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06/05/2012

Lu 77 - A propos de la revue Phoenix (Marseille)

Couv Phoenix-Mazo405.jpgMarseille, ville de revue de poésie ! A côtés de tant d’autres, il y avait eu après Les Cahiers du Sud de Jean Ballard, la revue Sud – d’autres ensuite et d’importance : Action Poétique, Manteia, docks, If…-  puis Autre Sud avec toujours une optique méditerranéenne nettement affirmée, voici aujourd’hui Phoenix*. Une revue renaît, gage de continuité mais aussi de renouveau. Dans son premier numéro, le conseil de rédaction affirme vouloir « servir la littérature vivante sans exclusive, dans sa vitalité et sa diversité (…) développer les échanges avec les autres littératures, les autres formes d’expression créatrice ».

 Son numéro de juillet 2011, N°3, présente un dossier rassemblé par Jean Poncet sur le poète Bernard Mazo. Et parce qu’il publie peu, attentif toujours à ce qui peut s’écrire ici ou là, il importe de lire l’entretien qu’il accorde à Jean Orizet et cette « parole retrouvée » qu’il nous offre accompagnée de quelques pénétrantes approches de Jacques Lovichi, Jacques Ancet, Lionel Ray, Max Alhau ou Abdelmajid Kaouah.

Le N°5, vient de paraître – André Ughetto a pris la relève de Jacques Lovichi. Ce numéro est consacré à Boris Gamaleya, poète réunionnais que le plein d’air voue  aux ciels troublés et troublants des îles. Ce « pèlerin de l’autre rive » écrit une poésie dont le la serait le silence. Ce numéro, après les études de Christophe Forgeot, Jacques Darras, Damien Lopez, Frédéric Werst, Thierry Bertil, Françoise Sylvos , se clôt par un entretien acousmatique avec Patrick Quillier.On « partagera » la voix de Joëlle Gardes et on ira voir éailleurs » pour entendre la « voix » de Jean-Marie Petit qui « écrit en occitan et se traduit lui-même ». A lire son Erbari, Herbier paru aux éditions Jorn.

* Phoenix, Cahiers littéraires internationaux, 4, rue Fénelon, 13006 Marseille

Tel : 0491313931 - Courriel : revuephoenix@yahoo.fr

 

 

 

Lu 76- Vladimir Maïakovski, L’amour, la poésie, la révolution, Traduction d’Henry Deluy, éditions Le temps des cerises

Maïakovski, DeluyHenri Deluy récidive*. Il nous redonne le grand poème de Maïakovski De ça (1923) qu’il avait publié aux éditions Inventaire / Invention, précédé de La flûte des vertèbres (1915), poème d’amour dédié à Lili Brik ; de J’aime (1921-1922) où l’amour brûle sans consumer le désir et son Lénine (1924) commencé avant la mort de celui-ci et achevé peu après où son attachement à la révolution bolchevique va de pair avec son refus d’un culte de la personnalité qui se met pourtant déjà en place .

 Quatre grands poèmes que Le temps des cerises réunit accompagnés d’une riche iconographie : reproductions de collages du constructiviste Rodtchenko et de couvertures d’éditions originales des poèmes de Maïakovski.

 Rien n’y fera : le vers de Maïakovski, comme il l’avait prévu, déchire encore « la masse des ans » et c’est une « arme ancienne / mais terrible » que, lecteurs, nous découvrons – lire et fouiller entretiennent bien des rapports ! Cette arme est celle des questions. De celles que l’homme ne pose pas mais qui ben plutôt le posent comme homme dans son humanité même. Ces questions sont celles par lesquelles Henri Deluy clôt son « adresse à Vladimir (II), Lettre ouverte à V.I Lénine aux bons soins de V.Maïakovski ». Ces questions perdurent par delà les statues, les momies, une révolution « qui va devenir le panier percé de la mort / ce que découvrent (les) archives » , pour celui qui dans une « adresse à Vladimir (I) », au mépris de toute chronologie, met son cœur à nu, laissant percer une tendresse que les années, les coups de l’histoire, ont quelque peu crispées ; après les déceptions, après « Marina l’autre poète », ces questions pour celui qui continue à écrire, qui signe Henri Deluy, sont toujours celles du poème et du communisme. Ces questions ne sont toujours pas réglées pour lui.

