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22/01/2026

Exposition Franta - La condition humaine- Vernissage le samedi 24 Janvier 2026 à 11hs

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Exposition Tôle Ondulée - Galerie Itinéraire àç Vallauris)- Vernissage le samedi 31 janvier à partir de 11hs

galerie itinéraire

Balise 102-

"Voir c'est oublier le nom de la chose que l'on voit"  -  Paul Valéry 

15:02 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (0)

A propos de Daniel Biga

Aux deux notes que je viens de mettre en ligne, je renvoie les lecteurs à mon "Lu-114" de 2015 à propos de son livre Bienvenue à l'Athanée publié aux éditions de l'Amourier.

Je mettrai prochainement en ligne l'entretien que Daniel Biga m'avait accordé et qui fut publié dans la revue Friches en 2013.

LU 128- Daniel Biga, L'Amour d'Amirat, éditions Unes, 2025

Daniel Biga, retour à Amirat*

Couv L'amour d'Amirat-bandeau-contour.jpgPour commencer, je souhaiterais rappeler ce que j’écrivais ici même en mai 2018 dans le N° 240 du PCA qui consacrait à Daniel Biga un important dossier dirigé par Raphaël Monticelli : « Daniel Biga, c’est Nice. C’est un amour douloureux de Nice. Et même s’il en a souffert et souffre encore bien des colères par manque d’air, caractéristique essentielle de toutes les erreurs, les catastrophes, voulues ou pas, fruits des incompétences parfois et de l’avidité de quelques-uns toujours, il en aime toujours la beauté doublée de cette fragilité qui la rend si précieuse et si poignante. Il en aime toujours la langue qui erre, aujourd’hui, fantomatique sur les lèvres de quelques ombres. Qui toujours plus s’effacent. »

Voilà que L’Amour d’Amirat vient de paraître aux Editions Unes. C’est la troisième édition de ce titre. Les deux premières l’ont été au Cherche midi éditeur en 1984 puis en 2013. Celle-ci se présente avec bandeau portant la reproduction d’un portrait déjà ancien de Daniel Biga par son ami de toujours Ernest Pignon-Ernest accompagné d’un jugement de JMG Le Clezio : « Une grâce est venue, une luminosité », tiré d’un article que ce dernier fit paraître dans le journal Le Monde lors de sa première édition en 1984. Ce livre aujourd’hui s’ouvre sur un dessin inédit d’Ernest Pignon-Ernest qui place d’entrée de jeu celui-ci dans l’atmosphère d’un érotisme naturel, fait d’écart, de jeunesse et de fraîche lumière.

L’Amour d’Amirat relate une année passée - 1977-1978 -  dans la solitude des hauteurs d’un arrière-pays niçois. Cette solitude into the wild au Barlet va être l’occasion de retrouvailles : d’abord ce corps qu’on oublie au sein des densités urbaines et qu’il s’agit de remettre au diapason des rythmes naturels et au travail physique : maçonneries diverses, débroussaillages difficiles ; ensuite celle de tous les vivants qui peuplent les entours : animaux comme végétaux et bien sûr parmi eux  hommes aussi, rares et de ce fait uniques, hommes simples, à leur place sur ce bout de terre,  avec qui toute parole prenait sens au point que Daniel Biga pourra écrire : « je devins l’enfant adoptif du domaine (…) oui, une vraie renaissance avec les autres » (extraits des entretiens avec Jean-Luc Pouliquen publiés dans Sur la page chaque jour, paru chez Z’éditions en 1990 dans la collection « Aux archipels de la mémoire », dirigée par Marcel Alocco).

