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02/01/2011

Lu 56 - Henri Michaux, Poteaux d'angle, Poésie/Gallimard, N°400, 2004

Je connaissais le Poteau d’angle paru en 1971 aux éditions de l’Herne – je revois le mince volume à couverture rouge – j’avais raté les ajouts parus en 1978 chez Fata Morgana et négligé les nouveaux Poteaux – Deux grandes balises et un poème final de « retour à l’effacement / à l’indétermination », paru en 1981 chez Gallimard.

Couv Michaux666.jpgPourquoi ai-je emmené avec moi, dans mes montagnes, ce livre republié en 2004 dans la collection Poésie/Gallimard, 400ème volume de la collection ? Sûrement à cause de son titre – ce trou qui permet au regard de pénétrer comme à l’avance - et parce que feuilleté j’y ai reconnu ce style lapidaire dont les éclats sont toujours des événements pour le corps, enfin parce que je connaissais Henri Michaux, la fascinante singularité  nos regards et cadastre nos chemins dans le paysage poétique du XXème siècle de ce désorienteur,  qui à nomadiser en ses propriétés, nous jette toujours à côté, dans la question et l’énigme. Je sais maintenant qu’il répondait à une attente, attente que la parole qui brûle dans ce mince ouvrage ne saurait combler mais aguiserait au contraire : « non, non, pas acquérir, écrit Henri Michaux. Voyager pour t’appauvrir. Voilà ce dont tu as besoin. » L’étrange leçon ! Si contraire à tout ce qui grillage: « toute une vie ne suffit pas pour désapprendre, ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête – innocent ! – sans songer aux conséquences » et si tonique pour traverser nos temps incertains où garder une posture humaine, rester ouvert à de l’humain en formation, est la question, le « grand combat » et l’insoumission, toujours le chemin vers une « paix dans les brisements ».

Il y a un côté « manuel » dans ce livre, un côté « pensées », un stoïcisme travaillé par le Tao d’où cet ensemble de sentences écrites par un « barbare » qui serait passé par l’Asie. La tenue d’Henri Michaux y est toujours originale. C’est celle d’un aventurier de l’intérieur : « tu veux apprendre ce qu’est ton rôle ? Décroche. Retire-toi en ton dedans. Tu apprendras tout seul ce qui est capital pour toi car il n’est pas de gourou pour ce savoir ».

Ces Poteaux d’angle sont comme autant de bornes qui ne bornent pas, ils ne cadrent que l’écart, l’affût, la préparation au bond, au saut de côté. De ce côté-là sont nos lointains, inatteignables bien sûr, nous vouant à une marche interminable au point que « la mort cueillera un fruit encore vert ».

Ces Poteaux d’angle servent tout au plus à délimiter des champs jonchés de cailloux, de rocs. Ce sont des vergers de pierres car selon la leçon de Lao-Tseu, ces injonctions sont des fruits. À peler !

Allez ramasser ces pierres, cueillir ces fruits. Ils se goûtent sur la langue. Saveur et savoir mêlés. Laissez-vous prendre, chaque pierre est une surprise. Et celle-ci est saxifrage – Ah ! l’énergie disloquante de la parole de poésie ! – elle casse, disloque, ouvre en deux, réveille car s’adressant à lui-même, c’est nous, lecteurs, qu’il atteint.

« Voûtés d’un grand silence », c’est ainsi que nous sortons de la lecture de ces Poteaux d’angle, comme leur auteur alors qu’il sortait d’une exposition de Paul Klee.

Silence, fruit de l’action poétique !

 

Lu 54 - Antoine Emaz, Plaie, Tarabuste éditeur et Jours/Tage, Editions En Forêt/Verlag im wald

J’ai lu dès réception, fin 2009, les deux livres d’Antoine Emaz. Je les ai lus, comme il se doit, en ménageant des palliers comme lors d’une remontée du bleu des fonds, pour filer l’air. Puis, j’ai laissé Plaie et Jours/Tage faire leur travail de lichen en moi, tant il est vrai que si les mots d’Antoine Emaz « bougent peu », ils « vibrent et tremblent dans une lumière de ras de porte.

Couv Jours-Tage d'Emaz746.jpgJe les rouvre aujourd’hui. Et c’est le même coup, la même frappe. Certes, il s’agit Couv Plaie d'Emaz745.jpgde deux livres différents quant à leur facture : Plaie est un long poème, une coulée entre le 02 septembre 2007 et le 23 novembre 2007 : 28 stations pour un trajet, 28 scansions pour une même force, celle qui pousse à dire le quelque chose qui a fait effraction, a « ruiné toute clarté » et dont il a fallu sortir, tandis que Jours/Tage est un recueil recensant 14 poèmes, 14 jours entre le 18.03.07 et le 09.06.08 – tous traduits en allemand. On imagine aisément que ce qu’Antoine Emaz appelle « menuiserie », ce travail du poème et ensuite du livre a différé d’un ouvrage à l’autre.

