07/08/2014

Turbulence 66 - Martina Kramer à propos des horreurs quotidiennes à Gaza, le 28 juillet 2014 - Regardez ailleurs!

( Il y a quelques jours , Bernard Noël me faisait parvenir ce texte de Martina Kramer*. Avec son accord , je décidais de le porter dans mes "turbulences". Tsahal se serait retiré. Certes, c'est factuel. pour revenir quand et sous quelles conditions? Demeurent les destructions, les morts, le malheur.)

 

Regardez ailleurs !


Nous sommes nombreux à être choqués, mais hélas pas encore assez nombreux, de la manière dont les médias en Europe traitent le plus grand Crime contre l'humanité de notre époque, dont est victime le peuple palestinien.
Pourquoi ce Crime est-il encore plus odieux que les destructions récentes en Syrie, en Irak, ou dans plusieurs pays d'Afrique, où la population civile connaît également les traitements d'une infinie violence et les suppressions organisées et massives des vies ?
Parce que ce Crime est le plus long et le plus constant de tous ceux de notre époque, de tous après la Seconde Guerre Mondiale, et qu'il est soutenu par les pays occidentaux : y compris par nos pays européens où la vie humaine a tout un autre statut. Quiconque a suivi pendant quelque temps les développements de la situation en Palestine occupée, ne peut que constater qu'un seul et même projet se réalise inexorablement : faire de tout le territoire de la Palestine historique un Israël tout-puissant dont les seuls citoyens qui auraient pleinement les droits citoyens doivent être Juifs. Et pour que ce soit possible, il faut réduire la présence palestinienne au minimum, sinon l'éradiquer complètement.
Tous les faits, toutes les cartes, toute la réalité sur le terrain depuis des longues décennies témoignent de cette réalisation progressive et systématique, en dépit de son illégalité internationale. Mais dès qu'une nouvelle série des destructions massives intensifiées et spectaculaires contre les palestiniens voit le jour, les médias principaux en Europe font comme si personne n'avait encore rien remarqué de ce dessein israélien, pourtant évident et déjà très avancé, et s'évertuent à renvoyer dos à dos l'occupant et l'occupé. Le résultat de cette approche vertueuse qui prétend être impartiale selon les règles du bon journalisme : l’opinion est amenée à douter, à soupeser les arguments des uns et des autres qui apparaissent à l'écran, à relativiser, et pour finir à hausser les épaules devant
encore une de ces horreurs dans le monde, contre laquelle on ne peut rien.
Du coup un rideau de débats, d'intérêts, de propagandes et de vieilles querelles occulte complètement ce qui se passe réellement au grand jour : un génocide. Comment appeler cela autrement, alors que la comptabilité quotidienne de morts commence à devenir dérisoire : en effet, quelle différence aux yeux des téléspectateurs anesthésiés que ce chiffre soit de 800 ou de 8000, quelques zéros de plus ou de moins? De toute façon, toutes les vies des Gazaouis sont déjà détruites d'une manière ou d'une autre ; quand ils ne sont pas assassinés, ils sont estropiés ou blessés à vie. Quand ils ne sont pas blessés, ce sont les membres de leurs familles ou leurs amis qui sont touchés – assassinés, estropiés, défigurés. Quand ni leur famille ni leurs voisins ne sont encore par miracle touchés, ce sont leurs maisons, leurs écoles, leurs hôpitaux et toute leur infrastructure vitale qui est détruite. On n'ose même pas se demander qu'est ce qu'ils nmangent, comment ils survivent sans eau, sans électricité, au milieu des décombres et des cadavres.
Et même pour ceux qui survivront à ce le massacre à grande échelle, comment ne pas devenir fou et marqué à vie d'avoir vécu ça, et d'avoir su que le monde des droits de l'homme a laissé faire....
Et que montrent les médias ? Ils débattent, ils polémiquent, ils font bien attention de surtout ne pas utiliser les mots forts, donnent la parole quotidiennement au criminel de guerre en chef : et chacun est hypnotisé par son langage où le sens est savamment inversé : L'agression est appelée la défense, le bombardement la protection, les soldats qui exercent cette agression sont les principales victimes, et les humains liquidés sont
coupables de leur propre suppression, en fait c'est eux-mêmes qui se tuent. La méconnaissance et les clichés sur les Arabes et les musulmans feront le reste – en effet, ça ne peut être que de leur faute.
Et pendant ce temps, la liquidation continue de plus belle. Comme quand les premiers messagers au début des années quarante ont apporté, à Londres, la nouvelle de l’existence des chambres à gaz et que les membres de la Résistance ne le croyaient pas d'abord car c'était trop inimaginable, trop inouï, aujourd'hui un spectateur normal à du mal à croire qu'une extermination se produit avec soutien de nos gouvernements, et donc,
ne le croit pas, car c'est inimaginable !
C'est ainsi que le traitement obstinément symétrique et stérilisé des médias rejoint la tactique bien rodée de l'agresseur : ne regardez pas l'inimaginable et l'injustifiable, regardez ailleurs !

