s’étire
s’étire et respire
les frontières s’effondrent
les armées s’étonnent de leur inanité
mortifère
les uniformes tombent à terre
Ecce homo
Voici l’homme
Voici les hommes
Zone d’amour libre sur 40 000 kms
La rue se love et respire

Un peintre a ouvert la voie
Zone d’intervention libre
sur 40 000 kms
La poésie éclate de rire
Le printemps lève le pied
Surtout ne pas se retourner…

©Ménaché

Photographie: Didier Devos

14.02.2009

Turbulence 27 - Continuer à marcher / continuer à contempler

Je n'ai souhaité ici, dans cet espace, de voeux à aucun de ceux / celles qui passent.Les jours poussant les jours.Mais comme me le disait récemment une amie: "les voeux, c'est dans le coeur et toute l'année!". Alors je peux les mener hors-saison en ces jours de février par exemple, accompagnés de cet haïku de kobayashi Yataro dit Issa (1763-1827) dans la traduction de Catherine Yuan et Erik Sablé in Les grands maîtres du Haïku aux éditions Dervy, collection Chemins de sagesse:

"Dans ce monde qui est le nôtre

nous marchons sur le toit de l'enfer

en contemplant des fleurs"

01.07.2008

René Daumal aurait cent ans

 "La porte de l'invisible doit être visible." René Daumal

 

Né le 16 mars 1908 à Boulzicourt dans ce pays des Ardennes, on lui doit ce clin d'oeil à Arthur Rimbaud : "Oui, nous sommes tous de la race d'Antée, et pour mon compte, je dépérirais vite si je n'allais chaque semaine piétiner, palper et souvent fouiller, râcler, retourner le ventre maternel. Paysan!" ( le 29/07/1932 à Rolland de Renéville).

Avant Le mont analogue - cette ascension inachevée d'un sommet inaccessible", ce voyage vers la Réalité, vers la "vraie vie" - on relira La vgrande beuverie - cette satire du monde des "hommes-creux", critique féroce des postures et des impostures de ses contemporains; on s'efforcera de prendre la mesure des efforts par lesquels, dans cette expérience qu'est la poésie, le poète René 494dfbb61a7eac9f702992c5bef0d959.jpgDaumal essaya d'être un "poète blanc", s'arrachant aux rivages où il fut "poète noir", tout en reconnaissant que "de fait, toute poésie humaine est mêlée de blanc et de noir" : mais l'une tend vers le blanc, l'autre vers le noir" (cf. Poésie noire et poésie blanche in Le contre-ciel, Poésie/Gallimard); on visitera cette période des années adolescentes (1926-1932) qui le verra en compagnie de Roger-Gilbert Lecomte, Roger Vailland et quelques autres "phrères simplistes" tels que Pierre Minet du lycée de Reims créer le groupe - se joindront alors à eux à Paris Hendrik Cramer, Artur Harfaux, Maurice Henry, André Rolland de Renéville, Josef Sima...- et la revue Le grand jeu - 3 numéros entre 1928 et 1930 - et débattre avec son aîné André Breton et le groupe surréaliste.

Que cet anniversaire soit l'occasion de redonner à lire le René Daumal de Joë Bousquet qui, à Carcassonne, créa en 1928 la revue Chantiers laquelle accueillera, malgré son ancrage dans le surréalisme via Paul Eluard, quelques membres du Granjeu comme André Delons, josef Sima...Cet ouvrage que vous trouverez au catalogue des éditions Unes comprend outre la fin de Traduit du silence - Attention! Non le texte que Jean Paulhan tirera en 1941 des quelques mille pages qu'il emportera de la chambre de Carcassonne mais celui publié en date du 20 mai 1939 et constituant le N°65 des Cahiers du journal des poètes - ; un hommage paru dans le N°272 des Cahiers du sud et enfin une lettre inédite du 2 juin 1932 de Bousquet à Jean Ballard, directeur des Cahiers du sud; le tout mis en situation par Bernard Noël dont je relèverai l'affirmation selon laquelle finalement il importe peu que le temps n'ait rendu justice ni  au Grand Jeu, ni à Bousquet "car c'est la mort qui fixe et statufie: nous, les vivants, ne savons jamais ce qu'elle mettra à notre place pour déguiser l'absence. Le Grand Jeu n'est pas plus un sous-groupe surréaliste que Bousquet n'est "un" écrivain, lui qui cache sous son nom tout un mouvement anonyme, dont les voix multiples n'en finissent pas de troubler l'eau du regard trop chargée de présence et n'en finissent pas non plus de faire fleurir des visages au bord de l'amour devenu, par lui, énergie de la langue." On ne saurait mieux dire. Ces hommes se tiennent comme des rôdeurs, en bordure des routes, adossés aux fossés, les yeux perdus dans "les confins de la lumière et de la nuit impénétrable", là où le regard se traverse de son propre coeur.

