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02/03/2011

Lu 61 - Jérôme Bonnetto - Le dégénéré, éditions de l'Amourier

Comment parler du malheur quand le malheur est ce qui comme heurt arrive et jette dans ce quelque chose de brutal, le désespoir ? Comment longer la ligne, la plier et « s’en sortir sans sortir » selon les mots de Ghérasim Luca ?

Le nouveau roman de Jérôme Bonnetto est le compte-rendu d’une tentative de sortie « hors du rang des meurtriers » - les mots cette fois sont de Kafka – le narrateur échouera mais comme nous apprendrons qu’il est aussi l’auteur du texte que nous venons de lire, il parviendra à desserrer l’étau de l’abjection, cet aimant noir d’un état du monde. La littérature ne sauve que d’être cette contre-attaque là !

Quelque chose d’absolument inattendu va arriver au narrateur de Jérôme Bonnetto. Il vivra cette expérience, comme un trait, une flèche qui le transperce provoquant en résonance une secousse de tout l’être : il doit soudain un jour prouver qu’il est français ! Avec l’identité qui vacille, un trou se creuse où souffle le vent terrible du désordre, celui qui va faire tomber le premier domino qui le mènera d’aveu en aveu jusqu’à l’écriture de ce livre que nous lisons qui doit précéder son oralisation à un certain Victor – masque autre ici de la première personne – avant celle devant la police car nous apprendrons qu’il y a eu meurtre d’une jeune femme dans les jardins du conservatoire.

Jamais mieux qu’ici on ne voit aussi clairement que l’écriture, ce remuement de langue, ne traduit pas une expérience préalable mais qu’elle est le lieu même où elle s’élabore.

Tel est le paradoxe : ce qui vous a coupé le souffle, cela vous donne celui nécessaire à l’écriture d’un roman. Jérôme Bonnetto n’en manque pas. C’est ce souffle-architecte qui lui permet de construire ce labyrinthe de « l’abjection niçoise » dans lequel son narrateur sombrera jusqu’à rejoindre le nom que lui avaient donné les enfants de l’école primaire : « le dégénéré ». Ce naufrage se fera selon le scénario suivant : mise en place d’une part, d’un  « processus Victor », cet « imbécile parfait », double du narrateur, servira d’ « oie » à gaver de vérités que le narrateur lui déversera jusqu’à devenir, une « vessie parfaitement plate » ; d’autre part, de l’invention du « principe Luna », Luna, une « idée », une « synthèse » de femmes à qui le narrateur va donner corps et qui va apparaître comme une voie possible de sortie hors de ce lieu mental qu’est, dans ce texte, la ville qui a nom Nice. Cette porte finira par se refermer sur le narrateur rejetant au néant son « mouvement de résistance individuelle et égoïste ».

Décidément, non, on ne part pas. L’enfant de Charleville le savait déjà. On reste pris dans la « boite » - « niçoise », ici – dans le monde comme il va, drôle d’usine qui ne recycle pas mais récupère, c’est-à-dire transforme les mensonges en vérités, les vérités en légende. Avec la honte d’être plongé dans ce que la réalité à d’abject et « la mort Luna » commence la dégénérescence. Et avec le mal, l’écriture.

Comment quelque chose qui se termine par « la vérité enfin déballée » - même si on se déchiquette à ses bords déchiquetés – comment la fin d’une mascarade ne serait-elle pas réjouissante ? Comment en passer par la mort n’exalterait-il pas la passion de la vie ?

Désormais quelque chose peut commencer. Un trait vient d’être tiré en bordure de ce qu’est devenu le narrateur. Le passé étant rendu au passé, le jeu étant débloqué, quelque chose comme un commencement est possible. Nice, sa beauté pourra à nouveau étourdir ; sa lumière, faire descendre la paix et l’harmonie, avec les larmes. La vie, à nouveau. Enfin ?

 

 

Lu 60 - André Velter - Midi à toutes les portes, NRF, Gallimard

On se souvient de « l’amour extrême » - L’amour extrême et autres poèmes pour Chantal Mauduit, Poésie / Gallimard - cet « ermitage, écrit André Velter, qui n’a pas de toit, pas de fronton » qui «  est de plein vent et de pleine clarté », qui est « passage, « esquif aimanté qui s’éloigne de la terre, reste à l’écart du ciel, sans renier la terre ferme, sans congédier le ciel ».