 Ces questions demeurent à l’avant de toute écriture. Ces questions ne sont pas de celles que posent une « commande pratique » mais relèvent bien de cette « commande sociale » qui est liée à l’existence « dans la société d’un problème dont la solution n’est imaginable que par une œuvre poétique ». L’enjeu alors n’est pas celui de l’actuel mais du présent qui se laisse entrevoir et difficilement nommer, présent qui ne trouve plus sa mesure dans le temps mais dans un avenir vers lequel le poème peut faiure signe.

 Oui, il faut lire ces « quatre grands poèmes épiques et lyriques » de Maïakovski, on y entend mugir encore « les coursiers / haletants / du temps ». Ils nous mordent toujours la nuque !

 *Vladimir Maïakovski, L’amour, la poésie, la révolution, Traduction d’Henry Deluy, Collages d’Alexandre Rodtchenko

 

Collection commun’art, Le temps des cerises, 22 euros

 

12/02/2012

Lu 75 - Patricia Cottron-Daubigné, Croquis-Démolition, Editions de la différence

«  Non, je n’étais pas sous un autre ciel,

 cottron-daubigné,usine ksf,délocalisation,littératureprotégée sous une aile étrangère ;

 j’étais alors avec mon peuple,

 là où il était pour son malheur »

 Anna Akhmatova, Requiem

 

 

 

Il est des faits que les temps que nous vivons – toujours plus sombres, non ? -  lorsqu’ils surviennent et nous touchent prennent alors l’aspect d’une apocalypse . Tant qu’ils n’étaient que des  mots :  chômage , délocalisation , mépris , humiliation ,… leur violence passait au large dans les brumes des jours.  Et puis soudain tout devient clair. Et le malheur brille de toutes ses dents dont la pointe nous déchire alors.

 C’est alors qu’il nous faut trouver des mots, leur mise en rythme pour dire le désastre apporté par les jours que nous font les voyous déguisés en industriels. Patricia Cottron-Daubigné s’y essaie et y réussi dans ces Croquis-Démolitions. Proche des ouvriers de l’usine KSF par la géographie et le cœur, elle a vécu la tristesse, la honte de ceux qui « sont restés silencieux, en bleu de travail, dans les odeurs d’huiles et de dissolvants, avec des envies de pleurer ».

 Où les trouver les mots, quels noms donner qui réplique, qui fasse reprise de volée à « la violence de l’argent, du gain, du profit », à son cynisme quand les hommes se plient aux chiffres « 40heures par semaine, et travail le samedi, KSF, 46 000 000 euros de bénéfice en 6 mois et 380 licenciés et 200 déjà 2 ans auparavant ». A la violence même du lieu de travail, « du bruit et de l’enchevêtrement de métal et de l’odeur des liquides qui giclent partout et puent ». A la violence du travail quotidien dans « le gueuloir énorme des machines » - « 50 mètres de machines, on appelait ça une ligne » . A la violence de l’attente, celle des longs mois de lutte dans le brouillard des nouvelles parcellaires et contradictoires, celle du dépeçage petit à petit « 3 mois sans les noms » et puis « les noms les uns après les autres, on comprenait pas. Ça dégommait. Un vrai ball-trap. », avant que « la pelleteuse (vienne creuser) un énorme trou dans la pelouse, devant l’entrée des bâtiments », avant que n’ait lieu l’étrange danse macabre des ouvriers venant « (jeter) leur bleu dans le feu » pour « oublier KSF ».

 Oui, c’est un bien terrible livre qu’a écrit Patricia Cottron-Daubigné. Parler dans la colère, ce n’est pas seulement être en colère et lâcher des mots que porterait la colère, c’est s’ouvrir à cette colère de telle façon que ce soit elle qui fasse irruption dans les pages du livre, dans ses expressions embarrassées, ses syncopes, ses reprises, ses silences….Il fallait des « démolitions » du discours, ces coups portés à la langue apprise – celle-la même de ceux qui vous expliquent pourquoi il faut tout perdre – au récit, à sa logique. La culture est toujours le lieu du politique – Il l’oublie ! Voyez ces jours de campagne présidentielle déjà ouverte – la poésie définit un territoire de résistance. Il fallait cette prise en charge par un poète – et PCD l’est – il fallait cette écriture pour porter en terre d’oubli ces jours de lutte et dégager par là même un territoire de résistance à partir des traces d’un monde dont la voix économiste détruit dans le mépris les hommes.