Ce que Bousquet dit de Daumal, je le dirais des deux, et volontiers des trois - Bernard Noël compris! -: n'en perdons aucun de vue, la vertu de poésie est intacte chez eux! C'est qu'avec Bousquet, ils considèrent comme une véritable et redoutable entreprise le fait de ne plus séparer vie artistique et vie morale, de ne plus admettre comme oeuvre littéraire digne de ce nom, c'est-à-dire capable de faire oeuvre de vie, et non de donner du rêve à consommer aux anesthésiés que nous sommes, que celles où la personne morale se trouve engagée. 

12.06.2008

Bruno Thérasse à Coaraze, le 6 juin 2008

2137bcc65161b26a1597fffce483e19b.jpg ( Bruno Thérasse est né en Belgique en 1961. Formation de comédien à Bruxelles, à Paris.  Films, Courts métrages, Pièces de théâtre, et l’écriture qui en est à ses débuts …
Ce texte a été écrit dans le cadre d’un atelier d’écriture dirigé par Jeannine Bastide, à l’occasion de la 10ème Fête des Amis de l’Amourier : Voix du Basilic, à Coaraze. C'est là que je l'ai rencontré ce vendredi soir 6 juin, entre deux averses et trois éclairs. )

 Derrière la porte


J’ai pourtant choisi d’être là,
de vivre dans une pièce,
avec une table, une assiette, une cruche,
un couvert … avec moi, je suis sur une chaise.

(photo Roger Guion)

Le seul contact humain qui ouvre la porte de mon alcôve, c’est une dame sans visage.
Elle a une robe noire de la tête aux pieds.
Elle m’apporte deux ou trois bouchées, cela me suffit amplement.
En fait, je ne cherche plus à savoir.
J’ai perdu la notion du temps,
mais pourtant, j’ai l’impression d’avoir grandi.
Je suis sûr d’avoir été plus gros.
J’avais du mal à m’asseoir sur cet espace à quatre pattes que l’on glisse sous la table.
Je me souviens de mon souffle laborieux,
j’avais des difficultés à mettre un pas devant l’autre.
« Espèce de gros patapouf. Attends ! …  On va chercher une aiguille … On va te péter !»
Le jour où j’ai senti la peau sur mes os, je n’ai plus été le même.
J’étais devenu marcheur, mes yeux étaient plus forts que tout,
et je transperçais les murs épais de ma chambre.
Depuis, je marche beaucoup, au dehors.
Tous les jours, je sors.
Et aujourd’hui, la campagne est habillée de blanc.
Depuis combien de temps ?

© Bruno Thérasse 

02.06.2008

Lu 25 - Coleridge, La ballade du vieux marin

( Vient de paraître, Samuel Taylor Coleridge, La ballade du vieux marin et autres textes, Poésie/Gallimard, Cat 7)113432f5134e6a0ccc338f32cb4acff8.jpg



Romantique Samuel Taylor Coleridge (1772-1834) ?
Oui, et pour plusieurs raisons. Dans une très éclairante préface Jacques Darras qui a assuré la traduction de ces textes – l’essentiel de l’œuvre poétique de Coleridge -  s’attache à mettre en évidence ses errances de marcheur puissant – Il faut l’imaginer en « voyageur perdu au-dessus d’une mer de nuage », de dos, les yeux perdu au loin surplombant la nature sauvage du pays de Galles et des Lacs du côté de son ami le poète Wordsworth avec qui il composera durant l’année 1797 ces Lyrical ballads, publiées sans nom d’auteur, qui vont « révolutionner la sensibilité poétique » d’alors – ou de voyageur – Avant les deux années passées à Malte entre 1804 et 1806 d’où il reviendra profondément changé physiquement, ce sera l’Allemagne où il séjournera entre septembre 1798 et décembre 1799, année de rupture où il découvre les philosophies de Kant, Schelling et Hegel et d’où il reviendra profondément changé intellectuellement.
Romantique, certes, mais avec un pied déjà dans la modernité comme en témoigne son amour pour les grandes villes, Londres notamment où il retournera toujours pour ses lieux de parole : cafés, salles de conférence.
Pour Jacques Darras, il est la figure exemplaire de « l’esprit européen (…) pionnier, découvreur de langues, de littératures et de sensibilités », figure malheureuse tant il eut à vivre la césure entre sensibilité et rationalité, poésie et philosophie. De fait, les grands poèmes de Coleridge sont tous d’avant son séjour en Allemagne. Tout se passe comme si à 26/27 ans il « s’opérait vivant » de la poésie comme Mallarmé le dira plus tard pour Arthur Rimbaud !
Il faut lire ces poèmes dont la célèbre Ballade du vieux marin, cette errance maritime d’un vieux marin coupable d’avoir tué un jour un albatros, « l’oiseau par qui le vent soufflait ». C’est dans ses mots qu’erre le vieux marin. Et nous avec lui, pris au filet de sa parole, renvoyés à notre propre errance de sujet sans place. À l’image d’un souffle sur la mer, ainsi allons-nous !