 

* voir son site www;martinakramer.net

Balise 91- à propos d'un amour de la poésie

"Cet amour de la poésie passait naturellement par les livres, mais c'était comme le regard passe par une lucarne pour découvrir le ciel, la mer, les coros vivants"-..."

Henri Thomas

Lu 104 - Amelia Rosselli, Variations de guerre et La libellule, Ypsilon éditeur

Amelia Roselli, Marie Fabre, La libellule, variations de guerre, YpsilonIl y a des livres comme ça qui restent là à attendre*. On les prend, les reprend. On attend Amelia Roselli, Marie Fabre, La libellule, variations de guerre, Ypsilonaussi d’engager la lecture, un peu interdits sur ce qui en eux faiseuil : Ici, dans ces Variations de guerre d’Amelia Rosselli, ce « croisement de fièvre et de rigueur » dont parle Jean-Baptiste Para dans sa préface.  On sait parce qu’on les a feuilletés qu’ils sont importants, terriblement importants.

 Le temps passe. Sans vraiment passer. C’est dans ses calmes que vient de paraître La libellule, ce texte de 1958, toujours aux éditions Ypsilon. Texte fondateur d’une poétique dont le mouvement de rotation de cette « tournoyeuse langue », avec ses arrêts et ses brusques démarrages, est mouvement de libération.

 On sait qu’écrits de l’autre côté du désespoir, à mains fatiguées de tourner et retourner la langue comme terre gaste, stérilisée à force de mots trompeurs, dégradés, trahis, ces textes en portent la marque, flamme vivante au-dessus des cendres qui ne saurait manquer de nous requérir. Affaire de jour !

 Il y a dans les poèmes de ces Variations de guerre, comme dans cette Libellule,  cette force qui tient les écrits, qui « défamiliarise  la langue » selon la juste expression de Marie Fabre, la tord tout en la gardant dans des formes contre lesquelles elle vient résonner. Et c’est poésie cela ! Il y a là un ton que j’aimerais donner à voir à travers les mots mêmes d’Amelia Rosselli comme celui de « la rixe hivernale de vent, grêle et souffle de printemps mitigé» qui en « radieuses terrasses », bandes passantes, « (labourent) le sol de leurs rayures féroces ». c’est lui qui tient les  poèmes en un tout organique, présence intermittente du sujet qui se fait dans le langage et par lui. Ce ton est celui de la guerre quand la guerre est ce « combat spirituel » dont parlait Arthur Rimbaud, cette « volonté d’ouvrir les yeux, de voir en face ce qui arrive, ce qui est » selon les mots de Georges Bataille, celle de ne pas se dérober – « contre tout le mal : voir et savoir » -, de s’efforcer de voir ce que l’on nous invite à ne pas voir, de faire face à son temps,  temps corrompu de part en part  où « amitié et fidélité » apparaissent comme « choses impossibles » à désirer. Ce ton est celui d’un « esprit vigoureux » secoué par cette mélancolie active qui échoit en partage à l’éternel retour des défaites où l’on voit « sous son pied s’arrêter la lumière » et bégayer l ‘histoire. Défaites, abandons, trahisons, enfer pour l’ « âme rebelle » d’Amelia Rosselli.

Dans cet espace, parfois je vois l’écriture d’Amelia Rosselli se glisser de si en si, de si…alors en si …alors, de contre en contre, entre mots, images et phrases comme entre cailloux et mottes de terre coulent et fuient les serpents ; d’autres fois, je la vois comme une manière de se tenir et de se hisser, de prise en prise,  jusqu’aux mots suivants, aux souffles suivants, aux reprises suivantes. Ecrire en enfer, enfer dont on tient battante la porte tant qu’on a la force de jeter le pied contre le chambranle pour qu’elle ne puisse se fermer ce qui rendrait tout possible, toute bifurcation, tout poème impossible.

Viendra un jour de février 1996 où la révolte sera trop grande pour elle, un jour où elle rejoindra les vaincus, ceux qui jusque dans la mort affirment cette part d’inaliénable et irréductible liberté, ce non majeur, ce refus des portes closes, ce principe de résistance « en attente de l’espérance ».

* Amelia Rosselli, Variations de guerre, Traduction et postface de Marie Fabre, Ypsilon.éditeur, 2012 et La libellule, Traduction Marie Fabre Ypsilon éditeur , 2014

 

 

 

Lu 103 - Philippe Jaccottet en Pléiade!

 Etonnante Pléiade* pour les lecteurs de l’œuvre de Philippe Jaccottet! Etonnante, tant ils étaient habitués à certains regroupements éditoriaux. Ici, tous ses livres sont rendus à leur stricte chronologie. C’est son écriture de « création », poèmes, proses et notes de carnets – Ah ! ces « semaisons » que complètent pour l’occasion des « observations » ! - qui ont été regroupés dans ce volume par José-Flore Tappy avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, sous l’œil bienveillant et coopératif de Philippe Jaccottet lui-même qui rejoint du coup le club très fermé des auteurs publiés de leur vivant dans la prestigieuse collection – parmi les poètes citons Claudel, Perse et Char.