Amirat, ce lieu montagnard fut une expérience : la traversée risquée du « naufragé volontaire », du fuyard contemplatif, du nomade immobile, de l’ermite qui s’émerveille et retrouve le grand dans le petit, l’infini dans le fini, le lointain dans le proche. D’où la présence dans l’Amour d’Amirat des poèmes zen tels que « Quelle surnaturelle merveille ! / Et quel miracle ! voici / je tire de l’eau et je porte du bois ». Ainsi L’Amour d’Amirat est-il fait de « paroles courtes, denses, simples, ordinaires et qui pourtant soulèvent l’évidence », fulgurances où se mêlent instants et souvenirs, proches souvent de l’aphorisme ou du haï-ku.

J’aime à lire ce livre comme un éloge de la fuite. Déguerpir : se jeter à l’écart, faire le pas de côté, quitter un monde qui se ferme toujours plus sur lui-même, sur ses conventions, ses menteries multiples, ses mots et images privés de sens, sa violente latente ou déclarée - guerres et morts à la clé -, cette asphyxie générale qui gagne. Fuir, devenir indien, pour se retrouver et « tenter d’être soi-même à plein temps ». Fuir afin de ne pas oublier, afin de tenir ouvert le chemin de la source, celui de l’eau, de la circulation et de la fluidité qui fait du monde une présence nue et pure, occasion d’une de ces extases matérielles qu’aimait DB chez son ami JMG Le Clezio.

Bientôt 50 ans, vous me direz. Est-ce bien raisonnable de s’intéresser à cette aventure singulière ? N’y-a-t-il pas là vaine nostalgie ? Oh ! que non !

Il est urgent de lire Daniel Biga, de lire ou relire cet Amour d’Amirat pour son amour de la saveur mortelle du monde, son goût de l’intériorité, son sens tout particulier de la recherche spirituelle à partie du plus physique, sa pratique singulièrement jouissive de l’écriture poétique qui ouvre le poème sur émotions et vie nouvelle.

Oui, Il faut lire Daniel Biga. Il faut le lire soit dans ce mouvement d'amitié qui fut le sien lorsqu'il rencontra et écouta pour la première fois, Julien C., berger d'Amirat, sur l'alpage, "immobilisé dans une sorte de charme" et qui vous porte "au plus proche, au plus lointain", vous pousse plus haut, vous élargit vers plus grand ; soit dans l'urgence, comme quand on a froid, que la nuit tombe et qu'il faut vite installer un campement même précaire dans quelques ruines de rencontre.

            L’Amour d’Amirat est un refuge, mieux un ref(o)uge comme il l’écrira dans ce Carnet des refuges que publieront en les éditions l’Amourier, un de ces lieux de passage où les fous que nous sommes aussi pourraient refaire leur plein d'énergie avant d'affronter la route qu'éclaire la lumière indécise du matin. Car il y aura un matin, un demain de luttes où relever épaules et tête. Ce livre est un livre fraternel.

 (Publié dans le Patriote Côte d'Azur du 16 janvier 2026)

Lu 127- Daniel Biga, Quodlibets, 2018, éditions de l'Amourier

QUODLIBETs.jpgPour moi, Daniel Biga…

 

Daniel Biga, c’est Nice. C’est un amour douloureux de Nice. Et même s’il en a souffert et souffre encore bien des colères par manque d’air, caractéristique essentielle de toutes les erreurs, les catastrophes, voulues ou pas, fruits des incompétences parfois et de l’avidité de quelques-uns toujours, il en aime toujours la beauté doublée de cette fragilité qui la rend si précieuse et si poignante. Il en aime toujours la langue qui erre, aujourd’hui, fantomatique sur les lèvres de quelques ombres. Qui toujours plus s’effacent.