Eh bien, qu’on me permette de voir là le fond du nomadisme d’André Velter, celui d’un « avenir sans nom » qui convient moins à un marcheur qu’à un danseur, ce résistant aux lois mercantiles du monde où tous les parapets sont anciens, à tous les vainqueurs à la bonne foi douteuse ! Son dernier livre Midi à toutes les portes en fait l’éloge. C’est un livre foisonnant. On va de lieu en lieu transporté par une écriture de main légère, d’enjambée allègre, une écriture qui « garde l’élan d’une lecture à ciel ouvert ». De Bénarès à Bagdad, des plateaux du Tibet à l’Andalousie, de Paris à Louxor, De Kaboul à Charleville-Mézières…Mais c’est moins ce goût évident pour les voyages et l’ailleurs qui importe que cette force qui traverse le livre et coud ensemble ces fragments sans les attacher. C’est ce mouvement qui vient du dehors. D’avant les textes, d’avant le livre et qui saute hors de ce fort volume jusqu’à nous donner à voir à travers ce Midi à toutes les portes, le monde comme une terre libre et sans fin.

Il n’y a pas de sauve qui peut chez André Velter mais une errance choisie, travaillée, entretenue. Les lieux qui l’intéressent  sont ceux qui permettent de « se mettre hors du monde », qui parce que ce qu’on y trouve échappe à toute dénomination, à toute prière » sont eux-mêmes comme des départs incessants. Des lieux qui permettent de sortir sans cesse « du cadre sans déserter la vie ». Des lieux de déterritorialisation. Des lieux/coupures. Des lieux/écarts. Des lieux qui nous douent de lointain. Ces lieux ressemblent à ces nomades de l’intérieur qui fascinent tant André Velter, moins des migrants que des voyageurs de l’intensité, ceux que Deleuze définissait comme « ceux qui ne bougent pas et qui se mettent à nomadiser pour rester à la même place en échappant aux codes . »

Cette place hors là, ouverte sur « l’inconnu qui creuse » est celle d’André Velter. Celle du poète André Velter qui « a fait de l’infini le dernier rendez-vous » des hommes libres et dont le poème qui sait « (garder) force de mots / jusqu’au bord des larmes », selon les mots de « la soupçonnée » de René Char,  définit l’espace. Il nous attend.

 

 

Lu 59 - Patricia Castex-Menier - Quatre saisons en un jour, éditions de l'Amourier

Couv de castex-menier028.jpgVous voulez voyager ? Et que les mots vous portent ? Vers le nord ? L’Irlande ? Alors lisez Quatre saisons en un jour de Patricia Castex-Menier, vous embarquerez pour « un pays de légendes » où « l’épaule de Troll du vent » vous poussera vers quelque « cottage / si bas qu’on le dirait pour des lutins » . Là, « on / allume le feu de tourbe, qui / raconte plus qu’il ne chauffe ». Feu de tourbe, feu du poème de Patricia Castex-Menier !

Et que raconte-t-il ce feu ?

Il éclaire et donne à voir un pays, l’Irlande, dans toutes ses dimensions : sa géographie, intacte comme aux premiers temps du monde ; son histoire ; ses luttes de Cromwell à un certain Bloody Sunday ; ses légendes ; son sens du sacré. Et jusqu’à sa météo si particulière qu’elle a fini par faire titre.

En effet, ces Quatre saisons en un jour sont la reprise d’une expression irlandaise qui sert à définir le temps qu’il fait, soit sur l’île ce passage incessant du soleil à la pluie, du froid au chaud, du clair au sombre et inversement bien sûr. Ce temps changeant, ce temps mêlé est celui même du livre de Patricia Castex-Menier. Il définit bien son rythme et son ton fait de ruptures, ces routes qui bifurquent, tournent  et nous font passer du grave au léger, du tragique au comique, de l’archaïque à la modernité, du réel à l’imaginaire, de la légende à l’histoire et vice-versa : oui, « on en voit de toutes les couleurs » !

Ainsi va la saisie de ce territoire dans la dessaisie du temps comme il passe, inquiets de cette « lenteur bienvenue » qui « nous / polira la paix du cœur : comme / la pluie les pierres » car il pleut, ici. Terriblement. Une pluie qui semble toiser le temps, tricoter les visages et avec les chiens, garder les hommes de leur folie. Et si « les moutons sont chez eux » à déguster tranquillement « l’herbe de la tombe », les hommes eux sont souvent si seuls qu’ ils boivent fort et n’appareillent plus que sur les trottoirs où ils chantent fort, histoire de se donner « le pied marin / jusqu’au / caniveau / du bout du monde ». À  la beauté du monde que ses vers célèbrent, Patricia Castex-Menier mêle la dénonciation de la violence du monde, des malheurs qui, ici comme ailleurs, accablent les hommes.