C’est une belle action que de publier ce beau volume N°594 dans la Bibliothèque de La Pléiade. Je me risque à dire beau parce qu’à le lire on se redresse, on remonte les épaules, la tête quitte le sol vers le haut, marcher à nouveau, marcher encore est à nouveau possible. Beau parce qu’il nous allège au lieu de nous alourdir et qu’il dénoue en nous les langues de la vie. Beau parce qu’une parole de Simone Weil me revient toujours lorsque je pense à la poésie de Philippe Jaccottet : « est beau, écrivait-elle, le poème qu’on compose en maintenant l’attention orientée vers l’interprétation inexprimable en tant qu’inexprimable ». Beau enfin comme un chant quand il n’est rien d’autre « qu’une sorte de regard », chant qui fait passer cette joie antérieure au poème, « d’un autre ordre que littéraire, dieu merci » s’exclame Philippe Jaccottet, dont cela « qui ne peut se voir » reste la source toujours vive et que fait affleurer la baguette de coudrier de nos étonnements.

De son premier livre, L’effraie et autres poèmes (1953) à cette Couleur de terre, inédite, venant juste après Ce peu de bruit (2008) qui accompagnait son anthologie L’encre serait de l’ombre, Philippe Jaccottet est resté fidèle à son injonction : « c’est la lumière qu’il faut à tout prix maintenir ». La lumière, mais quelle ? Celle venue des mots, justement. Cette troisième lumière dont il parlait dans « A la lumière d’hiver » qui après celle du monde, après celle qui du monde passe en nous, est celle  « dont ma main trace l’ombre sur la page ». C’est celle-la que l’encre de l’écriture de Philippe Jaccottet porte et diffuse quand sa main croise le visible et le mental. Telle est alors l’évidence de ses images dont il n’y a pas à se méfier, réservant cet œil-là à ce qui dans d’autres images pourrait relever du forçage à vocation stupéfiante.

C’est là que l’écriture de Philippe Jaccottet trouve son ton – J’appelle ton, cette mise en variation de la langue, cette modulation et cette tension de tout le langage - dans cette manière qu’il a de la transmettre « comme une étincelle ou une chaleur ». C’est toujours dans les basses, dans le peu mais endurant, le murmure. C’est quelque chose toujours proche de la limite où sombrer dans le silence est le risque : « limite heureuse qui n’enferme pas ». On dirait que passent alors et se déposent des « buées musicales ». Ce ton est celui qui mêle en un défi le bruit que fait la rouille des feuilles à ce chant que libèrent les roses, et c’est comme un éclat qui se vaporise haut dans l’air contre tous les froids et tous les malheurs du monde.

Je voudrais redire combien sont belles ces quelques 1600 pages, je les vois comme un de ces cols que nous aurions décidés de gravir, garant de continuité, de passage, douant d’ouverture nos montagnes sur cette lumière qui s’élève depuis l’autre versant, remonte les pentes inconnues et dont les premiers souffles, en passant, nous rafraîchissent et affermissent nos pas de marcheurs voutés par trop de doutes, comme le dit souvent Philippe Jaccottet.

* Philippe Jaccottet, Œuvres, Bibliothèque de La Pléiade, NRF, Gallimard

Michel Ménaché a lu "Lieu païen" de Mohammed bennis publié aux éditions de l'Amourier

Mohammed Bennis* revendique aussi bien l’héritage de la poésie arabe conjuguant  l’amour à la mystique que le renouveau de la langue arabe classique, « acte de naissance dans l’exil » qu’il refuse d’abandonner aux fondamentalistes : « La voix de la poésie arabe ancienne m’accompagne et me libère de toute sorte de soumission », confie-t-il à Alain Freixe dans un entretien que publie Basilic, gazette de l’association des amis de l’Amourier. Les cinq longs poèmes qui composent le Livre païen correspondent aux cinq espaces d’une quête qui s’ouvre sur le mausolée d’un mystique face à l’océan, Canicule de la mer, suivi de Rocher de fièvre ; l’auteur confronte dans Hiéroglyphes sa mort inéluctable à celle des morts de l’ancienne Egypte, cherche son chemin ou le perd entre sable et musique dans Désert au bord de la lumière puis achève, ou plutôt laisse en suspens sa quête, avec Un nuage traversant le silence.

 Cette poésie associant le mythe et le chant prend la forme de l’éternel retour, « l’écriture d’un corps en face de sa mort », la parole poétique étant vouée à la solitude absolue. Ecriture de la fragmentation qui crée un effet de chœur mystique des voix multiples du poème : « le secret de la voix / est un de mes secrets. » Si les éclats métaphoriques ne construisent pas un sens immédiatement déchiffrable, ils tendent à l’extrême de la parole : « que celui qui dort sous les images change comme il veut et quand il veut la solitude du soleil. » La quiétude retrouvée face aux vagues qui « répètent l’image des peuples », soulève l’âme du poète et libère sa contemplation métaphysique : « Qui es-tu en ton exil / qui t’a mis visage face au portail de la mer / pour examiner le silence […] Ô illuminés sortez de vos cellules / réveillez-vous en palmiers / environnés par les espaces / du pays de la plénitude. »