Daniel Biga, c’est une vie artistique exemplaire. Deux sources l’alimentent: les arts plastiques d’une part – on oublie souvent sa participation, au début du moins, à ce que l’on a fini par appeler l’école de Nice – et la poésie, la littérature d’autre part – je pense à sa participation dès 1962 à la revue Identités de Marcel Alocco, Jean-Pierre Charles, Régine Lauro… Là, la modernité se trouvait convoquée et interrogée. La pratique du cut-up – héritée des poètes de la beat generation – et du collage – héritée des surréalistes - a toujours correspondu pour lui à la rumeur de fond du monde, à la multiplicité des voix, au tohu-bohu des images. Dans son œuvre: tons, idées, accents, langues se mêlent, s’entremêlent pour favoriser l’émergence d’un drôle de millefeuille, produit d’une écriture épaisse, crémeuse et craquante à la fois, une écriture en volume au relief tourmenté, au souffle ravageur « entre zut et zen ».

Daniel Biga, c’est l’homme du mesclun. C’est là sa « nissardise » ou sa « nissardité », ce goût du mélange : érotisme et mystique, registre soutenu et registre familier, noblesse et trivialité, intérêt pour les Traditions et pour la modernité, pour les connaissances les plus diverses…ce goût de mettre ensemble ce qui a priori n’avait rien à faire ensemble.

Daniel Biga, c’est le poète de la PoéVie. On lui doit ce mot valise. Il l’a inventé pour signifier cette fusion, cette relation d’infusant-infusé entre la poésie et la vie/la vie et la poésie – cette force qui va de l’avant contre toutes les aliénations que notre monde secrète à l’envi. C’est cette force d’insoumission que Daniel Biga installe au cœur de la langue, c’est elle qu’il jazze. Dans son oeuvre, on a ce tissage-métissage de tons, de sons, de langue; ces ruptures de syntaxe, ces jeux de mots, ces collages-citations. C’est par là que la vie entre en force dans la langue. La vie, toujours première. La vie, ça va et ça vient, ça vient et ça va, « entre les deux se prépare pour les deux parties, le bienfaisant orgasme » dit Daniel Biga. La PoéVie, une puissance germinative, une « germinaction » contre tous les empêcheurs de jouir en rond, pour « se libérer de son cadavre ».

Il est urgent de lire Daniel Biga, pour son sens de l’ange. Cet archétype qui se retrouve dans toutes les Traditions, livres sacrés, mythologies. L’ange que l’on trouve du côté des ombres, des plantes, des reflets, des parfums, des eaux vives, des caresses : légèreté et imperceptibilité. Ange, « à l’écart du compromis religieux » aurait ajouté René Char, ce qui, à l’intérieur de l’homme, tient l’homme, résistant et debout.

Alors lisons son dernier livre publié. C’est dans le fonds poésie des éditions de l’Amourier. Son titre : QUODLIBETs signifie ce qui plaît. Et ce qui plaît à Daniel Biga, c’est ce saccage de langue, encore et toujours. Jamais, peut-être – en quoi il se montre toujours jeune ! – il n’avait mené cette lutte amoureuse dans la langue contre la langue elle-même aussi radicalement que dans ce livre. Il y brise les mots, joue des sonorités, heurte les significations, les démultiplie. Dans cette mise en flottement du texte qui se développe comme une écharpe trouée se déplierait sous rafales de vent plus ou moins violent, ainsi se crée la langue-Biga. Elle combat le cliché en jouant des clichés, en les parodiant, en les sapant. Elle construit en détruisant. Daniel Biga fait jouer les mots et se joue d’eux avec la jubilation de « l’enfant analphabète, ou le peuple », selon les mots de José Bergamin. C’est une « Docte ignorance » (Nicolas de Cuse) qui voit le poète avoir la nostalgie de l’enfance, de l’innocence, de cette « vie imaginative de la pensée » que José Bergamin appelait  « analphabétisme » où l’esprit souffle et passe tel Hermès. Ce qui nous plaît, c’est de voir/entendre cette langue-Biga comme une langue trouée, hachée, désarticulée qui va s’étirant, sautant blanc sur blanc. Avec la mort qui rôde, le silence qui menace, c’est la vie qui va, qui gagne. QUODLIBETs ne parle pas du monde mais de ce monde dans lequel vit, aime, souffre, vieillit Daniel Biga et c’est alors le monde qui se lève. Comme Maïakovski, Daniel Biga écrit « selon des motifs personnels sur l’existence générale ».

