12/10/2012
Jean-Luc Despax - un poème
Jean-Luc Despax est né en mai 1968. Il est poète et écrivain. Il préside le centre français du PEN club.
Dernier livre paru: 220 slams sur la voie de gauche, éditions du Temps des Cerises.
Chez le même éditeur viennent de reparaître ses poèmes politiques et satiriques: Des raisons de chanter.
Orwell 2012
Bacon and eggs and good coffee
Dans un hôtel du bout du monde
Breakfast anglais globalisé
Faut-il que Big Brother me gronde?
"Reprends des forces mon ami
Dans ce panopticon glacé
Couleur dollars gimme, gimme
Ton esprit critique affûté.
Ne pense plus petit Français
Cela fait du tort à l'argent
Quand nos résultats sont mauvais
C'est la faute de vos tourments."
Voilà que mes oeufs sont brouillés
Et mon café... empoisonné
Le novlangue: lyophilisé
Diffuse culpabilité.
17:27 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jea-luc despax, poésie
Michel Ménaché à propos de René Depestre (article paru dans la revue Lieux d’être en 2010 - n° 49 )
René Depestre, exilé planétaire
De Jacmel à Lézignan-Corbières, il y a la traversée du monde.
En 80 ans !
Le poète a pris sève partout où il posait pied : « Dans chaque pas en terre étrangère, / de nouvelles racines prolongent / le chemin qui vient du pays natal […] au feuillage musicien des nuits je lave / mon époque à l’eau de la tendresse du soir. » (Le métier à métisser) 1 A l’instar d’Edouard Glissant, dans son Traité du Tout-Monde, René Depestre juge le monde trop petit pour se borner à un espace délimité par d’obsolètes et lamentables frontières…
J’ai rendu visite à René Depestre en août 1998 à la Villa Hadriana, dans la petite ville de l’Aude où il s’est retiré grâce au prix Renaudot (1988). Thierry Renard m’avait proposé de concevoir un livre d’entretiens avec le poète haïtien établi en terre occitane. Les éditions Paroles d’Aube ont sombré avant que le projet ne se concrétise. Mais la rencontre, sur le mode parlé du réalisme merveilleux, fut un enchantement. J’en ai retenu quelques souvenirs piquants évoqués sous l’ombre majestueuse des grands palmiers. Notés pour partager le plaisir. Faire entendre l’hommage avec la voix libre et l’esprit ludique du poète.
Né sous le signe de l’arbre à pain, René Depestre dédia un poème à Nazim Hikmet alors enfermé dans une prison turque pour de longues années. Ce poème atteignit la cellule du poète captif dans un pain grâce à la complicité d’un lecteur audacieux et de clandestins intermédiaires. Plus tard, René Depestre rencontra Nazim Hikmet enfin libre. Le poète turc s’exclama : « René Depestre, mais c’est le poète dont le texte m’a été transmis dans un pain… »
La présence de Pierre Mabille, dès 1941, puis celle d’André Breton à Port-au-Prince, pendant la deuxième guerre mondiale, ont catalysé l’élan, fertilisé le terreau premier d’un imaginaire prêt à l’envol. Mais Depestre suivit aussi les cours d’anthropologie de Mabille à l’Université de Port-au-Prince. Breton et Mabille furent expulsés en 1946 en raison de leur influence sur la jeune génération des intellectuels réfractaires. Sous l’influence de Jacques Roumain, auteur de Gouverneurs de la rosée, mort prématurément en 1944, René Depestre et Jacques Stephen Alexis publièrent clandestinement début 45 une traduction en créole du Manifeste du Parti communiste. Il devint grand temps de prendre le large pour échapper aux sbires du dictateur de l’époque : Lescot. Paris s’ouvre alors au poète dans l’effervescence artistique et littéraire de l’après guerre… Il est étudiant en Lettres à la Sorbonne et se forme aussi en Sciences politiques.
A la suite d’un différend avec la direction du PCF, à propos d’un article publié par Maurice Nadeau dans Les Lettres Nouvelles, Aragon prend la défense de René Depestre et l’associe comme secrétaire jusqu’à son expulsion de France « pour activités subversives ». Après un séjour à Prague, il devient alors le secrétaire de Pablo Neruda au Chili, puis effectue un bref séjour en Argentine. La révolution cubaine le conduit à La Havane dès mars 1959. Il y séjournera longuement et sera l’ami de Nicolas Guillen, malgré la réputation sulfureuse du poète officiel, « faire-valoir » de Fidel Castro. Depestre participe aussi à un séminaire de jeunes cinéastes cubains aux côtés de Joris Ivens, le Hollandais volant. Grâce à cet universel documentariste au rayonnement considérable, il sera reçu à Pékin en 1965 par Chou En Laï et Mao. Mais de tous les dirigeants communistes qu’il a côtoyés, le seul qu’il ait apprécié sans réserve fut Ho Chi Minh qui, poète lui-même, lui donna à lire ses propres textes…
René Depestre raconte son passé de bourlingueur révolutionnaire revenu de ses espérances, d’amant universel d’inoubliables « femmes-jardins », avec la verve d’un Blaise Cendrars des antipodes, ouvert aux cultures du monde entier. Au cours d’une pause, il me conduit devant le pupitre sur lequel, debout comme Victor Hugo, il compose ses poèmes. Derrière son dos, les poètes rassemblés sur les étagères veillent. Au-dessus, rendus inaccessibles, les ouvrages révolutionnaires, témoins fatigués des illusions perdues, se couvrent lentement de poussière…