 Dans le second poème, Rocher de fièvre, la méditation oscille entre l’intime et l’infime, entre l’ici et l’infini : « Soudain une chose s’est effritée / tes mains reviennent d’une profondeur / qui touche le génie des ancêtres / Comment le désastre ne croit-il pas en lui. » L’obsession de la mort récurrente dans tout le recueil fulgure : « Que mes pieds aillent entre cri et douleur / Ceci est le lit du silence / Chronique pour corbillard. »

 Hiéroglyphes s’ouvre sur « Tout un horizon d’argile / Et l’éternité qui pend comme une grappe… » Le chemin de soi se faufile dans le labyrinthe des effrois et des spectres : « Le sang obéit / à qui le fait couler / Nuage ou poussière / ou lueurs subtiles / ont tatoué sur mon épaule / des rides de rage. » Décrypter les frises « au seuil du silence » confère aux morts le pouvoir d’habiter le présent. La mémoire d’un passé perdu brûle : « « Des destin vêtus de leur durée / lisent le sens qui déborde des cicatrices / Cortège de solitaires / Les voies lentes se préparent / à recevoir les passagers glorieux / Elles élargissent leurs méandres. »

 Désert au bord de la lumière est dédié à Adonis. Mohammed Bennis joue sur la force du symbole paradoxal : « Au commencement le sable est un pont / les pas mènent au sang de la fin / Mais point de fin pour qui élargit / la source de la soif. » Si « aucun horizon ne dure », le poète doute, se convainc de la vanité de toute chose, multiplie les renversements de sens mais affirme avec force : « J’ai soif de l’étranger. » Une typographie triangulaire figure une strophe en toupie s’amenuisant jusqu’à la pointe : « Le sable est plein de blessures, comme si,  / avec une rapidité d’expert, un / sabre apposait des signes. / Comme si le pied d’une / danseuse, un anneau / à la cheville, ta / touait son / immen / sité. » A force de solitude, le poète prétend chercher l’amour où il se perd et défie avec cran le destin qu’il s’est choisi : « je proclame ma résidence dans sa poussière. »

 Un nuage traversant le silence, dernier mouvement, est composé en quatre parties. Le poète dit à la fois l’ambition et les limites de sa quête existentielle : « Ma main s’est détournée de moi » ou encore : « j’essaie un sens qui paralyse les doigts. » Le poète a le sentiment d’une épreuve dont les limites sont sans cesse perdues, repoussées : « Mais toi tu explores une étendue coupée en morceaux et recousue Chaque fois tu te retrouves derrière des variations dont tu examines la force […] Mes souffles sont dispersés et j’ai la fièvre du chemin. »

 A l’appel de la poésie, Mohammed Bennis  en éveil, avec la pluralité des voix qui peuplent sa solitude fait résister, face à ceux qui la dévoient, la langue des maîtres de la poésie arabe.

*Mohammed BENNIS : Livre païen, traduit de l’arabe par l’auteur avec Bernard Noël, éd. L’Amourier 16 €

 

                                                                                           

11/07/2014

Turbulence 65 -

Je relaie l'information parue sur le site sitaudis.com  de Pierre Le Pillouër :

Face à la crise, beaucoup de dirigeants se croyant cultivés baissent les bras et ces lourds bras s’abattent régulièrement sur la tête des poètes et des artistes, comme si la réduction des dépenses devait d’abord concerner la grande Culture, l’essentiel pourtant de nos moyens de transport.

Protestons donc tous vigoureusement contre la récente éviction scandaleuse d'Alain Veinstein de France Culture, poète lui-même et grand Lecteur de poésie et de littérature, dont l’art de l’interview reste sans égal de même que le dévouement à la défense de la poésie, en signant la pétition en ligne sur le site mes opinions.com  

Car nous continuons de croire comme Rachel Bespaloff que contrairement à ce qu’affirment nos économistes - les peuples qui s’affrontent pour les débouchés, les matières premières, les terres fertiles et leurs trésors, se battent tout d’abord et toujours pour Hélène. Homère n’a pas menti.

 

05/07/2014

Turbulence 64 - Pourquoi fais-tu de la peinture et de la sculpture, Alberto?

« Je fais certainement de la peinture et de la sculpture et cela depuis toujours, depuis la première fois que j’ai dessiné ou peint, pour mordre sur la réalité, pour me défendre, pour me nourrir, pour grossir ; grossir pour mieux me défendre, pour mieux attaquer, pour accrocher, pour avancer le plus possible sur tous les plans, dans toutes les directions, pour me défendre contre la faim, contre le froid, contre la mort, pour être le plus libre possible ; le plus libre possible pour tâcher – avec les moyens qui me sont aujourd’hui les plus propres – de mieux voir, de mieux comprendre ce qui m’entoure, de mieux  comprendre pour être le plus libre, le plus gros possible, pour dépenser, pour me dépenser le plus possible dans ce que je fais, pour courir mon aventure, pour découvrir de nouveaux mondes, pour faire ma guerre, pour le plaisir ? pour la joie ? de la guerre, pour le plaisir de gagner et de perdre. »

Alberto Giacometti, Ecrits, Hermann, 1990

Lu 102 - Fabienne Courtade, Le même geste, Poésie, Flammarion

Ecrire, c’est toujours un même geste*, ce même geste qui est à l’œuvre quand ce mouvement de la main et du corps lève devant lui l’inconnu, quand il ne s’agit pas de traduire une expérience antérieure avec ses sentiments et ses secrets mais quand cette manière d’aller est elle-même le lieu de l’expérience, la réponse apportée à un passage de vie, à ses éclats.