Il est urgent de lire Daniel Biga !

(Publié dans le Patriote Côte d'Azur en mai 2018)

31/12/2025

Allez hop vers 2026 !

Carte de voeux de Robert Lobet- éditions de la Margeride copie.jpg

 

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Lu 126- René Depestre et Jean D'Amérique *

31vjYwhMI3L._SY445_SX342_ML2_.jpgAvec René Depestre et Jean D’Amérique, « Résister / aux grands froids du monde… »Quelque-pays-parmi-mes-plaintes.jpg

J’intitulais ma XIXème chronique poétique « Haïti, pays de poésie ». Elle présentait les journées que l’Association des Amis de l’Amourier organisaient en novembre 2022 autour de Haïti et de sa poésie à l’occasion du centenaire de la naissance du poète Jacques Stephen Alexis. Elle faisait suite à ma XVIIème chronique poétique consacrée, elle, au livre que Michel Séonnet faisait paraître sur ce militant révolutionnaire et poète, vie et œuvre mêlées, Le voyage vers la lune de la belle amour humaine aux éditions l’Amourier.

Je fais retour aujourd’hui à ce pays, cette « perle des Antilles » selon les colons, masque scandaleusement posé sur sa réalité de terre ravagée par tous les cataclysmes géologiques, météorologiques et politiques. Retour aussi à ses poètes garants, selon les mots d’Aimé Césaire de « la forêt natale » et du « chant nécessaire ». Deux livres paraissent l’un appelant l’autre. Le premier de René Depestre, Journal d’un animal marin est un choix de poèmes des années 1956-1990 dans la collection Poésie / Gallimard préfacé par le jeune poète haïtien Jean D’Amérique dont je parlais à la fin de mon article « Haïti, pays de poésie » et qui donc publie de son côté Quelque pays parmi mes plaintes aux éditions Cheyne.

Disons-le tout de go : deux livres de révolte et d’espoir pour rester toujours debout dans la vie.

L’aîné, René Depestre est né en 1926 à Jacmel, en Haïti. Il lui fut donné de traverser entre les années 50 et 80 bien des combats et autant de débats aux enjeux politiques et esthétiques importants de Jacques Stephen Alexis à Aragon en passant par Aimé Césaire. Il vivra et travaillera à Cuba entre 1959 et 1978. Son amitié avec Fidel Castro prit fin avec l’emprisonnement du poète cubain Ernesto Padilla en 1971. Sans rien renier de son engagement, le poète en lui – « la poésie aussi (avait) ses raisons d’état » écrira-t-il – celui qui entendait « travailler pour élargir / les frontières de l’homme » se dressa. Et il partit pour le sud-ouest de la France où il vit toujours. Ce sont ces raisons, cette « passion de déplacer sans cesse les bornes que l’on impose à la parole qui se tient debout » écrit Jean D’Amérique dans sa préface au livre de René Depestre, qui « sont venues éclairer (…) tendre la main » et « ouvrir un nouveau chemin de vie » au jeune homme qu’il était - Il est né en 1994, en Haïti – qui « dérivait (…) déboussolé » dans « le ciel sombre de (son) adolescence ». C’est cette voix qui enracina en lui « la révolte, l’insolence » lui intimant toujours de « (voguer) à contre-courant des vents du monde ».  Ce sont les poèmes de ce « nomade enraciné dans la beauté, voix tachée de l’encre du soleil » que l’on trouve dans cette trop courte anthologie, dans ce petit volume qui est comme une traversée en comète de son œuvre poétique » et donc une invite à prolonger ailleurs la lecture car « René Depestre est un monde immense à explorer, un éternel animal marin de la poésie, un errant riche de multiples terres, de luttes qui nous lègue sa voie en héritage ».