01.03.2008

Béatrice Bonhomme - Courbe de calligraphie silencieuse

5a7673f80d8bd67b2845c3fb8ab83aa9.jpg ( Béatrice Bonhomme, poète, a publié des livres de poèmes dont Les Gestes de la neige04b0413f899806557d2bf291bbbe4d0d.jpg (L’Amourier), Le Nu bleu (L’amourier) Cimétière étoilé de la mer (Mélis) et La Maison abandonnée (Melis, 2006).  Elle a également réalisé  plusieurs livres avec des peintres.
Parmi les titres à paraître en 2008 peuvent être signalés une biographie sur Pierre Jean Jouve aux éditions Aden et un livre sur la poésie contemporaine : Mémoire et porosité aux éditions Melis.
Elle a fondé avec Hervé Bosio la Revue Nu(e), qui édite des poètes contemporains depuis 1994.Son dernier numéro est consacré à Jacques Ancet (Au numéro, 20 euros; Abonnement 50 euros auprès de ASSOCIATION NU, 29 Avenue Primerose 06000, Nice)

 

 Courbe de calligraphie silencieuse

La terre rouge, une déchirure de nuit, les grands grumeaux de terre éclatant dans les vignes. La sueur rousse écartelée. Un prieuré sévère en pierres de sable s’écoulant dans les chênes, les vignes comme une rose non encore ouverte au prisme de verdure. Le vert et le rouge échangent des provocations d’amour. Le silence éclate au cœur.

Les dédales d’un labyrinthe brûlant dans le vent des pierres, comme un marché au désert, et parfois une oasis de platanes à l’ombre d’un jardin retiré, la brûlure d’une traversée silencieuse dans les ruelles de la ville, puis l’ombre recueillie d’une maison offerte au sable. La fresque porte la lumière, trois fois ourlée des cordelettes de prière.

Sur  les murs de la maison qui va être détruite, les taches de couleur, les oiseaux, les marques du désir ont laissé une colle rose. Les couleurs éclaboussent le matin, dans les formes enfantines d’un trait mal défini. Le sabre entre les cuisses, la fresque viole la lumière dans une fin  d’après-midi qui doit mourir.

Une fontaine est posée entre les murs, sa pluie avive les couleurs projetées dans la lumière.
Dans la maison abandonnée, une petite pièce bleue a reçu un trait de pinceau piaillant et des oiseaux sont nés qui hurlent leur rougeur innocente entre les becs des lustres oubliés.

La maison abandonnée est devenue la proie de l’arbitraire. Des oiseaux ont été dessinés sur les murs  comme des nappes de couleur avec des fleurs à la Matisse, utilisant les motifs déjà existants d’une ancienne tapisserie ; çà et là on découvre la tendresse désuète, presque chinoise d’une plume posée avec le mousseux d’un flocon.

La fraîcheur inattendue d’un jardin et les dédales de la maison abandonnée comme des enfants auraient joué de quelques flaques de lumière et posé sur le mur leurs doigts imprégnés de couleur mais pas encore assez défaite. Pourtant une petite chambre bleue, peinte à la va-vite, par touches jetées sur la tapisserie, garde le silence des enfants, laissé pour compte, oublié. Et brusquement se découvre le couple de la fresque dessiné avec son désir en bataille.

Le couple dessiné à la va-vite comme grossièrement, ressemble aux graffitis d’enfants. Il a gardé l’innocence des choses simples au milieu des taches d’oiseaux et de fleurs qui croisent sur la tapisserie un silence bleu déposé là par hasard.

Un vieux rideau vert, inattendu dans cette nudité garde le plissé d’une chasuble. Son bord touche l’esquisse d’un ciel, puis un miroir taché d’éclaboussures renvoie l’image d’une fresque dorée avec la présence d’un personnage.

Sur le mur s’étale vif et clinquant, le désir, désir de vivre et de jouir, désir de procréer des fleurs et des oiseaux.

Le dessin ne bouge pas d’un cil même sous le vent léger. Il est comme arrêté dans le temps, avec le bleu foncé d’une nuit de juillet, une pierre posée, sans érosion.

Des graffitis entrelacent des noms et des corps très matériels qui sont peints à la va-vite, mal définis et l’on distingue juste le sexe de l’homme qui devient une fleur de couleur violente avec des oiseaux dans ses nids.