Si le jour est la fatalité du langage, comme l’écrivait Roger Laporte, la nuit serait alors la chance du silence. C’est dans la nuit qu’écrit Fabienne Courtade, celle des sensations vivantes comme telles impossibles à communiquer tant leur magma est fait non seulement d’assemblages mais encore de déchirures, d’écarts. Ici les blancs, les accélérations, les ruptures abondent comme les passages en italiques qui sont et ne sont pas du texte, ni citations, ni paroles rapportées. Au plus, ce sont des trous, au mieux des jours. Le même geste signe une narration ajourée, impossible. Une fiction d’oubli.

D’où viennent les mains jusque dans la main qui écrit ? Ici, cette main n’impose aucun ordre, se refuse à baliser la mémoire, à cairner un chemin. Elle fait advenir l’oubli. Un labyrinthe. Tout se passe comme s’il y avait un enraiement du langage. Ça patine, ça s’interrompt, ça déraille. Si ça bouge, c’est dans le même. Ça balbutie, ça piétine, ça s’enlise. On n’arrive pas à assurer ses pas, à s’assurer de prise en prise, on bute sur la cassure des phrases, des tentatives de narration .

Dans cette écriture rompue, j’entends une insurrection de la langue contre elle-même, une insurrection douce, à voix basse, à parole menue. Rien ici qui tonitrue simplement des mots, des phrases qui dans ces pages disjointes mettent le sens hors-jeu. Et nous voilà comme jetés dehors, sans plus savoir où l’on doit aller, égarés entre les chemins d’une impossible contrée, les mailles d’un épervier qui, remonté, dégoutte dans la lumière ses perles d’eau où le soleil se prend, histoire de nous faire croire encore au ciel. Car c’est poursuivre qu’il nous faut ! Longer  ravins et lisières, passer et repasser les lignes frontières, suivre le fil ténu des disjonctions, des coupures, des séparations, fil qui seul nous relie à ce qui nous échappe, cette impossible histoire qui du dehors fait signe, non plus miroir que l’on promenait sur la route mais bris de miroir, morceaux épars, fragments, bribes, miettes que Fabienne Courtade ramasse, plie, déplie, replie, entasse un peu ici, beaucoup là-bas, et entre, c’est son souffle qu’on entend, ras mais endurant, la vie qui passe, qui s’en va vers l’autre.

* Fabienne Courtade, Le même geste, Poésie, Flammarion, 18 euros

 

Lu 101 - Raphaël Monticelli, Mer intérieure, La passe du vent, Poésie

Mare Nostrum, la Méditerranée est notre Mer intérieure*, bleue et noire à la fois, peuplée de fortes images fémininines, ces passantes du coeur. Elle a trouvé abri dans l’anse de nos yeux comme les œuvres des onze artistes convoqués ici : Leonardo Rosa, Jean-Jacques Laurent, Fernanda Fedi, Eric Massholder, Gilbert Pedinielli, Meriem Bouderbala, Oscari Nivese, Abdelaziz Hassaïri, Anne-Marie Lorin, Martin Miguel, Henri Maccheroni. Tous vivent sur les rives de la Méditerranée : Grèce, Italie, Croatie, Provence, Malte, Egypte, Tunisie.

Mer intérieure est un rassemblement de textes écrits pour comprendre ce que les œuvres de ces artistes portent en elles de sens pour nous repérer dans le monde où nous vivons, monde mouvant, imprévisible, dangereux où rien n’est plus comme hier et où nous n’avons pas la moindre idée de ce que pourra bien être demain.

Rassemblement certes mais composé ! Mer intérieure est un livre et non un recueil d’articles. Un travail rigoureux d’articulation a présidé à son architecture dessinant comme un parcours. Ce n’est pas pour rien qu’il ouvre sur « Labia », dédié à leonardo rosa, où il est questions de Delphes, de cet ombilic aux lèvres obscures d’où sourdent d’obliques paroles pour se terminer sur cette « Ode au sexe féminin », dédiée à Henri Maccheroni, autres lèvres, « nid des murmures / la raison du savoir / l’absence première ».

Cette Mer intérieure de Raphaël Monticelli fonctionne comme une chambre d’échos, une caisse de résonance. Résonance ? Ce qui importe en poésie, non ?