Quatre saisons en un jour, quatre auteurs pour un livre, quatre irlandais,, quatre paroles pour structurer ce livre : l’une de Seamus Heaney, l’autre de Galway Kinnel, la troisième de Samuel Beckett et la dernière de W.B Yeats. Quatre hommages à ces hommes dont la lecture a nourri son regard. Patricia Castex-Menier développe dans ce livre une grande unité d’écriture faite d’attaques vives comme un musicien entame son morceau ou un marcheur sa randonnée !– un mot isolé au démarrage comme on appui sur l’accélérateur – de vers courts, de registres mêlés, de contrastes accusés.

La poésie est le meilleur des guides. Elle oriente le regard à travers la réalité vers ce qui peut venir la trouer, ces riens – C’est cela le réel ! - qui se laissent rencontrer toujours dans l’inattendu. Ce sont eux qui ouvrent des passages – maître mot de Patricia Castex-Menier ! – afin d’offrir à la réalité cette chance de vie. Oui, l’Irlande, dans ce livre de poésie, est vivante parce que les vers de Patricia Castex-Menier sont vivants !

 

 

 

28/01/2011

Lu 58 - Michel Baglin - L'alcool des vents, éditions Rhubarbe

Couv Baglin665 - copie.jpgMichel Baglin n’est pas seulement l’infatigable passeur de poèmes que l’on connaît. Celui qui après avoir animé la revue Texture en sa version papier, vient de la ressusciter sur le net, http://baglinmichel.over-blog.com. Michel Baglin est poète. Un poète attaché à « faire redescendre sur terre la poésie ».

Sur terre, mais quelle ? Pas celle « puritaine et frigide » des réalistes qui ne voient la réalité qu’au travers de sa représentation, mots et images qui l’éloignent et tiennent à distance cela seul qui importe, le réel, soit éveillée, la présence.

Cet Alcool des vents, que les éditions Rhubarbe ont la bonne idée de rééditer – il était paru… - sait libérer la part des anges de sa bonne nouvelle : le vent, figurant de ce qui par déchirure donnera accès à ce réel, soit le présent et son « bruit de source » dont parlait Georges Braque.

Ce livre de Michel Baglin est le chant d’Actions de grâces d’un incroyant. C’est un hymne à la vie, à toutes les ivresses qui la rendent toujours vive et toujours jaillissante. Rendre grâce, remercier, célébrer mais en restant l ‘œil aux aguets, lucide et prompt à se défaire de cette molle tendresse qui fait entrer le cœur en narcose.

Rendre grâce, mais « à des riens » : fragments, éclats de souvenirs, événements, désirs, éclairs qui par instants et hasard toujours heureux viennent trouer, déchirer le cours du monde comme il va. Rendre grâce ainsi, c’est rendre grâce « aux coups de vent, de chance et de tabac ».

Au réel, le vent met une majuscule ! Il est principe d’ivresse. C’est lui qui vous jette hors de vous-même, obligé à tenir si ce n’est le pas gagné du moins est-ce le pas de côté. C’est lui qui vous jette dans « le vertige pour relancer la marche » vers « des lendemains moins froids »<. Toujours en avant de nous, le vent, en ses retours, souvent imprévisibles, coupe, interrompt, appelle à la traversée, à garder un contact puissant avec la vie.

95 poèmes dans ce livre, 4 chapitres, 4 coups de vent, 4 coups de cœur, 4 coups à boire en hommage à la vie, la toujours nouvelle. Si ivresse il y a à lire Michel Baglin, c’est celle qui ouvre sur la fraternité, celle qui nous fait trinquer «  à tous les vertiges qui font l’homme incertain », qui nous permet de « nous agrandir de l’autre ».

Avec Michel Baglin, comme le voulait René Char, le poète sait se faire « le conservateur des infinis visages du vivant » !

 

 

Lu 57 - Capharnaüm / Douze stations avant Judas, L'Amourier, collection Poésie

489 - copie.jpgDécapole nous offrait un trajet, un parcours vers le sens au travers de dix villes et quelques comptoirs, itinéraire qui s’est poursuivi Par les ratures du corps. Nous traversons aujourd’hui Capharnaüm, Nice, lit-on au détour d’une page, la ville/monde aussi bien, ce lieu de tous les excès, de toutes les filouteries, hypocrisies et misères. Un lieu violent. Un certain Judas – personnage de langue qui n’est pas sans rapport avec l’Iscariote – y erre « comme un homme possible (…) le corps balançant entre la ligne des voix et celle des horizons ». Ce dernier affronte moins les visages que prend la mort qui y rôde qu’à travers eux le fond d’où ils proviennent, comme des masques par les trous desquels la vie nous regarderait. Ce fond est une réserve de sens, un espace aux strates plissées : la Bible et ses Evangiles bien sûr – Jésus n’enseigna-t-il pas à Capharnaüm ? – la littérature avec Kerouac, Pavese, Camus… sur lequel se détache le récit d’une expérience, traversée risquée du monde. Si le récit est mené en caractères romains, le monologue intérieur où le « je » trace sa route, rencontre la figure du Christ – ce « il » majuscule de la troisième station de Marie-Magdelaine, de Marie de Béthanie mais aussi celle de la morte à venir dans les yeux de la compagne, l’est en italiques.

