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15/07/2012

Lu 79 - André Velter - Avec un peu plus de ciel (Gallimard)

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 Entrer dans un livre d’André Velter relève toujours de la mise en route. D’une sortie « des éclairs plein les poings / la tête à l’abordage », tant ils sont travaillés par un « futur intérieur », un « futur infaillible ».

 Avec un peu plus de ciel* ne déroge pas à cette mise en mouvement d’un qui ne « (sera) jamais à quai » dans la poésie telle qu’on peut en parler sans la vivre – Il faut lire la belle adresse à Antonio Machado depuis sa tombe où il tient, grâce à une boite aux lettres toujours en éveil, « table ouverte » par delà la mort et le temps, à Collioure. Et il la vit André Velter, la poésie. Au plus noir de leur écriture, ses poèmes gardent rythme, souffle et chant. Imaginez, vous êtes chez vous, vous lisez et la voix monte jusqu’à passer la barrière de vos lèvres tellement le désir de s’arracher au papier emporte les mots d’André Velter vers la parole à voix haute, celle qui fut toujours sa belle querelle. Monte aussi à la pensée de qui lit « entre les lignes / ce qui se décline en arpèges en énigmes » la sensation d’une lumière plus vive, celle soudaine d’un bleu revenu au plus incertain comme au plus sombre d’un ciel à basse fréquence.

 Avec un peu plus de ciel n’est ni un bloc de papier, ni un bloc de marbre mais bien l’œuvre d’un « alchimiste » qui transforme le sang – le sens au plus près ! – en mots comme l’autre « qui sait le prix du sang / à l’heure abrupte de Séville » quand sonnent les cinq coups dans l’après-midi entre les cornes des Mères disait Lorca.

 La poésie d’André Velter est une poésie dans laquelle le corps est engagé.  Si c’est «  à mains nues » qu’on affronte les parois, qu’on grimpe, qu’on « (escalade) la nuit » quand la nuit est la flèche de Notre Dame de Paris et qu’en toute illégalité, on va, « le souffle (faisant) corps avec le vide », « à la verticale de soi », c’est aussi « à mains nues » qu’on écrit, qu’on tâtonne sur la page où creuser la langue est – verticalité inversé – descendre au plus obscur de soi-même.

 La poésie d’André Velter est une poésie de coups de reins – « D’un simple coup de reins / j’ai dévié la mort » écrit-il – de contretemps, de suspens qui brisent ainsi le cours du dire et qui voient l’élan initial renaître comme si la source du mouvement était prise dans le mouvement lui-même, qui tirait vers le haut à l’aide de ces « mots funambules » qui font vibrer la corde du poème.

 Le corps qui monte comme le poème qui va s’écrivant sont tous deux arc tendu par deux forces de sens contraire. Si l’une tire vers le haut, l’autre tire vers le bas. Au point de rencontre, si le risque est celui de la chute, il est aussi la condition, dans « une éclaircie des muscles des os », d’un « sursaut hors de tout » jusqu’à « ce plus de ciel » sur quoi ouvre et le sommet et le poème. Ce sont là des moments où, flèche décochée, on peut sentir son « âme à la verticale ». Oui, André Velter a le sens de la verticalité. Il sait ce qu’il en coûte de se redresser, de se mettre debout et d’aller vers ces instants où, « grain de sable / dans le bec d’un oiseau », l’éternité vient sidérer le temps d’ici, ouvrant alors sur ce « réel inouï », cette plénitude d’être qui, débordante toujours, passe comme cet « un peu plus de ciel » dans cette nuit de Notre Dame de Paris, quand la nuit est toute la nuit et qu’elle « ne cache rien », qu’elle « ouvre son baiser sombre / son brasier d’étoiles filantes » comme dans ces « partitions funambules » que sont les poèmes où les mots « changent sans cesse / la texture subtile du monde ». Là, « à une corde près », détaché de tout, « tout est là qui n’attend pas ». « Présent et enfui / sous l’archet qui reprend ses errances ».

 Alors que les temps sont à l’asphyxie. Que l’on étouffe sous les mensonges, les vilenies, les mots dévalués ou perdus. Lire André Velter, c’est  prendre quelques grandes bouffées d’air – coups de vent, c’est coup d’âme ! - et respirer avec son cœur « dans une reprise de violoncelle. »

  *André Velter, Avec un peu plus de ciel, Gallimard, 10 euros


 

 

12/07/2012

In Memoriam Bernard Mazo

Au moment où j'apprenais la mort de Bernard Mazo - en ce 07 juillet 2012 - une hirondelle "(rayait) la grande poésie,in memorian,bernard mazovitre bleue du ciel", ici, dans mes montagnes.

Très vite, j'ai repris les notes de lecture que j'avais ecrites sur le poète discret qu'il était, le plus souvent au service des autres, toujours soucieux de transmettre cette poésie qui devait lui permettre de toujours  mieux vivre. J'ai retrouvé son rêve: "n'être plus / désormais / que le vol furtif / de cette hirondelle /  rayant / la grande vitre bleue du ciel."

Voilà que c'était fait!

Je redonne ici en hommage la note de lecture que j'avais consacrée à La cendre des jours paru en aux éditions Voix d'encre avec des lavis d'Hamid Tabouchi:

"Poète, on sait Bernard Mazo homme de patience. Sa lenteur à publier – son dernier livre, Cette absence infinie, au Dé bleu, date de 2004 – est veille obstinée sur la langue et souci de composer non un recueil mais un livre, bâti comme on choisit les pierres du mur que l’on entend dresser moins pour séparer que pour pouvoir retenir les terres et s’adosser à lui afin que file, libre et tranquille, le regard. Au loin.

Armé, ce livre l’est d’abord par les toujours belles reproductions auxquelles Voix d’Encre nous a habitués dans toutes ses productions – Ici, ce sont des lavis d’Hamid Tibouchi dont les tons grisés de mousseuses écumes font vibrer les noirs – ensuite, par les paroles choisies par Bernard Mazo d’Héraclite à Yves Bonnefoy qui ouvrent les différentes sections de cet ouvrage. Lavis et citations sont moins clés qu’armure, et qu’on veuille bien entendre ce mot en son sens musical comme ce qui détermine la tonalité d’une partition.

J’aime la posture de Bernard Mazo, j’en partage la cambrure, c’est celle qui pose en ouverture : « l’espoir est une veilleuse fragile », poème qui « sur cette terre vouée au désastre », « au cœur de la nuit carnassière » lève haut l’endurance de l’homme à tenir comme chance à venir : « nous tenons nous résistons / nous nous arc-boutons / contre vente et marées » à partir de « l’ombre désespérée de la beauté » qui traverse les mots du poème. Les redressant, ils redressent les hommes que nous nous efforçons de toujours plus devenir. « Désespérée » car « le poème / ne peut se fonder / que sur ce qui est / condamné à mourir ». C’est qu’en effet le monde se défait comme travaillé par les forces du déclin. Nous voyons cela. Aussi ne pouvons-nous que tenter – Et c’est toujours à reprendre, à recommencer. C’est pourquoi Bernard Mazo avoue : « C’est toujours / le même poème imparfait / que j’écris et réécris «  - de « nommer ce qui va s’effacer », cette « insaisissable beauté / du monde », soit cela qui nous saisit, nous transit, avec quoi nous fusionnons dans l’instant, cette « inespérée » qui ne cesse de se défaire dans les mots qui prétendent articuler sa présence.

Le poème qui, pour Bernard Mazo, « n’est pas / seulement / le poème / mais la mémoire / préservée / du monde », est cendre où il y a de quoi protéger pour qu’elle dure, la graine du feu.

Bernard Mazo ne pousse pas la voix, ne hausse pas le ton. Il va inquiet et fragile, avec simplicité, amant définitif de la poésie qui à ses yeux reste « la seule à (inscrire) / dans la chair des vivants », « la seule trace durable », celle de « l’obscure rumeur du temps » comme de « l’éblouissement / du premier matin. »

Traverser le monde, traverser la langue, sans « (réveiller) les dieux », sans « renoncer » même si « la vie / nous oppresse », en résistant à tout ce qui nous défait, en espérant « trouver / la parole juste / pour pleinement / exister / combler / le manque / ressusciter / la respiration légère / des choses », c’est traverser certes un champ de ruines mais au moins celui-ci est-il « un labour ensemencé », selon les mots de Jacques Dupin, prêt, dans l’attente de la rencontre avec « l’absente », « l’inespérée », « bel oiseau frémissant / que la beauté foudroie ».

Bernard Mazo l’appelle « Poésie » !"

 

06/05/2012

Lu 78 - Serge Pey & Joan Jorda, Les poupées de Rivesaltes, Quiero éditions

Pey, Jorda, camps de Rivesaltes,poésie, peintureSerge Pey, l’homme de la poésie-action, des bâtons à parole levés contre toutes les injustices, tous les enfermements et Joan Jorda, peintre, sculpteur et graveur dont l’œuvre est toute emportée par la force d’une « révolte permanente » à l’égard du cours du monde. Tous deux catalans « retirés » à Toulouse. La « retirada », rappelons-le, fut ce moment du temps qui jeta les républicains espagnols sur les routes de l’exil et dans « les camps gardés par l’armée française ». La liste en serait longue, le titre choisi pour ce livre de dialogue entre un poète et un peintre évoque ce camp de Rivesaltes, en Roussillon, sur les barbelés duquel Serge Pey écrit que lui et Joan Jorda cousent des poupées, sous les yeux des soldats*.

 Pour faire tresse, il faut un troisième homme. Ce sera ici le metteur en pages des jeunes éditions Quiero, basée à Forcalquier (04), Samuel Autexier que je voudrais saluer pour cette mise en rythme qui du passé fait table mise pour la joie d’une cène athée, d’une « éternité / sans lendemain », celle de « l’anarchie qui est « la joie du poème » quand le poème est arrachement à la « doxa de l’idiotie intellectuelle », insoumission à la langue qui carapaçonne l’opinion, à la communication, cet ennemi le plus sournois » dont parlait René Char.

 Mise en rythme qui au moyen d’une typographie très originale, toute en noir et rouge, juxtapose le poème de Serge Pey, Les poupées de Rivesaltes à des textes et des lettres adressées à Joan Jorda sur la peinture, le poème et leurs enjeux, tout en faisant jouer ces mots avec les reproductions d’une vingtaine d’encres sur papier de Joan Jorda.

 Mise en rythme qui conspire contre la pétrification de la parole et libère le temps où peut s’entendre la voix de ceux qui ont « perdu la guerre et la république », voix des « vaincus qui ont eu raison » et qui fait que « leur défaite (sera) plus grande que leur victoire ».

 Il y a une colère rouge et noire dans ce livre. Elle court et se dresse dans les pages de ce livre, c’est celle de toutes nos « victorieuses défaites écrit Serge Pey.

 Il y a du désespoir dans les dessins et la peinture de Joan Jorda, œuvre toujours habitée par des êtres vivants, hommes/animaux aux corps douloureux comme il y  du désespoir dans les poèmes de Serge Pey, un désespoir qui sans espérance aucune fonde pourtant un espoir, celui d’un « présent éternel » et qui au bonheur préfère la joie qui éclate toute dans « l’éternité des moments ».

 Dans ce livre, le plaisir du texte et des images s’est fait corps.

 Ici, vous en verrez deux qui tapent du pied, l’un en écrivant ses textes qui seront proférés lors de telle ou telle mise en action ; l’autre en dessinant et peignant « ce qui reste quand on s’est débarrassé de tout ce qui est beau ».

 Ici, vous en entendrez deux qui s’efforcent encore et toujours de « trouver l’homme à l’intérieur de l’homme ». De quoi trouer l’actualité du moment, non ?

  * Serge Pey & Joan Jorda, Les poupées de Rivesaltes, Quiero éditions, 22 euros

 

 

 

 

 

Turbulence 51 - Questions...

En quel dehors trouver la force qui rendrait possible un devenir soit ce qui intéresse non notre avenir mais notre présent? Quelles pratiques revisiter, inventer pour participer à sa construction? Que peut la poésie?

Balise 73 - Nietzsche, la philosophie et le temps

«C’est pourquoi la philosophie a, avec le temps, un rapport essentiel : toujours contre son temps, critique du monde actuel, le philosophe forme des concepts qui ne sont ni éternels ni historiques, mais intempestifs et inactuels. […] Et dans l’intempestif, il y a des vérités plus durables que les vérités historiques et éternelles réunies : les vérités du temps à venir. Penser activement, c’est “agir d’une façon inactuelle (unzeitgemäss), donc contre le temps, et par là même sur le temps, en faveur (je l’espère) d’un temps à venir.”

Nietzsche, Considérations inactuelles)

Lu 77 - A propos de la revue Phoenix (Marseille)

Couv Phoenix-Mazo405.jpgMarseille, ville de revue de poésie ! A côtés de tant d’autres, il y avait eu après Les Cahiers du Sud de Jean Ballard, la revue Sud – d’autres ensuite et d’importance : Action Poétique, Manteia, docks, If…-  puis Autre Sud avec toujours une optique méditerranéenne nettement affirmée, voici aujourd’hui Phoenix*. Une revue renaît, gage de continuité mais aussi de renouveau. Dans son premier numéro, le conseil de rédaction affirme vouloir « servir la littérature vivante sans exclusive, dans sa vitalité et sa diversité (…) développer les échanges avec les autres littératures, les autres formes d’expression créatrice ».

 Son numéro de juillet 2011, N°3, présente un dossier rassemblé par Jean Poncet sur le poète Bernard Mazo. Et parce qu’il publie peu, attentif toujours à ce qui peut s’écrire ici ou là, il importe de lire l’entretien qu’il accorde à Jean Orizet et cette « parole retrouvée » qu’il nous offre accompagnée de quelques pénétrantes approches de Jacques Lovichi, Jacques Ancet, Lionel Ray, Max Alhau ou Abdelmajid Kaouah.

Le N°5, vient de paraître – André Ughetto a pris la relève de Jacques Lovichi. Ce numéro est consacré à Boris Gamaleya, poète réunionnais que le plein d’air voue  aux ciels troublés et troublants des îles. Ce « pèlerin de l’autre rive » écrit une poésie dont le la serait le silence. Ce numéro, après les études de Christophe Forgeot, Jacques Darras, Damien Lopez, Frédéric Werst, Thierry Bertil, Françoise Sylvos , se clôt par un entretien acousmatique avec Patrick Quillier.On « partagera » la voix de Joëlle Gardes et on ira voir éailleurs » pour entendre la « voix » de Jean-Marie Petit qui « écrit en occitan et se traduit lui-même ». A lire son Erbari, Herbier paru aux éditions Jorn.

* Phoenix, Cahiers littéraires internationaux, 4, rue Fénelon, 13006 Marseille

Tel : 0491313931 - Courriel : revuephoenix@yahoo.fr

 

 

 

Turbulence 50 - Face à son époque, Flaubert...

"Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton."

Gustave Flaubert à George Sand, le 12/06/1867

 "Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m'étouffent. Il me monte de la merde à la bouche comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir ; j'en veux faire une pâte dont je barbouillerai le dix-neuvième siècle. »

Gustave Flaubert

 

Lecture de Michel Ménaché - André Benedetto : Urgent crier suivi de Les poubelles du vent, Avec un portrait de l’auteur par Ernest Pignon-Ernest, éditions Le Temps des cerises

 De la colère en rafales, des mots en tornades revivent dans les écrits de jeunesse du poète et dramaturge André Benedetto récemment disparu. Jamais réédités Urgent crier et Les Poubelles du vent (Pierre-Jean Oswald, éditeur, 1966 et 1971), sont repris en un seul et fort volume par le Temps des cerises et préfacés par Bernard Lubat qui brosse un portrait fraternel de l’auteur en « géant d’humanité. »*

Témoin et acteur de son temps, à la ville comme à la scène, André Benedetto dans Urgent crier  s’insurge contre les crimes et les injustices, il vomit la poésie ornementale, c’est bien « une arme chargée de futur » qu’il manie, comme en écho à la formule de Celaya. « De la vieillerie poétique / Mise en charpie, » c’est de la soudure autogène, du béton et des prisons, « des plages brûlées par le mazout / Où les enfants vont boire, » des Noirs humiliés et maltraités, de la guerre du Vietnam,  qu’il alimente sa rage, irrigue le poème.

Mais la violence du verbe n’exclut ni l’émotion ni la réflexion et des visions existentielles surgissent dans le tumulte langagier, esquissent une philosophie hallucinatoire : « La distance entre un homme et un autre homme / Il faut toute une vie pour la parcourir / Quand l’un arrive / l’autre est mort / Et l’un se meurt […] Nous vivons sur les cadavres / Et les autres vivront sur nous / Comme la fleur sur le fumier… » Mais les hommes ne sont pas égaux devant la mort même. La ballade de Bessie Smith évoque la chanteuse de blues morte en 1937 « entre un hôpital réservé aux Blancs / Et un hôpital interdit aux Noirs. » L’empathie se mêle à l’indignation : «  J’avais le cœur noir sous le soleil nègre. »

Le poète s’inscrit dans une fratrie universelle subjective de poètes révoltés ou réprouvés, celle des suicidés et des exclus de la société : « Ô Frère Franz dans Prague la Brumeuse / François Villon / suspendu au gibet / par la froide et rêche bretelle / de la justice des assis / Gérard pendu à la lanterne / Et Federico fusillé / Et Vladimir le suicidé […] Et combien de Mozart / Poètes en allés dans les wagons plombés / Et tous les autres… »

Le lyrisme de Benedetto ne compose pas de métaphores en guirlandes : « J’AI MAL AUX CANINES DU CŒUR, » éructe-t-il en lettres majuscules : « Je suis né dans la dent de sagesse du Christ / Dans la mâchoire de Karl Marx / La terre détraquée tourne / Pique du nez très loin en bas… » La verve satirique sait être grinçante dans un inventaire digne de Georges Pérec : «  A l’heure où les bonzes emploient Shell, et les Français Sheila / A l’heure où Johnson joue au con et Mao-Tsétoung au poète / A l’heure où De Gaulle / A l’heure où on ne sait plus sur quel pied danser et où en on profite pour se laver les mains / A l’heure où la torture est encore le plus sûr moyen pour faire parler […] Que vas-tu faire ? / Quoi choisir ? / VIVRE ! Certainement / vivre comme un haricot / PATATE ! »

C’est avec « des cris des gravats dans la gorge » que Benedetto compose Les poubelles du vent. La même révolte l’anime, la « Poésie-poignard » griffe la page dans un autoportrait protéiforme brutal et provocateur : « Je suis une gangrène / Je suis un italien un papou de niouzilande un aborigène aux épais cheveux aux cheveux crépus qui cherche des gerboises dans le désert un loup qui marche babines retroussées […] une hémorragie / un gitan. »

L’héritage dadaïste et surréaliste est souvent perceptible dans les images insolites, décapantes. Benedetto se réfère aux poètes et artistes qui ont secoué l’entre-deux guerres, se moque des idoles littéraires : « On se rampe vraiment dans la tête / Et certains dans la tête des autres […] En hommage à la madeleine proustienne / J’ai plongé mon cerveau dans le café au lait. »

Le sacré n’est pas épargné, au contraire : « Ecce homo […] C’est un morceau d’éternité vautrée qui a la / forme de la muse endormie / de Brancusi / un poignard dans le ventre / il dit maman dans un mauvais hébreu / En voulez-vous ? / Moi non plus il est mort. »

Le Festival d’Avignon de 1968 sous haute surveillance policière fait l’objet d’une évocation féroce aux connotations historiques dans l’excès au goût du jour : « j’ai vu la résurrection de nos ancêtres les gaulois entre les pages de Mein Kampf / j’ai vu l’ombre d’Artaud guidée par les extra-terrestres devenir le fürher / j’ai vu l’été tragique d’Avignon 68 / quadrillé par des plaquettes vapona […] je n’ai pas vu le peuple / je n’ai vu que des flics. » Plaisir enfin de noter ce slogan placé par Benedetto en exergue : « L’imagination n’a pas pris le pouvoir mais on est content quand même. »

En clôture de ce second recueil, les cris des mouettes et les taureaux noirs de Camargue prennent place, apportent une respiration après l’urgence de l’insurrection quotidienne, élèvent la vision sur la beauté du monde ternie par les ravageurs d’espérances : « et maintenant / s’enfoncer dans cet univers / tout seul / la mer au loin / dépasser le phare / entrer dans la mer / éparpillant les mouettes / là-bas l’horizon de / la mer. »

Après le désordre exacerbé de la fureur, la pause du regard vers l’infini ouvre-t-elle une aspiration à l’apaisement, une quête d’absolu ? Attention, le poète ne baisse pas la garde, la terre est « gorgée de sel vengeur » et « le soleil jette ses couteaux dans le sable. »

* André Benedetto : Urgent crier suivi de Les poubelles du vent, Avec un portrait de l’auteur par Ernest Pignon-Ernest, Le Temps des cerises, éditions, 16 €

* Paru dans la revue EUROPE n° 988-989, août-sept. 2011

 

Lu 76- Vladimir Maïakovski, L’amour, la poésie, la révolution, Traduction d’Henry Deluy, éditions Le temps des cerises

Maïakovski, DeluyHenri Deluy récidive*. Il nous redonne le grand poème de Maïakovski De ça (1923) qu’il avait publié aux éditions Inventaire / Invention, précédé de La flûte des vertèbres (1915), poème d’amour dédié à Lili Brik ; de J’aime (1921-1922) où l’amour brûle sans consumer le désir et son Lénine (1924) commencé avant la mort de celui-ci et achevé peu après où son attachement à la révolution bolchevique va de pair avec son refus d’un culte de la personnalité qui se met pourtant déjà en place .

 Quatre grands poèmes que Le temps des cerises réunit accompagnés d’une riche iconographie : reproductions de collages du constructiviste Rodtchenko et de couvertures d’éditions originales des poèmes de Maïakovski.

 Rien n’y fera : le vers de Maïakovski, comme il l’avait prévu, déchire encore « la masse des ans » et c’est une « arme ancienne / mais terrible » que, lecteurs, nous découvrons – lire et fouiller entretiennent bien des rapports ! Cette arme est celle des questions. De celles que l’homme ne pose pas mais qui ben plutôt le posent comme homme dans son humanité même. Ces questions sont celles par lesquelles Henri Deluy clôt son « adresse à Vladimir (II), Lettre ouverte à V.I Lénine aux bons soins de V.Maïakovski ». Ces questions perdurent par delà les statues, les momies, une révolution « qui va devenir le panier percé de la mort / ce que découvrent (les) archives » , pour celui qui dans une « adresse à Vladimir (I) », au mépris de toute chronologie, met son cœur à nu, laissant percer une tendresse que les années, les coups de l’histoire, ont quelque peu crispées ; après les déceptions, après « Marina l’autre poète », ces questions pour celui qui continue à écrire, qui signe Henri Deluy, sont toujours celles du poème et du communisme. Ces questions ne sont toujours pas réglées pour lui.

 Ces questions demeurent à l’avant de toute écriture. Ces questions ne sont pas de celles que posent une « commande pratique » mais relèvent bien de cette « commande sociale » qui est liée à l’existence « dans la société d’un problème dont la solution n’est imaginable que par une œuvre poétique ». L’enjeu alors n’est pas celui de l’actuel mais du présent qui se laisse entrevoir et difficilement nommer, présent qui ne trouve plus sa mesure dans le temps mais dans un avenir vers lequel le poème peut faiure signe.

 Oui, il faut lire ces « quatre grands poèmes épiques et lyriques » de Maïakovski, on y entend mugir encore « les coursiers / haletants / du temps ». Ils nous mordent toujours la nuque !

 *Vladimir Maïakovski, L’amour, la poésie, la révolution, Traduction d’Henry Deluy, Collages d’Alexandre Rodtchenko

 

Collection commun’art, Le temps des cerises, 22 euros

 

Balise 72- Deleuze, Morale et éthique

"Là, il y a un point très strict. Il y a une différence fondamentale entre éthique et morale. Spinoza ne fait pas de la morale, pour une raison toute simple : jamais il ne se demande ce que nous devons, il se demande tout le temps de quoi nous sommes capables, qu’est-ce qui est en notre puissance ; l’éthique c’est un problème de puissance, c’est jamais un problème de devoir. En ce sens Spinoza est profondément immoral. Le problème moral, le bien et le mal, il a une heureuse nature parce qu’il ne comprend même pas ce que ça veut dire. Ce qu’il comprend, c’est les bonnes rencontres, les mauvaises rencontres, les augmentations et les diminutions de puissance. Là, il fait une éthique et pas du tout une morale. C’est pourquoi il a tant marqué Nietzsche."

Gilles Deleuze

10:00 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : deleuze, morale, éthique

12/02/2012

Turbulence 49 - Et la culture? Mais qui en parlerait et comment?

 

Discours de Federico Garcia Lorca à la population de Fuentes Vaqueros (Grenade), en septembre 1931

"Quand quelqu'un va au théâtre, à un concert ou à une fête quelle qu'elle soit, si le spectacle lui plaît il évoque tout de suite ses proches absents et s'en désole: "Comme cela plairait à ma soeur, à mon père!" pensera-t-il et il ne profitera dès lors du spectacle qu'avec une légère mélancolie. C'est cette mélancolie que je ressens, non pour les membres de ma famille, ce qui serait mesquin, mais pour tous les êtres qui, par manque de moyens et à cause de leur propre malheur ne profitent pas du suprême bien qu'est la beauté, l a beauté qui est vie, bonté, sérénité et passion.
C'est pour cela que je n'ai jamais de livres. A peine en ai-je acheté un, que je l'offre. j'en ai donné une infinité. Et c'est pour cela que c'est un honneur pour moi d'être ici, heureux d'inaugurer cette bibliothèque du peuple, la première sûrement de toute la province de Grenade.
L'homme ne vit que de pain. Moi si j'avais faim et me trouvais démuni dans la rue, je ne demanderais pas un pain mais un demi-pain et un livre. Et depuis ce lieu où nous sommes , j'attaque violemment ceux qui ne parlent que revendications économiques sans jamais parler de revendications culturelles: ce sont celles-ci que les peuples réclament à grands cris. Que tous les hommes mangent est une bonne chose, mais il faut que tous les hommes accèdent au savoir, qu'ils profitent de tous les fruits de l'esprit humain car le contraire reviendrait à les transformer en machines au service de l'état, à les transformer en esclaves d'une terrible organisation de la société.
J'ai beaucoup plus de peine pour un homme qui veut accéder au savoir et ne le peut pas que pour un homme qui a faim. Parce qu'un homme qui a faim peut calmer facilement sa faim avec un morceau de pain ou des fruits. Mais un homme qui a soif d'apprendre et n'en a pas les moyens souffre d'une terrible agonie parce que c'est de livres, de livres, de beaucoup de livres dont il a besoin, et où sont ces livres?
Des livres! Des livres! Voilà un mot magique qui équivaut à clamer: "Amour, amour", et que devraient demander les peuples tout comme ils demandent du pain ou désirent la pluie pour leur semis. - Quand le célèbre écrivain russe Fédor Dostoïevski - père de la révolution russe bien davantage que Lénine - était prisonnier en Sibérie, retranché du monde, entre quatre murs, cerné par les plaines désolées, enneigées, il demandait secours par courrier à sa famille éloignée, ne disant que : " Envoyez-moi des livres, des livres, beaucoup de livres pour que mon âme ne meure pas! ". Il avait froid ; ne demandait pas le feu, il avait une terrible soif, ne demandait pas d'eau, il demandait des livres, c'est-à-dire des horizons, c'est-à-dire des marches pour gravir la cime de l'esprit et du coeur. Parce que l'agonie physique, - biologique, naturelle d'un corps, à cause de la faim, de la soif ou du froid, dure peu, très peu, mais l'agonie de l'âme insatisfaite dure toute la vie.
Le grand Menéndez Pidal - l'un des véritables plus grands sages d'Europe - , l'a déjà dit: "La devise de la République doit être la culture". la culture, parce que ce n'est qu'à travers elle que peuvent se résoudre les problèmes auxquels se confronte aujourd'hui le peuple plein de foi mais privé de lumière. N'oubliez pas que l'origine de tout est la lumière.

 

 

 

Lu 75 - Patricia Cottron-Daubigné, Croquis-Démolition, Editions de la différence

«  Non, je n’étais pas sous un autre ciel,

 cottron-daubigné,usine ksf,délocalisation,littératureprotégée sous une aile étrangère ;

 j’étais alors avec mon peuple,

 là où il était pour son malheur »

 Anna Akhmatova, Requiem

 

 

 

Il est des faits que les temps que nous vivons – toujours plus sombres, non ? -  lorsqu’ils surviennent et nous touchent prennent alors l’aspect d’une apocalypse . Tant qu’ils n’étaient que des  mots :  chômage , délocalisation , mépris , humiliation ,… leur violence passait au large dans les brumes des jours.  Et puis soudain tout devient clair. Et le malheur brille de toutes ses dents dont la pointe nous déchire alors.

 C’est alors qu’il nous faut trouver des mots, leur mise en rythme pour dire le désastre apporté par les jours que nous font les voyous déguisés en industriels. Patricia Cottron-Daubigné s’y essaie et y réussi dans ces Croquis-Démolitions. Proche des ouvriers de l’usine KSF par la géographie et le cœur, elle a vécu la tristesse, la honte de ceux qui « sont restés silencieux, en bleu de travail, dans les odeurs d’huiles et de dissolvants, avec des envies de pleurer ».

 Où les trouver les mots, quels noms donner qui réplique, qui fasse reprise de volée à « la violence de l’argent, du gain, du profit », à son cynisme quand les hommes se plient aux chiffres « 40heures par semaine, et travail le samedi, KSF, 46 000 000 euros de bénéfice en 6 mois et 380 licenciés et 200 déjà 2 ans auparavant ». A la violence même du lieu de travail, « du bruit et de l’enchevêtrement de métal et de l’odeur des liquides qui giclent partout et puent ». A la violence du travail quotidien dans « le gueuloir énorme des machines » - « 50 mètres de machines, on appelait ça une ligne » . A la violence de l’attente, celle des longs mois de lutte dans le brouillard des nouvelles parcellaires et contradictoires, celle du dépeçage petit à petit « 3 mois sans les noms » et puis « les noms les uns après les autres, on comprenait pas. Ça dégommait. Un vrai ball-trap. », avant que « la pelleteuse (vienne creuser) un énorme trou dans la pelouse, devant l’entrée des bâtiments », avant que n’ait lieu l’étrange danse macabre des ouvriers venant « (jeter) leur bleu dans le feu » pour « oublier KSF ».

 Oui, c’est un bien terrible livre qu’a écrit Patricia Cottron-Daubigné. Parler dans la colère, ce n’est pas seulement être en colère et lâcher des mots que porterait la colère, c’est s’ouvrir à cette colère de telle façon que ce soit elle qui fasse irruption dans les pages du livre, dans ses expressions embarrassées, ses syncopes, ses reprises, ses silences….Il fallait des « démolitions » du discours, ces coups portés à la langue apprise – celle-la même de ceux qui vous expliquent pourquoi il faut tout perdre – au récit, à sa logique. La culture est toujours le lieu du politique – Il l’oublie ! Voyez ces jours de campagne présidentielle déjà ouverte – la poésie définit un territoire de résistance. Il fallait cette prise en charge par un poète – et PCD l’est – il fallait cette écriture pour porter en terre d’oubli ces jours de lutte et dégager par là même un territoire de résistance à partir des traces d’un monde dont la voix économiste détruit dans le mépris les hommes.

KSF est désormais à Sopoh-Bulgarie , délocalisée, on dit et PCD écrit : « le roulement tourne, ce sera où demain, quelle misère plus noire auront-ils créée pour mieux l’user et nous aussi avec nos piscines et nos plus belles voitures que ».

 Il y a dans le tremblé doux de la voix de Patricia Cottron-Daubigné comme un abri offert aux révoltes à venir jusqu’à ce qu’enfin « l’homme compte pour homme » ainsi que le disait Henri Michaux et que « piétiné comme une route », il cesse enfin de « servir » à ceux qui passent, « fermes et sûrs » avec au bout de leurs laisses invisibles, court tenues, tous les chiens à gueule de néant de l’enfer terrestre pour un ailleurs où ils seront plus terribles encore.

 Je suis sûr que lisant Croquis-Démolition de Patricia Cottron-Daubigné « quelque chose comme un sourire (sera- passé sur ce qui autrefois avait été un visage » selon les mots d’Anna Akhamatova qui dans l’avant-propos de son Requiem parlait d’une de ces femmes qui faisaient la queue devant la prison d’une ville qui s’appelait alors Leningrad « dans les terribles années de la tyrannie de Iéjov ». Car, oui, PCD a su « décrire », nommer, évoquer cela, le malheur terriblement simple des humiliés. Et si ce ne sont des pleurs, ce sont des larmes qui tombent en nous. Sur ce qui reste d’âme tant par les temps qui sont les nôtres cet espace de langue est menacé d’asphyxie.