Pourtant, même coup, même frappe. Et non seulement pour les thèmes abordés – la mort, la maladie, la solitude, le vide…- mais aussi pour ce qu’il y a d’énergie, de vie risquée dans cette traversée de la mort ou de la blessure, cette expérience du peu de mots pour toute douleur : « sur ce qui fait mal », rien, tout glisse, aucun mot ne tient, vraiment. Pas d’accroche, trop de faiblesse pour « soulever du comme ». Et enfin pour cette interrogation toujours présente au cœur de la poésie d’Antoine Emaz et qui en définit sa position éthique : Comment écrire ce qui est quand ce qui est défaille ? Comment « fermement / se tenir » ? Comment « tenir droit dans un monde de travers » et dans un corps blessé qui vous coupe non seulement de vos sources mais des autres ? Comment faire tenir les mots ensemble, dans le poème, et de poème en poème, s’encorder à eux, tenir le chemin et passer debout car « digne / c’est debout » !

Un non, ferme, farouche, se dresse sur fond de faiblesse. Il dit le refus d’être écrasé, piétiné. Il dit le refus de tout idéalisme consolateur qui empoisonnerait jusqu’au langage. Il dit l’effort vers le jour . Une remontée d’être.

Ce n’est pas tout d’accueillir ce qui arrive comme il arrive quand il arrive. Un accident n’est pas encore un événement. L’écriture du poème chez Antoine Emaz vise à séparer de l’accident – ce « bloc d’ardoise tombé / sur le jour / et les yeux » - sa part immaculée, cet éclat d’être qu’il faudra mener – « les mots tendus comme mains » - jusqu’au jour, jusqu’à se remettre debout « et à l’intérieur » et « de nouveau / sortir » dans « le jardin d’automne / l’air / l’hiver qui vient ».

Ce qui a arrêté est devenu - on peut, à se retourner le dire - l’origine de cette avancée. Avec le temps redressé, l’homme trouve à se maintenir comme homme, soit cette chance qu’il est de pouvoir « (prendre) le dessus ». Avec Antoine Emaz, on passe d’un monde où ce qui nous arrive est accident qui nous affecte à un monde où cela devient événement qui nous engendre.

L’œuvre que, les mains dans le Cambouis (cf, son livre de notes paru au Seuil en 2009), Antoine Emaz construit, pas à pas, est capable de faire œuvre de vie parce que c’est sa  personne morale qui s’y trouve engagée.

Optimistes, les livres d’Antoine Emaz ?

Oui ! Optimistes parce qu’ils ouvrent sur un devenir, un temps qui loin d’être perdu est seulement passé en mots formant comme un archipel de paroles !

 

 

LU 53 - Emmanuel Laugier, For, éditions Argol, collection l'estran

Laugier-_133 - copie.jpgIl est des livres qui vous tiennent non à distance mais dans la distance, des livres qui vous imposent une posture. Le dernier livre d’Emmanuel Laugier For que publient les éditions Argol  est de ceux-là.

Imaginez 250 pages d’un poème en continu avec ce qu’il faut d’asyntaxie, de syncopes, de coupes, de graphies inattendues, de récits concassés, de remontées de mémoires, de glissades, de pans de fantasmes et tout cela dans un flot, un torrent au débit impétueux, aux écumes irisées. Hors signification immédiate, on est jeté dehors – c’est le sens le plus évident de ce titre aussi court qu’énigmatique, renvoyant à l’étymologie latine for, foris – et lire dès lors revient à se tenir comme on se tient face à un être vivant. Un autre qu’il ne s’agit pas de décrypter, de déchiffrer, de déboutonner, de déplier pour l’expliquer mais  de regarder d’un œil étonné, attentif à voir comment il bouge, se délie, se déplie, ouvre les yeux, les ferme, se penche, avance, glisse, saute, se jette à côté, traverse les pages.

Regarder le corps du texte – cette danseuse ! - comme le conseillait le poète E.E Cummings à propos de la beauté, n’est-ce pas le seul moyen de deviner – on ne dira pas son âme par crainte de faire retour sur quelques vieux débats –  sa part immortelle. Sa singularité.

Ce titre For, on pourrait le prendre pour un nom. Un nom propre. Celui en verlan d’or-f, Orphée, figure du poète Figure de celui qui remue, use et abuse de la langue commune, attaque son corps massif pour la chance d’y voir naître comme étrangère sa langue singulière. Dans ce travail, le poète Emmanuel Laugier ne craint ni le manque de suite, ni les coupures, ni les sauts d’une scène d’enfance marocaine aux cahots d’un voyage en voiture en passant par la rencontre avec cet autre museur qu’est parfois l’analyste pour finir par approcher l’île, celle « intérieure / (…) pliée dans l’enveloppe / du jour ». Emmanuel Laugier pratique l’interruption, la séparation, la refente. Il y a tellement d’épais à entamer que tout se passe comme s’il ne pouvait tracer chemins de langue où marcher qu’en entamant et pris dans le mouvement rester sur cet élan afin qu’à peser sur l’avant, on dépasse. Nulle confession. On ne déroule ici ni affres, ni souffrances, à peine si l’on reconnaît des fragments d’images remontées, ballotées, polies à tous les courants du vivre.

Plus s’effondre le monde de la veille, plus on s’enfonce « dans l’infini du sommeil : venu en creux / faire un autre temps dans le temps » et plus viennent les mots au poème. Attention, à sommeil, sommeil et demi ! On ne peut qu’être frappé par cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil qu’au moyen Age on nommait dorveille quand le chevalier errant sur son cheval composait une pièce de vers – Rappelez-vous…Guillaume IX , comte de Poitiers, et son aveu : « farai un vers / pos mi somelh » (Je ferai un vers puisque je suis endormi) ,  c’est lui qu’Emmanuel Laugier affectionne ! Ainsi c’est à partir de rien , comme notre premier troubadour, de ces « linéaments », lignes, plis, feuillette cérébral entre mémoire, veille et dormance que le museur tente encore et toujours de faire monde à partir de ce qui reste sans langue dans le « noir sur fond noir » du for d’un crâne.

Dès lors le poème se dévide non pour combler manques et lacunes, non pour ravauder, coudre les pièces décousues, non pour ramer contre le courant mais au contraire pour l’épouser, suivre le flux, la force qui se joue des articulations dans cette mêlée perpétuelle. Un rien tient tout cela, passes de vent qui déchirent. Et éclairent.

C’est cela qui émeut au long de ces pages, assister à un processus de subjectivation, au cours duquel un homme s’invente.

 

18/04/2010

Alain Freixe / Robert Lobet - Dans les couleurs du froid

DSCF1530.jpgSur papier Conquéror 250g, format 16x15 cm, impression numérique et sérigraphie pour les textes, DSCF1497.jpgaccompagné de deux peintures originales.

Tiré à 99 exemplaires numérotés et signés par les auteurs.

 

Prix : 25 euros

ISBN 978-2-918610-03-8 9782918610030

 

 

Quand les Editions de la Margeride et Robert Lobet, artiste du livre, réunissent arts graphiques et poésie, des rêves de voyage se posent sur les mots. Gravures et dessins accompagnent les poètes dans une secrète complicité pour offrir des ouvrages rares au plus large public. Venus d'horizons parfois bien différents, les textes trouvent, à l'abri des pages, le lieu du passage de l'intime aux grondements du monde. Robert Lobet, fondateur des Éditions de la Margeride, est peintre et graveur, il vit et travaille à Nîmes dans le Gard. Entre Nord et Sud, Norvège et Moyen Orient, ses œuvres nourries d'humanisme portent la marque du voyage et des paysages qu'il affectionne.

 

Contact : alain.freixe@ wanadoo.fr ou robert-lobet@wanadoo.fr

Sites : http://www.robert-lobet.com/ et http://editionsdelamargeride.com

 

08/03/2010

Lu 52 - Quelqu'un plus tard se souviendra de nous - Anthologie de 15 femmes-poètes

POESIE COUV Quelqu'un plus tard se souviendra de nous - copie.jpgCouleur femme, sous ces mots, le printemps des poètes 2010 entend d’une part, rendre hommage aux femmes-poètes, à leur présence et à l’originalité de leur apport dans l’histoire de la poésie et d’autre part, célébrer les représentations du féminin dans l’imaginaire poétique. Le présent volume dont le titre Quelqu’un plus tard se souviendra de nous reprend un vers de Sapphô, la grecque de l’île de Lesbos, répond avec bonheur au premier souhait de l’équipe du Printemps des poètes qu’anime Jean-Pierre Siméon.

Il a suffi à la collection Poésie / Gallimard de puiser dans son fonds pour nous proposer cette anthologie de sorcières du verbe. De Sapphô à Kiki Dimoula, de la Grèce du VIIème à la Grèce du XXème siècle, ce sont 15 poètes – Pernette du Guillet, Gaspara Stampa, Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Elizabeth Browning, Emily Jane Brontë, Emily Dickinson, Catherine Pozzi, Marie Noël, Anna Akhmatova, Marina Tsvétaïeva, Louise de Vilmorin, Sylvia Plath - qui dévident le fil rouge de l’amour et du désir, chacune chantant à sa manière « Aphrodite au sein couvert de violettes », selon l’expression de celle que Platon appelait la « dixième muse ».

On sort de la lecture de ce livre en se disant que pas plus qu’il n’y a de poésie masculine, pas plus il n’y a de poésie féminine ! Il y a juste des poètes et leurs poèmes. Et en eux, cette force de la poésie qui troue la langue – ces mots à l’arrêt – pour libérer la parole. C’est cette voix que l’on entend, sous leurs textes, voix singulière qui demeure dans toute son intensité.

C’est elle qui donne raison à Sapphô : oui, quelqu’un plus tard se souviendra de (vous).

En ce printemps, soyez celui-là !

 

Quelqu’un plus tard se souviendra de nous, Anthologie de 15 femmes-poètes, Collection Poésie/Gallimard

( article paru dans le Patriote Côte d'Azur - 05 au 12 mars 2010 )

06/03/2010

Lu 51 - Rouge Rothko de Françoise Ascal

Couv-Rouge Rothko434.jpgPoète, Françoise Ascal aime la peinture. C’est d’un compagnonnage qu’il s’agit. Non qu’il s’agisse de fréquenter, les préoccupations, les œuvres, l’atelier de tel ou tel peintre – en ce sens, il ne s’agit pas ici pour Françoise Ascal d’écrire sur l’art, de chercher le régime de paroles qui convient au silence qui coude les productions de l’art – mais de dialoguer avec ces images d’images, aussi diverses qu’images découpées dans des revues ou cartes postales achetées au sortir d’une exposition, que Françoise Ascal collectionne et qui sont comme son « atelier intérieur », un chantier ouvert sur le rêve. Pauvreté du support donc mais intérêt pour l’œil et la main car ces images secondes, elle va pouvoir les tourner, les retourner ; les approcher, s’en éloigner ; les faire jouer les unes avec les autres jusqu’à trouver la bonne distance, la bonne position qui en fasse comme autant de fenêtres ouvertes sur la peintures certes mais surtout dans la peinture sur la lumière.

On trouvera dans ce livre 16 reproductions, 16 vignettes et 16 textes où ce qui importe c’est moins de savoir s’il s’agit d’une lettre – à Joseph Sima par exemple – d’un poème où prose et vers se mêlent que de se laisser prendre par la pente de la rêverie qui suppose des accélérations, des sauts d’une image à l’autre, d’un bruissement à un autre jusqu’à vouloir « devenir torche ou tornade / qu’enfin tombe en cendres le trop qui m’entrave ». 16 vignettes qui s’ouvrent sur Rembrandt, Portrait de la mère assise à table que Françoise Ascal reconnaît comme sa « terre natale » et qui se terminent par Rothko, « toile de feu », « la plus rouge, la plus incandescente », celle qui appelle à « traverser les parois » jusqu’à un « là-bas, derrière les pigments », pays de la joie. Ce « dialogue secret » avec ces images où « l’intime et le collectif se rejoignent », Françoise Ascal le mène de façon non pas à nier « le noir de la peur, de la perte et du deuil », celui de la violence du monde, de la fureur des temps mais à « désencombrer la vue » afin de garder toujours vif cet « instinct de ciel » que la vie même exige.

J’aime que ces 16 cases jouent à partir d’une case vide, celle d’un « Bonnard perdu » alors que fument dans la nuit de la lucarne les bombes incendiaires et les balles traçantes sur « Bagdad, Bassorah, Nejma » - Rappelez-vous l’opération « tempête du désert » déchainée en janvier 1991 ! Manque un Bonnard « aux aubes lumineuses ». Et c’est heureux ! Comme au jeu de pousse-pousse, la case manquante permet la venue des mots possibles, c’est ici l’image perdue qui permet le libre jeu des images et que passe l’air qui au livre va donner sa respiration. Case vide comme « un interstice, une tangente », une poterne ouverte sur le dehors où il y aurait « de quoi (se) dissoudre dans les pigments colorés d’un maître en lumière ». C’est cela que cherche cette dormeuse éveillée qu’est Françoise Ascal : « abandonner son sac de peau », sortir, s’en sortir, trouver une issue ni par le bas, ni par le haut mais en se jetant à côté. Du côté où c’est toujours « de l’âme pour l’âme (…) de la pensée accrochant la pensée et tirant » selon la belle expression d’Arthur Rimbaud.

Françoise Ascal, Rouge Rothko, Editions Apogée, 12 euros

 

17/02/2010

Lu 50 - Et si le rouge n'existait pas (Anthologie poétique)

couv si le rouge.jpgEt si le rouge n’existait pas…les poètes l’inventeraient ! Dans cette anthologie que publie Le temps des cerises, ce sont 67 poètes qui ont été réunis par Françoise Coulmin – impossible de les citer tous, vous l’imaginez ! 67 couleurs du rouge, 67 nuances pour 67 poèmes entre lesquels circule une belle énergie avec quelques sauts à pratiquer ici ou là pour maintenir vive la course.

Françoise Coulmin a eu la bonne idée de placer à la clé de cette anthologie cette affirmation de James Sacré : «  le mot rouge convient parfaitement pour tout dire » qu’elle développe en ces termes : « C’est un rouge de tous les sangs : sang des vignes et des arts, sang des corps et des femmes et sang de la colère des rues. Bain de rouge : volcans, couchant, jardins et feux. Rouge cœur et violence, sang prisons, sang martyrs. Rouge amour, rouge exil, rouge histoire, un sang puissant de vie et mort est ici décliné. Rouge. »

Si Jean Métellus montre combien on peut prendre « littéralement et dans tous les sens » ce rouge comme disait celui du « i » tant il est « propre à servir toutes les opinions / à célébrer toutes les religions », « disponible pour toutes les causes », parce qu’il est mouvement, qu’ il se prête à toutes les métamorphoses, il est force.

Rencontre de la lumière et de l’obscurité selon Goethe, il a le tranchant de tout ce qui sépare. Nous jette à côté. Dans la confusion. La déroute.

Rouge, la surprise, le heurt, l’arrêt. Rouge du poème quand en lui de l’inconnu surgit. Rouge, rupture. Déchirure. Entame. Et déjà la fraîcheur.

( Et si le rouge n'existait pas, Anthologie poétique, Le temps des cerises, 10 euros )

© Alain Freixe

 

08/02/2010

Lu 49 - Maïakovski, De ça (1923) traduit et précédé de L'adresse à Vladimir d'Henri Deluy

Couv Deluy- Maïakovski413 copie.jpgEmpruntant cette parole à Maïakovski, l’attribuant à Henri Deluy, j’oserai un « (ils sont) poètes, c’est ce qui fait (leur) intérêt ». Je poserai cela d’entrée comme une borne, cette limite qui n’enclôt pas mais tient d’abord dans un rythme son propos.Henri Deluy fait précéder sa traduction du poème de Maïakovski De ça (1923) d ‘une Adresse à Vladimir dans laquelle au mépris de toute chronologie, il met son cœur à nu, laissant percer une tendresse crispée. D’une dette l’on s’acquitte, ce qui autorise quelques remarques. Ainsi passe-t-on d’un « je sais tout » (1946) à l’aveu d’un flottement, d’un « je ne sais plus quoi faire de toi », sous les coups de l’Histoire. C’est que l’on ne regardait pas du bon côté, du côté de la lecture des poèmes mais de celui du destin de ce nuage en pantalons. Lourd d’une double question : celle du poème et celle du communisme, c’est une vie, la trame de ses étoffes que nous offre Henri Deluy.

Choisir de traduire De ça, ce poème majeur de l’année 1923 ne saurait être pur hasard. Ce poème « sur des motifs personnels à propos du mode de vie en général » prend appui sur la situation amoureuse personnelle de Maïakovski et de Lili Brik et en écharpe, la situation politique de l’URSS, les débuts du conflit entre Staline et Trotzki … Comment continuer la révolution alors que les premiers effets d’embourgeoisement liés à la NEP commencent à se faire sentir ? Comment parler du quotidien, du byt , ce visage du temps épuisé, figé, solidifié, pétrifié, image en tout de la mort qui semble triompher à nouveau ? Comment poursuivre la marche forcée vers le haut ? Comment garder la tête dans les flammes ? Comment partir encore vers l’avenir et vivre son dû d’amour ? Maïakovski croisera toutes ces questions dans ce poème-fleuve au lyrisme toujours combattant, douloureux, tendu vers une sérénité future de visionnaire. Faire de la douleur, du mal d’amour un moteur pour filer dans les étoiles, les allumer les unes après les autres et entraîner dans son sillage l’humanité toute entière.

Choisir de traduire – Toucher à l’inconnu du texte, tenir la vibration, rendre la voix plus que le sens, « cette soustraction » dit Henri Deluy – De ça, c’est aller voir comment Maïakovski pouvait planterdans l’avenir – car c’est « dans l’œil entrouvert de l’avenir » que « brille le véritable amour humain » pour Maïakovski - le regard de ses images, rouler le rythme de ses vers, faire sonner ses mots-tocsins et y trouver non une leçon mais voir comment un poète se tenait au centre des choses et des événements, comme un homme debout.

Un homme seul, « oursifié », qui crie sa haine de la médiocrité petite-bourgeoise avec ses journalistes criticailleurs et les romances sucrées de ses bouffons-lyriques.. Un homme capable de fouetter le temps pour le faire filer en imagination loin des « cérémonies du thé » et des « chausettes reprisées » vers ce « trentième siècle » qui devrait « (dépasser) l’essaim / des mille riens qui déchiraient le cœur ». Un homme déchiré de poésie qui en appelle à une langue nouvelle.

Un vivant parlant à des vivants, voilà ce que la traduction d’Henry Deluy nous rend. Un poète, porteur de l’amour, seul garant de l’Histoire, même et surtout parce qu’il manque. Encore.

 

Vladimir Maïakovski, De ça (1923), Henri Deluy, L’adresse à Vladimir, Inventaire/Invention, 11 euros

 

(Note parue dans L'Humanité du jeudi 07 janvier 2010 )

31/01/2010

Lu 48 - Figures d'Haïti, 35 poètes pour notre temps de Jacques Rancourt

( C'était en 2005. Les éditeurs Le temps des cerises/ L' Ecrit des forges publiaient dans la collection Miroirs de la Caraïbe du Temps des Cerises ces

Figures d'Haïti, ces 35 poètes pour notre temps présentés par Jacques Rancourt (16 euros).

Que la reprise de cette note ancienne soit vu comme un signe d'amitié et de solidarité à l'égard des haïtiens après le désastre que l'on sait. )

 

 

 

 

Se lancer dans la mise sur pied d’une anthologie, c’est forcément prendre parti. Et à moins d’une neutralité pour le moins désobligeante si Couv Figures d'Haïti.jpgce n’est coupable, il le faut ! Mais toute prise de parti ne tourne pas forcément au parti pris avec ce que ces mots supposent d’arbitraire et surtout d’esprit borné et obtus. Prendre parti, c’est choisir une certaine logique d’exposition, la justifier dans une préface et s’y tenir, ce que fait Jacques Rancourt pour les Figures d’Haïti .

Les 35 poètes présentés sont « 35 poètes de la modernité », 35 figures de la poésie Haïtienne - l’une des plus vives et fécondes de la poésie du monde francophone – Dans cet ouvrage, la poésie en langue créole n’est pas prise en compte – que Jacques Rancourt fait se succéder chronologiquement en distinguant trois grands moments sur la ligne du temps . « La révélation de l’identité » de l’âme haïtienne regroupe les poètes de la première génération de Léon Laleau à René Depestre. « Le déploiement du lyrisme personnel », second temps, commence dans les années soixante au sein du mouvement « Haïti littéraire ». Les voix originales de Antony Phelps, Serge Legagneur, Roland Morisseau, René Philoctète…se retrouveront dans la revue « Semences ». Celle de Jean Metellus restera proche de celles de la première génération continuant à interroger la mémoire et l’âme « pareille / à la mer tropicale » selon les mots de Roussan Camille et à invoquer « les dieux d’Afrique ». Tous auront à s’inquiéter des « hommes en noir » de François Duvalier, les 40000 tontons macoutes du sinistre papa Doc. Tous connaîtront prisons et exil. « Libres parcours » est le moment actuel partagé entre ceux qui pratiquent une poésie d’expérimentation et ceux qui, au plus près d’eux-mêmes, manifestent le désir de « fixer le lyrisme mouvant et émouvant de la réalité » selon les mots de Pierre Reverdy.

La francophonie est l’affaire des poètes. Eux seuls remuent la langue française de tout l’insolite de leur imaginaire, l’engrossent de tout le lointain de leur mémoire. Les poètes francophones la tisonnent à l’aide de vents inconnus d’ici. Ils entretiennent ses feux. Puissent nos lectures attiser leurs braises !

 

 

 

 

15/01/2010

Lu 47 - Revue faire part, N°24/25 - Parcours singuliers

CouvFaire Part 24-25361.jpgJusqu’à ce numéro double 24/25, les numéros de la revue faire part étaient des monographies. On se souvient parmi les dernières publications des N°22/23 consacré à Henri Meschonnic ; le 20/21, à Jacques Dupin ; le 18/19, à Hubert Lucot et le 16/17 tout entier dédié à revisiter l’aventure de la revue Change des années 70/80. On se souvient surement aussi des couvertures toujours particulièrement soignées et confiées à un artiste contemporain : Joël Leick, Antoni Tapiès, christian Sorg ou encore Gérard Titus-Carmel pour les dernières livraisons. On cherchera chez quelques bouquinistes ou sur internet parmi les numéros épuisés ceux sur Christian Prigent (N°14/15) ou Bernard Noël (N°12/13) ou Philippe Jaccottet (N°8/9) ou encore Michel Butor (N°4).

Nos amis Alain Chanéac, Alain Coste, Christian Arthaud, Jean-Gabriel Cosculluela innovent avec ce N°24/25 puisqu’ils inscrivent quatre poètes à son fronton - Jean-Marc baillieu ; Patrick Beurard-Valdoye ; Nicolas Pesques ; Caroline Sagot Duvauroux – intitulé Parcours singuliers. Quatre poètes et pour chacun un entretien, des approches critiques et des textes. Toujours, la proportion est heureuse .

Multiple est la singularité du sujet comme divers les chemins ouverts par chacune de ces écritures. Leur hétérogénéité, les choix de langue de ces quatre poètes s’il détermine bien des croisements, il interdit en revanche tout commun, toute communauté autre que celle d’être quatre aventures littéraires, soit être sur les routes d’une création attentive aux formes de saisie du réel de notre temps toujours hors de lui.

Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas là de représentants de courants ou de tendances de la poésie française contemporaine mais de quatre voix ou mieux de quatre espaces de voix. Quatre territoires de langue. Il faut aller y voir. Là s’invente la littérature !

Ce numéro de faire part est un belvédère. Depuis ses pages, passionnante est la vue !

 

Revue faire part, 8 chemin des teinturiers7160 Le Cheylard. Prix du N°24/25 : 25 euros

Site de la revue : http://perso.orange.fr/revue.faire.part/

 

© Alain Freixe

29/12/2009

lu 46- Jean-Marie Barnaud, Fragments d'un corps incertain

 

Couv Frafgments corps in241.jpgVivre et écrire, écrire et vivre... et... et... c'est la boucle ! On sait que c'est dans cettes pirale que se tient la belle querelle de Jean-Marie Barnaud : « comment parler de sa vie ? » se demande-t-il dans son dernier livre publié chez Cheyne éditeur, Fragments d'un corps incertain (15 euros). Non qu'il faille épancher un moi toujours envahissant mais bien incliner mots, images et formes à partir de « l'angle d'incidence particulière de son existence » selon les mots de Paul Celan. Comment parler desa vie quand c'est au poème que l'on se confie, à l'idée pratique que l'on s'en est faite,chemin faisant, de livre en livre - ici, le onzième dans la collection verte de Jean-François Manier et Martine Mellinette, ça fait une drôle de forêt !

La question se fait plus aiguë, douloureuse dans ses creusements, quand « une voix sonne tout à coup / glaciale », voix du corps vivant qui « dit les choses pour de vrai », qui coupe et arrête, « barre la route, à jamais ». Comment transformer la dévastation qui va s'en suivre, cela qui est arrivé à l'improviste , arrachant le temps à ses gonds, dans la maladie et son cortège d'interventions ; cela qui va mener à ce « corps incertain », troué d'oublis multiples, voué aux fragments, débris certes mais éclats aussi bien qui éclairent son nom nouveau : « blessure » ? Et puis le fallait-il ? Fallait-il « (écarter) les lèvres de cette plaie / et (sonder) jusqu'au fond le désastre » ?

Oui, il le fallait. Sans conteste. Il fallait accueillir la nécessité, le monde dans son désordre, transformer l'accident en événement, libérer de sa part factuelle la part spirituelle car F esprit a besoin du corps tout entier, même et surtout parce que devenu « incertain » pour être l'esprit même : « corps penché sur soi / c'est l'âme qui sonde ses dépouilles ». Il le fallait - on me pardonnera de citer encore Paul Celan mais c'est ma manière de rendre hommage au formidable lecteur qu'est Jean-Marie Bamaud ; au lecteur de Paul Celan, en particulier ces derniers temps ! - « la réalité n'est pas la réalité, la réalité veut être cherchée et conquise ».

Ces Fragments d'un corps incertain sont une traversée vers la réalité, donne nouvelle en quête d'atouts. Formellement, il se présente comme une suite de 54 poèmes, souvent des dizains, distribués en 4 parties. Les vers y sont courts comme s'il fallait resserrer le poème, canaliser un flux, rapprocher les rives pour éviter le débordement des affects, l'impudeur.

Retenir, et impersonnaliser. Tenir la juste mesure, celle d'un loin, d'un juste loin à instaurer.

Ce livre n'est pas le journal de bord que tiendrait un marin pris dans la nasse d'un gros temps et subissant grain sur grain. Chaque poème a été ici renvoyé à sa solitude puis appelé, à sa place, dans un projet, un agencement, un processus, une marche qui soit comme une remontée vers le jour. Une mise en route d'une parole où le corps, ce nouveau corps, ce « corps

incertain », trouve à se tenir. Un corps qui a fait l'épreuve de l'étranger, y a perdu sa naïve

assurance, y a laissé tant de lui-même.

Il y a une ferme demeurance de Jean-Marie Bamaud, c'est celle qui témoigne qu'il y a à vivre au-delà des arrêts de mort du dehors, qu'il y a à apprendre à « faire patience », à préférer croire que « la mer en joie m'attend » plutôt que « les bois noirs de la métaphysique » et leurs sentiers où « les mots n'ont pas de chair ». Tant qu'il y a de la parole à risquer, il y a du désir possible. La force de vie est au-delà du vivant quand elle prend en compte la perte, la mort et non sa trouble fascination.

Ici, on sait parler de sa vie. De la vie. Celle à venir jusque dans l'acceptation de l'inconsolable - car il y a de l'inconsolable et le poème de console de rien - grâce à une volte

de l'âme. Et si en elle quelque chose meurt, quelque chose dont on sait qu'il ne pourra être remplacé, autre chose est à naître. Un autre corps est à « enfanter / à nouveau », une nouvelle présence à l'aimée, « la belle agile » ; à l'amour qui sait « vivre de l'impossible » : « nulla dies / quin amorem inveniat» plutôt que « sine linea» ! oui, « aucun jour / qui n'invente

l'amour » ; au temps enfin, à ses dés. Au temps comme il vient, joueur et rieur, tel que dans les mains de l'enfant d'Héraclite sur quoi se closent ces Fragments d'un corps incertain : « et le temps court devant / qui porte l'enfant d'Héraclite / à lui la royauté ».

Dans le livre de Jean-Marie Barnaud, la vie sait s'accompagner elle-même pour inventer les formes nouvelles de sa joie. Pensant à Rainer-Maria Rilke, je me hasarderai à affirmer que « dans les ordres des anges », on doit pouvoir entendre ce cri parce que justement il est tu. Et ce silence-là s'entend !

 

( Cette note de lecture est parue dans le dernier numéro de la revue Europe consacré à Jean-Luc lagarce)

25/12/2009

Lu 45 - Jacques Ancet - L'identité obscure

Couv Ancet-Identité obsc335.jpgIci, un silence passe. Traverse l’air d’une heure à l’autre. Dans le livre de Jacques Ancet comme dans ce qui s’offre à mon regard : une échappée, la saison qui file son noir, entre douceur et vertige. J’ai lu l’identité obscure de Jacques Ancet qui vient d’obtenir le prix Apollinaire 2009, 71ème du nom, comme on entend cette lumière qui vient de la réalité quand la troue le réel et que nous voilà jetés entre deux chants. Flottants. Suspendus.

L’identité Obscure ( Collection Terre de poésie, Lettres vives, 15 euros) ce sont 13 chants de quelques 85 vers pour la plupart et 76 parfois. Ajoutez 8+5 et 7+6 et vous obtiendrez 13.On sait Jacques Ancet soucieux de « la vertu des nombres ». Ils arment musicalement ses poèmes et ses livres. Ces chants sont portés par la basse continue d’une même énergie provenant de cette « profondeur obscure où les mots sont des actions » selon l’affirmation de Faulkner.

J’aime ces poèmes parce les lire me rejette au plus loin de moi-même, m’éloigne de ce personnage encombrant, ce moi tissé d’ombres pour dans le ballet de la lumière d’entre les mots laisser danser l’inconnu.

J’aime lire Jacques Ancet parce que les yeux, ces bavards, se taisent pour entendre. Ils ne lisent plus le monde, ils ne voient plus, ils entendent ce qui ploie les choses, cette force qui ici jaunit les mélèzes, rougit les sumacs, cette poussée au dehors qui passe par le travers du monde comme un souffle, un appel, dit souvent Jacques Ancet, à plus de réel dans la déroute de nos yeux grillagés de trop de savoirs.

« Seul le regard sauve » : cette affirmation de Simone Weil, Jacques Ancet pourrait la reprendre à son compte. Nous ne voyons pas ce que nous voyons ou plutôt ce que nous voyons, nous le lisons, forts de ce savoir qui ramène tout à du connu, savoirs constitués où la société impose sa vision et ce qu’elle fait du monde et des hommes qui toujours plus servent et sont asservis. Ainsi va la réalité et son identité claire, cet en face où « les images recouvrent le jour », où « les noms (nous) submergent », cette somme de ce « que (nous) pouvons nommer » dont le bruit terrible mêle les fureurs de surface où les hommes chassent les hommes aux fracas des choses qui « s’effondrent sous leur nom » où « la vie ressemble à la vie » et « c’est une image / mais qui peut vivre dans l’image ? ». Qui peut vivre « sans inconnu devant soi », comme le demandait en son temps René Char ? Qui peut vivre sans cette ouverture de la réalité sur le réel qui toujours la déborde : ces riens sans nom qui loin de nous jeter hors du monde nous le rendent comme neuf et toujours jeune ?

C’est sur « le fil du présent » que se tient Jacques Ancet comme sur un chemin de ronde. Il va funambulant sur un vacillement, un presque rien, un je ne sais quoi qui va se perdant toujours sur une fine lame de présence, entre hier et demain : « Je guette dans son imminence la vibration du monde, celui qui vient n’a jamais de forme, c’est comme une aube ». Ce « pur venir », c’est dans la soudaineté de l’instant qu’il se donne, dans « l’éclat d’un instant suspendu ». Et pour faire signe vers cela qui est au-delà de tous les noms, pure qualité de présence qui déjà s’efface », Jacques Ancet risque l’oxymore d’ « explosion immobile ».

Quelque chose comme un « feu » qui « est partout », qui est « insaisissable » sauf – car les derniers pas sont de lui ! – lorsqu’il le saisit et que « soudain tout est désordre noir ». quelque chose qui s’ouvre sur. « Quelque chose comme une embrasure », une meurtrière, cette étroite ouverture par où nous vient cette « beauté du moment qu’il nous faut laisser passer / et garder à la fois », écrit Jacques Ancet. Quelque chose comme une identité obscure, « puits noir » où « rien n’est identique », un éclat redisons le où « soudain toutes les lumières se réunissent, toutes les poussières ».

C’est cela qu’il faut garder. Cela que dans les mots du poème, entre eux – « l’insterstice seul te sauvera » - Jacques Ancet prend sous la sauvegarde de sa parole. Parole fraternelle. Son timbre, je l’entends encore alors que le soir en tombant rapproche le ciel et que déjà deux/trois étoiles se prennent aux branches. Bernard Noël donne le nom de « tendresse » à cette « impression que produit un agencement verbal qui, par sa fluidité, son euphonie, sa simplicité dégage une aisance attentive où le lecteur trouve l’éveil à une harmonisation », à cette voix silencieuse qui porte cette identité obscure par où un « oui » au monde est toujours possible, un « oui » qui puise sa force et sa violence affirmative en un « non » résolu à tout ce qui conspire à perdre cette chance d’homme que nous sommes. Encore.