KSF est désormais à Sopoh-Bulgarie , délocalisée, on dit et PCD écrit : « le roulement tourne, ce sera où demain, quelle misère plus noire auront-ils créée pour mieux l’user et nous aussi avec nos piscines et nos plus belles voitures que ».

 Il y a dans le tremblé doux de la voix de Patricia Cottron-Daubigné comme un abri offert aux révoltes à venir jusqu’à ce qu’enfin « l’homme compte pour homme » ainsi que le disait Henri Michaux et que « piétiné comme une route », il cesse enfin de « servir » à ceux qui passent, « fermes et sûrs » avec au bout de leurs laisses invisibles, court tenues, tous les chiens à gueule de néant de l’enfer terrestre pour un ailleurs où ils seront plus terribles encore.

 Je suis sûr que lisant Croquis-Démolition de Patricia Cottron-Daubigné « quelque chose comme un sourire (sera- passé sur ce qui autrefois avait été un visage » selon les mots d’Anna Akhamatova qui dans l’avant-propos de son Requiem parlait d’une de ces femmes qui faisaient la queue devant la prison d’une ville qui s’appelait alors Leningrad « dans les terribles années de la tyrannie de Iéjov ». Car, oui, PCD a su « décrire », nommer, évoquer cela, le malheur terriblement simple des humiliés. Et si ce ne sont des pleurs, ce sont des larmes qui tombent en nous. Sur ce qui reste d’âme tant par les temps qui sont les nôtres cet espace de langue est menacé d’asphyxie.

 

 

 

04/02/2012

In memoriam Bernard Vargaftig

Quand "la fugacité disparaît"*bernard vargaftig,poésie,alain freixe

 

La mort, c’était hier, le 27 janvier 2012 à Avignon.

 

La vie, c’est 1934, la naissance à Nancy puis les terribles années 40, celles des persécutions nazies, années de la peur, de la fuite et du silence. Années de clandestinité où l ‘on apprend aussi à tenir, à se tenir.

 

La vie en poésie, ce sera en 1965, la soirée du Récamier et dans ce théâtre parisien les paroles d’encouragement de Louis Aragon. Après Chez moi partout publié en 1967 chez PJ Oswald se succèderont une trentaine de livres plus des livres d’artiste avec Olivier Debré, Colette Deblé, Germain Roesz…ainsi que deux remarquables anthologies ; l’une La poésie des romantiques chez Librio, l’autre Poésie de résistance chez J’ai lu. Je ne dirai rien des prix qu’il put recevoir chemin faisant, celui de l’académie Mallarmé en 1991, celui Jean Arp en 2008, je préfère évoquer ici ses deux derniers ouvrages en souhaitant qu’ils donnent envie de retrouver ceux qui se tiennent à l’arrière et notamment cette Suite Fenosa, avec Bernard Noël, publiée chez André Dimanche en 1987.

 

Le premier est un coffret original liant image et texte, Coffret livre « L’aveu même d’être là »

 

et DVD « Dans les jardins de mon père », les deux constituants comme une autobiographie poétique de Bernard Vargaftig. Le poète a choisi lui-même les poèmes de son anthologie. Revisitant son œuvre, c’est sa vie qu’il reparcourt. Se promenant dans ses poèmes, il s’arrête  ici ou là, comme dans ses souvenirs d’enfant juif caché en Haute-Vienne, près d’Oradour, pendant l’occupation nazie. Ce voyage dans la mémoire n’est pas un simple retour en arrière mais une véritable marche en avant, un véritable travail, une manière de creuser, de pousser plus avant la vie et ce souffle intérieur qui la porte. Cela qui a besoin de toujours plus de mots pour dire  ce simple fait stupéfiant « d’être là », traversé de tous les désastres comme de toute lumière. Aveu à répéter dans la différence de ce qui n’en finit pas de commencer toujours à nouveau.