Je rangerais volontiers ce dernier livre d’Yves Ughes dans le terrain vague de la littérature – Près des villes où campent les nomades entre deux départs, deux marches, deux errances – où le poème se fait narratif et où la narration prend le tranchant et la tension du vers.

Rien ne nous méduse ici, tout nous questionne. L’écriture d’Yves Ughes est un geste d’intervention de soi, de traversée d’histoires et de territoires, de déplacement des forces. Il ne s’agit de rien d’autre que de « tenir là / dans la carcasse du temps ».

Le « Judas » d’Yves Ughes a ceci de commun avec celui de la tradition qu’il est bien un traître. Mais attention pas celui dont nous avons hérité depuis Saint-Jean Chrysostome qui a ouvert la voie à cette longue histoire de l’antijudaïsme et pour « les fidèles », cet antisémitisme chrétien qui a fait tant de ravages ; pas celui non plus proposé par Kazantzakis dans La dernière tentation du Christ où la trahison n’est que la figure d’une entente entre Jésus et Judas pour que ce dernier accepte de prendre sur lui toute l’ignominie d’un geste nécessaire à l’économie du salut. Le « Judas » d’Yves Ughes a trop souffert d’avoir eu à porter une demande d’amour excédant ses capacités propres d’homme en prise avec le monde comme il va. S’il trahit au terme de onze stations, c’est la scène du théâtre mortifère où l’on passe sa vie à la perdre dans les marécages du malheur. S’il trahit, c’est ce monde de mort. Le « Judas » d’Yves Ughes est un livreur qui en livrant se délivre. C’est sa manière à lui de porter la mort dans la mort. Ainsi, par contre coup, est-il rendu à la vie. Ainsi a-t-il la possibilité de renouer ce lien mortel à la terre qui nous voue à la distance, fondatrice d’humanité.

Comme s’ouvre dans le mur noir de la vie, une fenêtre. Dehors, le jour éclaire un paysage méditerranéen : oui, c’est bien la mer allée avec le soleil qui est retrouvée ! C’est bien l’éternité enfin « amoureuse des ouvrages du temps » selon William Blake qui vient transfigurer celui-ci et les choses visibles avec lui. Alors l’horizon se courbe, « le soleil flambe dans la réconciliation des oliviers ». Là, on peut « (se) refaire sans haine », lavé, nettoyé, dans « le salut du lieu ».

Bonne nouvelle, « Judas » est ressuscité !

 

02/01/2011

Lu 56 - Henri Michaux, Poteaux d'angle, Poésie/Gallimard, N°400, 2004

Je connaissais le Poteau d’angle paru en 1971 aux éditions de l’Herne – je revois le mince volume à couverture rouge – j’avais raté les ajouts parus en 1978 chez Fata Morgana et négligé les nouveaux Poteaux – Deux grandes balises et un poème final de « retour à l’effacement / à l’indétermination », paru en 1981 chez Gallimard.

Couv Michaux666.jpgPourquoi ai-je emmené avec moi, dans mes montagnes, ce livre republié en 2004 dans la collection Poésie/Gallimard, 400ème volume de la collection ? Sûrement à cause de son titre – ce trou qui permet au regard de pénétrer comme à l’avance - et parce que feuilleté j’y ai reconnu ce style lapidaire dont les éclats sont toujours des événements pour le corps, enfin parce que je connaissais Henri Michaux, la fascinante singularité  nos regards et cadastre nos chemins dans le paysage poétique du XXème siècle de ce désorienteur,  qui à nomadiser en ses propriétés, nous jette toujours à côté, dans la question et l’énigme. Je sais maintenant qu’il répondait à une attente, attente que la parole qui brûle dans ce mince ouvrage ne saurait combler mais aguiserait au contraire : « non, non, pas acquérir, écrit Henri Michaux. Voyager pour t’appauvrir. Voilà ce dont tu as besoin. » L’étrange leçon ! Si contraire à tout ce qui grillage: « toute une vie ne suffit pas pour désapprendre, ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête – innocent ! – sans songer aux conséquences » et si tonique pour traverser nos temps incertains où garder une posture humaine, rester ouvert à de l’humain en formation, est la question, le « grand combat » et l’insoumission, toujours le chemin vers une « paix dans les brisements ».

Il y a un côté « manuel » dans ce livre, un côté « pensées », un stoïcisme travaillé par le Tao d’où cet ensemble de sentences écrites par un « barbare » qui serait passé par l’Asie. La tenue d’Henri Michaux y est toujours originale. C’est celle d’un aventurier de l’intérieur : « tu veux apprendre ce qu’est ton rôle ? Décroche. Retire-toi en ton dedans. Tu apprendras tout seul ce qui est capital pour toi car il n’est pas de gourou pour ce savoir ».

Ces Poteaux d’angle sont comme autant de bornes qui ne bornent pas, ils ne cadrent que l’écart, l’affût, la préparation au bond, au saut de côté. De ce côté-là sont nos lointains, inatteignables bien sûr, nous vouant à une marche interminable au point que « la mort cueillera un fruit encore vert ».

Ces Poteaux d’angle servent tout au plus à délimiter des champs jonchés de cailloux, de rocs. Ce sont des vergers de pierres car selon la leçon de Lao-Tseu, ces injonctions sont des fruits. À peler !

Allez ramasser ces pierres, cueillir ces fruits. Ils se goûtent sur la langue. Saveur et savoir mêlés. Laissez-vous prendre, chaque pierre est une surprise. Et celle-ci est saxifrage – Ah ! l’énergie disloquante de la parole de poésie ! – elle casse, disloque, ouvre en deux, réveille car s’adressant à lui-même, c’est nous, lecteurs, qu’il atteint.

« Voûtés d’un grand silence », c’est ainsi que nous sortons de la lecture de ces Poteaux d’angle, comme leur auteur alors qu’il sortait d’une exposition de Paul Klee.

Silence, fruit de l’action poétique !

 

Lu 54 - Antoine Emaz, Plaie, Tarabuste éditeur et Jours/Tage, Editions En Forêt/Verlag im wald

J’ai lu dès réception, fin 2009, les deux livres d’Antoine Emaz. Je les ai lus, comme il se doit, en ménageant des palliers comme lors d’une remontée du bleu des fonds, pour filer l’air. Puis, j’ai laissé Plaie et Jours/Tage faire leur travail de lichen en moi, tant il est vrai que si les mots d’Antoine Emaz « bougent peu », ils « vibrent et tremblent dans une lumière de ras de porte.

Couv Jours-Tage d'Emaz746.jpgJe les rouvre aujourd’hui. Et c’est le même coup, la même frappe. Certes, il s’agit Couv Plaie d'Emaz745.jpgde deux livres différents quant à leur facture : Plaie est un long poème, une coulée entre le 02 septembre 2007 et le 23 novembre 2007 : 28 stations pour un trajet, 28 scansions pour une même force, celle qui pousse à dire le quelque chose qui a fait effraction, a « ruiné toute clarté » et dont il a fallu sortir, tandis que Jours/Tage est un recueil recensant 14 poèmes, 14 jours entre le 18.03.07 et le 09.06.08 – tous traduits en allemand. On imagine aisément que ce qu’Antoine Emaz appelle « menuiserie », ce travail du poème et ensuite du livre a différé d’un ouvrage à l’autre.

Pourtant, même coup, même frappe. Et non seulement pour les thèmes abordés – la mort, la maladie, la solitude, le vide…- mais aussi pour ce qu’il y a d’énergie, de vie risquée dans cette traversée de la mort ou de la blessure, cette expérience du peu de mots pour toute douleur : « sur ce qui fait mal », rien, tout glisse, aucun mot ne tient, vraiment. Pas d’accroche, trop de faiblesse pour « soulever du comme ». Et enfin pour cette interrogation toujours présente au cœur de la poésie d’Antoine Emaz et qui en définit sa position éthique : Comment écrire ce qui est quand ce qui est défaille ? Comment « fermement / se tenir » ? Comment « tenir droit dans un monde de travers » et dans un corps blessé qui vous coupe non seulement de vos sources mais des autres ? Comment faire tenir les mots ensemble, dans le poème, et de poème en poème, s’encorder à eux, tenir le chemin et passer debout car « digne / c’est debout » !

Un non, ferme, farouche, se dresse sur fond de faiblesse. Il dit le refus d’être écrasé, piétiné. Il dit le refus de tout idéalisme consolateur qui empoisonnerait jusqu’au langage. Il dit l’effort vers le jour . Une remontée d’être.

Ce n’est pas tout d’accueillir ce qui arrive comme il arrive quand il arrive. Un accident n’est pas encore un événement. L’écriture du poème chez Antoine Emaz vise à séparer de l’accident – ce « bloc d’ardoise tombé / sur le jour / et les yeux » - sa part immaculée, cet éclat d’être qu’il faudra mener – « les mots tendus comme mains » - jusqu’au jour, jusqu’à se remettre debout « et à l’intérieur » et « de nouveau / sortir » dans « le jardin d’automne / l’air / l’hiver qui vient ».