Il y a un recueillement car le miroir de l’ancienne salle d’eau a pris du moucheté et dans une encoignure se précipitent quelques oiseaux qui ont poussé leur force dans le sexe de l’homme.

Une fleur criarde étale sa vulgarité sur la tapisserie peinte à la hâte. Le soleil la frappe et la fait hurler au bord d’une fenêtre qui baille.

Toutes les fenêtres, les portes battantes mais dans le dédale des pièces demeure un lieu secret où le bleu se bat avec le rouge. Il reste une odeur d’enfance.

Des larmes d’eau suintent dans la cour avec des fleurs qui saignent dans les murs recouverts de signes rouges.

Le bulldozer, lorsqu’il viendra, fera éclater les murs, appuyant trop vite sur des tubes de gouache comme un enfant pressé et tout aura cet  air à la fois désolé et festif d’un gachis de couleur.

Il a fallu longtemps laisser couler le bleu de l’encre pour réparer le gris des choses.

Une résistance de velours laisse glisser son feu sur le mur posé de la chambre.

© Béatrice Bonhomme 

05.02.2008

Jacques Ancet - Je reviens (extrait d'un travail en cours)

( Jacques Ancet  est né à Lyon en 1942. Longtemps professeur d’espagnol en classes préparatoires, il vit près d’Annecy. c30ab010146fd929e92105459d927b3e.jpg
Il est l’auteur d’une trentaine de livres (poèmes, romans, essais) dont, récemment, Diptyque avec une ombre (Arfuyen, 2005), Prix Charles Vildrac 2006 de la SGDL et prix Heredia 2006 de l’Académie Française, La ligne de crête (Tertium éditions, 2007), Entre corps et langage, anthologie d’Yves Charnet, (L’idée bleue/Ecrits des forges 2007) et Journal de l’air (Arfuyen, 2008).
Traducteur de langue espagnole (Jean de la Croix, Aleixandre, Cernuda, Valente… ) il  vient de publier  Clarté sans repos (Arfuyen), Cecilia (Lettres Vives), d’Antonio Gamoneda,, L’homme et le divin de María Zambrano (José Corti), Lettres aux hirondelles et à moi-même, de Ramón Gómez de la Serna (André Dimanche) et L’opération d’amour de Juan Gelman (Gallimard).
Il a obtenu le Prix Nelly Sachs en 1992,, le prix Rhône-Alpes du Livre en 1994 et la Bourse de traduction du Prix Européen de Littérature Nathan Katz en 2006.)

J'écrivais à propos d'un morceau de lumière (Voix d'encre) que c'était un livre d’encre et de chair dont on tournait les pages et qu'entre elles, une lumière filtrait et passait vibrante pour aller rayonner plus loin. Que cette lumière, on la retrouvait dans La dernière phrase (Lettres Vives)comme celle qui nous restait, nous manquant toujours. Elle passe dans les poèmes de Jacques Ancet, rayonne comme un fil de jour s’obstine à accompagner « ce qui s’en va », cette vie qui passe sans se retourner, » comme un passage d’oiseaux » éclaire le ciel, « comme le jour commence ».

 

 Je reviens
 
 


    Je reviens, j’ai été absent des semaines, le vent pourtant n’a cessé de souffler & la lumière d’éclairer les visages

    je reviens le ciel retombe sur mes yeux avec une lenteur d’enfance, je ne sais plus si c’est bien moi

    qui parle ou si de moi ne reste que ce peu de paroles éparpillées que je ne reconnais plus

    mais je reviens, écoutez, le monde me traverse toujours, il a des flaques de sang, des mouches, une douleur trop grande pour     être dite    

    le monde est noir & il fait mal, le monde, il a des petits yeux méchants, ils vous regardent, vous épient

    vous entrez dans une histoire sans queue ni tête, on dit c’est la vie, elle vous regarde de loin déjà, elle vous mange

    alors comment revenir comment dire c’est moi regarde c’est moi encore je suis là

    pour la montagne et pour l’herbe, pour le cri de la corneille, le chêne & la clôture

    pour tout ce que j’ignore, mais qui réclame un peu de place entre mes mots, un fil luisant entre feuille & pierre

    un peu de terre sous la semelle, ce numéro de téléphone sans visage & sans voix, trop de feuilles sèches pour la saison

    je reviens, mais qui m’a attendu, les pièces sont vides, quand j’y entre, je ne trouve qu’un peu de poussière au bord des fenêtres

    & les taches pâles des tableaux absents sur les murs, le jour est un désert trop encombré de phrases & d’objets

    les vaches broutent dans nos chaussures

    leur souffle chaud fait une buée où nos yeux s’évaporent

© Jacques Ancet

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