Mais revenons d’urgence à l’œuvre de René Depestre, poète planétaire. Le jeune homme en colère, avant de s’éloigner de Port-au-Prince, voyait à son arc « trois flèches capables de filer vers le même horizon, propulsées par un triple credo contestataire : la négritude debout, le brûlot surréaliste, l’idée de révolution. » (Poésie et Révolution) 2 A Paris, Claude Roy, en 1955, sera un des premiers, après Césaire, à lui dessiller les yeux, désignant Staline comme « le plus grand des Papa-Doc ! » Quant au surréalisme, il restera pour Depestre, presque invariablement « le paratonnerre du marxisme. » Chantre de la négritude, sans l’instrumentalisation idéologique dont elle est parfois l’objet, le poète continue le combat, pour ses frères humiliés : « Dans le gisement musculaire de l’homme noir / Voilà de nombreux siècles que dure l’extraction / Des merveilles de cette race […] Nul n’osera plus couler des canons et des pièces d’or / Dans le noir métal de ta colère en crue. » (Minerai noir) 3 Quelques années plus tard, dans Au matin de la négritude, Depestre salue encore le guide fraternel, Aimé Césaire : « Du dernier volcan est arrivé Césaire : / à chaque poème il renaît de ses cendres / pour redonner des ailes au rêve caraïbe. » 1 Quant aux utopies de sa jeunesse, le trait est définitivement tiré. Dans un Adieu à la révolution 2, le poète insurgé retombe brutalement sur terre : « mes rêves en morceaux tiennent dans un mouchoir. » Mais ce n’est pas un renoncement à la lutte. La forme évolue vers plus de retenue et de nouvelles flèches sortent du carquois poétique : « je suis un grand jeteur d’huile sur le feu… » Ou encore, contre les juges iniques de l’Alabama, complaisants avec la violence raciste des tueurs du Ku Klux Klan : « je suis un nègre-tempête. » (Prélude) 1 L’auteur tourne le dos au manichéisme, cible les valeurs fondamentales de l’éthique et de la dignité humaine, préconise un civisme international : « debout à mon pupitre, […] j’ajoute des siècles de détresse / à mon pauvre temps de poète, / je m’enroule en escargot ébloui / dans les noces du platane / qui renaît à ma vitre du matin. […] Il y a, seigneur du maïs et du blé, / un matin sans précédent à lever / dans l’aventure à pleines voiles / des droits encore enfants de l’homme. » (Ma femme réclame un poème épique, pour Amnesty international) 2
On n’aurait qu’effleuré l’œuvre de René Depestre si l’on omettait d’évoquer son érotisme solaire, salué par Milan Kundera 4. Dans Le merveilleux des années 80 2, le poète célèbre le corps féminin disséminé dans le « Tout-monde », puisque a fortiori, les frontières en amour sont totalement obsolètes : «Les femmes demeurent plus chouettes que jamais, / leur soleil n’a pas de secret pour mes soirées, / c’est un hymne perpétuel à la beauté : grâce / au halo des femmes, New York et Moscou, / Prague et Paris, Port-Louis et Jacmel / ont encore des vertiges à partager / avec la joie animale de nos poèmes ! » René Depestre s’en est expliqué lui-même dans un chapitre de son recueil d’essais, Le Métier à métisser 5 : Vive l’érotisme solaire ! L’ouverture vaut d’être citée : « Le côté païen et solaire de mon tempérament d’Homme de la Caraïbe situe d’emblée ma vision de l’amour à l’inverse de l’expérience douloureuse qui a marqué l’aventure de l’Eros occidental. Ce dolorisme existentiel est sans doute à l’origine des sentiments de honte, de tristesse et de culpabilité que la pornographie contribue à entretenir autour de la vie sexuelle aux dépens de la bonne et belle célébration de l’acte d’amour. » On ne saurait mieux dire…
D’Eros à Thanatos, l’imaginaire est toujours en mouvement. Les ans, cruellement, inversent la fréquence : « C’est la tombée du jour sur mon balcon / ma propre mort est en face de moi / nous voici qui bavardons à voix basse / comme deux oiseaux / sur la même branche verte de l’infini […] Nul n’est encore un homme / tant qu’il n’a pas vu / une fois au crépuscule / sa propre mort à ses côtés / pleurer de joie / face à la beauté du monde. » (Sur la mort) 1
Méditation sur l’aventure mondiale dont il fut à la fois un des acteurs et le témoin en état de veille, en état de poésie, René Depestre nous offre une Ode au XXème siècle 1 dans laquelle son expérience intime fait écho aux turbulences et aux crimes monstrueux accumulés : « Le monde se tait avec mes silences. […] O mon vingtième siècle, mon assassin, / tu peux étancher ta soif de sang frais dans mes veines, / tu peux assouvir ta haine sur mon corps / Mais tiens envers les hommes tes promesses de bonheur, / Jette de nouvelles semences dans les sillons des droits de l’homme, / Attache le soleil au moulin de leurs rêves / Attache ma vie à la roue des ténèbres… »
Le réalisme merveilleux et le matérialisme lyrique tressent en vers et en prose des images d’une profonde humanité dans cette poésie des bouts du monde réunis en un chant profond de l’être. Langage du corps à vif au contact des éléments: « La poésie, c’est / le pouvoir de vivre / et de voler jusqu’à la Grande Ourse / dans l’éclat d’un brin d’herbe. » 6
Longue vie, René Depestre7
1 Journal d’un animal marin (Gallimard, 1990)
2 Anthologie personnelle, Préface (Poésie Actes Sud, 1993, Prix Apollinaire 1993)
3 Minerai noir (Présence africaine, 1956)
4 Beau comme une rencontre multiple, par Milan Kundera, revue L’Infini, n° 34, 1991
5 Le métier à métisser (Editions Stock, 1998) Dans le même ouvrage, on peut lire une lettre que René Depestre m’adressa suite à un article que je lui avais communiqué après son passage à l’Espace littéraire d’Annecy. Cette lettre y est reprise sous le titre : De la créolité à l’identité-banian.