 

A propos du second, il peut être intéressant de se souvenir de ce qu’Aragon, en 1967, lors de la publication de La véraison chez Gallimard, disait : « j’aime ça, ce langage, haché comme la douleur ». En effet, Ce n’est que l’enfance est un livre que la douleur rythme. C’est elle qui espace les poèmes, les strophes – quatre strophes de quatre vers pour chaque poème – qui va jusqu’à inclure « deux pages blanches et muettes » pour « (dire) la mémoire vivante de (son) fils, Didier Vargaftig ». Devenue rythme, c’est elle qui engendre le temps propre à ce livre. Un temps dont la couleur pudique est celle du « déplacement intérieur » d’un « cri nul désert », le blanc d’un mouvement qui dénude, « faille d’enfance » avant « le dévalement », « accomplissement à nu que le manque / ne rattrape pas » et où c’est l’enfance qui appelle depuis cette distance où elle se tient, ce souffle qu’elle sait creuser toujours à l’avant de nos jours. L’enfance en appelle aux mots non pour combler cette déchirure, la taire par la même occasion mais pour la maintenir, au contraire, aussi vive que ces falaises qui tiennent, face aux vagues aveugles qui les dénudent toujours plus comme cet « ailleurs de moi d’un ailleurs / par la crainte dont la répétition se rapproche / où c’est l’accomplissement qui s’ouvre ».

 

Aujourd’hui, nous reste son murmure – Il disait : « Je n’écris pas, je marmonne » - sa respiration d’encre, son souffle. C’est là qu’il engagea son être et son existence, son insoumission au monde comme il va charriant toujours plus d’injustice et d’intolérable.

 

Bernard Vargaftig n’est pas mort. Sa vie s’est accomplie.

 

* Article paru dans l'Humanité du 02 février 2012 

 

Bernard Vargaftig, Coffret livre « L’aveu même d’être là » et DVD « Dans les jardins de mon père », film de valérie Minetto et Cécile vargaftig,  Au diable vauvert, La Laune, BP 72, 30600 Vauvert (39 euros)

 

Bernard Vargaftig, Ce n’est que l’enfance, Prix de littérature Nathan Katz 2008Arfuyen, Lac Noir, 68370 Orbey ( 11 euros)

 

 

 

01/01/2012

Aux amis et aux passants du blog: Buon cap d'an / Bon any nou!

De Nice en repassant par la catalogne et dans la continuité des mots d'André Frénaud de 2011, ceux-ci d'Arthur Rimbaud pour accompagner une image de marche hors sentier balisé. Les plus belles!

IMG_2648.JPG

"Allons! La marche, le fardeau, le désert, l'ennui et la colère."


In memoriam Bruno Mendonça ( 1953 - 2011)

25 10 2011 010 - copie.jpgBruno Mendonça, joueur de mots, lanceur de boomerangs, souffleur de poèmes et détourneur d’échecs, nous a quitté. Plasticien, Bruno était du côté du poème. Ce lieu improbable où l’on ouvre meurtrières et fenêtres à même les murs de l’époque à grands coup d’écarlate, corps et langue mêlés. Performeur, il arpentait le pays d’à côté. C’est là où nous l’avons rencontré. Ici ou là, dans les vernissages ; à Contes, pour notre poésie des deux rives ; à Coaraze , lors de nos Voix du Basilic ;  aux Cahiers du Museur…

 

Le 03 novembre 2011, il a dévalé trop vite les marches des escaliers de son atelier chez Spada à Nice. Comme en une dernière échappée. Ce voyageur de l’art s’est élancé sans prévenir vers d’autres terres où « sur un écran ovale est projeté une version courte / De la Bête et la Pelle » tandis que « les chaises-longues s’allongent, se tirent ailleurs, armes / A l’épaule, pour décoller de la piste d’envol de Trafalgar. IMG_4648-9.JPG

Les Amis de l’Amourier s’inclinent sur son passage de « bâtisseur d’aléatoire ».

( J'écrivais ces mots pour la Gazette Basilic N°40- Décembre 2011. Un Après -midi d'hommage est en cours d'élaboration pour le 4 février 2012 dans l'auditorium du Mamac de Nice - 06 - La premire image a été prise à la galerie des Docks; la seconde à la galerie/Librairie Laure Matarasso courant octobre 2011 )

lu 74 - Philippe Jaccottet, L’encre serait de l’ombre, Notes, proses et poèmes choisis par l’auteur (1946-2008), NRF, Poésie/Gallimard, N°470,10 euros

 

Plus de 60 ans d’écriture. Après beaucoup d’années, Philippe Jaccottet remet ses pas dansCouv Jaccottet-Nov 2011445.jpg ses traces – celles d’une œuvre poétique contemporaine majeure - et nous donne une anthologie personnelle, une promenade  sous langue à travers Notes, proses et poèmes de 1946 à 2008 comme sous les arbres d’un verger d’encre.

 

Comme il est émouvant de voir le poète de Grignan reprendre ses « beaux chemins » dont parlait mon ami Hans Freibach dans un article déjà ancien paru dans la revue Sud en 1995 dans son N°110-111. De le voir revisiter ses livres. Y saisir les souffles qui les coupent d’une lame de vie. Les ajuster, « ardoises sur le toit – on pense à Pierre Reverdy – pour servir d’abri à nos vies en alarme toujours plus perdues dans un monde toujours plus furieux.

 

Aucun doute possible la voix qui affirme "qu'il n'y a pas au monde que du malheur" malgré un avenir presque entièrement obscur, qui maintient de manière endurante que, devant nous, persiste toujours, indubitable, dans le cours même du monde, une lumière "bien qu'invisible dans le bleu du ciel / aussi sûre que chose au monde que l'on touche" et qui entend tout faire pour maintenir cette lumière et la "transmettre (...) comme une étincelle ou une chaleur", cette voix-là s’arrache à l’encre, troue l’ombre des 560 pages de ce fort volume, et nous parvient encore et toujours par cette porte dérobée comme « un froissement, très loin, de l’air » du dehors. Elle instaure , porte et maintient ce « contre-sépulcre «  dont parlait en d’autres temps René Char.

 

Rien n’est perdu. Définitivement perdu, malgré l’utilitarisme et le profit, une époque qui évacue la mort, banalise la misère et renoue avec les guerres. Vivre ici est possible à condition que l’on «  (rende) au regard son plus haut objet". Changer la vue pour change la vie comme peut le dire Bernard Noël. Et quel est-il cet objet pour Philippe Jaccottet sinon cette coïncidence entre la merveille et l'énigme, cet invisible qui, touchant en nous ce qui nous est le plus intérieur et le plus dérobé à la fois, et le faisant vibrer, ouvre en nous "ces beaux chemins" où l'on va vers ce col d'où semble monter, impérieusement, une lumière toujours plus vive. Loin de nous éloigner de la vie, les " beaux chemins" de Philippe Jaccottet nous y ramènent. Il en va ici comme de toute conversion. Rien n'a changé et tout a changé. C'est toujours de notre monde dont il s'agit, mais vu autrement, vu "à partir de ce qui ne peut se voir", vu à partir de ce à quoi nous sommes devenus si aveugles, nous qui vivons dans l'aveuglement, nous qui ne voulons plus voir. Oui, "le regard est ce qui sauve » comme le pensait Simone Weil.

 

Les "beaux chemins" de Philippe Jaccottet sont des chemins de vie. S'ils ne consolent pas, s'ils ne guérissent rien de nos malheurs, ni de ceux, ef­froyables, de ce monde, au moins mènent-ils "un pas / au-delà des dernières larmes". Ils aident à vivre parce qu'ils se tiennent toujours sur le versant "où la proue fend l'eau", et qui, pour n'être pas le présent de l'émerveillement - cet insu qui appartient en propre à Jaccottet - est, avec un minimun de perte, ce que le passeur a su amener jusqu'à nos rives. Avec lui, nous nous sentons à nouveau vivants, et comme assurés de nous-mêmes et du monde. Un peu moins lourds, un peu moins sérieux, un peu plus légers. Toujours plus résistants. Debouts. Encore.

