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04/10/2012

Balise 76-

 

"L'âme est sur la route" écrivait Gilles Deleuze qui avait lu JacK Kérouac lequel avait écrit:

« La grande maison de l’âme est la route ouverte (…) Pas par la méditation. Pas par le jeûne. Pas en explorant paradis après paradis, intérieurement, comme les grands  mystiques. Pas par l’exaltation. Pas  par l’extase. Par aucun de ces moyens  l’âme ne se réalise. Seulement en prenant la route ouverte. »

 

22:37 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : route, âme, deleuze, kérouac

Turbulence 54:Après la commission Poésie du CNL dont on est sans nouvelle, c'est au tour du Printemps des poètes...et je ne dis rien de ce qui se passe chez nous!

Je relaie au plus vite l'appel du Printemps des poètes lancé par Jean-pierre Siméon.

Il a beau dire le social, il a beau faire, vient un moment où ceux qui travaillent à donner d'autres images que celles dans lesquelles il peut se reconnaître, vient un moment où il lâche! Je terminais une note sur le retour d'Orphée, la formidable collection initiée par Claude Michel Cluny et soutenue/publiée par les éditions de la Différence aujourd'hui dirigées par Colette Lambrichs et Claude Mineraud par ces mots: Ne laissons pas ces voix que "la poésie  fait résonner dans toutes les langues du monde, depuis l'origine des temps" n'être que "le versant occulté de la mondialisation". Portons-les jusqu'aux rivages de la lumière"!

Que Monsieur Vincent Peillon; Ministre de l'Education Nationale, réagisse! Qu'il fasse le saut arrière! Qu'il soit du bon côté du bond!Qu'il aide encore au "sommeil actif", à "l'inaction belliqueuse", selon les mots de Jacques Dupin, de la poésie. Il y va encore, sur ce versant là, de l'humain. De l'humain en formation.

AF

Nice le 04 octobre 2012 à 14h56

 

 

Chers Amis,

Le Printemps des Poètes est dans une situation critique : après 10 années de réductions constantes des moyens alloués à l'association, le ministère de l'éducation nationale nous a annoncé au cours de l'été la coupe imprévue de 40% de la subvention 2012. (60.000 € de moins).

Cela entraîne un défaut de trésorerie tel qu'il implique la disparition à brève échéance de la structure, et consécutivement de la manifestation.

Le ministère de la culture, qui maintient son soutien, ne peut compenser ce retrait ; la seule solution est pour nous de récupérer auprès du ministère de l'éducation nationale la somme qui manque avant la fin 2012.

Vous pouvez nous aider en écrivant personnellement au Ministre de l'éducation nationale, pour lui dire votre attachement au Printemps des Poètes et témoigner de l'importance de son action auprès des acteurs éducatifs et culturels.

Ce peut être une lettre brève, mais vous comprendrez que plus le ministre recevra rapidement de nombreux courriers l'alertant sur la gravité de la situation et l'inquiétude qu'elle suscite, plus nous aurons de chances d'obtenir gain de cause.

Adressez votre courrier à : Monsieur Vincent Peillon
                                     Ministre de l'éducation nationale
                                     110 rue de Grenelle
                                     75357 Paris SP 07

Merci par avance pour votre soutien, je vous tiendrai bien sûr informés des suites.
Bien amicalement à tous,


Jean-Pierre Siméon, directeur artistique
et l'équipe du Printemps des Poètes :
Maryse Pierson, Céline Hémon, Célia Galice et Emmanuelle Leroyer

ps : Nous préparons néanmoins la manifestation 2013 : "Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent" Victor Hugo
 
   
N'hésitez pas à nous contacter pour plus d'informations :
avec@printempsdespoetes.com
01 53 800 800
Le Printemps des Poètes
6 rue du Tage
75013 Paris
CENTRE NATIONAL DE RESSOURCES POUR LA POÉSIE

04/08/2012

Lu 83 - Jean-Pierre Siméon, Traité des sentiments contraires, Cheyne éditeur

Couv siméon-2012549 - copie.jpgIntempestif, c’est ainsi que Jean-Pierre Siméon présente son dernier livre, composé de quelques 88 dizains répartis selon les deux sentiments contraires : douleur et joie, dans une préface/explication sur la circonstance qui présida à la mise en route de ces  poèmes, à savoir une commande d’écriture pour accompagner le fameux forellequintett de Schubert pour les Estivales de Court en Suisse.

 Intempestif car n’obéissant pas aux mesures du temps. Y contredisant même avec retour de la métaphore, recherche d’une harmonie rythmique, retour à un lyrisme certes mesuré et assumé.

 Intempestif car renversant le cours des heures comme pour se hisser sur elles. Car si tout a commencé par cette occasion qui l’amènera à affirmer la joie comme  truite par le bond quand elle incendie l’âme, joie qui advient quand vous saisit la beauté, soudaine venue du ciel / dans la bouche, printemps sans preuve qui vous accorde au monde ; c’est une avalanche de larmes qu’il met en ouverture de ce livre tant douleur et joie sont liées à ses yeux, tant la joie ne vient jamais que trouer le ciel sombre d’un monde qui n’en finit pas de finir.

 Qu’on y prenne garde toutefois cette théorie n’est pas savoir clos sur lui-même mais mouvement vers la prise en charge par la parole de ce qui tient nos vies dans la déchirement. Ces sentiments dont parle Jean-Pierre Siméon ne sont pas de l’ordre de ceux que l’on a toujours trop tôt et dont parlait Rilke, émotion réactive qui absorbe l’événement et le consomme dans le langage, il renvoie à une émotion de type organique qui fracture le tuf de l’existence et remonte dans la langue qu’elle éclaire, fait battre, sonner et respirer.