6 En état de poésie (EFR, collection Petite sirène, 1980)
7 Rage de vivre, œuvres poétiques complètes, Editions SEGHERS 2006
René Depestre a obtenu la même année le Prix Guillevic pour l’ensemble de son œuvre poétique.
17:17 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : depestre rené, ménaché, revue lieux d'être
04/10/2012
Balise 76-
"L'âme est sur la route" écrivait Gilles Deleuze qui avait lu JacK Kérouac lequel avait écrit:
« La grande maison de l’âme est la route ouverte (…) Pas par la méditation. Pas par le jeûne. Pas en explorant paradis après paradis, intérieurement, comme les grands mystiques. Pas par l’exaltation. Pas par l’extase. Par aucun de ces moyens l’âme ne se réalise. Seulement en prenant la route ouverte. »
22:37 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : route, âme, deleuze, kérouac
Turbulence 54:Après la commission Poésie du CNL dont on est sans nouvelle, c'est au tour du Printemps des poètes...et je ne dis rien de ce qui se passe chez nous!
Je relaie au plus vite l'appel du Printemps des poètes lancé par Jean-pierre Siméon.
Il a beau dire le social, il a beau faire, vient un moment où ceux qui travaillent à donner d'autres images que celles dans lesquelles il peut se reconnaître, vient un moment où il lâche! Je terminais une note sur le retour d'Orphée, la formidable collection initiée par Claude Michel Cluny et soutenue/publiée par les éditions de la Différence aujourd'hui dirigées par Colette Lambrichs et Claude Mineraud par ces mots: Ne laissons pas ces voix que "la poésie fait résonner dans toutes les langues du monde, depuis l'origine des temps" n'être que "le versant occulté de la mondialisation". Portons-les jusqu'aux rivages de la lumière"!
Que Monsieur Vincent Peillon; Ministre de l'Education Nationale, réagisse! Qu'il fasse le saut arrière! Qu'il soit du bon côté du bond!Qu'il aide encore au "sommeil actif", à "l'inaction belliqueuse", selon les mots de Jacques Dupin, de la poésie. Il y va encore, sur ce versant là, de l'humain. De l'humain en formation.
AF
Nice le 04 octobre 2012 à 14h56
Chers Amis,
Le Printemps des Poètes est dans une situation critique : après 10 années de réductions constantes des moyens alloués à l'association, le ministère de l'éducation nationale nous a annoncé au cours de l'été la coupe imprévue de 40% de la subvention 2012. (60.000 € de moins).
Cela entraîne un défaut de trésorerie tel qu'il implique la disparition à brève échéance de la structure, et consécutivement de la manifestation.
Le ministère de la culture, qui maintient son soutien, ne peut compenser ce retrait ; la seule solution est pour nous de récupérer auprès du ministère de l'éducation nationale la somme qui manque avant la fin 2012.
Vous pouvez nous aider en écrivant personnellement au Ministre de l'éducation nationale, pour lui dire votre attachement au Printemps des Poètes et témoigner de l'importance de son action auprès des acteurs éducatifs et culturels.
Ce peut être une lettre brève, mais vous comprendrez que plus le ministre recevra rapidement de nombreux courriers l'alertant sur la gravité de la situation et l'inquiétude qu'elle suscite, plus nous aurons de chances d'obtenir gain de cause.
Adressez votre courrier à : Monsieur Vincent Peillon
Ministre de l'éducation nationale
110 rue de Grenelle
75357 Paris SP 07
Merci par avance pour votre soutien, je vous tiendrai bien sûr informés des suites.
Bien amicalement à tous,
Jean-Pierre Siméon, directeur artistique
et l'équipe du Printemps des Poètes :
Maryse Pierson, Céline Hémon, Célia Galice et Emmanuelle Leroyer
ps : Nous préparons néanmoins la manifestation 2013 : "Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent" Victor Hugo
N'hésitez pas à nous contacter pour plus d'informations :
avec@printempsdespoetes.com
01 53 800 800
Le Printemps des Poètes
6 rue du Tage
75013 Paris
CENTRE NATIONAL DE RESSOURCES POUR LA POÉSIE
14:58 Publié dans Dans les turbulences | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : poésie, printemps des poètes
04/08/2012
Lu 83 - Jean-Pierre Siméon, Traité des sentiments contraires, Cheyne éditeur
Intempestif, c’est ainsi que Jean-Pierre Siméon présente son dernier livre, composé de quelques 88 dizains répartis selon les deux sentiments contraires : douleur et joie, dans une préface/explication sur la circonstance qui présida à la mise en route de ces poèmes, à savoir une commande d’écriture pour accompagner le fameux forellequintett de Schubert pour les Estivales de Court en Suisse.
Intempestif car n’obéissant pas aux mesures du temps. Y contredisant même avec retour de la métaphore, recherche d’une harmonie rythmique, retour à un lyrisme certes mesuré et assumé.
Intempestif car renversant le cours des heures comme pour se hisser sur elles. Car si tout a commencé par cette occasion qui l’amènera à affirmer la joie comme truite par le bond quand elle incendie l’âme, joie qui advient quand vous saisit la beauté, soudaine venue du ciel / dans la bouche, printemps sans preuve qui vous accorde au monde ; c’est une avalanche de larmes qu’il met en ouverture de ce livre tant douleur et joie sont liées à ses yeux, tant la joie ne vient jamais que trouer le ciel sombre d’un monde qui n’en finit pas de finir.