Jean D’Amérique dans son précédent recueil Rhapsodie rouge paru en 2021 aux mêmes éditions Cheyne fixait à la poésie la tâche de « (redresser) l’épine dorsale du jour et (faire) monter les voix délabrées vers un doux pays ». Deux ans plus tard, la lumière à l’horizon de son livre n’a pas disparue : « nous croyons nos ruines capables de muter en ciel bleu » même si « une voix coupée nous habite ». Toutefois, reconnaissons que les ruines sont toujours bien là peut-être même un peu plus sombres encore. Parfois affleure le désespoir, quand « après la pluie, le beau temps s’affaisse dans une flaque dégueulasse » et que « l’espoir, ce salaud, écrit Jean D’Amérique, vient à nouveau trahir nos chants, cadavres qui voudraient repêcher l’aurore ».

Eh bien, même si « la mort ronge nos élans », on aime lire le titre de la troisième partie de son livre : « Avancer malgré » ! « Avancer malgré, jongler parmi corbillards et fleurs, tenir tête contre requiem et absences multiples (…) avancer malgré ». Ne dit-on pas, s’interroge Jean D’Amérique, « ce pays, terre de poètes » ? Certes, mais « il n’y a pas de poème dans les couloirs du parlement (…) il n’y a pas de poésie possible ni dans les cordons de police ni dans les mitrailleuses officielles qui trouent nos soleils, il n’y a pas de poésie dans le trésor public qui vit loin du peuple, nul poème, nul trésor ».

Alors, où y - a - t-il poésie pour ce pays si ce n’est dans le désespoir lui-même, sa force résidant dans le fait qu’il vous donne le sentiment de votre capacité à composer une présence humaine nouvelle. Oui, c’est une force qui est donnée, même fictive… comme ce « contre-sépulcre » qu’évoquait René Char dans son poème « Qu’il vive » et dont il disait qu’il n’était qu’ « un vœu de l’esprit ». Là, le pays pourra retrouver les « ailes-silex » d’une « terre en moi debout » et « (réapprendre) l’adresse de respirer, chanson-pluie qui arrose les clartés neuves » écrit Jean D’Amérique.

C’est en violence et tendresse qu’ici avec ces deux poètes les choses sont dites - est-il d’autres façons de dire quand c’est la création, le soleil, l’arbre, les forces de vie et les hommes qui se lèvent contre les Pères Ubus de tout poil, ceux qui ne savent plus appeler les aurores, qui assassinent les matins, bref contre la mort et ses visages biseautés d’injustice.

Parce qu’à parler debout, c’est poumons gonflés qu’on passe au large, lire René Depestre et Jean D’Amérique, c’est respirer avec le cœur.

* René Depestre, Journal d’un animal marin, nrf, Poésie / Gallimard, cat. 1, 2024

** Jean D’Amérique, Quelque pays parmi mes plaintes, Cheyne, 2023, 18 euros

 *** Note parue dans le Patriote Côte d'Azur en 2019

 

LU 125- Patrick Quillier-Voix éclatées (de 14 à 18)*

31vjYwhMI3L._SY445_SX342_ML2_.jpgLa poésie pour défoncer les portes closes de l’histoire

 On connaissait Patrick Quillier pour ses traductions de Pessoa en Pléiade, certains le connaissaient pour ses poèmes publiés aux éditions La Différence : Office du murmure en 1996 et Orifices du murmure en 2010, d’autres enfin pour ses performances. On a aujourd’hui ces Voix éclatées (de 14 à 18) publiées, courageusement, disons-le, par les éditions fédérop, un véritable oratorio. Certes, on n’y commente plus les textes sacrés, on n’y chante plus les laudes en hommage au jour, on y entend un thrène et moins gémissements et lamentations que mises en perspective toutes les voix de ces vies fauchées dans le fracas musical des obus – « musique barbare et ininterrompue » dont parlera Apollinaire – les fumées, les gaz, la boue des tranchées, ces « corps creux et blancs » qui « habitent toute la terre dévastée ». Un monument aux morts éloquent parlant contre les paroles, « morts fraternels tempe contre tempe ».