La poésie de Jean-Pierre Siméon, loin de tout subjectivisme est poésie d’un sujet en procès dont la voix émerge de ce fond anonyme de l’existence que viennent marquer les affects et dont résonnent les vers qui en remontent. Parole vivante, parole vibrante qui contre tous les effondrements d’aujourd’hui et à venir tient le pari de la joie, cette prise d’éternité éphémère.

 

 

 

lecture de Michel Ménaché - Aragon / Triolet, Recherches croisées N°13, Presses universitaires de Strasbourg

La dernière livraison des Recherches croisées, Aragon, Elsa Triolet (Presses universitaiores de Strasbourg, 20 euros), réunit d’intéressantes contributions revisitant l’implication singulière et les combats littéraires des deux auteurs dans la tourmente des affrontements historiques et idéologiques du XXème siècle. Plutôt que de tenter d’en donner une synthèse réductrice, j’en dégagerai quelques aspects et données méritant d’éveiller la curiosité des lecteurs.

 Marie-France Boireau, observant le rôle de l’Histoire dans les œuvres romanesques d’Aragon, analyse le sentiment du tragique dans les trois premiers romans du Monde réel. Elle observe notamment le jeu d’échos entre le temps de la fiction narrative et le temps de l’écriture. Elle se réfère aussi aux préfaces ultérieures mettant en perspective chaque étape des Œuvres croisées. Aragon éclaire son implication historique quant aux grandes figures emblématiques des Cloches de Bâle : Jaurès placé au sommet de l’Histoire à la veille de la Grande Guerre, Clara Zetkin, lucide et déterminée quand l’incendie s’annonce. La grande illusion de pouvoir l’empêcher, dans le roman, prend la forme du Congrès socialiste de Bâle en 1912. A propos de « l’horizon d’attente » de ses personnages pathétiques, Aragon note : « leurs mains apprendront à tenir des fusils. Ils jetteront un jour des fleurs meurtrières, des grenades, avec ces mêmes mains. » Marie-France Boireau rappelle que, dès 1908, Jaurès passant du « bal des mots » aux balles des sons » dénonçait « l’association Krupp Schneider, le couple amical de l’obus allemand et de l’obus français. »

 Erwan Caulet revient sur les batailles du livre « progressiste » et les Bibliothèques « idéales » impulsées notamment par Aragon - directeur des Lettres françaises et des Editeurs Français Réunis - et Elsa. Les collaborateurs de la Nouvelle critique et de L’Humanité, les éditorialistes et romanciers, André Wurmser, André Stil, sont en première ligne, dans cette bataille idéologique du livre, visant à l’élaboration d’une culture littéraire communiste avec ses héros prolétariens, ses références et ses exclusives, en pleine guerre froide. Aragon le clame haut et fort avec des nuances parfois, des arguments d’autorité cinglants, voire des pointes d’humour pour marquer sa distance à l’orthodoxie : « Il faut savoir lire au temps de la guerre froide […] au temps où il suffit d’une colombe au milieu de l’écran pour que Miracle à Milan devienne la contrebande de l’appel de Stockholm. »

 Aurore Peyroles s’attache à étudier la « contre-scénarisation » faite roman dans Les Communistes, dernier volet du Monde réel.  Cette notion empruntée à Yves Citton met en perspective l’affrontement des classes antagonistes dans les prémisses de la 2ème Guerre mondiale avec leur lecture respective des évènements, « la rivalité des Histoires ». Le roman tient alors davantage du reportage que du conte. Aux mots de restituer la réalité en « serviteurs fidèles » pour « donner prise aux hommes sur l’univers. » La forme elle-même du récit, selon Aragon, doit se distinguer des formes narratives  conventionnelles privilégiées par les classes dominantes.

 Corinne Grenouillet observe la place réduite mais significative des africains et de la question coloniale dans l’œuvre d’Aragon. Depuis Apollinaire, l’attrait de l’art nègre avait aussi gagné le mouvement surréaliste. La mise à mort (1965) aborde l’implication des troupes coloniales dans la Grande Guerre, laquelle a constitué pour l’auteur une expérience fondatrice. Le deuxième conte de La chemise rouge est intitulé Le Carnaval. Le médecin militaire, comme Aragon lui-même au front, est confronté au mépris et à l’irresponsabilité de l’Etat Major face aux épidémies de tuberculose parmi les Spahis : « Ils l’ont tous… Ils vivent très bien avec… » L’empathie de ce médecin,  double de l’écrivain indigné, révèle sa première prise de conscience anticoloniale. Le parti communiste s’est seul dressé contre la Guerre du Rif en 1925. On se souvient qu’au banquet Saint-Pol Roux, Aragon provoque doublement l’assistance en criant : « Vive l’Allemagne ! Vivent les Rifains ! » En 1931, le tract surréaliste « Ne visitez pas l’exposition coloniale » et la contre-exposition « La vérité sur les colonies » sont en phase avec le point de vue développé dans Le Monde réel. Dans Les Communistes aussi, Aragon dénonce le sacrifice des soldats africains en première ligne à la Horgne. Il y reviendra dans un poème en 1949 : Cantique aux morts de couleur publié dans Les Lettres françaises puis repris dans Mes Caravanes.

 Avec l’ébranlement du Printemps de Prague, le néo-stalinisme s’empare de Moscou tandis que la rédaction des Lettres françaises, de plus en plus critique envers les doctrinaires officiels du bloc soviétique, s’émancipe définitivement du dogme jdanovien. Marianne Delranc-Gaudric revient sur le combat d’Elsa Triolet pour réhabiliter les précurseurs des théories de la littérature, contribuer à faire rééditer les textes des formalistes russes préfacés par Roman Jakobson. Elsa avait déjà révélé Chklovski et les avant-gardes russes en France dès 1928 avant de publier, en 1939, ses souvenirs sur Maïakovski.  C’est justement à propos de Maïakovski qu’une polémique va opposer Les Lettres françaises aux faussaires de la revue Ogoniok. Ceux-ci reviennent sur le suicide de Maïakovski en salissant la mémoire de Lili et Ossip Brik avec des relents nauséabonds d’antisémitisme. L’Union soviétique voulait reconstruire une statue aseptisée du grand poète national, expurgée des contingences historiques et bureaucratiques du stalinisme… Elsa Triolet riposte avec sa fougue et sa culture aux côtés de Pierre Daix et d’Aragon. Marianne Delranc-Gaudric ne limite pas son étude à la seule sphère des Lettres françaises : Léon Robel dans Tel Quel et Jean-Pierre Faye dans Change prennent aussi leur place dans la défense de la mémoire d’Ossip et Lili Brik.

 Maryse Vassevière revient sur une polémique ayant opposé Aragon et Breton quant à la peinture soviétique. Aragon dès le début des années 50 se montre soucieux de prouver au public français la variété de la production soviétique. Il accuse les sceptiques d’être sourds et aveugles à un art véritable qui suscite le plus souvent en Occident condescendance et sarcasmes. S’il reconnait les limites du jdanovisme et de la critique académique soviétique en art, Aragon exprime son admiration pour des œuvres singulières comme les paysages de Georguy Nissky. Pour Breton, au contraire, l’art soviétique des années 50 « sue la terreur ». Son pamphlet publié dans la revue Arts, avec son sous-titre fracassant : « Ecraser l’art pour toujours » considère que la terreur policière s’exerce sur les artistes soviétiques comme l’Eglise et la monarchie contrôlaient la production artistique. Cet article ainsi que le suivant : « Du réalisme socialiste comme moyen d’extermination morale » seront repris par Breton dans La Clé des champs (1953). S’il n’y a pas d’entente possible entre Breton et Aragon, les nuances qu’apporte progressivement ce dernier à ses jugements univoques du début montrent qu’il n’est pas loin de partager, non l’antisoviétisme viscéral de Breton, mais le mépris de celui-ci quant à la médiocrité d’une large part des œuvres produites en URSS au nom du réalisme socialiste.

 Julie Morisson étudie elle aussi les articles sur l’art publiés par Aragon dans les Lettres françaises à partir de 1950, en ces années d’extrême confusion précédant le XXème Congrès du P C soviétique. Elle s’attache à souligner l’embarras éprouvé par l’écrivain à défendre et définir le réalisme socialiste - « art de tout l’avenir » défini selon lui « par les œuvres elles-mêmes » - même s’il repousse les simplifications abusives, voire caricaturales des épigones. Julie Morisson affirme que le discours esthétique d’Aragon s’apparente aussi à son écriture romanesque avec sa dimension émotionnelle.

 En contrepoint aux réflexions esthétiques d’Aragon, il est édifiant de découvrir le choix très ouvert par  lui-même des reproductions d’artistes destinées à faire circuler le lecteur dans son œuvre poétique complète publiée par le Club Diderot-Messidor, de 1974 à 1981. Josette Pintueles étudie comment l’auteur s’approprie les œuvres d’art pour introduire des  jeux « sémiotiques » et « interpicturaux », tout en posant avec son goût permanent de la provocation, des questions esthétiques et idéologiques « en contrebande » !

 On lira également, peut-être avec surprise, une intéressante contribution de Patricia Richard Principalli sur Aragon, lecteur de la comtesse de Ségur. Son premier roman, écrit à l’âge de 8 ans - Quelle âme divine !-, porte l’empreinte - « l’influence de l’intertexte » - du Général Dourakine ! Les lectures d’enfance sont des catalyseurs de l’imaginaire de l’auteur, voire en déterminent la construction. Cette influence ségurienne court encore 50 ans plus tard dans La Semaine sainte.  L’auteure de l’article dresse aussi un parallèle significatif entre les destinées respectives de Sophie Ségur et Elsa Triolet, toutes deux ayant quitté précocement leur Russie natale pour s’établir en France, et toutes deux ayant exercé sur Aragon dans leur époque respective une forte fascination « politique, poétique et génétique ».

 L’ouvrage publie également 14 lettres d’Aragon au jeune poète Henri Droguet écrites entre 1968 et 1973.  Il avait publié ce jeune auteur encore inconnu (qu’il appelle dans plusieurs de ces lettres « Mon cher enfant ») dès 1968 dans Les Lettres françaises. Il est aussi question d’autres jeunes poètes promus par Aragon : Marc Delouze, Michel Cahour, etc.

 Enfin, Maryse Vassevière traduit un entretien d’Aragon avec Maria-Antonietta Macciocchi et Giansiro Ferrata publié dans Rinascita (n° 8, 23 février 1968).  L’entretien porte sur son œuvre, celle d’Elsa, et la relation de celle-ci à Berlin en 1923 avec Chklovski (auteur de Zoo, roman par lettres sur cette rencontre amoureuse). Aragon dit le pouvoir de la poésie là où le discours politique ou journalistique échoue et souligne les changements de la politique culturelle du PCF à partir de la résolution d’Argenteuil. Après avoir justifié son soutien à Michel Foucault, attaqué par plusieurs penseurs marxistes pour Les mots et les choses, Aragon dit aussi son admiration pour l’ouvrage du même sur Roussel. Il clôt l’entretien sur l’étonnement suscité par son élection à l’Académie Goncourt. S’il convient que toute sa vie il s’est opposé à l’existence des académies, c’est pour revendiquer à nouveau haut et fort,  là comme partout ailleurs, sa liberté et son droit à la contestation…

On l’aura compris, cette dernière livraison des Recherches croisées n’élude ni la complexité ni les contradictions fécondes de deux intellectuels et écrivains majeurs dont et sur lesquels nous avons encore beaucoup à apprendre.

 Publié dans la Revue EUROPE (juin 2012)

Lu 82 - Eros émerveillé, Anthologie de la poésie érotique française, édition de zéno Bianu, Poésie / Gallimard

zéno bianu,poésie érotique,anthologieCélébrer l’amour la poésie le peut – italiques et absence de virgule rappelleront ici le titre du livre de Paul Eluard – cette Anthologie de la poésie érotique française, le poète Zéno Bianu en signe les choix et une éclairante préface – clin d’œil à Sade – « la poésie dans le boudoir », celui de la langue bien sûr parce que c’est là que ça se passe. Vraiment !

Oui, louer Eros , la poésie le peut. Et ce dans toutes les dimensions que présente cet enfant de Poros et Penia tel que nous le montre le mythe de sa naissance conté par la Prêtresse de Mantinée, Diotime, dans le fameux Banquet de Platon. Poros, le père, du côté de la ruse, de l’invention, de la techné, du passage toujours possible, des lueurs ; Penia, la mère, du côté de la pauvreté, du manque de formes, de l’indinstinct, de l’obscurité. Eros, le fils, par sa nature même est un démon. Il lie et délie les corps, les mots. S’il manque toujours, s’il tombe toujours, il se relève et du déséquilibre fait avancée possible, chemin vers toujours plus de vie, de vigueur.

C’est lui dont il est fait l’éloge dans ces quelques 600 pages, ces 350 poèmes, ces quelques 200 auteurs élus par Zeno Bianu entre 1536 et 2010 soit 5 siècles de poésie française. On ne lui reprochera pas de faire commencer cette « exploration du territoire amoureux » au XVIeme siècle. Chacun sait qu’à l’arrière, troubadours et trouvères, hommes et femmes de langue d’oc et d’oïl, avaient ouverts maints chemins de délicatesse comme de verdeur de langue en ces contrées où l’amour de la langue se renverse en langue de l’amour.

Roland Barthes écrivait que « l’érotisme, (c’était) quand le vêtement (baillait) », eh bien, l’écriture poétique quelque soit les siècles, les formes, le mode de travail de la langue – et on le voit bien à feuilleter, ce gros volume qu’il faudra prendre à la diable, « à sauts et à gambades », avec légèreté et envie toujours - fait bailler la langue et ces ouvertures donnent sur l’inconnu qui devant soi engage le vide où se connaître soi-même toujours davantage et davantage toujours car par un effet de glissement, il se dérobe au dernier moment. Reste la force qui traverse, passe et n’a d’autre chair que celle des mots du poème quand un « nœud rythmique » les tient selon les mots de Mallarmé et dans lequel il voulait voir l’âme. C’est elle qui ici est invitée, au fil des siècles, dans les poèmes à la fête des sens. Eros émerveillé est son nom.

 

Balise 75-

«  Il y a si longtemps que l’on sait que le rôle de la philosophie n’est pas de découvrir ce qui est caché, mais de rendre visible ce qui précisément est visible, c’est-à-dire de faire apparaître ce qui est proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le voyons pas . »

Michel Foucault

Turbulence 53 - Réforme du CNL: Le pas suspendu du Ministère...

Par communiqué de presse publié le 18 juillet, le Ministère de la culture suspend la réforme engagée par le Président du Cnl:

"La ministre de la Culture et de la Communication réaffirme son ambition pour le livre et la lecture en France. Depuis sa prise de fonctions, elle a tenu à rencontrer les professionnels du secteur, et à échanger en particulier avec les libraires, les éditeurs et les auteurs. Les enjeux qui touchent à ce secteur sont en effet majeurs et supposent un pilotage renouvelé de la politique du livre et de la lecture.
Le Ministère assumera aussi si nécessaire une fonction de médiateur entre les auteurs, les éditeurs, les diffuseurs et l'ensemble des acteurs de la filière. Dans ce contexte, la réforme des commissions et des dispositifs de soutien du Centre national du Livre, définie il y a quelques mois et qui devait entrer en vigueur au 1er janvier 2013 ne peut être mise en oeuvre sans prendre en compte les nouvelles orientations du gouvernement. Cette réforme étant par ailleurs contestée, une concertation préalable s’avère nécessaire.
La Ministre a donc demandé au président du CNL de suspendre cette réforme. Des réunions de travail et une concertation seront organisées en septembre sous l’égide du ministère de la Culture et de la Communication.
Paris, le 18 juillet 2012"

Affaire toujours à suivre donc8

15/07/2012

Turbulence 52 - Le CNL et la poésie, affaire à suivre

DEMANDE D'ASSISES DU LIVRE A MADAME LA MINISTRE DE LA CULTURE

Ci-après une lettre d'un "collectif d'écrivains" qui demande des "Assises du livre" au ministre de la Culture, suite à la réforme projetée par M. Colosimo, président du CNL, et qui vise, pour résumer, à faire disparaître "la commission poésie" entre autres et toutes formes d'aides à la Littérature et aux Écrivains en général.

Madame la Ministre,

« Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve », écrivait donc Hölderlin. L’inquiétude que soulèvent dans la communauté des écrivains les réelles menaces pesant sur les commissions du Centre National du Livre ne nous laisse pas indifférents. (La presse s’est fait un large écho de la pétition unanime lancée par sitaudis.com, s’agissant de la Commission Poésie.) La récente manière de réformer l’instance a choqué : nulle concertation, nul débat de fond, n’ont eu lieu, qu’a remplacés un simple vote en Conseil d’administration, daté du 12 mars 2012. Présentée au motif d’une « remise à plat » comptable, la réforme générale ainsi engagée a omis de se poser la question de ses possibles effets notamment dans un champ à l’économie spécifique et peu coûteuse tel que celui de la poésie. S’efforçant d’interroger le cœur même du langage et d’agencer les données du monde, la poésie a souvent joué un rôle essentiel dans l’aventure de la modernité, et non seulement dans l’histoire de l’art. La réforme générale du CNL n’implique pas seulement la confusion des commissions Théâtre, Roman et Poésie, mais encore la fin même des commissions dites thématiques, la dilution et la concurrence des décisions prises par un « cabinet fantôme » d’experts contractuels chargés de dire la valeur des dossiers et de la prescrire au nombre affaibli des représentants de chaque discipline dispersée ; d’un mot, la réforme en question laisse entrevoir le pire concernant l’avenir des aides vitales accordées notamment à ce laboratoire de la littérature de demain que constitue le plus souvent l’édition de la poésie d’aujourd’hui. Il ne s’agit naturellement pas de défendre un domaine parmi d’autres, serait-il plus exposé ; tous les domaines de l’écriture sont en vérité menacés par l’esprit et la lettre d’une réforme imposée et non proposée, à laquelle les éditeurs, les libraires, les auteurs, et les lecteurs finalement perdraient beaucoup. Ce que subit la poésie est simplement ici à l’avant-garde des épreuves que risquent de subir les écrits dans leur ensemble. Les réformes seront bienvenues si elles permettent une meilleure adaptation du Centre National du Livre (anciennement Centre National des Lettres) aux enjeux du champ des écrits maintenant.
Dès l’origine, le CNL a prouvé son importance. Lieu de dialogue démocratique pour l’ensemble des professionnels, comme vous le savez, il s’est illustré par son fonctionnement exemplaire, opérant une juste répartition des aides publiques dans toutes les aires de l’écrit, de la création à la diffusion. Vous-même, Madame la Ministre, évoquiez récemment la nécessité de « réfléchir à la réforme du rôle et des attributions du CNL ». Ne pensez-vous pas que, sans avaliser une réforme trop rapidement décidée, les missions du Centre, organisme précieux entre tous, mériteraient d’être pensées à neuf dans le partage et l’échange des acteurs du champ des écrits ?
Il y a bien matière à discussion, car la réforme dans sa forme actuelle éloigne les professionnels de la gouvernance du Centre, et nuit à son rôle de plateforme de l’interprofession ; c'est ainsi qu’il a été conçu historiquement, au même titre que le CNC, du reste. La réforme entraîne de façon subreptice un radical changement de nature de l'institution, qui ne peut pas avoir lieu sans de réelles discussions avec les professionnels de la chaîne du livre. Plus généralement, ces derniers éprouvent le besoin de faire le bilan de plus de deux années de fonctionnement autonome du CNL. Quelle est la ligne stratégique de l’établissement? Elle n'apparaît plus clairement, et les éventuels bénéfices de son autonomie ne sont pas très sensibles, à dire le moins. D'autres questions que celle des Commissions se posent d’ailleurs et certaines touchent les collectivités territoriales. Quelle relation le CNL entretient-il avec les territoires, avec les DRAC et les Régions ? En quoi le Centre participe-t-il à la décentralisation ? Convaincus que l’action publique décide de l’avenir du livre et de la littérature dans la vie des citoyens, nous vous prions de remettre le CNL au cœur des débats qui nous traversent, au cœur de nos inquiétudes et de nos espoirs. Nous formons le vœu que la réforme ne soit pas élaborée avant une réflexion générale souhaitée et profondément souhaitable. Cette réflexion pourrait prendre la forme que vous jugerez efficace et qui ressemblerait en somme à des Assises nationales du livre et de l’écrit. Votre programme fait du reste mention d’un tel projet, nous en avons conscience.
Voilà pourquoi, Madame la Ministre, nous vous redisons toute notre confiance et vous demandons de bien vouloir considérer la situation critique où écrivains, éditeurs et libraires se trouvent désormais ici et maintenant.

Nous vous prions d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de notre très haute considération,

Florence Delay, Maylis de Kerangal, Jacqueline Risset, Jean Bollack, Frédéric Boyer, Patrick Chamoiseau, Jacques Darras, Michel Deguy, Patrick Deville, Jean Echenoz, Guy Goffette, Yves Mabin Chennevière, Jean-Luc Nancy, Bernard Noël, Yves Pagès, Jacques Roubaud, Alain Veinstein, André Velter...

 

Lu 81 - Revue Gruppen

Couv Gruppen166.jpgRevue semestrielle, créée en 2010, forte de quelques 160/170 pages, GRUPPEN est une Couv Gruppen N°4-Dos167.jpgrevue de création, c’est rare ! Une revue de recherche, c’est réjouissant ! Une revue transdisciplinaire, c’est salubre ! Telle est l’originalité de Gruppen. A l’heure où l’on cherche a élever toujours plus de murs, où l’on cloisonne et enferme. A l’heure où l’asphyxie menace, Gruppen c’est un courant d’air frais. Voilà que ça circule à nouveau et que ce qui circule est neuf aussi !

La revue a été fondée par un poète, Laurent Jarfer, un compositeur et pianiste, Ilan Kaddouch, et deux philosophes, Pierre-Ulysse Barranque et Sébastien Miravete. Gruppen mêle donc poésie, musique, philosophie, mais aussi arts du spectacle, arts plastiques. On n’oubliera pas les arts graphiques et on saluera le travail d’illustration, de conception graphique et de composition de Laurence Gati et Louise Dib.

Si Gruppen ne mâche jamais ses mots, ose l’humour le plus décapant , la revue soutient les travaux critiques les plus pointus en philosophie comme en musique.

Gruppen ne se contente pas d’être une mosaïque d’articles, de reproductions (dessins, photographies…) passe en elle ce « legame musaïco » dont parlait Dante, lien invisible qui fait que ça tient et fait entendre une drôle de petite musique inconnue de ce côté-ci. En quoi, Gruppen est bien trans, c’est de l’autre côté qu’elle fait signe!

De l’autre côté du papier. En témoigne sa volonté d’aller « au delà » du papier puisque Gruppen, ce sont ausi des performances, des concerts et des conférences.

Oui, Gruppen est une transrevue ! A soutenir !

 

sommaire de Gruppen n°5 –  à paraître en juin 2012

Entrevue avec BERNARD STIEGLER.

Poésie
SERGE PEY :Ma chienne avait un ballon de foot dans le ventre.
LAURENT JARFER: 

Musique
ILAN KADDOUCH : La musique de concert: la nécessité de la forme.
DAVID CHRISTOFFEL:La défonce du piano. Le piano a déchaîné suffisamment de passions pour être sûrement l'un des instruments les plus couramment détruit de l'histoire de la musique.

Cinéma
YANN BEAUVAIS: Un alchimiste américain: Harry Smith.

Encres
YANN BAGOT

Philosophie
P-U BARRANQUE
& SEBASTIEN MIRAVETE : Lukacs, Rousseau, Banksy et les fondements de l'art social.
ANSELM JAPPE: De l'"aura" des anciens musées et de l'"expérience" des nouveaux.

Anthropologie
BRUNO ALMOSNINO: Toucher, s'affecter, éviter le contact, confondre: brèves notes sur des forces d'action et d'organisation en monde juif.

Les Mots de Bonnefoy
Mots Croisés de BERNARD BONNEFOY

Illustrations
LAURENCE GATTI

 

Coordonnées : Gruppen, 25 rue Saint-Jean d’Août, 40000 Mont de Marsan

contact@revuegruppen.com

site : www.revuegruppen.com

Lu 80 - Action Poétique, L’intégrale, N°s 207/208/209/210, Dernier numéro, DVD rom inclus-collection complète (1950-2012)

 Revue Action Poétique, L'intégraAction Poétique. Point d’arrivée en ce printemps 2012 avec retour envisageable vers le N°1 de 1958 et même promenade possible dans les limbes entre 1950 et 1957 grâce au précieux DVD rom qui accompagne la livraison de cet imposant numéro de près de 300 pages. Pour seulement 21 euros, ce numéro et avec tous les numéros numérisés de cette aventure unique dans l’histoire de la poésie de ces soixante dernières années. Unique car une revue poétique résiste rarement aux débats et aux tensions qui finissent par opposer les fortes personnalités de leurs animateurs. Il faut remercier aujourd’hui Henri Deluy d’avoir tenu la barre de ce vaisseau de haut bord dans les tempêtes des temps durant ces 60 dernières années.  Cette livraison est une promesse. C’est une richesse. C’est merveille de pouvoir aller à la rencontre de ce que l’on cherche et, chemin faisant, se perdre dans cette histoire de la poésie de la seconde moitié du XXe siècle - et pas seulement française mais internationale – car c’est toujours de l’étonnant que l’on rencontre. Oui, Action Poétique a joué ce rôle de découvreur, de lieu d’échange, d’espace polémique, de promotion de livres, de leurs auteurs comme des petits éditeurs qui cherchent à les diffuser.

 Ceux qui aiment la poésie non seulement d’ici mais d’ailleurs, de notre temps comme de ceux plus anciens, l’histoire des formes, les débats avec l’histoire – Rappelons que proche du PCF, Action Poétique sut toujours rester indépendant, prenons dès les années soixante la mesure du stalinisme - les enjeux de cette entreprise impossible mais toujours reprise de la traduction aimeront la diversité des textes réunis ici pour cette dernière livraison car défilent dans cette somme, selon le strict ordre alphabétique, tous les membres des différents comités de rédaction qu’a connu la revue, les morts comme les vivants, soit près de 80 poètes. Le lien entre tous ces hommes et ces femmes – de plus en plus nombreuses, les années passant mais qui ont toujours joué un rôle important dans la revue, pensons à Mitsou Ronat, Elizabeth roudinesco, Martine Broda… – Henri Deluy nous le donne dans l’entretien qu’il donne à Sandra Raguenet et qui ouvre le livre : « nous étions des lecteurs de poèmes, à l’infini» , des amoureux d’une poésie qui gardait à son horizon ce devoir dont Lautréamont définissait le but : la vérité pratique.

 Action Poétique s’éteint. Henri Deluy passe la main. « Viendront d’autres horribles travailleurs », gageons que la parole d’Arthur Rimbaud sera entendue !

 

 

 

 

 

Lecture de Michel Ménaché - Anthologie de la poésie russe contemporaine 1989-2009 - Revue Bacchanales n° 45

 

 

 

Anthologie de la poésie russe contemporaine 1989-2009, 104 poètes choisis, traduits et présentés par Hélène Henry-Safier et Christine Zeytounian-Beloüs, Revue Bacchanales n° 45 - édition Maison de la Poésie Rhône-Alpes,  20 €

 

 

 

Dans le paysage du dégel post-stalinien, la poésie a joué un rôle important. Les poètes n’ont jamais supporté de vivre et d’écrire derrière des murs bien avant que ne tombe celui de Berlin.  Déjà pour Ossip Mandelstam, la poésie était de « l’oxygène volé. » Cette belle expression vaut pour la majorité des 104 poètes réunis dans cette anthologie, qui n’appartiennent pas tous à la même génération mais dont les textes ont tous été écrits au cours des vingt dernières années, de l’implosion de l’URSS à 2009.

 

Si Andreï Voznessenski, Bella Akhmadoulina, Evgueni Evtouchenko prolongent ou renouvellent l’esthétique maïakovskienne, une grande diversité se dégage de cette anthologie témoignant aussi bien de l’immense héritage  poétique et culturel que des mutations rapides voulues ou subies : de la poésie visuelle renouant avec les avant-gardes futuristes aux tenants de l’obscurité « métaréaliste », des conceptualistes aux slameurs de l’Oural, des anciens révoltés de la dictature bureaucratique aux contestataires du nouvel ordre établi, inique et corrompu.

 

Si le désenchantement est la tonalité dominante de ce vaste ensemble, l’humour sous des formes diverses, grinçant, désabusé ou provocateur, se transforme souvent en bombe à retardement. Joseph Brodsky, remarqué très tôt par Anna Akhmatova, arrêté pour « parasitisme social » puis contraint de s’exiler aux USA et d’être nobélisé, ironise avec une verve sobre teintée de lyrisme léger : « On m’a reproché tout sauf le temps qu’il fait, / moi-même je me suis menacé de punitions sévères. / Mais bientôt comme on dit je serai dégradé, / et je deviendrai simplement une étoile. » Anatoli Koudriavitski vit actuellement en Irlande mais c’est son territoire d’origine qu’il brocarde sur le mode de l’antiphrase caustique : « Dans notre ville, tous les baromètres indiquent ‘’beau temps’’ / Quel que soit le temps. / […] Les méchantes langues disent que les horloges pleurent ; / mais pourquoi devraient-elles pleurer ? / Chez nous il ne se passe jamais rien. / D’ailleurs, c’est le nom de notre ville : La-Ville-Où-Il-Ne-Se-Passe-Rien. / Récemment, on nous a mis sous globe de verre. Parfois, quelqu’un vient nous observer. Quelqu’un de grand. Dieu, ou peut-être un enfant. » Polina Barskova, de Léningrad, vit aux USA. Elle manie l’humour noir sarcastique : « Maman que ferons-nous demain / Bouillon de Pouchkine boulettes de Tchekov / L’eau il faut aller la prendre au Léthé / La ville s’est teintée d’ordures éclatantes… » Viacheslav Koupriakov, un des pionniers du verslibrisme russe,  vit à Moscou. Il manie le paradoxe sans ménagement pour évoquer les réformes de la Russie nouvelle : « Maintenant il y a plus de liberté / On a blanchi le plafond dans les cellules / Elles semblent plus spacieuses // On a supprimé  les barreaux des fenêtres / Sauf qu’on a aussi supprimé les fenêtres / Mais ça permet de prêter plus d’attention aux portes // On a surélevé les murs / Maintenant dans la cour de la prison / On peut lancer le ballon /  Plus haut. » La lobotomie intellectuelle généralisée est évoquée métaphoriquement : « Ma langue qui a survécu / à la tour de Babel / à toutes les tours / d’ivoire / désormais repose / muette sous le poids / de la tour de télévision. » Tous les poètes présents dans l’anthologie n’ont pas la même vigueur de langue, certains se caricaturent eux-mêmes dans leurs excès, d’autres dans leurs éclats de narcissisme ou de dégoût d’eux-mêmes. Dmitri Tonkongov, rédacteur à Moscou de la revue Ariov, pratique un absurdisme jubilatoire, mettant en scène Gogol, Blok, le Christ, Bounine, etc. dans des scènes cocasses : « ton Mandelstam, parole d’honneur, / c’est la copie de De Funès en triste… »

 

 

 Le sentiment du désastre pousse d’autres voix vers une indignation plus marquée, jusqu’à la colère. Evgueni Evtouchenko, célèbre dans les années 60 pour sa poésie oratoire, est de ceux  qui stigmatisent l’abêtissement mondialisé : « Et, nous pourléchant les babines, / tels des misanthropes carnassiers, / deviendrons-nous, enviant leur shopping, / le zoo d’une Europe sans visas, / grognant sous clé en cages séparées ? » Plus explicite encore : « nous vivions en otages d’un but mensonger. / Maintenant les idées sont défaites comme des lits. / Nous sommes les otages non d’un but, / mais d’une absence de finalité. » Boris Khersonski, poète ukrainien, psychiatre à Odessa, écrit en russe. Sa lucidité le pousse vers un engagement contre le crime organisé. Il évoque l’assassinat de la journaliste  Anastasia Babourova et de quelques autres sans les nommer : «  il se trouvera toujours / un jeune homme en cagoule avec deux trous pour les yeux, / armé d’un pistolet de type militaire, / parce qu’il est un soldat, un exécutant, tout ce que vous voulez, / mais pas un assassin […] / là c’est purement technique, il suffit / de sortir de la foule, de se mêler à la foule. // Ne tirer que le strict nécessaire. » Vitali Poukhanov, lauréat du prix Mandelstam, remet en question les vérités officielles, interroge avec une ironie amère : « les années 90 sont finies depuis quand ? » Dmitri Alexandrovitch Prigov, un des fondateurs du conceptualisme russe, évoque la période stalinienne sous forme de dialogues nonsensiques entre les chefs historiques de la Révolution ou encore compose un tableau comparatif lapidaire entre deux époques : « Avant, disons que c’était dur / D’une certaine façon / Mais stable, solide / Et maintenant il y a plein de cadavres / Qui hurlent dans le fossé / Politiques / Et pas seulement politiques / Mais disons poétiques / Et des cadavres tout simplement. » Oleg Tchoukbontsev, poète néoréaliste moscovite, se livre à une méditation existentielle et politique, avec une touche fantastique : « Tous hurlent dans les friches, mais si l’on y regarde de près / le soc retourne  une multitude de monstres réveillés / […] des sphinx bizarres en casques de l’armée rouge / aux têtes de chiens granitiques / […] et un acteur sauvage joue les staline / labourant le désert avec un racloir de croque-mort. »

 

 

 Certains poètes se tournent vers la transfiguration du réel. Iouri Arabov, scénariste des films d’Alexandre Sokourov, auteur d’une poésie baroque aux métaphores expressives et insolites, livre une réflexion allégorique : « Mais dans tout désert l’ombre d’un ascète / se mue en cadran solaire. / […]  que dire pleurant / sur ce monde ? Sur le match éclair de la vie / qui se déroula dans le flux de la peste et du déclin ? / Qu’on peut vivre sans respirer,  sans mot dire. / Qu’on peut vivre sans l’espoir, qui meurt le dernier / mais n’engendre rien par lui-même. » Ou bien, il se représente, le pas suspendu, saisi par le doute : « Moscou gonfle comme un gâteau noir. / Entre le génie et les bêtes, / Je me tiens face au passage à piétons édenté. » Guennadi Aïgui, un des représentants majeurs de l’avant-garde des années 60-70, montre sa capacité à faire surgir des fulgurances, tel cet éclat d’érotisme intitulé Vision dangereuse : « Ô stridente - tout à coup - / béance : la rose / du bas-ventre. »  Mikhaïl Aïzenberg, architecte de formation, membre du groupe Almanach,  s’abandonne à une contemplation intérieure, avec retenue : « Ce qui était hier une arche, / le temps s’en empare et l’emporte. // Le vent souffle  sur les mers et les fleuves. // Je remets toute chose au bon vouloir des vagues. » Marc Chatounovski, né à Bakou, vivant à Moscou, recherche les correspondances sensorielles dans une tonalité agressive forte de l’héritage surréaliste : « les rues sont granuleuses comme des frissons sur la peau, / les immeubles marchent au pas et soudain se mettent à courir, / bande contre bande jaillis d’un coup de godillot sur la gueule, / la neige fidèle tel un chiot lèchera tes contusions … »  Elena Fanaïlova, médecin et journaliste, vivant à Moscou, prix Andreï Biely 1999, esquisse une imagerie baroque dans un autoportrait aussi délicat que morbide : « Je suis couchée dans un cercueil de givre, / Avec au front l’étoile de ton baiser. / L’amour enfoncera ses clous dorés, / J’ai peur de crier, j’ai peur des gens. » Olga Sedakova, enseignante à l’Université de Moscou, compose des textes d’une veine spiritualiste profonde. Dans un bel hommage à Khlebnikov, elle écrit : « Ce monde, comme un crâne, regarde : / nulle part, fixement. / D’un papillon, Vélimir, ou de manière encore plus brève / nous pavoisions les résidus. […] Le papillon s’envole et sur le ciel / écrit en sténo des hauteurs. » Enfin Andreï Voznessenski, un des poètes les plus populaires des années du dégel, garde toute son énergie, avec un sens aigu du symbole fort, dans une prière profane : « Préserve-nous Seigneur, de nouvelles arrestations. / Ce ne sont pas d’affreux barbares qui ont brisé notre Rome. / Préserve-nous, Seigneur, de l’auto-barbarie. / De l’auto-barbarie, sauve-nous, Seigneur. […] Sur les ruines de l’auto-barbarie, / qu’on n’inscrive surtout pas nos noms. » Dans un autre poème, des images audacieuses et expressives rehaussent le portrait d’un balayeur aux gants blancs évoqué en action sur la plage de Riga : « Tout ce qui résonna, tout ce qui est figé, / les empreintes des âmes, / est ramassé par ce révolutionnaire / aux gants immaculés. // La voile jaillit comme un doigt. / La mer est en bigoudis. / Décolleté hardi / d’une mouette sur le sein du ciel. »

 

 

 On n’aura retenu qu’une part congrue de ce bel ensemble édité et présenté avec grand soin par les deux traductrices qui, d’une langue à l’autre, semblent avoir su garder la force initiale, l’impulsion du souffle à vif. Grâce à la volonté tenace de la Maison de la Poésie Rhône-Alpes, la revue Bacchanales est l’une des plus belles publiées aujourd’hui en France. Cette livraison est enrichie en outre des encres de lumière du graveur et bibliophile Marc Pessin dont Pierre Vieuguet, directeur de la publication et poète lui-même, écrit : « Matière noire étirée d’un seul geste, lente maturation minérale ou végétale, séquences vertébrées comme un cycle de vie et ses vingt-huit maisons de la lune qui font tenir l’homme et la femme debout. »

 

Ce bel ouvrage propose un panorama exceptionnel de la poésie russe de ces dernières années.

 

 

 

* paru dans la revue EUROPE n° 983 mars 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Balise 74-

« Ce qui importe, c'est qu'avec le monde on fasse des pays et deslangues, avec le chaos du sens, avec les prés des champs de bataille, avec nos actes des légendes et cette forme sophistiquée de la légende qu'est1'histoire, avec les noms communs du nom propre. Que les choses de 1'été,1'amour, la foi et l’ardeur, gèlent pour finir dans 1'hiver impeccable des livres. Et que pourtant dans cette glace un peu de vie reste prise, fraîche, garante de notre existence et de notre liberté.»

PierreMichon

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