*Raphaël Monticelli, Mer intérieure, La passe du vent, Poésie, 10 euros

 

 

Lu 100 - Bernard Noël, La place de l'autre, Oeuvres III, P.0.L

 Les plumes d’Eros – Tome I – c’était en 2010, où se rencontrent avec ce qu’il y a d’amoureux dans ce dieu de la fiction qu’est Eros quelques-unes des autres plumes de Bernard Noël. L’outrage aux mots – Tome II – c’était en 2011, comprenait ses principaux textes politiques, a-t-on dit, et avec raison mais peut-être ajouterais-je que toute son œuvre me semble relever du politique dans la mesure où Bernard Noël porte la langue, qu’il la renouvelle infiniment quand le pouvoir  qui l’instrumentalise, la défigure, la fige et « se perpétue en la dégradant ».

 Avec cette Place de l’autre – Tome III – C’est quelques 900 pages de textes divers que l’on pourrait faire tourner autour de 3 axes : celui de données autobiographiques souvent fortement teintées d’ironie, celui des entretiens – il y en a deux séries – et celui de ces mouvements qui portent l’écriture vers les autres, de Sade à Bataille en passant par Gilbert-Lecomte,  Michaux  comme vers de nombreux autres que l’on salue et à qui on rend l’hommage d’une parole amie. Et c’est peu de dire que la question de l’écriture, du vide, qu’œil du cyclone, elle porte en elle, hante ces  pages : « il me faudrait dire pourquoi j’écris », s’exclame Bernard Noël, il le faudrait…oui, mais voilà ça n’est jamais ça et malgré ça, « de l’autre côté du désespoir », il  décide d’écrire quand même. Il choisit de poursuivre pour éprouver l’étrange plaisir de la pensée.

 Cette place de l’autre quelle est-elle ? Bien sûr, c’est celle du « tu », de l’autre à qui l’on s’adresse mais elle est aussi bien celle du « je », de ce « je » qui s’ouvre sous les coups du dehors, de cet autre que l’on devient à partir du moment où l’on est contre ce que le « tu », l’autre fait de moi. Pour Bernard Noël, la place de l’autre est toujours de l’autre côté, « en moi derrière moi ». Il est effraction. Il est celui qui vient à l’improviste. Depuis les arrières. Il est surprise, l’autre en moi dont je suis l’hôte, ma part d’ombre. Tout se joue dans notre dos, au revers de nous-mêmes. Quand l’autre vient au jour, c’est au prix de ma disparition. Quand ce bloc d’impensé survient, quand l’écriture en cours lui fait place, elle maintient l’énigme de ce qu’il en est de ce qui est venu. Elle garde vivant. C’est toujours l’autre qui nous saisit dans l’écriture comme dans la lecture. C’est lui qui appelle au dehors, qui rompt, qui éveille le vif. C’est lui qui dans les cendres de ce qui se tient devant, en face, voit depuis l’arrière les flammes anciennes. Entre le mort et le vivant, un éclat. Il éclaire la part inconnue de nous. La part vive, dans la langue rendue à son vivant désordre, où bat l’humain. De l’humain en formation.

 Là est la bonne nouvelle de ce livre. Il dit à sa manière, cela que nous allons répétant : l’humain d’abord ! Et par humain, j’entends moins l’homme que cette chance d’homme qu’est tout homme quand il s’empare de ce pouvoir qui est le sien de se saisir comme mise en question de sa propre existence, d’apprendre à voir – « seul le regard sauve » disait Simone Weil – de s’alléger dans les questions, d’agrandir sa sensibilité, Tout cela que peut la poésie quand elle sait laisser à l’autre sa place !

 

 

 

Michel Ménaché a lu "L’AMOUR AU FÉMININ : LES FEMMES-TROUBADOURS ET LEURS CHANSONS (Introduction et traduction de Pierre BEC, édition bilingue)

 Trop souvent ignorées, les voix féminines de la poésie médiévale* représentent environ un quart des manuscrits retrouvés. Il est donc heureux que la lyrique féminine des trobairitz, cultivée dans l’ombre de la production masculine, soit prise en considération.  Pierre Bec, médiéviste et spécialiste de la littérature occitane, présente et commente dans la collection « Troubadours » éditée par Fédérop, un choix significatif de textes de femmes-troubadours. Il note que si les formulations troubadouresques sont globalement les mêmes pour les hommes et les femmes, certaines chansons anonymes ou mal identifiées soulèvent le doute entre l’oeuvre d’un auteur de sexe féminin (le je scriptural) et la féminité textuelle (le je lyrique) pouvant être la projection fantasmée d’un homme. Ces confusions de genre existent déjà dans la tradition galégo-portugaise des cantigas (Tout comme la littérature universelle abonde de textes érotiques faussement attribués à des femmes). Pierre Bec relève en outre que les rares biographies (vidas et razos) ne font pas de discrimination fondamentale entre trobairitz et troubadours. Hommes ou femmes, les troubadours participent du même monde aristocratique. Les trobairitz (dòmnas, « tour à tour grandes dames, épouses d’un seigneur féodal, aimantes ou femmes adorées, protectrices et mécènes, médiatrices et conseillères, inspiratrices et poétesses »)étaient souvent socialement supérieures à leurs amants (cavaliers). L’ouvrage distingue les cansós (chansons troubadouresques d’amour courtois, -la fin’ amor-) des tensons, discours ou dialogues à deux ou trois voix sur des questions de casuistique amoureuse dans lesquelles la dòmna se présente comme médiatrice tentant de réconcilier des amant brouillés.

 Les cansós (composés en strophes de vers rimés : coblas et tornades) constituent la première partie de l’anthologie. Une seule chanson retrouvée d’Azalaïs de Porcairagues (qui aurait vécu dans la deuxième moitié du XIIème siècle) l’a fait considérer presque l’égale de la Comtesse de Die et de Na Castelosa. Cette chanson d’amour contrarié mêle joie et mélancolie : « Jongleur qui a le cœur gai / Porte là-bas vers Narbonne / Ma chanson et sa tornade / À dame jeune et joyeuse. » Bieiris de Romans nous laisse le seul poème d’amour connu d’une trobairitz écrit par une femme à l’adresse d’une autre femme. La formulation érotique ne se voile pas derrière un paravent mystique : « Car en vous est mon cœur et mon désir / […] Et c’est pour vous que souvent je soupire. » Thème récurrent de l’amour courtois, dans une de ses quatre chansonsidentifiées,  Ami, si je vous trouvais franc (six coblas suivies d’une tornade), la trobairitz Na Castelosa vibre de tout son amour déçu et soupire pour son chevalier infidèle : « Vous qui êtes mon mal et ma souffrance […] Je ne devrais avoir joie de chanter / car plus je chante / et plus j’ai mal d’amour. » Souffrance de même nature pour Clara d’Anduze amoureuse d’Uc de Saint-Cire (milieu du XIIIème siècle). Azalaïs d’Altier, proche d’eux, elle-même auteur d’une épître amoureuse unique en son genre, s’offre en médiatrice pour réconcilier les deux amants. Quant à la célèbre comtesse de Die dont les chansons comme celles de Na Castelosa sont parmi les plus belles et les plus passionnées de la fin’amor, elle nous livre les plaintes pathétiques d’une malmarida (mal mariée) trahie par son amant : « Car il me plaît de vous vaincre en amour / […] Bien me surprend ami votre arrogance / Et mon cœur a bien sujet d’être triste / De vous voir ravir mon amour par une autre… » En marge de la poésie amoureuse, le plus souvent traitée par les femmes-troubadours sur le mode de l’idéalisation ou de l’aspiration au rêve inaccessible, Gormonda de Monpeslier se dresse en prédicatrice virulente contre l’hérésie venue de Toulouse dans un long poème de 140 vers qui répond à la diatribe anti-papale du troubadour Guilhem de Figueiras : « Pis que Sarrasins et de cœur plus perfide / sont ces apostats, et qui suit leur demeure / Dans l’abîme en feu ira pour tout salut / En damnation… » De l’amour mystique à la guerre sainte !

 Le genre dialogué des tensons est présenté en deux parties distinguant les cas de discussion « femme – femme » et ceux de « femme – homme ». Quand N’Almuc de Castelnoir est brouillée avec Gui de Tournon, N’Iseut de Capion se propose de rétablir entre eux la paix ; mais N’Almuc de Castelnoir pose ses conditions et exige que l’amant volage s’amende. Un autre exemple de tenson retient notre attention concernant le parti pris de la virginité opposé à celui du mariage avec le refus radical de la maternité aux conséquences physiques désastreuses. N’Alaisina Iselda et Na Carenza confrontent ainsi leurs points de vue dans une parodie de casuistique amoureuse masculine… Entre femme et homme, les tensons ont souvent un caractère de badinage érotique. Ainsi dans la tenson échangée par Guilhelma de Rosers avec le gênois Lanfranc Cigala, troubadour de la première moitié du XIIIème siècle, le chevalier vaincu dans le débat poétique entend prendre sa revanche au lit : « Dame, j’ai le pouvoir et la hardiesse / A votre gré de vous vaincre en un lit / Car je fus fou de tenter ce combat, / Mais je veux être vaincu quoiqu’on dise… » Guilhelma, avec humour, n’est pas en reste : « Lanfranc, je vous l’accorde et j’y consens / Car j’ai tant de courage et de hardiesse / Qu’avec la ruse habituelle des femmes / Le plus hardi ne me ferait pas peur. » Marie de Ventadour, grande dame, n’est connue comme trobairitz que par une seule tenson ayant pour thème la parité en amour. La dame provoque le troubadour qui ne chante plus (Gui d’Ussel ayant renoncé au trobar sur ordre du légat du pape car il était chanoine !).  La tenson de Domna H. et Rosin met en évidence les audaces féminines de ce XIIIème siècle occitan. La dame ici défend l’amant trop entreprenant et accuse de lâcheté celui qui s’est arrêté en cours de route. Rosin, le troubadour prend au contraire le parti de l’amant respectueux de la dame : « il commit folie / quand il osa forcer sa dame… »

 Si les femmes-troubadours ont été jugées scandaleuses au cours des derniers siècles par des érudits misogynes et des esprits chagrins, les féministes d’aujourd’hui ont parfois tendance à les récupérer sans rapport aux idéaux et au contexte particulier de l’Occitanie médiévale. Les chansons réunies dans cette anthologie nous informent sur la société courtoise, ses modèles de comportement, ses valeurs féodales éthiques et affectives. Pierre Bec reconnaît cependant que la fin’amor au féminin pose encore des problèmes aux exégètes mais il retient que le rôle  des dómnas se révèle beaucoup plus important qu’il n’était admis auparavant et il lui paraît aujourd’hui « d’une incontestable luminosité ».

*L’AMOUR AU FÉMININ : LES FEMMES-TROUBADOURS ET LEURS CHANSONS, (Introduction et traduction de Pierre BEC, édition bilingue, Fédérop – 15 €)

 Article publié dans la revue Europe N° 1015-1016 (nov. Déc. 2013)

 

 

 

Michel Ménaché a lu "Maram AL-MASRI : Elle va nue la liberté"

Hantée par le soulèvement populaire syrien contre la dictature, bouleversée par les images terribles qui circulent sur internet, qui lui parviennent de tous les réseaux sociaux avec lesquels elle reste jour et nuit en lien, Maram al-Masri* s’impose l’état de veille. Dans son recueil au titre aussi humble que radical : Elle va nue la liberté, des villes éviscérées, du sang répandu, des victimes emprisonnées, suppliciées, des familles  déchirées, des enfants sacrifiés sur l’autel de la barbarie, chaque cri des mères devient poème, chaque douleur intime devient la douleur de tout un pays Exilée déchirée à vif, elle redécouvre la démarche du Bertolt Brecht du Manuel de guerre allemand dont chaque court poème était inspiré par une image de l’atroce actualité hitlérienne. Maram al-Masri entend rendre hommage aux combattants de la démocratie, d’abord aux victimes d’un pouvoir aveugle et sourd au malheur. Malheur qu’il multiplie chaque jour davantage en recourant aux bombardements aériens et aux armes chimiques. Chant d’indignation et de rage, il ne s’agit nullement d’une complainte mais plutôt d’un hymne à l’amour et à la liberté. « Un grand peuple au XXIème siècle a décidé de renaître », écrit-elle dans son introduction.

Chaque arrêt sur image retient l’émotion, cristallise le symbole : « L’avez-vous vu ? // Il portait son enfant dans ses bras / et il avançait d’un pas magistral / la tête haute, le dos droit… // Comme l’enfant aurait été heureux et fier / d’être ainsi porté dans les bras de son père / Si seulement il avait été / vivant. » Les mères sont très présentes dans le recueil, maintenant les liens du sang et de la tendresse comme un surcroît ou un sursaut d’humanité face à la terreur : « Tu vas être enterré, / ô martyr, / avec les lèvres de ta mère / collée à ta peau. »

 Les mercenaires du pouvoir tentent de masquer leurs crimes, de traiter leurs victimes en assassins en essayant de leur faire endosser de faux témoignages dans les hôpitaux désorganisés : « Tu dois signer ici que ce sont les hors-la-loi / qui ont tiré sur toi. / Non dit le blessé. / Un révolver s’approche de sa tempe : / signe ici ! / Non c’est l’armée régulière. // Le coup de feu éclate. » Face au danger, avant d’enterrer ses morts, il faut aussi sauver le dernier pain pour survivre, récupérer l’arme précieuse qui changera de main, filmer la scène pour garder trace, s’adresser au reste du monde… Et quand une famille se sacrifie pour envoyer une jeune fille en études supérieures, ce n’est pas le diplôme espéré qui en échoit : « Elle est partie au sein de l’université / chargée de stylos et de rêves. // Une de ses chaussures / est revenue dans les mains de sa mère. » 

 Maram al-Masri s’adresse aussi aux 5000 femmes emprisonnées subissant tortures et humiliations : « Que faites-vous mes sœurs / lorsque la rage coule dans vos yeux ? » Elle évoque les réfugiés, prêts à tout perdre pour rester en vie et qui fuient par centaines de milliers les tueries. Pour tous, résistants ou exilés, « elle va nue, la liberté, […]  /on brise ses pieds / mais elle avance. / On coupe sa gorge / mais elle continue à chanter. »

 Par-delà tous les crimes, toutes les exactions, l’espérance redouble, renaît toujours avec des accents maternels : « Ô Syrie, / nous allons laver ton sang / avec le lait de notre amour. »

 En fin de recueil, Maram al-Masri a adapté et traduit un poème écrit par son frère, Monzer Masri, resté au pays : « Je vis dans la mort. / Je ne fais rien d’autre que vivre comme un témoin, / mais j’ai décidé de ne pas être un faux témoin. » Un pont ouvert entre l’exil et le pays martyr.

 La voix intime et chaude de Maram al-Masri est celle du peuple syrien tout entier, celui qui espère la paix et la démocratie en dépit des prédateurs et charognards qui soufflent sur les braises…

 *Maram AL-MASRI : Elle va nue la liberté (bilingue, éd. Bruno Doucey,  15 €)

 Article paru dans la revue Europe, n° 1012-1013 (août-sept. 2013)