Qu’on y prenne garde toutefois cette théorie n’est pas savoir clos sur lui-même mais mouvement vers la prise en charge par la parole de ce qui tient nos vies dans la déchirement. Ces sentiments dont parle Jean-Pierre Siméon ne sont pas de l’ordre de ceux que l’on a toujours trop tôt et dont parlait Rilke, émotion réactive qui absorbe l’événement et le consomme dans le langage, il renvoie à une émotion de type organique qui fracture le tuf de l’existence et remonte dans la langue qu’elle éclaire, fait battre, sonner et respirer.
La poésie de Jean-Pierre Siméon, loin de tout subjectivisme est poésie d’un sujet en procès dont la voix émerge de ce fond anonyme de l’existence que viennent marquer les affects et dont résonnent les vers qui en remontent. Parole vivante, parole vibrante qui contre tous les effondrements d’aujourd’hui et à venir tient le pari de la joie, cette prise d’éternité éphémère.
12:38 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (1)
lecture de Michel Ménaché - Aragon / Triolet, Recherches croisées N°13, Presses universitaires de Strasbourg
La dernière livraison des Recherches croisées, Aragon, Elsa Triolet (Presses universitaiores de Strasbourg, 20 euros), réunit d’intéressantes contributions revisitant l’implication singulière et les combats littéraires des deux auteurs dans la tourmente des affrontements historiques et idéologiques du XXème siècle. Plutôt que de tenter d’en donner une synthèse réductrice, j’en dégagerai quelques aspects et données méritant d’éveiller la curiosité des lecteurs.
Marie-France Boireau, observant le rôle de l’Histoire dans les œuvres romanesques d’Aragon, analyse le sentiment du tragique dans les trois premiers romans du Monde réel. Elle observe notamment le jeu d’échos entre le temps de la fiction narrative et le temps de l’écriture. Elle se réfère aussi aux préfaces ultérieures mettant en perspective chaque étape des Œuvres croisées. Aragon éclaire son implication historique quant aux grandes figures emblématiques des Cloches de Bâle : Jaurès placé au sommet de l’Histoire à la veille de la Grande Guerre, Clara Zetkin, lucide et déterminée quand l’incendie s’annonce. La grande illusion de pouvoir l’empêcher, dans le roman, prend la forme du Congrès socialiste de Bâle en 1912. A propos de « l’horizon d’attente » de ses personnages pathétiques, Aragon note : « leurs mains apprendront à tenir des fusils. Ils jetteront un jour des fleurs meurtrières, des grenades, avec ces mêmes mains. » Marie-France Boireau rappelle que, dès 1908, Jaurès passant du « bal des mots » aux balles des sons » dénonçait « l’association Krupp Schneider, le couple amical de l’obus allemand et de l’obus français. »
Erwan Caulet revient sur les batailles du livre « progressiste » et les Bibliothèques « idéales » impulsées notamment par Aragon - directeur des Lettres françaises et des Editeurs Français Réunis - et Elsa. Les collaborateurs de la Nouvelle critique et de L’Humanité, les éditorialistes et romanciers, André Wurmser, André Stil, sont en première ligne, dans cette bataille idéologique du livre, visant à l’élaboration d’une culture littéraire communiste avec ses héros prolétariens, ses références et ses exclusives, en pleine guerre froide. Aragon le clame haut et fort avec des nuances parfois, des arguments d’autorité cinglants, voire des pointes d’humour pour marquer sa distance à l’orthodoxie : « Il faut savoir lire au temps de la guerre froide […] au temps où il suffit d’une colombe au milieu de l’écran pour que Miracle à Milan devienne la contrebande de l’appel de Stockholm. »
Aurore Peyroles s’attache à étudier la « contre-scénarisation » faite roman dans Les Communistes, dernier volet du Monde réel. Cette notion empruntée à Yves Citton met en perspective l’affrontement des classes antagonistes dans les prémisses de la 2ème Guerre mondiale avec leur lecture respective des évènements, « la rivalité des Histoires ». Le roman tient alors davantage du reportage que du conte. Aux mots de restituer la réalité en « serviteurs fidèles » pour « donner prise aux hommes sur l’univers. » La forme elle-même du récit, selon Aragon, doit se distinguer des formes narratives conventionnelles privilégiées par les classes dominantes.
Corinne Grenouillet observe la place réduite mais significative des africains et de la question coloniale dans l’œuvre d’Aragon. Depuis Apollinaire, l’attrait de l’art nègre avait aussi gagné le mouvement surréaliste. La mise à mort (1965) aborde l’implication des troupes coloniales dans la Grande Guerre, laquelle a constitué pour l’auteur une expérience fondatrice. Le deuxième conte de La chemise rouge est intitulé Le Carnaval. Le médecin militaire, comme Aragon lui-même au front, est confronté au mépris et à l’irresponsabilité de l’Etat Major face aux épidémies de tuberculose parmi les Spahis : « Ils l’ont tous… Ils vivent très bien avec… » L’empathie de ce médecin, double de l’écrivain indigné, révèle sa première prise de conscience anticoloniale. Le parti communiste s’est seul dressé contre la Guerre du Rif en 1925. On se souvient qu’au banquet Saint-Pol Roux, Aragon provoque doublement l’assistance en criant : « Vive l’Allemagne ! Vivent les Rifains ! » En 1931, le tract surréaliste « Ne visitez pas l’exposition coloniale » et la contre-exposition « La vérité sur les colonies » sont en phase avec le point de vue développé dans Le Monde réel. Dans Les Communistes aussi, Aragon dénonce le sacrifice des soldats africains en première ligne à la Horgne. Il y reviendra dans un poème en 1949 : Cantique aux morts de couleur publié dans Les Lettres françaises puis repris dans Mes Caravanes.
Avec l’ébranlement du Printemps de Prague, le néo-stalinisme s’empare de Moscou tandis que la rédaction des Lettres françaises, de plus en plus critique envers les doctrinaires officiels du bloc soviétique, s’émancipe définitivement du dogme jdanovien. Marianne Delranc-Gaudric revient sur le combat d’Elsa Triolet pour réhabiliter les précurseurs des théories de la littérature, contribuer à faire rééditer les textes des formalistes russes préfacés par Roman Jakobson. Elsa avait déjà révélé Chklovski et les avant-gardes russes en France dès 1928 avant de publier, en 1939, ses souvenirs sur Maïakovski. C’est justement à propos de Maïakovski qu’une polémique va opposer Les Lettres françaises aux faussaires de la revue Ogoniok. Ceux-ci reviennent sur le suicide de Maïakovski en salissant la mémoire de Lili et Ossip Brik avec des relents nauséabonds d’antisémitisme. L’Union soviétique voulait reconstruire une statue aseptisée du grand poète national, expurgée des contingences historiques et bureaucratiques du stalinisme… Elsa Triolet riposte avec sa fougue et sa culture aux côtés de Pierre Daix et d’Aragon. Marianne Delranc-Gaudric ne limite pas son étude à la seule sphère des Lettres françaises : Léon Robel dans Tel Quel et Jean-Pierre Faye dans Change prennent aussi leur place dans la défense de la mémoire d’Ossip et Lili Brik.
Maryse Vassevière revient sur une polémique ayant opposé Aragon et Breton quant à la peinture soviétique. Aragon dès le début des années 50 se montre soucieux de prouver au public français la variété de la production soviétique. Il accuse les sceptiques d’être sourds et aveugles à un art véritable qui suscite le plus souvent en Occident condescendance et sarcasmes. S’il reconnait les limites du jdanovisme et de la critique académique soviétique en art, Aragon exprime son admiration pour des œuvres singulières comme les paysages de Georguy Nissky. Pour Breton, au contraire, l’art soviétique des années 50 « sue la terreur ». Son pamphlet publié dans la revue Arts, avec son sous-titre fracassant : « Ecraser l’art pour toujours » considère que la terreur policière s’exerce sur les artistes soviétiques comme l’Eglise et la monarchie contrôlaient la production artistique. Cet article ainsi que le suivant : « Du réalisme socialiste comme moyen d’extermination morale » seront repris par Breton dans La Clé des champs (1953). S’il n’y a pas d’entente possible entre Breton et Aragon, les nuances qu’apporte progressivement ce dernier à ses jugements univoques du début montrent qu’il n’est pas loin de partager, non l’antisoviétisme viscéral de Breton, mais le mépris de celui-ci quant à la médiocrité d’une large part des œuvres produites en URSS au nom du réalisme socialiste.
Julie Morisson étudie elle aussi les articles sur l’art publiés par Aragon dans les Lettres françaises à partir de 1950, en ces années d’extrême confusion précédant le XXème Congrès du P C soviétique. Elle s’attache à souligner l’embarras éprouvé par l’écrivain à défendre et définir le réalisme socialiste - « art de tout l’avenir » défini selon lui « par les œuvres elles-mêmes » - même s’il repousse les simplifications abusives, voire caricaturales des épigones. Julie Morisson affirme que le discours esthétique d’Aragon s’apparente aussi à son écriture romanesque avec sa dimension émotionnelle.
En contrepoint aux réflexions esthétiques d’Aragon, il est édifiant de découvrir le choix très ouvert par lui-même des reproductions d’artistes destinées à faire circuler le lecteur dans son œuvre poétique complète publiée par le Club Diderot-Messidor, de 1974 à 1981. Josette Pintueles étudie comment l’auteur s’approprie les œuvres d’art pour introduire des jeux « sémiotiques » et « interpicturaux », tout en posant avec son goût permanent de la provocation, des questions esthétiques et idéologiques « en contrebande » !
On lira également, peut-être avec surprise, une intéressante contribution de Patricia Richard Principalli sur Aragon, lecteur de la comtesse de Ségur. Son premier roman, écrit à l’âge de 8 ans - Quelle âme divine !-, porte l’empreinte - « l’influence de l’intertexte » - du Général Dourakine ! Les lectures d’enfance sont des catalyseurs de l’imaginaire de l’auteur, voire en déterminent la construction. Cette influence ségurienne court encore 50 ans plus tard dans La Semaine sainte. L’auteure de l’article dresse aussi un parallèle significatif entre les destinées respectives de Sophie Ségur et Elsa Triolet, toutes deux ayant quitté précocement leur Russie natale pour s’établir en France, et toutes deux ayant exercé sur Aragon dans leur époque respective une forte fascination « politique, poétique et génétique ».
L’ouvrage publie également 14 lettres d’Aragon au jeune poète Henri Droguet écrites entre 1968 et 1973. Il avait publié ce jeune auteur encore inconnu (qu’il appelle dans plusieurs de ces lettres « Mon cher enfant ») dès 1968 dans Les Lettres françaises. Il est aussi question d’autres jeunes poètes promus par Aragon : Marc Delouze, Michel Cahour, etc.
Enfin, Maryse Vassevière traduit un entretien d’Aragon avec Maria-Antonietta Macciocchi et Giansiro Ferrata publié dans Rinascita (n° 8, 23 février 1968). L’entretien porte sur son œuvre, celle d’Elsa, et la relation de celle-ci à Berlin en 1923 avec Chklovski (auteur de Zoo, roman par lettres sur cette rencontre amoureuse). Aragon dit le pouvoir de la poésie là où le discours politique ou journalistique échoue et souligne les changements de la politique culturelle du PCF à partir de la résolution d’Argenteuil. Après avoir justifié son soutien à Michel Foucault, attaqué par plusieurs penseurs marxistes pour Les mots et les choses, Aragon dit aussi son admiration pour l’ouvrage du même sur Roussel. Il clôt l’entretien sur l’étonnement suscité par son élection à l’Académie Goncourt. S’il convient que toute sa vie il s’est opposé à l’existence des académies, c’est pour revendiquer à nouveau haut et fort, là comme partout ailleurs, sa liberté et son droit à la contestation…
On l’aura compris, cette dernière livraison des Recherches croisées n’élude ni la complexité ni les contradictions fécondes de deux intellectuels et écrivains majeurs dont et sur lesquels nous avons encore beaucoup à apprendre.
Publié dans la Revue EUROPE (juin 2012)
12:18 Publié dans Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aragon, triolet, ménaché michel
Lu 82 - Eros émerveillé, Anthologie de la poésie érotique française, édition de zéno Bianu, Poésie / Gallimard
Célébrer l’amour la poésie le peut – italiques et absence de virgule rappelleront ici le titre du livre de Paul Eluard – cette Anthologie de la poésie érotique française, le poète Zéno Bianu en signe les choix et une éclairante préface – clin d’œil à Sade – « la poésie dans le boudoir », celui de la langue bien sûr parce que c’est là que ça se passe. Vraiment !
Oui, louer Eros , la poésie le peut. Et ce dans toutes les dimensions que présente cet enfant de Poros et Penia tel que nous le montre le mythe de sa naissance conté par la Prêtresse de Mantinée, Diotime, dans le fameux Banquet de Platon. Poros, le père, du côté de la ruse, de l’invention, de la techné, du passage toujours possible, des lueurs ; Penia, la mère, du côté de la pauvreté, du manque de formes, de l’indinstinct, de l’obscurité. Eros, le fils, par sa nature même est un démon. Il lie et délie les corps, les mots. S’il manque toujours, s’il tombe toujours, il se relève et du déséquilibre fait avancée possible, chemin vers toujours plus de vie, de vigueur.
C’est lui dont il est fait l’éloge dans ces quelques 600 pages, ces 350 poèmes, ces quelques 200 auteurs élus par Zeno Bianu entre 1536 et 2010 soit 5 siècles de poésie française. On ne lui reprochera pas de faire commencer cette « exploration du territoire amoureux » au XVIeme siècle. Chacun sait qu’à l’arrière, troubadours et trouvères, hommes et femmes de langue d’oc et d’oïl, avaient ouverts maints chemins de délicatesse comme de verdeur de langue en ces contrées où l’amour de la langue se renverse en langue de l’amour.
Roland Barthes écrivait que « l’érotisme, (c’était) quand le vêtement (baillait) », eh bien, l’écriture poétique quelque soit les siècles, les formes, le mode de travail de la langue – et on le voit bien à feuilleter, ce gros volume qu’il faudra prendre à la diable, « à sauts et à gambades », avec légèreté et envie toujours - fait bailler la langue et ces ouvertures donnent sur l’inconnu qui devant soi engage le vide où se connaître soi-même toujours davantage et davantage toujours car par un effet de glissement, il se dérobe au dernier moment. Reste la force qui traverse, passe et n’a d’autre chair que celle des mots du poème quand un « nœud rythmique » les tient selon les mots de Mallarmé et dans lequel il voulait voir l’âme. C’est elle qui ici est invitée, au fil des siècles, dans les poèmes à la fête des sens. Eros émerveillé est son nom.
12:10 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : zéno bianu, poésie érotique, anthologie
Balise 75-
« Il y a si longtemps que l’on sait que le rôle de la philosophie n’est pas de découvrir ce qui est caché, mais de rendre visible ce qui précisément est visible, c’est-à-dire de faire apparaître ce qui est proche, ce qui est si immédiat, ce qui est si intimement lié à nous-mêmes qu’à cause de cela nous ne le voyons pas . »
Michel Foucault
12:05 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : michel foulcault, philosophie, poésie, visible
Turbulence 53 - Réforme du CNL: Le pas suspendu du Ministère...
Par communiqué de presse publié le 18 juillet, le Ministère de la culture suspend la réforme engagée par le Président du Cnl:
"La ministre de la Culture et de la Communication réaffirme son ambition pour le livre et la lecture en France. Depuis sa prise de fonctions, elle a tenu à rencontrer les professionnels du secteur, et à échanger en particulier avec les libraires, les éditeurs et les auteurs. Les enjeux qui touchent à ce secteur sont en effet majeurs et supposent un pilotage renouvelé de la politique du livre et de la lecture.
Le Ministère assumera aussi si nécessaire une fonction de médiateur entre les auteurs, les éditeurs, les diffuseurs et l'ensemble des acteurs de la filière. Dans ce contexte, la réforme des commissions et des dispositifs de soutien du Centre national du Livre, définie il y a quelques mois et qui devait entrer en vigueur au 1er janvier 2013 ne peut être mise en oeuvre sans prendre en compte les nouvelles orientations du gouvernement. Cette réforme étant par ailleurs contestée, une concertation préalable s’avère nécessaire.
La Ministre a donc demandé au président du CNL de suspendre cette réforme. Des réunions de travail et une concertation seront organisées en septembre sous l’égide du ministère de la Culture et de la Communication.
Paris, le 18 juillet 2012"
Affaire toujours à suivre donc8
11:59 Publié dans Dans les turbulences | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : réforme du cnl, comission poésie
15/07/2012
Turbulence 52 - Le CNL et la poésie, affaire à suivre
DEMANDE D'ASSISES DU LIVRE A MADAME LA MINISTRE DE LA CULTURE
Ci-après une lettre d'un "collectif d'écrivains" qui demande des "Assises du livre" au ministre de la Culture, suite à la réforme projetée par M. Colosimo, président du CNL, et qui vise, pour résumer, à faire disparaître "la commission poésie" entre autres et toutes formes d'aides à la Littérature et aux Écrivains en général.
Madame la Ministre,
« Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve », écrivait donc Hölderlin. L’inquiétude que soulèvent dans la communauté des écrivains les réelles menaces pesant sur les commissions du Centre National du Livre ne nous laisse pas indifférents. (La presse s’est fait un large écho de la pétition unanime lancée par sitaudis.com, s’agissant de la Commission Poésie.) La récente manière de réformer l’instance a choqué : nulle concertation, nul débat de fond, n’ont eu lieu, qu’a remplacés un simple vote en Conseil d’administration, daté du 12 mars 2012. Présentée au motif d’une « remise à plat » comptable, la réforme générale ainsi engagée a omis de se poser la question de ses possibles effets notamment dans un champ à l’économie spécifique et peu coûteuse tel que celui de la poésie. S’efforçant d’interroger le cœur même du langage et d’agencer les données du monde, la poésie a souvent joué un rôle essentiel dans l’aventure de la modernité, et non seulement dans l’histoire de l’art. La réforme générale du CNL n’implique pas seulement la confusion des commissions Théâtre, Roman et Poésie, mais encore la fin même des commissions dites thématiques, la dilution et la concurrence des décisions prises par un « cabinet fantôme » d’experts contractuels chargés de dire la valeur des dossiers et de la prescrire au nombre affaibli des représentants de chaque discipline dispersée ; d’un mot, la réforme en question laisse entrevoir le pire concernant l’avenir des aides vitales accordées notamment à ce laboratoire de la littérature de demain que constitue le plus souvent l’édition de la poésie d’aujourd’hui. Il ne s’agit naturellement pas de défendre un domaine parmi d’autres, serait-il plus exposé ; tous les domaines de l’écriture sont en vérité menacés par l’esprit et la lettre d’une réforme imposée et non proposée, à laquelle les éditeurs, les libraires, les auteurs, et les lecteurs finalement perdraient beaucoup. Ce que subit la poésie est simplement ici à l’avant-garde des épreuves que risquent de subir les écrits dans leur ensemble. Les réformes seront bienvenues si elles permettent une meilleure adaptation du Centre National du Livre (anciennement Centre National des Lettres) aux enjeux du champ des écrits maintenant.
Dès l’origine, le CNL a prouvé son importance. Lieu de dialogue démocratique pour l’ensemble des professionnels, comme vous le savez, il s’est illustré par son fonctionnement exemplaire, opérant une juste répartition des aides publiques dans toutes les aires de l’écrit, de la création à la diffusion. Vous-même, Madame la Ministre, évoquiez récemment la nécessité de « réfléchir à la réforme du rôle et des attributions du CNL ». Ne pensez-vous pas que, sans avaliser une réforme trop rapidement décidée, les missions du Centre, organisme précieux entre tous, mériteraient d’être pensées à neuf dans le partage et l’échange des acteurs du champ des écrits ?
Il y a bien matière à discussion, car la réforme dans sa forme actuelle éloigne les professionnels de la gouvernance du Centre, et nuit à son rôle de plateforme de l’interprofession ; c'est ainsi qu’il a été conçu historiquement, au même titre que le CNC, du reste. La réforme entraîne de façon subreptice un radical changement de nature de l'institution, qui ne peut pas avoir lieu sans de réelles discussions avec les professionnels de la chaîne du livre. Plus généralement, ces derniers éprouvent le besoin de faire le bilan de plus de deux années de fonctionnement autonome du CNL. Quelle est la ligne stratégique de l’établissement? Elle n'apparaît plus clairement, et les éventuels bénéfices de son autonomie ne sont pas très sensibles, à dire le moins. D'autres questions que celle des Commissions se posent d’ailleurs et certaines touchent les collectivités territoriales. Quelle relation le CNL entretient-il avec les territoires, avec les DRAC et les Régions ? En quoi le Centre participe-t-il à la décentralisation ? Convaincus que l’action publique décide de l’avenir du livre et de la littérature dans la vie des citoyens, nous vous prions de remettre le CNL au cœur des débats qui nous traversent, au cœur de nos inquiétudes et de nos espoirs. Nous formons le vœu que la réforme ne soit pas élaborée avant une réflexion générale souhaitée et profondément souhaitable. Cette réflexion pourrait prendre la forme que vous jugerez efficace et qui ressemblerait en somme à des Assises nationales du livre et de l’écrit. Votre programme fait du reste mention d’un tel projet, nous en avons conscience.
Voilà pourquoi, Madame la Ministre, nous vous redisons toute notre confiance et vous demandons de bien vouloir considérer la situation critique où écrivains, éditeurs et libraires se trouvent désormais ici et maintenant.
Nous vous prions d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de notre très haute considération,
Florence Delay, Maylis de Kerangal, Jacqueline Risset, Jean Bollack, Frédéric Boyer, Patrick Chamoiseau, Jacques Darras, Michel Deguy, Patrick Deville, Jean Echenoz, Guy Goffette, Yves Mabin Chennevière, Jean-Luc Nancy, Bernard Noël, Yves Pagès, Jacques Roubaud, Alain Veinstein, André Velter...
15:24 Publié dans Dans les turbulences | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cnl, commission poésie
Lu 81 - Revue Gruppen
Revue semestrielle, créée en 2010, forte de quelques 160/170 pages, GRUPPEN est une
revue de création, c’est rare ! Une revue de recherche, c’est réjouissant ! Une revue transdisciplinaire, c’est salubre ! Telle est l’originalité de Gruppen. A l’heure où l’on cherche a élever toujours plus de murs, où l’on cloisonne et enferme. A l’heure où l’asphyxie menace, Gruppen c’est un courant d’air frais. Voilà que ça circule à nouveau et que ce qui circule est neuf aussi !
La revue a été fondée par un poète, Laurent Jarfer, un compositeur et pianiste, Ilan Kaddouch, et deux philosophes, Pierre-Ulysse Barranque et Sébastien Miravete. Gruppen mêle donc poésie, musique, philosophie, mais aussi arts du spectacle, arts plastiques. On n’oubliera pas les arts graphiques et on saluera le travail d’illustration, de conception graphique et de composition de Laurence Gati et Louise Dib.
Si Gruppen ne mâche jamais ses mots, ose l’humour le plus décapant , la revue soutient les travaux critiques les plus pointus en philosophie comme en musique.
Gruppen ne se contente pas d’être une mosaïque d’articles, de reproductions (dessins, photographies…) passe en elle ce « legame musaïco » dont parlait Dante, lien invisible qui fait que ça tient et fait entendre une drôle de petite musique inconnue de ce côté-ci. En quoi, Gruppen est bien trans, c’est de l’autre côté qu’elle fait signe!
De l’autre côté du papier. En témoigne sa volonté d’aller « au delà » du papier puisque Gruppen, ce sont ausi des performances, des concerts et des conférences.
Oui, Gruppen est une transrevue ! A soutenir !
sommaire de Gruppen n°5 – à paraître en juin 2012
Entrevue avec BERNARD STIEGLER.
Poésie
SERGE PEY :Ma chienne avait un ballon de foot dans le ventre.
LAURENT JARFER:
Musique
ILAN KADDOUCH : La musique de concert: la nécessité de la forme.
DAVID CHRISTOFFEL:La défonce du piano. Le piano a déchaîné suffisamment de passions pour être sûrement l'un des instruments les plus couramment détruit de l'histoire de la musique.
Cinéma
YANN BEAUVAIS: Un alchimiste américain: Harry Smith.
Encres
YANN BAGOT
Philosophie
P-U BARRANQUE & SEBASTIEN MIRAVETE : Lukacs, Rousseau, Banksy et les fondements de l'art social.
ANSELM JAPPE: De l'"aura" des anciens musées et de l'"expérience" des nouveaux.
Anthropologie
BRUNO ALMOSNINO: Toucher, s'affecter, éviter le contact, confondre: brèves notes sur des forces d'action et d'organisation en monde juif.
Les Mots de Bonnefoy
Mots Croisés de BERNARD BONNEFOY
Illustrations
LAURENCE GATTI
Coordonnées : Gruppen, 25 rue Saint-Jean d’Août, 40000 Mont de Marsan
site : www.revuegruppen.com
15:20 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : gruppen revue, laurent jarfer
Lu 80 - Action Poétique, L’intégrale, N°s 207/208/209/210, Dernier numéro, DVD rom inclus-collection complète (1950-2012)
Action Poétique. Point d’arrivée en ce printemps 2012 avec retour envisageable vers le N°1 de 1958 et même promenade possible dans les limbes entre 1950 et 1957 grâce au précieux DVD rom qui accompagne la livraison de cet imposant numéro de près de 300 pages. Pour seulement 21 euros, ce numéro et avec tous les numéros numérisés de cette aventure unique dans l’histoire de la poésie de ces soixante dernières années. Unique car une revue poétique résiste rarement aux débats et aux tensions qui finissent par opposer les fortes personnalités de leurs animateurs. Il faut remercier aujourd’hui Henri Deluy d’avoir tenu la barre de ce vaisseau de haut bord dans les tempêtes des temps durant ces 60 dernières années. Cette livraison est une promesse. C’est une richesse. C’est merveille de pouvoir aller à la rencontre de ce que l’on cherche et, chemin faisant, se perdre dans cette histoire de la poésie de la seconde moitié du XXe siècle - et pas seulement française mais internationale – car c’est toujours de l’étonnant que l’on rencontre. Oui, Action Poétique a joué ce rôle de découvreur, de lieu d’échange, d’espace polémique, de promotion de livres, de leurs auteurs comme des petits éditeurs qui cherchent à les diffuser.
Ceux qui aiment la poésie non seulement d’ici mais d’ailleurs, de notre temps comme de ceux plus anciens, l’histoire des formes, les débats avec l’histoire – Rappelons que proche du PCF, Action Poétique sut toujours rester indépendant, prenons dès les années soixante la mesure du stalinisme - les enjeux de cette entreprise impossible mais toujours reprise de la traduction aimeront la diversité des textes réunis ici pour cette dernière livraison car défilent dans cette somme, selon le strict ordre alphabétique, tous les membres des différents comités de rédaction qu’a connu la revue, les morts comme les vivants, soit près de 80 poètes. Le lien entre tous ces hommes et ces femmes – de plus en plus nombreuses, les années passant mais qui ont toujours joué un rôle important dans la revue, pensons à Mitsou Ronat, Elizabeth roudinesco, Martine Broda… – Henri Deluy nous le donne dans l’entretien qu’il donne à Sandra Raguenet et qui ouvre le livre : « nous étions des lecteurs de poèmes, à l’infini» , des amoureux d’une poésie qui gardait à son horizon ce devoir dont Lautréamont définissait le but : la vérité pratique.
Action Poétique s’éteint. Henri Deluy passe la main. « Viendront d’autres horribles travailleurs », gageons que la parole d’Arthur Rimbaud sera entendue !
15:13 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : revue action poétique, l'intégra