Tout se passe dans ce livre comme s’il s’agissait de redresser les centaines de milliers de blessés, mutilés… de désensevelir leurs voix, de faire vibrer la pierre des milliers de monuments aux morts qui dans le moindre de nos villages rappellent combien les morts pèsent sur les vivants. Patrick Quiller ressuscite, redonne souffle de vie à « ce que fut la souffrance des corps et des âmes, sacrifiés au profit illusoire des nations » selon les mots de Frédéric Jacques Temple qui signe la 4ème de couverture.

Excepté trois personnages inventés par l’auteur, Patrick Quiller a donné la parole aux poilus, aux morts d’Aiglun et Cigale, ces villages de la vallée de l’Esteron dans les Alpes Maritimes ; aux écrivains si nombreux tués lors de cette guerre ou marqués à vie par elle. Patrick Quiller a la tête suffisamment épique pour écrire ou réécrire en décasyllabes – souvent cahoteux – des textes écrits initialement en prose, des textes librement traduits, et les ajuster comme des marqueteries juxtaposant des fragments d’essences différentes. « Les français n’ont pas la tête épique » s’exclamait Théophile Gautier, Patrick Quiller, lui, l’a, et, certes, il ne s’agit pas de rivaliser avec les grands textes du passé mais de rendre justice à tout ce qui fut cassé, ici et là, dans cette Europe du début du XXème siècle et tourner « en un seul grand mouvement vers la lumière » comme le voulait Victor Hugo tous ces malheurs, cette invisibilité dont Apollinaire dénonçait l’art en 1915.

La force éthique et politique de ce travail, de cette mise en chantier vise à transformer la mort en force de vie. Pari réussi !

* Voix éclatées (de 14 à 18), Préface de Gabriel Mwènè Okoundji, Collection Paul Froment, fédérop, 25 euros

* Note parue dans L'Humanité en 2019

 

Balise 101-

« Même si le grand chant ne doit plus reprendre

 Ce sera pure joie, ce qui nous reste

Le fracas des galets sur le rivage

      Dans le reflux de la vague »

William Butler Yeats

 

16:58 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : -

28/11/2025

Rencontre / Lecture avec Alain Freixe le samedi 6 décembre à 19h, librairie Victor et Madeleine, Canet-en-Roussillon

rencontre expo 061225.pngSamedi 6 décembre à 19h00 rencontre avec Alain Freixe sous le regard des œuvres exposées de Joseph Maureso et Patrick Soladie à qui il rendra hommage sous le plus haut regard de Jacques Quéralt, passeur et accompagnateur.

Lecture d’œuvres croisées aux hésitantes frontières entre texte et image des Cahiers du Museur d’Alain Freixe avec Patrick Soladie et Joseph Maureso et d’Evelyne Maureso avec Claude Massé.

Présentation et lecture du dernier livre d’Alain Freixe publié aux éditions de la Margeride accompagné d’encres de Robert Lobet, Dans ce plus de jour qui fait le jour.

Patrick Soladie et Joseph Maureso, ces deux artistes et amis ont exposé ensemble à la Casa Carrere de Bages (66) en 2009.

Aujourd'hui en décembre 2025, c'est le poète et ami Alain Freixe qui les réunit à nouveau à la librairie-galerie Victor & Madeleine, pour participer à une poétique d'espace partagée entre les mots et les figures.

Deux langages plastiques différents aux frontières poreuses et qui accueillent chacune et chacun à l'aune de sa culture et de son histoire.

Ils ont en commun un rapport éthique à leur pratique picturale, avec lequel ils ne transigent pas !

