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12/02/2012

Balise 71- Dans l'hiver impeccable des livres

«Cequiimporte,c'estqu'avec le monde on fassedes pays et deslangues,avec le chaos du sens, aveclesprés des champs de bataille, avec nosactes des légendes et cetteformesophistiquée de la légendequ'est1'histoire, avec les nomscommuns du nom propre.Que les choses de 1'été,1'amour, la foi et l’ardeur,gèlent pour finir dans 1'hiver impeccable des livres. Et quepourtant dans cette glace un peu de vie reste prise, fraîche,garante de notre existence et de notreliberté.»

PierreMichon

22:09 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (0)

Lecture de Michel Ménaché - Mahmoud Darwich : Le lanceur de dés, Photographies d’Ernest Pignon-Ernest, Editions Actes Sud

La voix magnifique et chaude de Mahmoud Darwich s’est éteinte à Houston le 9 août 2008. Son dernier recueil, traduit par Elias Sanbar, est superbement publié par les éditions Actes Sud avec des images d’Ernest Pignon-Ernest collées sur les murs de Cisjordanie en hommage au grand poète palestinien prématurément disparu. Le lanceur de dés est un livre des questions sur les hasards et les nécessités de la vie, les parties de cache-cache avec tous les dangers, les blessures de l’histoire intime et collective : « Maintenant les collines se hissent / pour téter les nuages diaphanes / et entendre la Révélation. / Le lendemain est la tombola des perplexes… » Le conflit israélo-palestinien traverse bien sûr toutes les pages de ce beau recueil mais c’est l’intime qui cristallise la tragédie collective, le poète ne s’exprimant jamais comme un porte-parole mais sa nostalgie de la patrie déchirée et dévastée s’inscrit dans le miroir commun de tout son peuple : « Je me suis tenu dans la soixantaine de ma blessure, / je me suis tenu dans la gare, / non pour attendre le train […] / mais pour conserver le littoral des oliviers / et des citronniers dans l’histoire de ma carte… » Ce pays dépecé est évoqué d’une métaphore beaucoup plus identitaire que géographique, la subjectivité imaginaire prenant nettement le pas sur le référant monétaire érigé en symbole : « Notre pays est au cœur de la carte, / son cœur troué comme la pièce d’une piastre / au marché des ferronniers. »

Ce n’est pas sur le mode messianique que s’exprime Mahmoud Darwich, il ne se veut pas prophète, témoin tout au plus, et s’il incarne la voix multiple du peuple palestinien, il doute de la légitimité même de l’attente collective qui pèse sur sa conscience : « Qui suis-je pour vous dire / ce que je vous dis / à la porte de l’église, / moi qui ne suis qu’un lanceur de dés / entre prédateur et proie. » Sans modestie excessive, il pratique l’introspection comme un révélateur de la tragédie, la nécessité impérieuse de donner voix : « J’ai gagné en lucidité, / non pour jouir de ma nuit étoilée / mais pour être témoin du massacre. »

Entre la légende de Narcisse et la Passion du Christ, le poète tente d’éviter les écueils de l’ego suicidaire et du sacrifice prophétique  : « Qui suis-je pour vous dire / ce que je vous dis ? […] J’ai la chance de dormir seul, / d’écouter ainsi mon cœur, / de croire en mon talent à déceler la douleur / et appeler le médecin, / dix minutes avant de mourir, / dix minutes suffisantes pour revivre / par hasard et décevoir le néant. // Mais qui suis-je pour décevoir le néant ? »

Dans Scénario prêt à jouer, le poète illustre sous forme de parabole l’absurdité du conflit, décrivant  un combat singulier dans une fosse borgne. Il n’y aura que des perdants dans la guerre qui s’éternise : « un assassin et sa victime reposent / dans le même trou… »

Enfin, le dernier poème, Muhammad, évoque la mort d’un enfant assassiné : « ange pauvre, / à la portée du fusil de son chasseur de sang-froid.»

Poésie de combat, sans certitudes d’airain, à connotation testamentaire comme si le poète pressentait déjà une fin imminente, abattait son jeu avant de disparaître : « Face à la porte, le miroir qui me connaît / apprivoise le visage de son visiteur / et un cœur prêt à tout célébrer. / Chaque chose choisit un sens à l’accident de la vie / et se contente des dons de ce présent de cristal. / Je n’ai pas su, / pas demandé pourquoi / je fêtais la complicité du quotidien et du possible. / Pourquoi je suivais la cadence d’une musique qui / s’élèvera des quatre coins de l’univers ? »

Les portraits de Mahmoud Darwich sérigraphiés, installés puis photographiés par Ernest Pignon-Ernest à Ramallah, Naplouse et Jérusalem-est sur des façades lépreuses, des ruines hurlantes, le mur de séparation entre les territoires, au checkpoint de Qalanda, multiplient la présence du poète dans son pays martyrisé. Mahmoud Darwich, palestinien planétaire, rejoint ainsi Rimbaud, Pasolini, Le Caravage, Maurice Audin et autres figures héroïques ou victimaires des violences particulières ou collectives de l’histoire humaine, mis visuellement en scène dans les espaces urbains et les fractures du monde d’aujourd’hui par un artiste singulier, aussi talentueux que visionnaire… 

 

Paru dans la revue EUROPE  n° 978 oct. 2010

 

                                                                                                                                       

 

 

                                                                                                              

 

Turbulence 48 - Apropos des Tarahumaras

( Pierre Le Pillouër m’envoie cet Appel de Nelly Maurel pour les TARAHUMARAS, ethnie originaire du Mexique installée dans le territoire de l'Etat de Chiuahua, dans un milieu montagneux très sauvage.

Certains se souviendront du texte d’Antonin Artaud, d’autres du film de Raymonde Carasco, Artaud et les Tarahumaras , peu importe les raisons, l’important est de faire circuler cet appel.)


*


Je me permets d'attirer votre attention sur la famine récurrente qui guette les Indiens Tarahumaras de la Sierra Madre.  L'an passé, avec une bourse de l'Institut Français, j'ai vécu deux mois au Mexique pour essayer de comprendre ce qu'avait vu Antonin Artaud en 1936. Au bout d'un mois de recherches à Mexico j'ai rencontré Bianca, une linguiste qui m'a aidée à être accueillie dans une famille indigène, avec laquelle j'ai passé un mois. La Sierra Madre est située à 1300 kms de la ville de Mexico. J'ai vu ce qu'il en est aujourd'hui. Au mois d'avril il n'avait pas plu depuis septembre et les Indigènes vivaient dans des conditions de survie de plus en plus difficile à assurer. Beaucoup vivent isolés dans des habitations troglodytiques ou des habitats de terre crue. Les Raramùris (nom que se donnent les Tarahumaras) vivent sans argent, en autosubsistance et se nourrissent exclusivement de ce qu'ils cultivent. Ils ne cultivent pas plus que le strict nécessaire à leurs besoins, ils ne vendent rien. Aujourd'hui plusieurs facteurs amplifient leurs difficultés. Tout d'abord la sècheresse, les changements climatiques étant largement accentués par la déforestation massive à l'œuvre dans la région depuis des dizaines d'années. Ensuite les plantations illégales et imposées sur leur territoire les poussent ou les forcent à abandonner leurs traditions pour servir de main d'œuvre. Ce peuple vit aujourd'hui dans une situation catastrophique, ils sont, comme beaucoup de populations indigènes, délaissés, envahis et ignorés à la fois. Bianca, la linguiste, m'a fait suivre une alarmante rumeur de suicides collectifs. Des femmes accablées par la faim chronique se seraient jetées des falaises avec leurs enfants. Cette rumeur n'a pas été prouvée ni démentie, mais la famine est quant à elle bien réelle. Bianca déménage dans la ville de Chihuahua, située à 200 kms de la Sierra Madre, à la fin du mois pour poursuivre sa thèse et vivre au plus près de son engagement humanitaire. Elle pourra donc relayer des informations recueillies sur le terrain. En attendant, elle essaie de réunir des fonds pour le compte d'une association humanitaire avec laquelle elle collabore : Fundación San Ignacio de Loyola, AC., de la Universidad Iberoaméricana.
Je me propose donc de centraliser les dons de mes amis, et des amis de mes amis, ici en France, pour lui remettre la somme collectée d'ici la fin du mois. Nathalie Quintane m'a suggéré de faire passer plus largement cette annonce, voilà pourquoi je me permets de la publier sur ce site. Bianca est une jeune femme très engagée dans la cause tarahumara, elle travaille avec une anthropologue mexicaine sur le terrain, et cela fait plus de 10 ans qu'elle fréquente la région. Elle y est très bien reçue, j'ai ainsi pu bénéficier de la bienveillance qu'elle inspire.
Des millions de personnes sont victimes de malnutrition dans le monde. J'ai maintenant des amis qui en font partie. J'ai envoyé ce matin un mail à Bianca afin qu'elle m'envoie des exemples concrets des achats et des dépenses qui seront faits avec l'argent de la collecte. Nous aurons régulièrement de ses nouvelles.


Paris, lundi 6 février 2012

 

 

04/02/2012

In memoriam Bernard Vargaftig

Quand "la fugacité disparaît"*bernard vargaftig,poésie,alain freixe

 

La mort, c’était hier, le 27 janvier 2012 à Avignon.

 

La vie, c’est 1934, la naissance à Nancy puis les terribles années 40, celles des persécutions nazies, années de la peur, de la fuite et du silence. Années de clandestinité où l ‘on apprend aussi à tenir, à se tenir.

 

La vie en poésie, ce sera en 1965, la soirée du Récamier et dans ce théâtre parisien les paroles d’encouragement de Louis Aragon. Après Chez moi partout publié en 1967 chez PJ Oswald se succèderont une trentaine de livres plus des livres d’artiste avec Olivier Debré, Colette Deblé, Germain Roesz…ainsi que deux remarquables anthologies ; l’une La poésie des romantiques chez Librio, l’autre Poésie de résistance chez J’ai lu. Je ne dirai rien des prix qu’il put recevoir chemin faisant, celui de l’académie Mallarmé en 1991, celui Jean Arp en 2008, je préfère évoquer ici ses deux derniers ouvrages en souhaitant qu’ils donnent envie de retrouver ceux qui se tiennent à l’arrière et notamment cette Suite Fenosa, avec Bernard Noël, publiée chez André Dimanche en 1987.

 

Le premier est un coffret original liant image et texte, Coffret livre « L’aveu même d’être là »

 

et DVD « Dans les jardins de mon père », les deux constituants comme une autobiographie poétique de Bernard Vargaftig. Le poète a choisi lui-même les poèmes de son anthologie. Revisitant son œuvre, c’est sa vie qu’il reparcourt. Se promenant dans ses poèmes, il s’arrête  ici ou là, comme dans ses souvenirs d’enfant juif caché en Haute-Vienne, près d’Oradour, pendant l’occupation nazie. Ce voyage dans la mémoire n’est pas un simple retour en arrière mais une véritable marche en avant, un véritable travail, une manière de creuser, de pousser plus avant la vie et ce souffle intérieur qui la porte. Cela qui a besoin de toujours plus de mots pour dire  ce simple fait stupéfiant « d’être là », traversé de tous les désastres comme de toute lumière. Aveu à répéter dans la différence de ce qui n’en finit pas de commencer toujours à nouveau.

 

A propos du second, il peut être intéressant de se souvenir de ce qu’Aragon, en 1967, lors de la publication de La véraison chez Gallimard, disait : « j’aime ça, ce langage, haché comme la douleur ». En effet, Ce n’est que l’enfance est un livre que la douleur rythme. C’est elle qui espace les poèmes, les strophes – quatre strophes de quatre vers pour chaque poème – qui va jusqu’à inclure « deux pages blanches et muettes » pour « (dire) la mémoire vivante de (son) fils, Didier Vargaftig ». Devenue rythme, c’est elle qui engendre le temps propre à ce livre. Un temps dont la couleur pudique est celle du « déplacement intérieur » d’un « cri nul désert », le blanc d’un mouvement qui dénude, « faille d’enfance » avant « le dévalement », « accomplissement à nu que le manque / ne rattrape pas » et où c’est l’enfance qui appelle depuis cette distance où elle se tient, ce souffle qu’elle sait creuser toujours à l’avant de nos jours. L’enfance en appelle aux mots non pour combler cette déchirure, la taire par la même occasion mais pour la maintenir, au contraire, aussi vive que ces falaises qui tiennent, face aux vagues aveugles qui les dénudent toujours plus comme cet « ailleurs de moi d’un ailleurs / par la crainte dont la répétition se rapproche / où c’est l’accomplissement qui s’ouvre ».

 

Aujourd’hui, nous reste son murmure – Il disait : « Je n’écris pas, je marmonne » - sa respiration d’encre, son souffle. C’est là qu’il engagea son être et son existence, son insoumission au monde comme il va charriant toujours plus d’injustice et d’intolérable.

 

Bernard Vargaftig n’est pas mort. Sa vie s’est accomplie.

 

* Article paru dans l'Humanité du 02 février 2012 

 

Bernard Vargaftig, Coffret livre « L’aveu même d’être là » et DVD « Dans les jardins de mon père », film de valérie Minetto et Cécile vargaftig,  Au diable vauvert, La Laune, BP 72, 30600 Vauvert (39 euros)

 

Bernard Vargaftig, Ce n’est que l’enfance, Prix de littérature Nathan Katz 2008Arfuyen, Lac Noir, 68370 Orbey ( 11 euros)

 

 

 

01/01/2012

Aux amis et aux passants du blog: Buon cap d'an / Bon any nou!

De Nice en repassant par la catalogne et dans la continuité des mots d'André Frénaud de 2011, ceux-ci d'Arthur Rimbaud pour accompagner une image de marche hors sentier balisé. Les plus belles!

IMG_2648.JPG

"Allons! La marche, le fardeau, le désert, l'ennui et la colère."


Balise 70- L'étrangère inconnue

 

"Chacun dans sa langue peut exposer des souvenirs, inventer des histoires, énoncer des opinions ; parfois même il acquiert un beau style, qui lui donne les moyens adéquats et font de lui un écrivain apprécié. Mais quand il s’agit de fouiller sous les histoires, de fendre les opinions et d’atteindre aux régions sans mémoires, quand il faut détruire le moi, il ne suffit certes pas d’être un « grand » écrivain, et  les moyens doivent rester pour toujours inadéquats, le style devient non-style, la langue laisse échapper une étrangère inconnue, pour qu’on atteigne aux limites du langage et devienne autre chose qu’écrivain, conquérant des visions fragmentées qui passent par les mots d’un poète, les couleurs d’un peintre ou les sons d’un musicien".

Gilles Deleuze, Bégaya-t-il…  in Critique et clinique

21:11 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (1)

Chantal Danjou - Récits du feu (extraits inédits)

 

Poésie, Chantal DanjouPoète, nouvelliste et critique littéraire, par ailleurs membre du conseil de rédaction des Editions Encres Vives, Chantal DANJOU vit et travaille aujourd’hui dans le Var après un long séjour parisien. Docteur ès lettres, professeur durant de nombreuses années, elle intervient à présent dans des instituts de formation d’enseignants (direction de mémoires et conception de projets concernant la lecture et l’expérience poétiques). Elle anime aussi des ateliers d’écriture et depuis 1989, d’abord à Paris puis en Région PACA, participe à faire connaître la poésie contemporaine avec l’association qu’elle a co-fondée, La Roue Traversière : présentations d’auteurs ; table ronde autour de revues et d'éditeurs de poésie ; interdisciplinarité artistique. Elle est, d’autre part, sociétaire de la SGDL et membre de la Maison des Ecrivains et de la Littérature.

 Denières publications:

Poètes, chenilles, les chênes sont rongés, Ed. Tipaza, Cannes, 2008

Blanc aux murs rouges,         Ed. Encres Vives, Colomiers, 2009

Les Amants de glaise,          Ed. Rhubarbe, 2009

Pension des oracles à l’auvent de bambou,  Ed. Encres Vives, Colomiers, 2011

La mer intérieure, entre les îles, Ed. Mémoire Vivante, en projet pour 2012

L’ancêtre sans visage, Ed. Collodion, en projet pour 2013


Anthologies:

Et si le rouge n’existait pas, le Temps des cerises, 2010

 Pour Haïti, Desnel, 2010

Les poètes en Val d’hiver, Anthologie par un collectif international, Corps Puce, 2011

Anthologie de la poésie érotique féminine contemporaine de Giovanni Dotoli, Hermann Lettres éditions, 2011

*

Récits

du

 Feu

D 554

 

Brûlée. Rien ne bouge dans cette partie de la colline. Là. Une éternité. Et cette table d’orientation.

Pas seulement la colline. Brûlés. Les pins, les fleurs d’arbres. Le grand pluriel d’adret : chênes verts, bruissements, noms de plantes et d’oiseaux. Les arbustes passés au noir blanchissent. Blanchissent les rochers comme champ de neige. Neige, éternelle, chantante.

Les arbustes ? Une conscience. Le versant argileux. Sans prise sur le réel. Jour gris. Sa limpidité doucement. Passe. Aucune ombre. Ne danse. Ne frétille

D 25

Une certitude. On ne jette pas les couleurs. Comme les brindilles dans le feu. Autre certitude : la neige. Accumulation. Pellicule. Objets hétéroclites. Clairs-obscurs.

Terre. Révolue terre. De minuscules architectures. De grotesques jardins. Maçons, bâtisseurs et. Charpentiers, couvreurs, peintres. Pas plus hauts que soldats de plomb. Ils disent : gagner du terrain. L’été vient. Ni eau. Ni feu. Ni tremblement

N 7

Deux maçons et un peintre. Happés par la fourmilière. Charpentier enterré. Dans taupinière. Petite cueillant des fleurs. Ils chantent :  Ah ! Mon beau château, ma tant’tire lire lire  ! 

Rançon. Et les corps. Portant collier, bracelet. Couronnes de fleurs, boucles. Voici la mort. Formes et stupeurs. Perfection

A 57

Une forêt. Noire. Monte. A travers les arbres. Plus claire-colline. Le jour aux branches. Laisse voir. Par transparence : les baies rouges. Gros levant. Ou gros couchant. Le désespoir. Des brumes de chaleur. Amorce et délitement. Avec nuits successives. Nombreuses. Rapprochées. Espaces menés à saturation. Des écharpes : feuillages. Confins, toitures. Qui flottent

Extraits inédits - © Chantal Danjou


 

In memoriam Bruno Mendonça ( 1953 - 2011)

25 10 2011 010 - copie.jpgBruno Mendonça, joueur de mots, lanceur de boomerangs, souffleur de poèmes et détourneur d’échecs, nous a quitté. Plasticien, Bruno était du côté du poème. Ce lieu improbable où l’on ouvre meurtrières et fenêtres à même les murs de l’époque à grands coup d’écarlate, corps et langue mêlés. Performeur, il arpentait le pays d’à côté. C’est là où nous l’avons rencontré. Ici ou là, dans les vernissages ; à Contes, pour notre poésie des deux rives ; à Coaraze , lors de nos Voix du Basilic ;  aux Cahiers du Museur…

 

Le 03 novembre 2011, il a dévalé trop vite les marches des escaliers de son atelier chez Spada à Nice. Comme en une dernière échappée. Ce voyageur de l’art s’est élancé sans prévenir vers d’autres terres où « sur un écran ovale est projeté une version courte / De la Bête et la Pelle » tandis que « les chaises-longues s’allongent, se tirent ailleurs, armes / A l’épaule, pour décoller de la piste d’envol de Trafalgar. IMG_4648-9.JPG

Les Amis de l’Amourier s’inclinent sur son passage de « bâtisseur d’aléatoire ».

( J'écrivais ces mots pour la Gazette Basilic N°40- Décembre 2011. Un Après -midi d'hommage est en cours d'élaboration pour le 4 février 2012 dans l'auditorium du Mamac de Nice - 06 - La premire image a été prise à la galerie des Docks; la seconde à la galerie/Librairie Laure Matarasso courant octobre 2011 )

lu 74 - Philippe Jaccottet, L’encre serait de l’ombre, Notes, proses et poèmes choisis par l’auteur (1946-2008), NRF, Poésie/Gallimard, N°470,10 euros

 

Plus de 60 ans d’écriture. Après beaucoup d’années, Philippe Jaccottet remet ses pas dansCouv Jaccottet-Nov 2011445.jpg ses traces – celles d’une œuvre poétique contemporaine majeure - et nous donne une anthologie personnelle, une promenade  sous langue à travers Notes, proses et poèmes de 1946 à 2008 comme sous les arbres d’un verger d’encre.

 

Comme il est émouvant de voir le poète de Grignan reprendre ses « beaux chemins » dont parlait mon ami Hans Freibach dans un article déjà ancien paru dans la revue Sud en 1995 dans son N°110-111. De le voir revisiter ses livres. Y saisir les souffles qui les coupent d’une lame de vie. Les ajuster, « ardoises sur le toit – on pense à Pierre Reverdy – pour servir d’abri à nos vies en alarme toujours plus perdues dans un monde toujours plus furieux.

 

Aucun doute possible la voix qui affirme "qu'il n'y a pas au monde que du malheur" malgré un avenir presque entièrement obscur, qui maintient de manière endurante que, devant nous, persiste toujours, indubitable, dans le cours même du monde, une lumière "bien qu'invisible dans le bleu du ciel / aussi sûre que chose au monde que l'on touche" et qui entend tout faire pour maintenir cette lumière et la "transmettre (...) comme une étincelle ou une chaleur", cette voix-là s’arrache à l’encre, troue l’ombre des 560 pages de ce fort volume, et nous parvient encore et toujours par cette porte dérobée comme « un froissement, très loin, de l’air » du dehors. Elle instaure , porte et maintient ce « contre-sépulcre «  dont parlait en d’autres temps René Char.

 

Rien n’est perdu. Définitivement perdu, malgré l’utilitarisme et le profit, une époque qui évacue la mort, banalise la misère et renoue avec les guerres. Vivre ici est possible à condition que l’on «  (rende) au regard son plus haut objet". Changer la vue pour change la vie comme peut le dire Bernard Noël. Et quel est-il cet objet pour Philippe Jaccottet sinon cette coïncidence entre la merveille et l'énigme, cet invisible qui, touchant en nous ce qui nous est le plus intérieur et le plus dérobé à la fois, et le faisant vibrer, ouvre en nous "ces beaux chemins" où l'on va vers ce col d'où semble monter, impérieusement, une lumière toujours plus vive. Loin de nous éloigner de la vie, les " beaux chemins" de Philippe Jaccottet nous y ramènent. Il en va ici comme de toute conversion. Rien n'a changé et tout a changé. C'est toujours de notre monde dont il s'agit, mais vu autrement, vu "à partir de ce qui ne peut se voir", vu à partir de ce à quoi nous sommes devenus si aveugles, nous qui vivons dans l'aveuglement, nous qui ne voulons plus voir. Oui, "le regard est ce qui sauve » comme le pensait Simone Weil.

 

Les "beaux chemins" de Philippe Jaccottet sont des chemins de vie. S'ils ne consolent pas, s'ils ne guérissent rien de nos malheurs, ni de ceux, ef­froyables, de ce monde, au moins mènent-ils "un pas / au-delà des dernières larmes". Ils aident à vivre parce qu'ils se tiennent toujours sur le versant "où la proue fend l'eau", et qui, pour n'être pas le présent de l'émerveillement - cet insu qui appartient en propre à Jaccottet - est, avec un minimun de perte, ce que le passeur a su amener jusqu'à nos rives. Avec lui, nous nous sentons à nouveau vivants, et comme assurés de nous-mêmes et du monde. Un peu moins lourds, un peu moins sérieux, un peu plus légers. Toujours plus résistants. Debouts. Encore.

 

 

 

lu 73 - Carl Sandburg, Chicago Poems, Le temps des cerises, 15 euros

 

letempsdescerises_L813c - copie.jpgAu Temps des cerises, on ose dire – par les temps qui courent, c’est nager contre le courant ! – qu’on est pour « une poésie engagée », une poésie qui prend à bras le corps le monde, ses horreurs, ses odeurs de sang et de poudre, ses opacités, ses brumes .« J’ai écrit un poème sur la brume / Et une femme m’a demandé ce que j’entendais par là (…) J’ai répondu : / Le monde entier n’était que brume il y a longtemps et un jour il retournera tout entier à la brume » écrit Carl Sandburg (188-1967). Aussi, on a décidé au Temps des cerises de revisiter la collection « la petite bibliothèque de poésie » et d’en renouveler l’aspect et la tenue. A côté des rééditions du Nuage en pantalon de Maïakovski, Chansons du peuple de Jean-Baptiste Clément, Le tambour de la liberté d’Henri Heine, une belle nouveauté : les Chicago Poems de Carl Sandburg. Proposés avec beaucoup d’à propos en bilingue, ils sont traduits par Thierry Gillyboeuf qui, dans une précieuse préface, fait du poète américain le « chaînon manquant entre Whitman et la Beat Generation ». Les Chicago Poems sont publiés en 1916. Le livre connut un gros succès . Carl Sandburg choisit le peuple. Il fait de la ville – Chicago « la dépravée », la « malhonnête », Chicago qui pourtant « chante la tête haute, aussi fire d’être vivante, vulgaire, forte et roublarde » qui va « démolissant / concevant, / construisant, cassant, reconstruisant » - un travailleur fait de tous les travailleurs ; une âme faite de toutes les âmes comme « la gratte-ciel » qui « se dessine dans la fumée et le soleil » ; une langue faite de toutes les langues qui ici se mêlent. Parce que rien de ce qui est humain et jusqu’à la prostitution, jusqu’au crime n’est omis par Carl Sandburg, ses poèmes lèvent « un visage d’homme le regard plongé dans ces mâchoires et la gorge de la vie ».

 

1916 : l’Amérique, Chicago, ses rues, leur atmosphère, les hommes et leurs activités, leur vie difficile bordée de toutes les misères, toutes les joies, toutes les beautés, en quoi cela nous concernerait-il aujourd’hui ? C’est justement parce que Carl Sandburg n’écrit pas de la poésie-écho que ses poèmes n’ont pas ce ton blafard que l’on connaît aux voix réverbérées. Ici, on ne paraphrase pas le monde mais on retourne ses événements vers le ciel pour les matérialiser dans les bouleversements d’un langage où vibre l’inspiration du futur.

 

 

 

20/11/2011

Bernard Mazo - Testament

Bernard%20Mazo%201 (480x640) (2).jpgNé à Paris en 1939, poète, critique et essayiste, Bernard Mazo a publié une dizaine de recueils dont  La cendre des jours (Voix d’encre, 2009), Prix Max Jacob 2010, Cette absence infinie (L’Idée bleue, 2004), La vie foudroyée (Le Dé bleu, 1999) et un essai : Sur les sentiers de la poésie (Melis Ed., 2008).

Il figure dans plusieurs anthologies dont Poésie de langue française, 144 poètes d’aujourd’hui (Seghers, 2008), L’Anthologie de la poésie française (Larousse, 2007), La Poésie française contemporaine (Le Cherche-Midi, 2004), Pour Jean Orizet, c’est un poète qui « élève sa désespérance à la hauteur d’une morale avec du Cioran chez lui ».Dans Le Monde, Alain Bosquet souligne que  « Lapidaire parmi les lapidaires, Bernard Mazo arrive à une densité lumineuse que peuvent lui envier bien des poètes célèbres. » Monique Petillon dans le mêmCouv Phoenix-Mazo405 - copie.jpge journal écrit, à propos de La vie foudroyée : « Voici une poésie magnifique que traverse une lucidité lumineuse, une tension constante entre parole et mutisme.»

 

La nouvelle revue de poésie Phoenix (Marseille) vient de lui consacrer un dossier dans son N°3.

 

*

                                             TESTAMENT

 

 

 

Soleil plus altier

plus brûlant

que le plus brûlant des étés

O saisons

de toutes mes douleurs !

 

Incendie mes jours

consume ma vie

que je m’endorme enfin

dans l’oubli secourable !

 

J’aurai alors ce regard vide

des insectes sur la pierre

la mémoire vraiment saccagée

le corps bien froid

 

Ah ! Recouvrez-moi de cendres

ensevelissez-moi !

 

Je ne suis d’ici ni d’ailleurs

ni poussière dans le vent

 

ma terre est plus lointaine

que le plus lointain des confins

 

et mes mains

ne sont plus habitables…

 

                                             Gassin, été 2010

 

 

 

Lu 72 - Mon beau navire ô ma mémoire, Un siècle de poésie française - Gallimard 1911-2011

 

Couv-Anthologie Gallimard.jpgEncore une anthologie ? Une anthologie consacrée à la poésie d’expression française du siècle dernier dans toute sa diversité et sa richesse ? Ici, nul axe de rencontre n'est privilégié - tous les choix formels et esthétiques, tous les tons se côtoient - le seul critère est éditorial: en effet, tous les poètes – 100 poètes, 100 poèmes pour 100 ans de poésie! – appartiennent au fonds poétique Gallimard, