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29/12/2013

Lu 95- Je voudrais tant que tu te souviennes... et Petite bibliothèque de poésie, les deux dans la collection Poésie / Gallimard

Vous dites encore « poésie »…

Qu’advient-il du mot poésie ? Une enquête rapide, du style radio-trottoir par exemple,  suffirait à nous renseigner. Entendu récemment sur une radio nationale, ce film fait rêver, il est poétique ; ce livre évoque le bon vieux temps rustique, fatalement poétique donc…Ainsi enferme-t-on un genre littéraire dans un ghetto mental et culturel. Et puis quand tout est poétique… Vous vous souvenez de Pablo Neruda – Le Printemps des Poètes lui a rendu hommage en mars dernier - : « La poésie a perdu son lien avec le lecteur lointain…il faut le renouer…il faut que la poésie marche dans l’obscurité et retrouve le cœur de l’homme, les yeux de la femme, les inconnus de la rue, ceux qui à une certaine heure crépusculaire ou en pleine nuit étoilée ont besoin d’elle-même, même s’il s’agit d’un seul vers… ». Le Marché de la Poésie chaque année est ce lieu des retrouvailles possibles comme ces deux publications récentes* !

Il s’agit de deux anthologies. Deux parcours chronologiques.

La première est d’une forme plutôt traditionnelle puisqu’elle regroupe 57 poètes de Ruteboeuf à Boris Vian mais son originalité tient au fait que Sophie Nauleau a choisi des poèmes qui un jour ont été mis en musique et dont on se souvient parce qu’une mélodie bourdonne encore à nos oreilles : si tu t’imagines…vous entendez, vous revoyez Juliette Gréco…mais Raymond Queneau ? ; la seconde se propose sous la forme d’un coffret, le « coffret des douze », comportant 12 livrets de 48 pages chacun de Charles Villon à Arthur Rimbaud, 12 indispensables choisis par André Velter et Fabienne Pascaud.

Les deux privilégient des poètes qui ont bousculé les formes poétiques de leur temps et travaillé la langue, la labourant et l’aérant jusqu’à laisser entendre le bruit du temps et s’ils privilégient ceux d’hier, c’est, comment en douter, pour ouvrir à ceux d’aujourd’hui.

Pour ces deux publications, c’est le mot polyphonie qui semble convenir. Plus les voix sont singulières, plus les tons et les rythmes sont originaux et plus c’est la poésie dans ses variations, ses modulations que l’on entend.

N’est-ce pas cela qui importe ?

 

 

 

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Lu 94- Philippe Jaccottet, Autriche, L'âge d'homme, 1994

  Voir l’Autriche ?

 

 

 « Seul le regard sauve »

 Simone Weil

 

 

 

Autriche ! « Noms de pays », non le nom mais bien « le pays ». On se souvient de la distinction proustienne. Dans ce livre, Philippe Jaccottet  - Autriche – ne rêve pas sur un nom – ce pays n’en aurait même pas et il serait même mort de cela, s’il faut en croire Musil – il tente de répondre à une commande des éditions Rencontre que dirigeait à Lausanne Charles-Henri Favrod. Destiné à la collection « L’atlas des voyages » avec de nombreuses photos dans et hors-texte d’Henriette Grindat, il parut en 1966. Philippe Jaccottet travaille dans la foulée des moments passés à traduire Robert Musil non seulement L’homme sans qualités qui paraîtra en 1957 mais aussi de nombreuses autres œuvres comme en témoignent ces mots du 7 novembre 1964 extraits d’un article paru dans La gazette de Lausanne où il tenait Chronique (1951-1970) : « On n’en a jamais fini avec l’Autriche du début de ce siècle . »

C’est sans les reproductions des photographies d’Henriette Grindat que les éditions de L’Age d’Homme reprendront en 1994 ce texte estimant que dans sa première édition : « on feuilletait, on regardait les images et l’on en oubliait de lire. »

Pas plus que ce livre n’est un « guide », il n’est un « traité » ; pas plus qu’il n’est « une étude sur l’art baroque, la musique et la littérature », il n’est « œuvre d’historien ni de sociologue ni de politicien», il rapporte ici une tentative, celle de se porter « à la rencontre de ce surprenant pays » en évitant les pièges tendus par le développement du tourisme, grand flatteur de « ce goût du faux » qui dès les années 60 rouille déjà ce qu’il en est du monde. C’est à la traversée d’un « voyageur curieux » que Philippe Jaccottet nous invite. C’est à une promenade au gré d’images « cueillies au vol », de vues qui pour être attirantes n’en restent pas moins floues qu’il nous convie.

 

 *

Pour autant on ne suivra pas Philippe Jaccottet depuis le Tyrol même si cette image de roches et de forêts – Deux citations de Adalbert Stifter et de Thomas Bernhard ouvrent le livre – est « l’emblème de ce voyage », si « l’herbe et le bois, le vert et le brun seront longtemps les couleurs de notre voyage, la vraie bannière du pays…» jusqu’à Vienne où s’achèvera cette « promenade autrichienne » par une mise en perspective du roman L’arrière-été de Stifter. On préfèrera faire halte près d’une constatation. Comme est élevée la fréquence répétitive des « j’ai vu », des « je dis ce que j’ai vu » ! Et comme elle entre en contradiction avec cet aveu concernant « ce pays qui se dérobe au regard » !

Il y a dans cette récurrence des prises de vue comme l’expression d’une pulsion d’emprise, comme le désir de dominer l’objet extérieur, de le maîtriser, de le pénétrer et en même temps la reconnaissance d’un point de butée, d’un impossible : voir au-delà du visible « l’esprit de l’Autriche », son « visage intérieur ».

Il y a de l’insaisissable dans ce « pays d’élection de l’inachevé ». Et comme « la chance de Dieu est d’être insaisissable » selon Philippe Jaccottet, c’est là la chance de l’Autriche. Celle de ce livre aussi bien. En effet si tout livre digne de ce nom s’ouvre comme une porte ou une fenêtre alors Autriche est un vrai livre. Un livre qui mêlant temps historique, temps social et temps spatial ouvre sur le temps personnel de qui a voyagé, nourrissant celui-ci d’une question. Peut-être la seule. Elle concerne notre attitude à l’égard des choses du passé, des « formes de vie anciennes » qui subsistent et qui nous touchent encore. Quel chemin emprunter qui ne soit ni soumission aveugle à une stérile nostalgie, ni aux « séductions du nihilisme » ni pure volonté de rupture? Dans quelle mesure ce pays considéré dans les premières années du XXème siècle comme « le lieu privilégié où éveiller et cultiver l’esprit européen », ce pays des grands « mainteneurs » comme des « grands découvreurs que furent Freud, Musil, Wittgenstein et Schönberg », peut-il encore nous inspirer ? C’est là, me semble-t-il, la question centrale de ce livre : en quoi consiste l’inspiration autrichienne ? On aura peut-être reconnu dans la formulation de ma question le titre de l’article de Simone Weil – Elle signait alors Emile Novis – de 1942 qui paraîtra dans le toujours remarquable numéro spécial des Cahiers du sud ; Le Génie d’oc et l’homme méditerranéen : en quoi consiste l’inspiration occitanienne ? Et certes l’Autriche que traverse Philippe Jaccottet n’est pas morte comme l’était ce pays d’oc, a fortiori pouvons-nous comprendre ce que voulait dire Simone Weil lorsqu’elle affirmait « rien ne vaut la piété envers les patries mortes », lorsqu’elle dévalorisait l’idée de futur que seule notre imagination, combleuse de vide, trouvait à remplir. Il s’agissait de tourner notre regard vers « ce qui est meilleur que nous ». Et cela se laisse rencontrer en prêtant attention au passé. Non pour paresseusement s’y installer mais pour construire des ponts entre hier et aujourd’hui. Il y a une étonnante dialectique entre l’ancien et le nouveau que mettait en lumière Bertold Brecht quand il affirmait que « vouloir le nouveau est ancien ; ce qui est nouveau, c’est de vouloir l’ancien ».

Vouloir s’attacher aux richesses spirituelles, à ces lumières qui restent là à nous attendre, voilà en quoi consiste l’inspiration autrichienne de Philippe Jaccottet. Elle ne concerne pas l’avenir territorial de l’Europe mais bien notre destinée d’hommes.  Autriche se clôt sur cette image qu’à de nombreuses reprises nous retrouverons chez Philippe Jaccottet, celle du voyageur qui avant de passer le col ou la frontière, une dernière fois,  se retourne pour apercevoir du « passé de l’Autriche  (…) ses armes d’herbe et de bois » !

Aucune culpabilité à cela ! Ecoutons Simone Weil : « Nous n’avons pas à nous demander comment appliquer à nos conditions actuelles d’existence l’inspiration d’un temps si lointain. Dans la mesure où nous contemplerons la beauté de cette époque avec attention et amour, dans cette mesure son inspiration descendra en nous et rendra peu à peu impossible une partie au moins des bassesses qui constituent l’air que nous respirons. »

 

 *

Philippe Jaccottet ne peut s’en défaire. Il porte en lui – sa vie en est toute éclairée et, on peut dire, pour toujours – la lumière intérieure de l’Autriche transmise par ceux – poètes, romanciers, musiciens, philosophes… - qui vécurent là, dans ces paysages, ces villes, ces perspectives. La lumière de l’esprit ne saurait s’éteindre. Elle dessine comme ce « modèle purement intérieur » dont parlait André Breton. Image invisible non comme je ne sais quel en-soi du dualisme métaphysique mais comme une lumière, une force qui porte et emporte. De même que si les temples sont en ruines, s’ils ne peuvent plus accueillir les dieux qui s’en sont détournés, cela ne signifie pas que le divin soit détruit, de même si en Autriche le mensonge est visible partout, si le tourisme y a triomphé comme ailleurs, cela ne veut pas dire à qui sait regarder qu’il n’y ait plus à contempler ce qui trouve encore à nous émouvoir car c’est de l’homme qu’il s’agit, de sa chance si nous ne voulons pas qu’il finisse piétiné, nivelé, obscurci par ce que l’on dit être notre présent et qui se confond avec les boues diverses et toujours plus épaisses d’un actuel étouffant.

Si tout menace ruine, si l’asphyxie menace, si les yeux se voilent de trop de brumes, la leçon que j’aimerais garder de ce livre, c’est que ceux qui ont su faire passer leurs visions dans les mots ne sont pas du parti du froid mais de la flamme comme l’écrivait Philippe Jaccottet dans un texte sur Büchner confié à La Gazette de Lausanne du 12 novembre 1955. Celui qui se voyait en « espèce de vieux chinois anonyme peignant dans une cave à la lumière d’une bougie» dans ses remerciements pour le prix Rambert en 1956 est de ceux-là !

(article paru dans la revue Phoenix- 2013)

 

 

 

In memoriam Jean-Vincent Verdonnet

Jean-Vincent Verdonnet qu'une passion constante de la création, de l'écriture et de la lecture a porté, s'est éteint le 16 septembre 2013. Il est l'auteur d'une oeuvre poétique importante presque entièrement publiée aux éditions Rougerie. Si je ne l'ai rencontré qu'une seule fois - c'était à l'occasion de ma présentation de joë Bousquet aux journées de Rodez - j'ai rendu-compte ici ou là depuis 1984 - c'était à propos de Ce qui demeure (Rougerie) - de pratiquement tous ses livres. Il ne manquait jamais de me remercier de ce partage fidéle.

Deux, trois choses pour celui qui écrivait : "Chaque mot que tu as laissé / dans le coeur battant d'une page / t'empêche de mourir vraiment."

D'abord, ces trois échos:

- le premier de Robert Sabatier: "Lié à la terre, Verdonnet ne se contente pas de la chanter dans ses apparences, il lui arrache ses significations secrètes, il célèbre l'union du sol et du poème."

- le deuxième d'Yves Bonnefoy: "(...) vos poèmes, témoins d'une présence au monde qui est bien ce qui compte le plus aujourd'hui. Vous aidez la terre à continuer d'être, le langage à ne pas être seulement le gravat des mots dans ses retombées indifférentes"

- Le troisième de Georges-Emmanuel Clancier: "(...- l'un de nos meilleurs poètes, auteur d'une oeuvre importante et belle qui, depuis 1951, n'a cessé de s'affirmer et de rayonner par ses qualités toutes de discrétion et de profondeur."

-Le quatrième consistera en la reprise de mon introduction au dossier que la revue Friches de Jean-Pierre Thuillat  (Le gravier de Glandon, 87500-Saint Yrieix la Perche) lui avait consacré en son N°57 - hiver 1996-1997 :

 

Quand devient voix la lumière

 

 "Poème voix d'ombre appelant le lieu

s'ouvre et saigne le mystère"

 Jean-Vincent Verdonnet1

 

 

 

 

Nous sommes en montagne. Quelque part en Haute-Savoie, dit-on. C'est le moment où la saison échappe, entre douceur et vertige. Le soir tombe sur une ruine au bord d'un chemin. Quelques trembles bruissent, alentours. Un homme se tient dans ce qu'il reste de l'embrasure d'une porte. Adossé aux pierres, il brandit une lanterne sourde. Elle jette ses feux fragiles et obstinés contre la nuit qui vient, le froid qui monte et le silence qui gagne.

Tel m'apparaît Jean-Vincent Verdonnet à l'heure de l'essentiel, celle où la poésie "a sens bien loin de la littérature", quand elle atteste non seulement que "le langage (n'est) pas seulement le gravats des mots dans ses retombées indif­férentes" mais aussi et surtout qu'"il y a un monde en face de nous"2 .

 

*

On l'aura deviné, j'aime cette poésie. Je l'aime parce qu'elle me donne à entendre cette lumière qui vient de la réalité quand la troue le réel, ou pour le dire en des termes plus proches de ceux qu'utiliserait Jean-Vincent Verdonnet , quand l'invisible, l'inconnu ou l'indicible visite l'obscurité de notre ici et de notre maintenant.

Je ne voudrais insister ici que sur ce point: il y a, chez Jean-Vincent Ver­donnet, un savoir qui concerne le regard. Ce "passant qui s'attarde / de ruelles en enclos", de ruines en pierriers ou de prés en bois, sait regarder ce que la terre mûrit. Ce savoir porte sur une nécessaire désappropriation de soi, une pratique de la vertu d'éloignement.

Il s'agit de s'éloigner de nos yeux, tant ce n'est pas notre regard que nous habitons mais une étrange demeure préparée par une raison-architecte, bâtis­seuse de casiers où nous rangeons non les choses mais leurs effigies. Il s'agit de se quitter soi-même.

Deux modalités président à cette ouverture à la distance, cette "âme même du beau" selon Simone Weil. La première est le fruit de l'attente: ainsi, "on se dissout soi-même à regarder / la forêt qui s'enfonce / et disparaît sous les flo­cons". La seconde, le fruit de l'instant quand l'éternité s"abat soudain sur le temps et que, dans "une clarté de foudre", "s'épousent l'être et la vision". On n'opposera ces deux modalités qu'en apparence car que ce soit par identification à l'image que les choses ont fait naître en nous ou par saisissement par ce ton propre qu'ont les choses, quand un fugitif éclat de l'être les fait entrer en réso­nance avec la partie la plus vibrante de notre être, l'essentiel est bien cette sor­tie hors de nous-mêmes dans la mesure ou ce mouvement est garant d'une nou­velle qualité de présence au monde et à nous-mêmes. Abandonner cette ombre d'homme que nous sommes, traînant le bruit de chaîne de l'espace et du temps après nous comme ce qui nous permet de donner quelque coloration de vrai­semblance à l'illusion tenace que nous sommes quelqu'un, c'est imposer silence à ses yeux et retrouver ceux d'avant le savoir et son fatras de représentations toute-faites. Ce retour implique une véritable tourne du regard sur lui-même puisque regarder, c'est alors écouter et qu'écoutant, nous voyons.

Quand "les yeux se taisent pour entendre", qu'entendent-ils?

Rien de moins, note Jean-Vincent Verdonnet, que "l'univers entrer dans la feuille", soit le tout dans la partie. Disons-le, rien ne saurait y entrer qui n'y fût déjà! C'est d'un dévoilement dont il s'agit ici, et tout se passe comme si la partie n'était pas considérée comme un fragment du tout mais comme "le tout un peu", selon les mots de Joë Bousquet. Ainsi peut-on comprendre que ce soit toujours les signes les plus proches et les plus simples du monde - soit relevant de l'ordre des bruissements, comme ce 'tremblement d'une veilleuse", ou ce "grincement de portail", ou encore ce "murmure des sèves"; soit de l'ordre des "entrevisions" comme ces "roseaux sur la berge / ployés par les frissons de l'invisible", ou ce "jeu du jonc et du sable" qui "donne son ton au jour naissant", ou encore ce "vol de sauvagines"qui "(cherchent) longtemps la faille où la mémoire hiverne" - les signes d'un trois fois rien qui se trouvent privilégiés dans la poésie de Jean-Vin­cent Verdonnet.

Le presque rien toujours nous ouvre à l'essentiel. C'est lui qui devient tout lorsqu'il nous jette hors du ton sans ton du monde de nos fatigues, hors de cette tension morne et hébétée de la corde des jours, saturée de significations préé­tablies. C'est toujours le rien ténu d'une trace qui nous arrête au hasard du jour, ainsi de cette "barque de couleur qu'octobre / en chaque frondaison s'invente" et qui jeta "son ancre dans nos yeux".

C'est alors que nous y sommes! Nous y sommes quand l'ineffable d'une pure présence dont l'être ne dépend de rien d'autre que de soi impose la hau­teur de sa note. Ainsi s'anime une trace, en livrant son ton, soit son âme si l'on tient à rester proche de l'étymologie, soit encore ce vent qui la secoue et laisse rayonner sa lumière intérieure. C'est alors comme "une vibration " qui "persiste sur les choses", le temps du moins de cette consonance.

 

*

 

C'est sous la forme de l'émotion - Et on ne discutera pas ici pour savoir ce qu'il en est du point de vue définitionnel de ce terme, on se contentera d'entendre sous ce vocable le fait que parfois, et c'est alors soudainement, la vertu d'éloignement entre en nous et annule la dimension de pure extériorité dans laquelle s'agitait notre moi phénoménal - que l'instant suspend le cours de notre durée. Si c'est bien "la clé du temps que cherche Jean-Vincent Verdonnet, on peut affirmer que c'est dans l'instant qu'il la trouve. Mieux, que l'instant est cette clé qui permet d'ouvrir la porte du temps et entrevoir "le pays perdu", là où "renaissent les souffles".

L'instant est cet "embrasement", cette "clarté de foudre" qui permet d'"entendre se fêler le silence", ce qui, littéralement, est voir passer l'invisible, selon le principe de réversibilité que nous avons mis en évidence dans la tourne,

Avant de "(s'accomplir) dans l'éclair", "l'instant s'immobilise", note Jean-Vincent Verdonnet. Ce sera alors sur sa crête de flamme que l'on verra et entendra ce fugitif éclat de l'être, le temps d'une suspension miraculeuse dans la durée pure d'un moment d'équilibre. La "clé du temps" est ce qui se tient dans l'entre-deux en tant qu'il n'est ni l'avant, ni l'après de l'instant, soit ce moment où nous nous trouvons arrêtés en un pur suspens qui ne peut trouver de mesure que rapporté à l'éternité, comme si celle-ci, soudain "amoureuse des ouvrages du temps" selon les mots de William Blake, avait fondu sur l'ici pour le transir en un tremblé de pure lumière.

Tout s'agrandit au brasier de l'instant, tout - et ce jusqu'à "nos ruines" - se trouve transfiguré, comme si "(palpitait) en sa grâce  intacte / la candeur du premier matin", juste avant que l'unité ne se déchirât.

Mais aussi tout va très vite. Accompli, l'éclair rend le monde à sa nuit. Le proche et le lointain s'écartent, ici se ferme à l'ailleurs qu'il relégue au plus loin.

"La clé du temps" est perdue à nouveau.  Sous les cendres, avant que le vent noir de l'existence ne les disperse, les brandons de quelques mots furent dépo­sés. D'eux, nous ne saurons que ce pour quoi ils se donnent, un jour, sous la forme des premiers mots d'un poème "polis par la patience / des varlopes de mille hivers". Ces mots et ceux qu'ils traînent derrière eux, le poète va les dres­ser, dans l'horizon de visibilité du poème, afin de donner, en "une parole à la foudre apparentée", visage à ce jeu du monde où l'être ni n'apparaît, ni ne dispa­raît mais transparaît de manière incessante comme s'il venait là respirer.

Comme "l'air est poreux à l'inconnu", les mots de Jean-Vincent Verdonnet le sont aussi, tant ils sont irrigués par cela qu'ils ne peuvent saisir, cela qui par capillarité remonte, cela qui explique que sa poésie nous donne moins accès à ce que l'on peut voir du monde qu'à ce qui monte du fonds obscur des choses.

De même que pour que le regard tourne à l'écoute et l'écoute à la vision, il faut que "l'oubli de soi triomphe / dans le ballet de la lumière", de même le poème de Jean-Vincent Verdonnet n'est lisible, vraiment, que si la même tourne opère, c'est-à-dire si nous savons nous retenir de projeter notre moi imaginaire et ses constructions préformées sur ses "traces justes", sur son "espère"; si nous savons pratiquer cette pudeur de l'éloignement qui sait se tenir suffisamment en retrait pour qu'à partir de l'appel créé par ce mouvement même, les mots du poème nous arrivent et que ce soit à partir des yeux qu'ils auront ouverts en nous que nous le lisions, ce qui sera l'écouter, soit l'entendre en propre.

Cette parole qui sait que "le chemin toujours / devance nos pas", nous l'aimons, on le comprends mieux peut-être maintenant, parce qu'étant "la voix de tout ce qui se tait", elle entretient les marcheurs que nous sommes, tourmen­tés par l'infini, toujours en exil d'eux-mêmes, dans cet espoir que "retrouver / la piste perdue" est possible, ainsi suscite-t-elle toujours "l'espace d'un nouveau départ".

 

*

Sans lâcher sa lampe-tempête, l'homme s'est enfoncé dans la nuit. Il tient sous la sauvegarde de son halo "ce qui n'est plus très loin / mais ne saurait se révéler", jamais. En confiance, suivons-le. A la trace.

 

 

 

 


1 Où s'anime une trace (1976-1979), Tome II, Rougerie, 1996. Le premier tome, regroupant les recueils publiés entre 1951 et 1979, a paru en 1994. Deux autres devraient suivre. La plupart de nos citations sont extraites de ces deux volumes ainsi que de Ce qui demeure (Rougerie, 1984), Fugitif éclat de l'être (Rougerie, 1987), A chaque pas prenant congé (Rougerie, 1992) et A l'espère tu me rejoins(Rougerie, 1996).

2 Lettre à Jean-Vincent Verdonnet d'Yves Bonnefoy du 10 mai 1977, publiée dans La Sape, N°8_9, spécial Jean-Vincent Verdonnet, 1985.

 

Lu 93- Jean Starobinski, Accuser et séduire, essais sur Jean-Jacques Rousseau, Gallimard, 2012

« Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions », c’était dans l’Emile en 1762 que Jean-Jacques Rousseau écrivait cela. C’était il y a 350 ans, et pourtant ces mots trouvent toujours à résonner à nos oreilles d’aujourd’hui ?

Nous venons de fêter cette l’an passé le tricentenaire de la naissance de celui que Jacques Derrida appelait « le maître de Genève ». Si commémorer a toujours un sens, il ne saurait consister à s’extasier d’un passé révolu mais au contraire à lutter contre le temps des mémoires courtes, des temps précipités et donc à jeter l’ancre dans un passé pour y chercher assiette non en quelques épaisses certitudes mais bien en quelques questions acérées dont il y a toujours à se nourrir, questions comme autant de forces qui veulent l’avenir, lancent leurs germes au loin.

Tel est bien Jean-Jacques Rousseau qui de lui-même écrivait dans ses Confessions : « vivant ou mort, il les inquiétera toujours » ! Et tel est bien l’hommage que lui rend celui qui lui a consacré le meilleur de lui-même, Jean Starobinski. Ainsi conclut-il son « épilogue » par ces mots : « Merci, Rousseau, de continuer à nous inquiéter. »

Dix essais dans ce livre comme un ramas  pour allumer à nouveau le feu de l’indignation et les flammes de l’éloquence. Réunis sous le titre Accuser et séduire, comme pour insister sur les deux caractères majeurs de l’écriture de Rousseau, ces essais reprennent, certes sous de nouveaux aspects, l’essentiel des considérations que développait Jean Starobinski dans son ouvrage de référence, La transparence et l’obstacle paru en 1957. On ne reprendra pas celle-ci. On se contentera de mettre en avant deux points à nos yeux essentiels.

Le premier pourrait consister dans la remise au jour de ce qui fut à n’en point douter l’expérience intime de Rousseau, à savoir le fait que dans la vie sociale, la réflexion et ses excès, soit la voie des médiations,  nous font perdre le bonheur du rapport immédiat avec la nature. Jean Starobinski insiste alors, à juste titre, sur l’essentiel, à savoir qu’aux yeux de Rousseau, il y avait là quelque chose marqué du sceau de l’irrémédiable. Nous ne reviendrons pas en arrière. Nulle nostalgie ! Ici, le remède est dans le mal, selon le titre d’un autre ouvrage de jean Starobinski. Il est de notre responsabilité de corriger et d’améliorer les maux engendrés par notre débordante activité.

Le second concernerait ce qui fut sa quête obstinée de la « vérité du sentiment » et d’un semblable avec qui la partager par delà la barrière langagière. Avec Jean Starobinski, on comprend combien est nouvelle cette approche de la littérature qui par delà les identifications aux êtres de fiction engage le lecteur à rejoindre la subjectivité même de l’écrivain. J’ai tout particulièrement aimé, au centre de ce livre, l’essai intitulé « un poète en exil ». Là, Jean Starobinski met en place cette « affaire de dictionnaire » et en jeu le rêve de Rousseau d’une société de « belles âmes » qui « posséderaient le privilège de la communication muette au gré du sentiment intime ». Vaincue l’obstacle de la langue, de cette langue altérée qui nous voit ne nous entendre que sur des malentendus, on voit Rousseau en appeler à « un vocabulaire tout nouveau qui n’eût été composé que pour (lui) ». Et en effet voilà ce qu’il faudrait pour que, de cœur à cœur, règne la transparence, pour que cet espace là soit « le lieu de la clarté, de l’éclair du regard que rien n’intercepte », oui, Clarens contre Paris ! Et pourquoi ne donnerions-nous pas ce nom de « Clarens » pour désigner tous ces bonheurs d’écriture insurpassés que l’on rencontre chez Rousseau. Ces moments où il est dans le ton au terme d’une mise en variation – modulations et tension - de la langue. Où lève cette voix d’encre, celle d’une force rythmique qui fait vibrer les mots et tient les phrases. Ce ton singulier est l’expression même de ce « sentiment intime » où s’exprime l’unité originelle d’un sujet – ni la personne privée, ni l’individu psychologique, ni l’auteur – présence intermittente qui se fait dans le langage et par lui.

Oubliés les jugements de Voltaire, Châteaubriand, Lemaitre…oubliées les fausses querelles. Il y a une modernité de Rousseau, elle concerne aussi bien la société que l’individu. Il est celui qui ayant déclaré la souveraineté du peuple inaliénable a placé au cœur de tout régime démocratique le ver de la contestation radicale. Et parce qu’il est celui dont les pensées sont toutes tirées de la vie, comment ces pensées ne retourneraient-elles pas à la vie pour s’insurger toujours contre tous ces primats qui nous assèchent corps et âme, primats économiques, financiers, terreau de toutes les injustices et les misères des hommes ?

Oui, il faut lire, relire Rousseau précisément parce qu’il échappe à toute prise tant son souci de la vérité tient perpétuellement ouverte sa conscience. C’est cette posture que met sans cesse en avant Jean Starobinski dans ces essais. Avouons qu’elle est un signe d’indépassable modernité.

(article paru dans la Revue des Belles-Lettres)

 

05/06/2013

In Memoriam Gaston Puel - 4 - Lu 93

Le Centre Joë Bousquet et son temps qui non seulement abrite, à Carcassonne, au 53 rue de Verdun dans La Maison des Mémoires une exposition permanente consacrée à la vie et à l’œuvre du poète Joë Bousquet, mais aussi organise des rencontres et des expositions autour de la question des relations entre peinture et écriture vient d’ajouter au catalogue de ses publications ces 42 sirventès pour Jean-Paul* .

René Piniés a établi cette édition en choisissant parmi les quelques 65 titres de Gaston Puel ; tous accompagnés de peintures, dessins ou gravures d’artistes contemporains et publiés à tirage limité aux éditions Rivières entre 2006 et l’été 2012 par Jean-Paul Martin, leur maître d’œuvre. Cette édition fait suite à l’exposition « PAB- JPM, les passeurs de Rivières » que le Centre Joë Bousquet et son temps avait organisé en février-mars 2012 , exposition qui entendait rendre hommage à ces deux créateurs dans le domaine du livre de dialogue plus fréquemment nommé livre d’artiste. Jean-Paul Martin est le cousin de Pierre-André Benoit, plus connu sous le nom de PAB, dont on peut visiter le beau musée du château de Rochebelle à Alès. Cet « artiste-artisan-poète » « amoncellera les pages dont chacune est un tableau », selon ses mots, de près de 800 titres. Ses « minuscules » sont de petites merveilles ! Héritant de Rivières, vaste maison que PAB avait restaurée, Jean-Paul Martin va servir et la maison et l’œuvre de PAB notamment en reprenant le flambeau, en imprimant des poèmes et en appelant des artistes contemporains à reprendre l’ancien compagnonnage.

Gaston Puel, ami de Joë Bousquet et de PAB, appartient à cet après-Bousquet qui grâce à « la mémoire de quelques uns qui s‘est saisie de son œuvre » reste toujours vivant comme à cet après-PAB que poursuivent les éditions Rivières auxquelles le Centre Joë Bousquet et son temps prête attention et main amie.

Il faut voir ces poèmes présentés ici sous le nom occitan de « sirventès » comme autant d’hommages, autant de « signes de reconnaissance et d’affection » de Gaston Puel à l’égard de celui qui leur a donné vie, quasi miraculeusement, au cours de ces six dernières années en demandant à un artiste de partager l’aventure du livre.

J’aime à voir ces 42 textes comme autant de feuilles qui tremblent dans la nuit, autant de notes qui déchirent délicatement le silence, autant de mies de pain blanc qu’un « petit poucet rêveur » aurait semé sur sa route, de quoi arrêter, le temps d’une halte précaire, le temps d’en goûter la saveur – ce ton de la voix d’encre – sur la langue, les marcheurs égarés que nous sommes en ces temps d’asphyxie. J’aime à y retrouver Gaston Puel dans sa posture préférée « à genoux dans l’herbe sèche / à l’affût des dessous des choses », posture sur laquelle malgré la solitude, la maladie, la dureté des temps et leur folie n’ont pas de prise, posture qui va de pair avec cette tournure du regard qui le voue à « racler le fond ténébreux ou, entre deux eaux, louvoie l’insaisissable présence » là où « la vie et la mort indivises (…) s’affirment et s’affrontent ». Cela qui fut et reste sa belle querelle. J’aime voir les mots dans les poèmes de Gaston Puel se faire « murmure au museau de neige », parole « à l’ailleurs dédiée », nuage qui file ses brumes « du son au sens, du chant à l’être. » La poésie de Gaston Puel nomadise en plein ciel, passe sans s’attarder, ne « (répondant) de rien », ne « (donnant) rien qu’on pourrait posséder » mais nous offrant ce qui s’affirme en s’effaçant comme la cascade de Rilke se vêt de ce qui la dénude, « l’ange blanc de l’effroi » qui « (paraphe) le silence » de son « aveuglante lumière ». Ainsi rencontre-t-on dans un « faire toujours en chemin » l’inconnu, du sens qui s’éveille.

J’en terminerai par un retour à Bousquet, à une de ses grandes leçons que Gaston Puel incarne magnifiquement dans ce livre, à savoir que « la difficulté pour un poète n’est pas de trouver la poésie » mais « de rester un homme en devenant un poète ». c’est que toujours la poésie risque de tomber dans ses propres eaux, de se laisser déborder par les forces qui la meuvent. Il y a cela de toujours revigorant dans la poésie de Gaston Puel, c’est qu’il connaît bien ces dangers que court la poésie qui risque toujours de s’enivrer d’elle-même, de battre tellement à son rythme qu’elle finit par ne plus appartenir qu’à sa musique et non au drame dont elle est sortie. Or, c’est en gardant ses attaches avec la vie dont elle est issue, une vie toujours en formation, qu’elle peut toucher et ouvrir la conscience des hommes.

Avec Gaston Puel, nous sommes servis ! Ce sont des présences que nous voulions, par delà proses ou vers, eh bien, avec ces sirventès ce sont des présences que nous avons !

 

* Cette note de lecture vient de paraître dans le N° 1009 de la revue Europe en mai 2013

 

 

 

04/06/2013

Lu 91- Jacques Ancet, Comme si de rien, éditions l'Amourier, fonds Poésie

couv Comme si de rien451.jpgPour discrète qu’elle soit, la voix de Jacques Ancet porte loin, balayant de nombreux territoires. Poète, il est l’auteur d’une bonne trentaine de livres. Il a obtenu en 2009 le prix Apollinaire pour L’identité obscure. Prosateur, essayiste, il est aussi l’incomparable traducteur des poètes de langue espagnole : de Saint Jean de la croix  à Juan Gelman en passant par Quevedo, Jorge Luis Borges, jose Angel Valente, Antonio Gamoneda, Alejandra Pizarnik … Une œuvre donc abondante et importante. En retrait, étranger aux tourbillons des modes, fidèle à une démarche obstinée et endurante  qui voit son écriture rôder sur les crêtes, tutoyer les lisières, frôler les bords mal assurés des genres toute tendue « vers ce lieu sans lieu où quelque chose s’achève et commence à la fois. Territoire vide – nu – où postures et costumes s’évaporent dans la nudité du non savoir ».

C’est cette écriture poétique que nous donnent à lire les éditions de l’Amourier (13 euros) avec ce Comme si de rien. 95 poèmes, soit 95 moments dûment datés entre le 10 juillet 2006 et le 23 juin 2007, histoire de bien ancrer le poème  dans un présent d’écriture, et 2 proses dont une inaugurale qui pose l’enjeu du livre : « écrire le jour, ses odeurs, ses lueurs, ses rumeurs. L’ensemble ressemble à un journal mais ce n’est pas un journal ! Ce n’est pas le compte-rendu d’un vécu quotidien ni des réflexions sur le cours du monde ni des notes de poétique, je risquerais le mot de chronique non en son sens traditionnel de relation d’événements historiques mais plutôt comme production de présent au fil des jours et ce par le travers du corps, dans le poème. 95 poèmes comme 95 «  (fenêtres) (…) petits rectangles de mots qui donnent sur ce qu’on ne sait pas », pour dire que « ce qui s’approche, s’éloigne » et que ce qui reste c’est peu de chose finalement. Presque rien. Ce qui reste « quand on se retourne » , c’est moins qu’un chemin, moins que des traces, juste « un miroitement évaporé. Comme si rien n’avait jamais été. » Miroitement dont les 95 sizains donnent tout le rayonnement et la résonance. Comme si de rien n’est donc pas rien et si ce n’est pas le rien d’en haut dont parlait Simone Weil se serait le rien d’ici-bas comme une transcendance qui logerait dans l’immanence, un rien germinatif, quelque chose de l’ordre de ce « rien qui fait tout surgir » dont parlait le philosophe danois Sören Kierkegaard ?

Comme si de rien m’apparaît comme un livre plein de cette tendresse dont parle Bernard Noël à propos des poèmes de Jacques Ancet, tendresse comme celle d’un “reste de présence en train de dissoudre”, comme celle d’une “vibration continue dont l’intonation imprègne tout du vocabulaire à la syntaxe”, comme celle d’un ton fait de simplicité, d’euphonie, de fluidité dans les agencements verbaux, en un mot de pudeur. C’est elle qui nous tient et nous rend capable de tendre avec plus de justesse la corde des jours.

 

 

 

 

 

 

 

24/04/2013

Lu 90 - Bagdad Jerusalem, à la lisière de l'incendie de Salah Al Hamdani et Ronny Someck, éditions Bruno Doucey

bagdad,jerusalem,salal al hamdani,ronny someck,bruno doucey éditionsDeux hommes, deux destins. Salah Al Hamdani et Ronnie Someck sont nés la même année (1952) dans un même pays, l’Irak. Tous deux vont avoir à connaître l’exil, l’un, dans son enfance, pour Israël, sous les pressions des nationalistes irakiens ; l’autre, en 1975, en France – à cause de la lecture d’Albert Camus ! – après avoir connu les geôles du dictateur Saddam Hussein. La rencontre a lieu à Sète au cours du festival de poésie Les voix vives de la Méditerranée en Méditerranée, édition 2011. Le projet de ce livre improbable où un poète arabe et un poète israélien décident d’entrecroiser leurs écritures est né là au hasard d’une écoute et d’un partage de voix. Bagdad Jérusalem, à la lisière de l’incendie et la poésie comme lumière que portent, chacun à sa manière, selon son rythme, ces deux poètes.

Deux voix, trois langues dans ce livre, jamais la fameuse affirmation du poète allemand Paul Celan – « Je ne fais pas de différence entre un poème et une poignée de mains» - ne fut plus vraie. C’est à propos de ce genre d’ouvrage qu’on peut arriver à se dire que l’autre nom de la poésie pourrait être l’amitié, cette aptitude à tisser des liens entre les êtres et les cultures : « Tu murmures en hébreu, dit Salah Al Hamdani à Ronny Someck, à propos de Bagdad / des mots émigrés de mon cœur ».

Ce qui émeut dans ces voix certes différentes, c’est qu’on y entend, étroitement mêlés, d’une part, un sujet en exil, soit quelqu’un qui « se couche seul / entre les lignes de l’Histoire »  (Salah Al Hamdani), quelqu’un qui a eu à subir la violence de l’Histoire, l’exclusion forcée d’une terre, « ô Tigre, ô Euphrate serpents d’agrément sur la première carte  / de ma vie, / vous avez mué en vipères » (Ronnie Someck) et d’autre part, l’exil de tout sujet humain en tant qu’  « arraché au grand Tout, comme le dit Octavio Paz, (il tombe) en terre étrangère », cette aliénation qui structure tout être humain  dès lors qu’il a affaire aux mots qui au moment même où ils nous donnent le monde, nous en dessaisissent. On y voit aussi une posture, cette cambrure propre aux hommes de parole qui savent se dresser, lancer leurs poèmes « épine(s) / dans la gueule du néant », demeurer debout alors que tout sous eux s’est dérobé, que tout n’est encore et toujours que séparation et rupture, ces fruits de l’exil et s’appeler : « viens, rejoins-moi, dit Salah Al Hamdani à Ronny Someck, pour abattre les murs / et chérissons les cendres / de nos morts (…) Déchirons ensemble les langues / qui mentent sur la paix / Incitons-les à la révolte. »

 

 

 

05/03/2013

Lu 89 - André Velter, Zingaro suite équestre et autres poèmes pour Bartabas avec des dessins d'Ernest Pignon-Ernest, Gallimard

Couv Velter-Pignon- surZ433.jpgIl fallait lever la plume comme on lève le camp quand en est sur la route où c’est de l’âme qu’il s’agit. Il fallait cesser de tourner autour de cette « édition définitive » des poèmes d’André Velter pour Bartabas, Zingaro, suite équestre, qui va en quelques douze poèmes de la « violence cavalière » qui ouvre Cabaret , premier texte, à cette « vie en cavale » qui clôt Calacas, dernier texte. Il fallait s’engager sur ces « territoires fauves », passer de l’un à l’autre, au rythme des chevaux et de leurs cavaliers. Il fallait suivre les chevauchées de Bartabas, les mots d’André Velter et les dessins d’Ernest Pignon-Ernest. Suivre, oui, car c’est de de rythme qu’il s’agit, bien sûr. Ceux qui ont déjà assisté à ce qui n’est jamais simple spectacle mais ont partagé cette « forme de communion », ces rituels que met en jeu Bartabas, ses cavaliers, ses musiciens, ses danseurs et, bien sûr, en tout premier lieu, ses chevaux,  ceux-là savent comment ces poudreuses chevauchées, ces syncopes, ces silences, ce martèlement du sol lèvent un printemps derrière eux. Ils savent avec André Velter que, comme le disait Joë bousquet, « le rythme est le père du temps » et qu’  « habiter cavalièrement le monde », comme le fait Bartabas et ceux de sa tribu, c’est l ‘habiter poétiquement, comme le voulait l’autre nomade enfermé dans sa tour sur le Neckar. Ils sauront combien les nombreux dessins d’Ernest Pignon-Ernest dans leur disposition même ne se contentent pas d’aérer les pages de ce livre mais en sont le souffle et la pulsation intime. De même que dans les représentations du « théâtre équestre » de Bartabas  s’entend soudain cette « note bleue » qu’entendait George Sand quand Chopin jouait la nuit pour ses amis et qu’elle en faisait comme le moment où le temps semble se suspendre et la nuit se faire transparente, de même, dans ce livre, se tiennent dans l’harmonie de leurs irréductibles différences, les poèmes d’André Velter et les dessins d’Ernest Pignon-Ernest.

 

J’aime que ce livre réunisse trois hommes pour qui « la vie est la seule source » comme le voulait Reverdy, trois gardiens des révoltes fertiles qui savent « (tenir) la ténèbre en respect », qui savent « cabrer l’âme et le corps », « (allier) fureur et mystique ». Trois hommes de l’éphémère. Trois hommes qui savent accueillir ce quelque chose qui vient d’ailleurs - « là-bas déboule soudain / et c’est ici le cœur plus vaste » - quelque chose du côté de l’éternité quand elle se prend à aimer l’ici, la peau des hommes, des animaux et des choses. Trois hommes de l’acte, de ce qui reste vierge jusque dans la répétition. Quand le corps se risque dans la voix à telle ou telle occasion en compagnie de tel ou tel musicien pour André Velter, quand Ernest Pignon-Ernest parcourt telle ou telle ville de Soweto à Ramallah en passant par Nice, Alger, Durban, Naples…pour coller ses dessins là où ils s’ajustent à ce qui est et je ne dis rien de Bartabas, de son art, ce « théâtre équestre », où se conjuguent art équestre, musique et danse, de son nomadisme à travers les cultures et le monde, de ses plongées dans l’autrefois et ses marges, où c’est la vie que l’on chevauche, « à la verticale de soi ». Trois grands coureurs d’horizons qui n’existent pas. Trois témoins d’une cambrure, d’une posture : oui, on peut encore se tenir droit, debout sur les heures. Sur le seuil. Ses lueurs. Contre toutes les douleurs du monde, les froids, la mort !

 

 

 

 

 

 

 

04/03/2013

Lu 88- Ahuc, poèmes stratégiques de Serge Pey

serge pey,ahuc,poésie,oeésie action,dvdAhuc, vous l’entendez ? Redoublez et faites bien sonner, dans les graves avec raucité,  les « i » que l’on ne voit pas dans la graphie. C’est un cri. Sur l’Aubrac. Un cri vertical. Il monte depuis la terre d’avant. Dans la marge du monde, il se tient. Et résonne. Un cri qui ouvre les bouches et laisse passer de vieilles voix. C’est ainsi que du dessous surgit le vrai pays, un pays sans patrie égal à « une vieille fontaine de lumière » où l’homme, ce remous, aussi déroutant, aussi incertain qu’aux premiers jours, est toujours à venir.

 Ahuc, poèmes stratégiques…Diable, ce serait donc la guerre dans la langue ! Quelque chose de l’ordre de ce combat spirituel aussi brutal que la bataille d’hommes dont parlait le jeune homme depuis ses Ardennes ? Car enfin s’il y a stratégie c’est bien qu’il y a combat et objectif à la clef.

 Défenseur de la poésie – celle qui se moque de la poésie, comme disait l’autre – « résistant du sens » et de l’homme, « guerrillero du poème sans espérance historique, » « ouvreur du sens, gardien et casseur du sens » tant les mots dans le poème fuient, échappent et filent devant en quête de leur signification et c’est là tout leur sens, tel est Serge Pey. Tel il se montre dans cette constellation de textes publiés entre 1985 et 2012 que reprennent aujourd’hui les éditions Flammarion qui ont la bonne idée d’accompagner cette reprise d’un DVD où l’on pourra entendre et voir Serge Pey écraser des tomates, dénoncer la torture en plaçant avec la lenteur qui convient à ces horreurs des erzats d’électrodes à cru sur un poulet, briser des vitres en proclamant que « dans un pays où les poètes sont enfermés dans les prisons, seules les prisons sont libres » - N’est-ce pas Messieurs du Quatar qui tenez dans les fers le poète Al Ajami !... 8 chapitres, 8 performances – on dit ça encore ? oui, on aime bien répéter…mais gare à la farce ! – Ici, et à chaque fois 8 actes. Et qu’est-ce qu’un acte sinon une affaire vitale, une expérience, cette traversée risquée, que l’on fait moins qu’elle ne nous fait et défait, où se risque de l’ homme le sujet qu’il ne se sait pas être !

 La question, la seule peut-être, est celle qui tourne et retourne le fait de savoir comment se tenir debout. C’est la question même de la résistance. Avec Serge Pey, on sait. C’est par les pieds que ça commence ! - Les pieds comme fondement de la pensée, voire ? – Par le zapateado quand les pieds du danseur martèlent le sol jusqu’à déchirer l’âme pour laisser sa chance au duende, tapi au plus profond du sang, duende qui ouvre la bouche pour que passent ces « mots de passe pour la lumière » qui voient une porte dégondée devenir table pour les amis et cette même table devenir porte par où passera l’amour et l’amitié.

 J’aime à imaginer Serge Pey demandant comme Emily Dickinson à Mr. Higginson à propos de ses vers, « sont-ils vivants ? » ? Eh bien oui, c’est dans la vie que déboulent les vers de Serge Pey, une vie où le poème est « toujours un souvenir de l’avenir ». Henri Meschonnic avait bien raison lorsqu’il affirmait que toute la poétique de Serge Pey était une poétique de la vie. D’une vie battante, combattante, en lutte contre toutes les semblances, les contrefaçons, les fétiches de la marchandise généralisée.

 Que celui qui dit venir « des lisière de la Révolution Permanente et du soleil noir des anarchies » soit le bienvenu ! Qui dirait que nous n’avons pas besoin aujourd’hui de tels guerriers de l’imaginaire dont Patrick Chamoiseau disait qu’ils savaient que « la bataille sera sans fin, et de tout instant », qu’ »il ne devra jamais baisser la garde », que « c’est seulement cette veille qui fait de ce pacifique non-dominateur, un guerrier. »

Serge Pey, Ahuc, poèmes stratégiques (1985-2012), Flammarion, 25 euros

 

 

 

07/01/2013

Lu 87 - Bernard Noël, Le livre de l'oubli, P.O.L

livre-livre-de-l-oubli.jpgLe livre de l’oubli dont on avait pu lire des fragments dans le N°981-982 de la revue Europe de Janvier/février 2011 vient de paraître aux éditions P.O.L (10 euros). Cet ensemble de notes écrites en 1979 fait long feu d’une affirmation que l’on va répétant qui voudrait que la poésie soit fille de mémoire sans que jamais l’on ne s’interroge sur ce qu’il en est de ce qui pourrait bien n’être qu’un sépulcre. Il y a quelque chose de revigorant dans ce livre aux fusées aussi vives qu’éclairantes. Quelque chose du côté de la vie dans ce qu’elle a de moins recraché. Quelque chose qui arrache l’écriture à tous les enregistrements, toutes les reproductions imaginables pour la jeter du côté de « l’invention au sens archéologique du terme, c’est-à-dire de découverte. » Le Livre de l’oubli y insiste, il y a dès qu’il y a écriture, mise en route. Dès les premiers pas, la question du terreau sur lequel lève l’écriture se pose. Quel est ce sol où se trouve jeté celui qui écrit ? Lisant ce livre de Bernard Noël me revenait moins L’attente, l’oubli de Maurice Blanchot que le passage célèbre des Cahiers de Malte Laurids Brigge où Rilke  fait dire à Malte que les vers ne sont pas des sentiments mais des expériences. On se souvient que Rilke insistait sur le fait que ce n’était pas encore assez d’avoir des souvenirs mais qu’il fallait surtout savoir les oublier ! Savoir les porter en terre d’oubli et qu’ils y perdent jusqu’à leur nom, ajoutait-il, afin qu’ils « deviennent en nous sang, regard, geste ». C’est alors qu’ étincelait le beau paradoxe que lançait Bernard Noël: « l’oubli est notre pays natal. »

Oui, ce que nous appelons mémoire est bien du côté du savoir, du côté de l’espace, un beau palais du genre « nécropole où reposent le déjà vu, le déjà pensé, le déjà vécu ». Avec l’oubli commence le temps, s’ouvre le labyrinthe des pièces disjointes, les lignes brisées d’un dédale où descendre. Là brille un autre soleil, « celui d’en bas. Le soleil d’en dessous » écrit Bernard Noël. C’est dans cette terre là que l’écriture fouille. Là est son chantier. C’est là qu’elle invente chemins et lieux tels qu’ « apparaisse là ce qui n’a jamais existé ailleurs et n’existera jamais autrement. »

« Rentrer dans l’oublié », c’est affronter l’inconnu, cela qui en nous est « lié au plus vif ». De l’oubli, Bernard Noël écrit qu’  « il est la vie même ». La vie et son désordre. Cela qui ramené au jour et même dérobé, confisqué par sa trop grande lumière, vient déranger ce monde où l’on sait, croit savoir, fait semblant de savoir. Notre monde ! Monde où « le pouvoir est assuré du présent ». Du temps sur lequel il règne en propriétaire, en contrôleur qui à le tourner toujours vers l’avenir, ne le tourne jamais que vers la mort. C’est bien ce qui nous bouleverse dans la lecture de ces textes où « l’écriture est l’expérience de l’oubli ». On y rencontre des mots  qui « sont un regard / ils sortent du noir en cherchant des yeux / ils voudraient voir ce qu’ils disent ». On y entend battre de l’humain en formation. Il y a là des « (textes) qui ne sont pas dans les mots, bien qu’il n’y ait pas de texte sans mots. ». Ce sont les textes que nous aimons. Ils ont toujours un ton. Il ne trompe jamais. Il est celui d’une « écriture poétique » qui nous « mène au plus loin, vers un là-bas qui est aussi ce qui vient ».

 

 

 

 

 

25/12/2012

In Memoriam - Il y a 30 ans mourait louis Aragon...

( * Lire, comme on s'endort est paru dans un N° de la revue Faites entrer l'infini en 2002

  * 30 ans après la disparition de Louis Aragon, on lira un beau dossier dans l'Humanité du lundi 24 décembre 2012: articles de Marie-José Sirach, Roland Leroy, Nicolas Louton, , Jean Ristat et un entretien entre Alain Nicolas et Pierre Juquin.

Alain Nicolas signe un article en hommage à Michel Apel-Muller, initiateur de la recherche aragonienne qui vient de décéder )

Lire, comme on s'endort

 

"(…) l'éclat de l'image comme une plaie cachée qu'on dévoile"

louis Aragon

 

J'oublierai tout, ce soir. Je ne veux rien savoir de mes refus. Je veux juste poursuivre un rêve d'adolescence. Un peu plus bas que l'autre. Dans la pente.

Et donc oublier de louis Aragon tout ce que j'en sais ou crois savoir. Oublier tout ce que l'on a dit, ce que l'on dit toujours et dira encore, peut-être. Garder, en revanche, cette douce fureur quand rapaces et charognards volent trop bas et cette naïveté éperdue pour la poésie qui jette à genoux l'enfant fermé sur ses poings :

"oui, je lis. J'ai ce ridicule. J'aime les beaux poèmes. Les vers bouleversants, et tout l'au-delà de ces vers. Je suis comme pas un sensible à ces pauvres mots merveilleux laissés dans notre nuit par quelques hommes que je n'ai pas connus. J'aime la poésie".

Oublier le stalinisme, la leçon de Riberac, la Grenouillère et le reste. Garder comme un pays d'à côté, ces moments du Trou et l'Épingle, groupe surréalo-situationniste que nous avions fondé à deux pas de la frontière où reposent ceux qui n'avaient pu aller plus loin : Antonio Machado et Walter Benjamin, quand nous tournions autour de l'ombre qu'une corne de taureau - nous lisions aussi Michel Leiris! - pouvait faire sur nos poèmes, et que nous souhaitions jusqu'au bout comme l'Ignacio Sánchez Mejía s de García Lorca en son Llanto, "ne pas fermer les yeux" quand ils verraient "venir les cornes". Garder ce sens de "la  cogida" - le mot dit la blessure et la surprise - du coup de faux quand le ciel est vide de toute lumière, du déchirement, de l'écart, cela qu'il appelle poésie :

"(…) cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux ouverts, ce domaine passionnel où je me perds, ce soleil nocturne, ce chant maudit aussi bien qui se meurt dans ma gorge où sonnent à la volée les cloches de provocation."

Garder l'image, ce "ah!" des yeux qui s'ouvrent. Fertiles, enfin. Garder ce merci et comme cette prière d'Aragon:

"Je n'ai jamais demandé à ce que je lis que le vertige…Aucune règle ne préside à ce chancellement pour quoi je donnerais tout l'or du monde."

Oublier les trahisons, les reniements, les bassesses. Laisser au secret sa part. Et garder très au-dessus des Lettres, l'amitié qui unit louis Aragon et Joë Bousquet, le veilleur immobile de Carcassonne. Garder son texte Introduction à la vie héroïque de Joë Bousquet, publié en 1942 dans la revue Fontaine, à l'horizon de mes jours, comme un texte, autre versant de celui qu'écrivit Maurice Blanchot à la même époque pour Le journal des Débats, sur ce livre que Jean Paulhan, dit-on, composa à partir des quelques mille pages manuscrites que lui confia Bousquet, Traduit du silence. Pour deux raisons au moins. L'une tient à son approche de l' acte de lecture et dont je me plais à partager la posture:

"Oui, je voudrais pouvoir lire Traduit du silence avec l'objectivité de l'ignorant, de l'inconnu. (…) comme on lit un livre trouvé dans une bibliothèque ou cet exemplaire de roman (…) qu'une femme a abandonné sur la banquette d'un wagon…Oui, c'est bien cela : je voudrais le lire comme de la littérature de chemin de fer…en prenant les mots comme ils viennent, en m'attachant à l'histoire contée, en me laissant emporter par les sentiments, en ne craignant plus de rêver entre les phrases(…)"

Et que ce soit comme se coucher nu dans un texte et laisser le sommeil venir. N'être plus rien pour que ce soit enfin le monde. Celui du temps qui fuit. Avec sa poésie, car "ce livre est cette poésie", écrit Aragon de Traduit du silence.

L'autre, à laquelle je tiens depuis que je lis et tourne autour de cet être-de-poésie qu'était Joë Bousquet et me perds entre ces livres, ses lettres, ses journaliers, ses phrases, ses images… , est une réponse à la question surgit de l'étonnement que l'on éprouve quand on se dit qu'il semble bien qu'il y ait dans une œuvre aussi mouvante comme une obscure tendance à demeurer dans les marges, dans une certaine clandestinité, quelque chose qui fait peur. L'hypothèse de Louis Aragon est qu'elle en dit plus que toute autre sur son temps :

"Pourtant peut-être jamais ne s'est exprimé plus vraiment que chez Bousquet ce mal mystérieux qui est bien celui de notre siècle, le siècle des guerres et des révolutions. (…) Le mal du siècle, notre mal du siècle, qui me contredira aujourd'hui, si je dis que sous les aspects fantastiques qu'il peut prendre, il faut lui reconnaître un seul visage et un seul nom : la guerre. (…) Il y a beaucoup d'hommes comme lui, et c'est pourquoi ce livre dépasse si singulièrement ce à quoi les critiques voudraient le réduire, et c'est pourquoi il dit bien plus sur notre temps, que des livres qui ont notre temps pour thème; et la guerre qui règne sur notre temps règne sur lui."

Elle régnait sur Bousquet depuis le 27 mai 1918!

Et l'on me dirait que l'on est sorti de ce temps? Que nos jours, nos amours se passent hors de "la grande ombre criminelle d'un temps maudit"? Quelqu'un prétendrait qu'il n'y a plus à escalader les heures, tirer sur les mains à même le rocher, écorcher ses lèvres aux pierres et mêler sa salive à quelques fleurs…et monter, se hisser dans l'ignorance de celui que nous serons au jour vertical du sommet ?

Aragon fut celui qui, au travers de bien des détestations, en quelques moments décisifs m'offrit la prise secourable.

 

 


06/12/2012

Lu 86 - Commémorer rousseau

Rousseau, la passe du vent« Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions », c’était dans l’Emile en 1762 que Jean-Jacques Rousseau écrivait cela. Il y a 350 ans…Comment ces mots ne trouveraient-ils pas à résonner à nos oreilles d’aujourd’hui ?

Nous fêtons cette année le tricentenaire de sa naissance (c’était  le 28 juin 1712 à Genève. Il mourra le 2 juillet 1778 à Ermenonville), Qui commémorer : l’homme à cheval sur le XVIIIème – siècle des philosophes, de la raison comme lumière – et du XIXème – siècle de la sensibilité, du rêve, de la poésie ? Qui commémorer, l’auteur du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, celui du Contrat social ou celui de l’Emile ou de l’éducation, des Confessions ou des Rêveries du promeneur solitaire ?

Si commémorer a un sens il ne saurait consister à s’extasier d’un passé révolu mais au contraire à lutter contre le temps des mémoires courtes, des temps précipités et donc à jeter l’ancre dans un passé pour y chercher assiette pour y voir ces questions dont il y a toujours à se nourrir, questions comme autant de forces qui veulent l’avenir, lancent leurs germes au loin. Tel est Rousseau qui de lui-même écrivait dans ses Confessions : « vivant ou mort, il les inquiétera toujours » !

Il faut lire, relire Rousseau précisément parce qu’il échappe à toute prise tant son souci de la vérité tient perpétuellement ouverte sa conscience. Là est sa posture.

Oubliés les jugements de Voltaire, Châteaubriand, Lemaïtre…oubliées les fausses querelles. Il y a une modernité de Rousseau, elle concerne aussi bien la société que l’individu. Il est celui qui ayant déclaré la souveraineté du peuple inaliénable a placé au cœur de tout régime démocratique le ver de la contestation radicale. Et parce qu’il est celui dont l’œuvre, les pensées sont toutes tirées de la vie, comment ces pensées ne retourneraient-elles pas à la vie pour s’insurger toujours contre tous ces primats qui nous assèchent corps et âme, primats économiques, financiers, terreau de toutes les injustices et les misères des hommes.

rousseau,la passe du ventJ’ai tardé ,certes. Je tarde souvent. Mais je ne voulais pas laisser passer cette occasion fournie par le calendrier pour signaler les publications des éditions de La passe du vent  (Espace Pandora, 7 place de la paix, 69200 Vénissieux). D’une part, la réédition de son Essai sur l’origine des langues précédé d’un texte d’Abraham Bengio, un frère en humanité. Cet essai, écrit posthume et inachevé de Rousseau fournira matière aussi bien à Michel Foucault qu’à Jacques Derrida dans leur approche des questions touchant la parole et l’écriture. On a là en effet une réflexion très neuve qui valorise l’écriture et la disqualifie à la fois, qui en même temps qu’elle détruit la présence la réhabilite dans la mesure où elle promet la réappropriation de ce que la parole passant par le froid de l’écriture a perdu. Et d’autre part, un livre original Rousseau au fil des mots, 10 mots, 10 écrivains, 10 citations. Ainsi à partir des 10 mots proposés par « la Semaine de la langue française et de la francophonie : dis-moi 10 mots qui te racontent », - âme, autrement, caractère, chez, confier, histoire, naturel, penchant, songe, transport, envoi - 10 écrivains – Pierre Bergougnioux, Sylvie Fabre G., Philippe Lejeune, Emmanuel Merle, Samira Negrouche, Maya Ombasic, Marc Porcu, Jean-Pierre Siméon, Valérie Staraselski, Patrick Vighetti – présentent leur Rousseau.

Pour moi, j’en resterai à ces mots d’André Breton : « Si, sur ce plan, ma pensée procédait de quelqu’un, c’est – elle en procède toujours – du Jean-Jacques du Discours sur l’origine de l’inégalité et du Contrat social. Il n’y avait déjà pas de cris de meute qui pût la faire dévier. Rousseau : je me dis même que c’est sur cette branche, pour moi la première jetée à hauteur d’homme, que la poésie a pu fleurir.» et à cette invite : lisez Rousseau !