 

 

 

lu 73 - Carl Sandburg, Chicago Poems, Le temps des cerises, 15 euros

 

letempsdescerises_L813c - copie.jpgAu Temps des cerises, on ose dire – par les temps qui courent, c’est nager contre le courant ! – qu’on est pour « une poésie engagée », une poésie qui prend à bras le corps le monde, ses horreurs, ses odeurs de sang et de poudre, ses opacités, ses brumes .« J’ai écrit un poème sur la brume / Et une femme m’a demandé ce que j’entendais par là (…) J’ai répondu : / Le monde entier n’était que brume il y a longtemps et un jour il retournera tout entier à la brume » écrit Carl Sandburg (188-1967). Aussi, on a décidé au Temps des cerises de revisiter la collection « la petite bibliothèque de poésie » et d’en renouveler l’aspect et la tenue. A côté des rééditions du Nuage en pantalon de Maïakovski, Chansons du peuple de Jean-Baptiste Clément, Le tambour de la liberté d’Henri Heine, une belle nouveauté : les Chicago Poems de Carl Sandburg. Proposés avec beaucoup d’à propos en bilingue, ils sont traduits par Thierry Gillyboeuf qui, dans une précieuse préface, fait du poète américain le « chaînon manquant entre Whitman et la Beat Generation ». Les Chicago Poems sont publiés en 1916. Le livre connut un gros succès . Carl Sandburg choisit le peuple. Il fait de la ville – Chicago « la dépravée », la « malhonnête », Chicago qui pourtant « chante la tête haute, aussi fire d’être vivante, vulgaire, forte et roublarde » qui va « démolissant / concevant, / construisant, cassant, reconstruisant » - un travailleur fait de tous les travailleurs ; une âme faite de toutes les âmes comme « la gratte-ciel » qui « se dessine dans la fumée et le soleil » ; une langue faite de toutes les langues qui ici se mêlent. Parce que rien de ce qui est humain et jusqu’à la prostitution, jusqu’au crime n’est omis par Carl Sandburg, ses poèmes lèvent « un visage d’homme le regard plongé dans ces mâchoires et la gorge de la vie ».

 

1916 : l’Amérique, Chicago, ses rues, leur atmosphère, les hommes et leurs activités, leur vie difficile bordée de toutes les misères, toutes les joies, toutes les beautés, en quoi cela nous concernerait-il aujourd’hui ? C’est justement parce que Carl Sandburg n’écrit pas de la poésie-écho que ses poèmes n’ont pas ce ton blafard que l’on connaît aux voix réverbérées. Ici, on ne paraphrase pas le monde mais on retourne ses événements vers le ciel pour les matérialiser dans les bouleversements d’un langage où vibre l’inspiration du futur.

 

 

 

20/11/2011

Lu 72 - Mon beau navire ô ma mémoire, Un siècle de poésie française - Gallimard 1911-2011

 

Couv-Anthologie Gallimard.jpgEncore une anthologie ? Une anthologie consacrée à la poésie d’expression française du siècle dernier dans toute sa diversité et sa richesse ? Ici, nul axe de rencontre n'est privilégié - tous les choix formels et esthétiques, tous les tons se côtoient - le seul critère est éditorial: en effet, tous les poètes – 100 poètes, 100 poèmes pour 100 ans de poésie! – appartiennent au fonds poétique Gallimard, Antoine Gallimard se chargeant d’ailleurs lui-même de la préface.

 

Insistons sur le fait qu’ à l’exception de quelques noms toutes les grandes voix d’encre de ce temps sont là suivant un ordre alphabétique aussi simple qu’efficace.

 

Le vers d’Apollinaire qui fait titre invite à une odyssée: retour à quelques grands textes comme à quelques autres oubliés. Poésie, fille de mémoire !

 

Cet ouvrage témoigne de la présence importante, essentielle de la poésie dans la fondation et le développement des éditions Gallimard qui fêtent leur centenaire et de cette belle vitalité de la poésie, si l'on entend par là cette écriture acharnée à travailler la langue pour lui arracher une parole qui, sur fond d'abîme, tente de dire le présent, cette question.

 

 

 

Lu 71- Vladimir Maïakovski, L’amour, la poésie, la révolution, Collages d’Alexandre Rodtchenko,Traduction d’Henry Deluy

 

couv Maïa de Deluy379 - copie.jpgHenri Deluy, le poète fondateur de la toujours jeune revue Action Poétique – On fêtait l’été dernier à Lodève la parution de son N°200 ! – et de la manifestation La Poésie en Val-de-Marne, récidive. Il nous redonne le grand poème de Maïakovski De ça (1923) qu’il avait publié aux éditions Inventaire / Invention, précédé de La flûte des vertèbres (1915), poème d’amour dédié à Lili Brik ; de J’aime (1921-1922) où l’amour brûle sans consumer le désir et son Lénine (1924) commencé avant la mort de celui-ci et achevé peu après où son attachement à la révolution bolchevique va de pair avec son refus d’un culte de la personnalité qui se met pourtant déjà en place .

 

Quatre grands poèmes que Le temps des cerises réunit dans la collection commun'art, accompagnés d’une riche iconographie : reproductions de collages du constructiviste Rodtchenko et de couvertures d’éditions originales des poèmes de Maïakovski.

 

Rien n’y fera : le vers de Maïakovski, comme il l’avait prévu, déchire encore « la masse des ans » et c’est une « arme ancienne / mais terrible » que, lecteurs, nous découvrons – lire et fouiller entretiennent bien des rapports ! Cette arme est celle des questions. De celles que l’homme ne pose pas mais qui ben plutôt le posent comme homme dans son humanité même. Ces questions sont celles par lesquelles Henri Deluy clôt son « adresse à Vladimir (II), Lettre ouverte à V.I Lénine aux bons soins de V.Maïakovski ». Ces questions perdurent par delà les statues, les momies, une révolution « qui va devenir le panier percé de la mort / ce que découvrent (les) archives » , pour celui qui dans une « adresse à Vladimir (I) », au mépris de toute chronologie, met son cœur à nu, laissant percer une tendresse que les années, les coups de l’histoire, ont quelque peu crispées ; après les déceptions, après « Marina l’autre poète », ces questions pour celui qui continue à écrire, qui signe Henri Deluy, sont toujours celles du poème et du communisme. Ces questions ne sont toujours pas réglées pour lui.

 

Ces questions demeurent à l’avant de toute écriture. Ces questions ne sont pas de celles que posent une « commande pratique » mais relèvent bien de cette « commande sociale » qui est liée à l’existence « dans la société d’un problème dont la solution n’est imaginable que par une œuvre poétique ». L’enjeu alors n’est pas celui de l’actuel mais du présent qui se laisse entrevoir et difficilement nommer, présent qui ne trouve plus sa mesure dans le temps comme il va. C’est dans cette mesure là qu’il y a encore à interroger les vers de cet homme déchiré de poésie qui en appelait à une langue nouvelle, Vladimir Maïakovski. Oui, « c’est dur le futur » ! Surtout quand on a décidé, une fois pour toutes, que la vie devait triompher de la mort, qu’il fallait pour cela l’accélérer toujours – « camarade la vie / au trot / plus vite » - voire sauter dans l’avenir d’un bond, instaurer par là origine nouvelle. Où ? Sinon dans le poème. Là où la poésie existe. Se met à exister. Ce poème qu’Henri Deluy interroge dans sa traduction, matière verbale qu’il arpente fort de ce savoir qui lui faisait écrire que « la frappe du vers est une frappe de sens ».

 

Oui, il y a encore à lire ces « quatre grands poèmes épiques et lyriques » de Maïakovski, on y entend mugir encore « les coursiers / haletants / du temps ». Ils nous mordent la nuque !

 

 

 

01/11/2011

Tomas Tranströmer prix Nobel de littérature 2011 - Poète!

Dans le très beau numéro que la revue Europe consacrait au philosophe Jacques Derrida en mai 2004 – quelques mois avant sa mort – celui-ci disait à Evelyne Grossman qui l’interrogeait sur la vérité blessante propre à tout acte d’interprétation ceci :  « traduire, c’est perdre le corps. La traduction la plus fidèle est une violence : on perd le corps du poème ».Et certes, mais on gagne aussi un poète[1], soit quelqu’un qui ne se contente pas de venir avec des mots, alourdis de significations figées – comme tant d’hommes de ce temps misérable – mais avec un langage soit un acte de parole où la langue se trouve remuée, retournée, mise à mal parfois mais amoureusement toujours, un langage comme ces « traces de pattes d’un cerf dans la neige » sur lesquelles tombe le poète un jour de grand écart.