Exposition visible jusqu’au 4 janvier 2026


Débat et pot de l’amitié suivront

* Places limitées, réservation conseillée

Lu 124- Thierry Metz, Lettres à la Bien- aimée et autres poèmes, Poésie / Gallimard, juillet 2025, cat 3

Thierry Metz, son chemin dans l’inépuisable

 71+zFAlbj-L._AC_UL640_QL65_ copie.jpgIl faut saluer – et je le fais avec enthousiasme – la parution dans la collection Poésie / Gallimard de ces Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes de Thierry Metz même si je regrette que le prix Froissart de1989 Dolmen et L’homme qui penche de 1990 n’y figurent pas.

Les poèmes de Thierry Metz y sont encadrés d’une importante, précise et rigoureuse préface d’Isabelle Levesque qui s’attache à replacer chacune des œuvres dans son contexte de création et d’une postface d’Eric Vuillard dans laquelle il se montre sensible à l’écriture même de Thierry Metz qui se développe « dans le déchirement du langage et des choses, sur la feuille percée de mots ».

Thierry Metz était maçon, manœuvre - il faut lire le magnifique Journal d’un manœuvre paru chez Gallimard, collection L’Arpenteur, en 1990, qui connut un beau succès de librairie - Oui, il avait choisi d’être maçon parce qu’il y avait là le travail des mains certes mais aussi parce qu’on y apprend que « les murs du livre et de la maison sont percés d’ouverture » et que cela « permet d’y revenir ».

Mais il était déjà tard pour lui puisque, en mai 1988, la mort avait ravi son jeune fils Vincent par l’entremise d’une automobile qui faucha l’enfant en bordure de route.

Il est des voix dont on ne se remet pas de celles qui certains soirs nous rendent visite, celle de l’enfant qui « nous raconte ce qui se passe là-bas, comment sont les gens, ce qu’on y trouve…Ces voix nous ferment les yeux ». Et parfois « Non / Rien de cela / Qu’une inépuisable, inexorable absence / Rien qu’une mort.// Et un nom : Vincent. »

« Quelle absence que d’écrire », écrit Thierry Metz. Cette traque de l’absence dans « la langue / qui chemine dans l’inépuisable », cet affrontement à la question de savoir comment donner présence et voix de rouge-gorge à ce « quelque chose d’incertain / d’indicible / qui ne s’éteint jamais » dura neuf longues années coupées de publications et de deux séjours volontaires en hôpital psychiatrique avant de céder à la ramasseuse de sarments et d’en finir un 16 avril 1997, à 40 ans.  

Neuf longues années pendant lesquelles il  fut à la manœuvre. Je voudrais rappeler que ce mot renvoie à la manière dont les couleurs d’un tableau sont fondues et agencées. Ici dans les mots.

Mais attention pour Thierry Metz ces mots doivent être écriture sinon, ils ne sont pas parlant, selon lui. Et parlant, ils ne le sont jamais assez. Toujours, ils séparent, nous laissent dehors, au bord – et même si l’on retourne et retourne la langue – de ce qui serait à dire. Ainsi le poème est-il pour lui « un abri de mots / mais pas longtemps », note-t-il. L’absence revient. La poésie circule entre les mots qui portent le drame d’être au monde. C’est par là qu’elle nous touche. On y sent la vie respirer de souffle en souffle. A la Bien-aimée, il écrira : « J’ai vidé la page pour que tu puisses entrer ». C’est ce souci de l’autre qui émeut. Cette volonté d’une écriture qui va seule, avançant au travers d’une vie qui va se dépouillant. Sa parole n’est pas parole de « prince », parole pleine, remplie jusqu’au débord, « sourde de se suffire à elle-même » mais bien parole de « gueux », selon la belle distinction opérée par Christian Bobin, que trouent vide et silence. Assez pour laisser place à nous autres lecteurs, pour partager l’impartageable !

( Paru dans le Patriote Côte d'Azur, semaine du 20-26 novembre 2025)