Ce qui a arrêté est devenu - on peut, à se retourner le dire - l’origine de cette avancée. Avec le temps redressé, l’homme trouve à se maintenir comme homme, soit cette chance qu’il est de pouvoir « (prendre) le dessus ». Avec Antoine Emaz, on passe d’un monde où ce qui nous arrive est accident qui nous affecte à un monde où cela devient événement qui nous engendre.

L’œuvre que, les mains dans le Cambouis (cf, son livre de notes paru au Seuil en 2009), Antoine Emaz construit, pas à pas, est capable de faire œuvre de vie parce que c’est sa  personne morale qui s’y trouve engagée.

Optimistes, les livres d’Antoine Emaz ?

Oui ! Optimistes parce qu’ils ouvrent sur un devenir, un temps qui loin d’être perdu est seulement passé en mots formant comme un archipel de paroles !

 

 

LU 53 - Emmanuel Laugier, For, éditions Argol, collection l'estran

Laugier-_133 - copie.jpgIl est des livres qui vous tiennent non à distance mais dans la distance, des livres qui vous imposent une posture. Le dernier livre d’Emmanuel Laugier For que publient les éditions Argol  est de ceux-là.

Imaginez 250 pages d’un poème en continu avec ce qu’il faut d’asyntaxie, de syncopes, de coupes, de graphies inattendues, de récits concassés, de remontées de mémoires, de glissades, de pans de fantasmes et tout cela dans un flot, un torrent au débit impétueux, aux écumes irisées. Hors signification immédiate, on est jeté dehors – c’est le sens le plus évident de ce titre aussi court qu’énigmatique, renvoyant à l’étymologie latine for, foris – et lire dès lors revient à se tenir comme on se tient face à un être vivant. Un autre qu’il ne s’agit pas de décrypter, de déchiffrer, de déboutonner, de déplier pour l’expliquer mais  de regarder d’un œil étonné, attentif à voir comment il bouge, se délie, se déplie, ouvre les yeux, les ferme, se penche, avance, glisse, saute, se jette à côté, traverse les pages.

Regarder le corps du texte – cette danseuse ! - comme le conseillait le poète E.E Cummings à propos de la beauté, n’est-ce pas le seul moyen de deviner – on ne dira pas son âme par crainte de faire retour sur quelques vieux débats –  sa part immortelle. Sa singularité.

Ce titre For, on pourrait le prendre pour un nom. Un nom propre. Celui en verlan d’or-f, Orphée, figure du poète Figure de celui qui remue, use et abuse de la langue commune, attaque son corps massif pour la chance d’y voir naître comme étrangère sa langue singulière. Dans ce travail, le poète Emmanuel Laugier ne craint ni le manque de suite, ni les coupures, ni les sauts d’une scène d’enfance marocaine aux cahots d’un voyage en voiture en passant par la rencontre avec cet autre museur qu’est parfois l’analyste pour finir par approcher l’île, celle « intérieure / (…) pliée dans l’enveloppe / du jour ». Emmanuel Laugier pratique l’interruption, la séparation, la refente. Il y a tellement d’épais à entamer que tout se passe comme s’il ne pouvait tracer chemins de langue où marcher qu’en entamant et pris dans le mouvement rester sur cet élan afin qu’à peser sur l’avant, on dépasse. Nulle confession. On ne déroule ici ni affres, ni souffrances, à peine si l’on reconnaît des fragments d’images remontées, ballotées, polies à tous les courants du vivre.

Plus s’effondre le monde de la veille, plus on s’enfonce « dans l’infini du sommeil : venu en creux / faire un autre temps dans le temps » et plus viennent les mots au poème. Attention, à sommeil, sommeil et demi ! On ne peut qu’être frappé par cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil qu’au moyen Age on nommait dorveille quand le chevalier errant sur son cheval composait une pièce de vers – Rappelez-vous…Guillaume IX , comte de Poitiers, et son aveu : « farai un vers / pos mi somelh » (Je ferai un vers puisque je suis endormi) ,  c’est lui qu’Emmanuel Laugier affectionne ! Ainsi c’est à partir de rien , comme notre premier troubadour, de ces « linéaments », lignes, plis, feuillette cérébral entre mémoire, veille et dormance que le museur tente encore et toujours de faire monde à partir de ce qui reste sans langue dans le « noir sur fond noir » du for d’un crâne.

Dès lors le poème se dévide non pour combler manques et lacunes, non pour ravauder, coudre les pièces décousues, non pour ramer contre le courant mais au contraire pour l’épouser, suivre le flux, la force qui se joue des articulations dans cette mêlée perpétuelle. Un rien tient tout cela, passes de vent qui déchirent. Et éclairent.

C’est cela qui émeut au long de ces pages, assister à un processus de subjectivation, au cours duquel un homme s’invente.

 

18/04/2010

Alain Freixe / Robert Lobet - Dans les couleurs du froid

DSCF1530.jpgSur papier Conquéror 250g, format 16x15 cm, impression numérique et sérigraphie pour les textes, DSCF1497.jpgaccompagné de deux peintures originales.

Tiré à 99 exemplaires numérotés et signés par les auteurs.

 

Prix : 25 euros

ISBN 978-2-918610-03-8 9782918610030

 

 

Quand les Editions de la Margeride et Robert Lobet, artiste du livre, réunissent arts graphiques et poésie, des rêves de voyage se posent sur les mots. Gravures et dessins accompagnent les poètes dans une secrète complicité pour offrir des ouvrages rares au plus large public. Venus d'horizons parfois bien différents, les textes trouvent, à l'abri des pages, le lieu du passage de l'intime aux grondements du monde. Robert Lobet, fondateur des Éditions de la Margeride, est peintre et graveur, il vit et travaille à Nîmes dans le Gard. Entre Nord et Sud, Norvège et Moyen Orient, ses œuvres nourries d'humanisme portent la marque du voyage et des paysages qu'il affectionne.

 

Contact : alain.freixe@ wanadoo.fr ou robert-lobet@wanadoo.fr

Sites : http://www.robert-lobet.com/ et http://editionsdelamargeride.com

 

08/03/2010

Lu 52 - Quelqu'un plus tard se souviendra de nous - Anthologie de 15 femmes-poètes

POESIE COUV Quelqu'un plus tard se souviendra de nous - copie.jpgCouleur femme, sous ces mots, le printemps des poètes 2010 entend d’une part, rendre hommage aux femmes-poètes, à leur présence et à l’originalité de leur apport dans l’histoire de la poésie et d’autre part, célébrer les représentations du féminin dans l’imaginaire poétique. Le présent volume dont le titre Quelqu’un plus tard se souviendra de nous reprend un vers de Sapphô, la grecque de l’île de Lesbos, répond avec bonheur au premier souhait de l’équipe du Printemps des poètes qu’anime Jean-Pierre Siméon.

Il a suffi à la collection Poésie / Gallimard de puiser dans son fonds pour nous proposer cette anthologie de sorcières du verbe. De Sapphô à Kiki Dimoula, de la Grèce du VIIème à la Grèce du XXème siècle, ce sont 15 poètes – Pernette du Guillet, Gaspara Stampa, Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Elizabeth Browning, Emily Jane Brontë, Emily Dickinson, Catherine Pozzi, Marie Noël, Anna Akhmatova, Marina Tsvétaïeva, Louise de Vilmorin, Sylvia Plath - qui dévident le fil rouge de l’amour et du désir, chacune chantant à sa manière « Aphrodite au sein couvert de violettes », selon l’expression de celle que Platon appelait la « dixième muse ».

On sort de la lecture de ce livre en se disant que pas plus qu’il n’y a de poésie masculine, pas plus il n’y a de poésie féminine ! Il y a juste des poètes et leurs poèmes. Et en eux, cette force de la poésie qui troue la langue – ces mots à l’arrêt – pour libérer la parole. C’est cette voix que l’on entend, sous leurs textes, voix singulière qui demeure dans toute son intensité.

C’est elle qui donne raison à Sapphô : oui, quelqu’un plus tard se souviendra de (vous).

En ce printemps, soyez celui-là !

 

Quelqu’un plus tard se souviendra de nous, Anthologie de 15 femmes-poètes, Collection Poésie/Gallimard

( article paru dans le Patriote Côte d'Azur - 05 au 12 mars 2010 )

06/03/2010

Lu 51 - Rouge Rothko de Françoise Ascal

Couv-Rouge Rothko434.jpgPoète, Françoise Ascal aime la peinture. C’est d’un compagnonnage qu’il s’agit. Non qu’il s’agisse de fréquenter, les préoccupations, les œuvres, l’atelier de tel ou tel peintre – en ce sens, il ne s’agit pas ici pour Françoise Ascal d’écrire sur l’art, de chercher le régime de paroles qui convient au silence qui coude les productions de l’art – mais de dialoguer avec ces images d’images, aussi diverses qu’images découpées dans des revues ou cartes postales achetées au sortir d’une exposition, que Françoise Ascal collectionne et qui sont comme son « atelier intérieur », un chantier ouvert sur le rêve. Pauvreté du support donc mais intérêt pour l’œil et la main car ces images secondes, elle va pouvoir les tourner, les retourner ; les approcher, s’en éloigner ; les faire jouer les unes avec les autres jusqu’à trouver la bonne distance, la bonne position qui en fasse comme autant de fenêtres ouvertes sur la peintures certes mais surtout dans la peinture sur la lumière.

On trouvera dans ce livre 16 reproductions, 16 vignettes et 16 textes où ce qui importe c’est moins de savoir s’il s’agit d’une lettre – à Joseph Sima par exemple – d’un poème où prose et vers se mêlent que de se laisser prendre par la pente de la rêverie qui suppose des accélérations, des sauts d’une image à l’autre, d’un bruissement à un autre jusqu’à vouloir « devenir torche ou tornade / qu’enfin tombe en cendres le trop qui m’entrave ». 16 vignettes qui s’ouvrent sur Rembrandt, Portrait de la mère assise à table que Françoise Ascal reconnaît comme sa « terre natale » et qui se terminent par Rothko, « toile de feu », « la plus rouge, la plus incandescente », celle qui appelle à « traverser les parois » jusqu’à un « là-bas, derrière les pigments », pays de la joie. Ce « dialogue secret » avec ces images où « l’intime et le collectif se rejoignent », Françoise Ascal le mène de façon non pas à nier « le noir de la peur, de la perte et du deuil », celui de la violence du monde, de la fureur des temps mais à « désencombrer la vue » afin de garder toujours vif cet « instinct de ciel » que la vie même exige.

J’aime que ces 16 cases jouent à partir d’une case vide, celle d’un « Bonnard perdu » alors que fument dans la nuit de la lucarne les bombes incendiaires et les balles traçantes sur « Bagdad, Bassorah, Nejma » - Rappelez-vous l’opération « tempête du désert » déchainée en janvier 1991 ! Manque un Bonnard « aux aubes lumineuses ». Et c’est heureux ! Comme au jeu de pousse-pousse, la case manquante permet la venue des mots possibles, c’est ici l’image perdue qui permet le libre jeu des images et que passe l’air qui au livre va donner sa respiration. Case vide comme « un interstice, une tangente », une poterne ouverte sur le dehors où il y aurait « de quoi (se) dissoudre dans les pigments colorés d’un maître en lumière ». C’est cela que cherche cette dormeuse éveillée qu’est Françoise Ascal : « abandonner son sac de peau », sortir, s’en sortir, trouver une issue ni par le bas, ni par le haut mais en se jetant à côté. Du côté où c’est toujours « de l’âme pour l’âme (…) de la pensée accrochant la pensée et tirant » selon la belle expression d’Arthur Rimbaud.

Françoise Ascal, Rouge Rothko, Editions Apogée, 12 euros

 

17/02/2010

Lu 50 - Et si le rouge n'existait pas (Anthologie poétique)

couv si le rouge.jpgEt si le rouge n’existait pas…les poètes l’inventeraient ! Dans cette anthologie que publie Le temps des cerises, ce sont 67 poètes qui ont été réunis par Françoise Coulmin – impossible de les citer tous, vous l’imaginez ! 67 couleurs du rouge, 67 nuances pour 67 poèmes entre lesquels circule une belle énergie avec quelques sauts à pratiquer ici ou là pour maintenir vive la course.

Françoise Coulmin a eu la bonne idée de placer à la clé de cette anthologie cette affirmation de James Sacré : «  le mot rouge convient parfaitement pour tout dire » qu’elle développe en ces termes : « C’est un rouge de tous les sangs : sang des vignes et des arts, sang des corps et des femmes et sang de la colère des rues. Bain de rouge : volcans, couchant, jardins et feux. Rouge cœur et violence, sang prisons, sang martyrs. Rouge amour, rouge exil, rouge histoire, un sang puissant de vie et mort est ici décliné. Rouge. »

Si Jean Métellus montre combien on peut prendre « littéralement et dans tous les sens » ce rouge comme disait celui du « i » tant il est « propre à servir toutes les opinions / à célébrer toutes les religions », « disponible pour toutes les causes », parce qu’il est mouvement, qu’ il se prête à toutes les métamorphoses, il est force.

Rencontre de la lumière et de l’obscurité selon Goethe, il a le tranchant de tout ce qui sépare. Nous jette à côté. Dans la confusion. La déroute.

Rouge, la surprise, le heurt, l’arrêt. Rouge du poème quand en lui de l’inconnu surgit. Rouge, rupture. Déchirure. Entame. Et déjà la fraîcheur.

( Et si le rouge n'existait pas, Anthologie poétique, Le temps des cerises, 10 euros )

© Alain Freixe