Tomas Transförmer est né à Stockholm en 1931. Ce suédois, par ailleurs grand voyageur, est l’homme d’un espace et d’un temps , il est d’ici et de maintenant, pris dans le mystère des signes, la présence massive et têtue des choses, l’ombre portée des actes des hommes. Poète, il se débat en plein réel au moyen de l’image qu’il n’utilise jamais comme le double fantômatique des choses, mais comme le procès qui permet à l’homme de se situer dans le monde parmi les choses, les cercles dans lesquels elles trouvent à se répartir et qui chez lui interfèrent : la ville et la forêt par exemple, ces deux données de la réalité suédoise :

« Le ciel éclatant s’incline contre la muraille.

C’est comme une prière qu’on adresse au vide.

Et le vide tourne son visage vers nous

Et murmure :

« Je ne suis pas vide, je suis ouvert ».

On comprend que Tomas Transförmer ait été conduit tout naturellement à la pratique du haïku, cette forme brève japonaise qui s’efforce non d’habiller le monde d’images et de figures mais de le laisser être sans peser sur lui du bout de quelques mots. Mots poreux – véritables puits artésiens – par où remonte le « ah ! » des choses quand, étonnées, elles surgissent comme elles sont dans leurs rapports mutuels :

« On marche longtemps et on écoute et on arrive à un moment

où les frontières s’ouvrent

ou plutôt

où tout devient frontière »

La lecture des haïkus de Tomas Transförmer transporte entre les choses, là où c’est la chair du monde qui palpite entre diastole et systole. Son énigme. Ce silence tout vibrant d’intensité. Cela qui nous faut !

 

Tomas Tranströmer, Baltiques (œuvres complètes 1954-2004), Traduit du suédois et préfacé par Jacques Outin, Poésie/Galllimard

[1] Saluons à ce propos Le Castor astral – Et à travers lui les petites maisons d’édition dans leur rôle irremplaçable de passeur de littérature vivante ! – qui dès 1966 s’est attaché à publier ses œuvres. Signalons que si les haïkus de La grande énigme sont bien repris dans Baltiques, Les souvenirs m’observent restent disponibles au Castor astral.


 

Lu 70 - Jean-Vincent Verdonnet - Dernier Fagot (Rougerie)

L’âge avance. Le soir descend sur une vie en poésie. Celle de Jean-Vincent Verdonnet qui selon les mots d’Yves Bonnefoy « (aida) la terre à continuer d’être, le langage à ne pas être seulement le gravât des mots dans ses retombées indifférentes », fut en tout point exemplaire.

Il nous apporte aujourd’hui grâce à la fidélité des éditions Rougerie son Dernier fagot. J’aime cette image Couv Dernier fagot191 - copie.jpgdes poèmes/sarments que le poète à liés, javelle qu’il offre au lecteur pour qu’il y porte le feu d’une lecture fervente. Chaleur et lumière contre tous les froids, au cœur de toutes les nuits.

J’ai toujours au détour d’un poème entendu « cette voix de la lumière absente ». Quand les yeux se taisent, on peut l’entendre. Et l’entendre, c’est l’entrevoir. Les yeux quittent le livre, s’ouvre alors comme la porte du jardin de derrière sur l’image mentale d’un oiseau « ivre de ciel (…) ouvrant de son aile le soir » ou ce travail au rouge du soleil « dans l’eau du lac » à l’aide de son « tisonnier » invisible ou encore cette « pâleur automnale / qui (s’attarde) dans les allées / en deuil du clos à l’abandon ». Et c’est la porte du temps qui s’entrouvre l’espace d’un instant où se brise jusqu’au silence. Entre l’éternité, ce Fugitif éclat de l’être comme l’écrivait Jean-Vincent Verdonnet en 1987, pour une visite où être et vision s’épousent l’espace d’un saisissement qui se dérobe déjà. Règne à nouveau la séparation, la distance, le chemin devant, toute piste perdue.

Si « rien ne saura mieux dire l’âme / que le feu menacé d’une rose / annonce de tous les départs », dans ce Dernier fagot, c’est la mélodie d’une âme qui se trouve renouée et se donne à entendre. L’âme est sur la route disait Gilles Deleuze. On l’entend marcher dans ce dernier livre de Jean-Vincent Verdonnet, apaisée, assurée de son pas vers « les terres / où n’a pas de fin le sommeil » et où « la compassion des neiges » attend le voyageur.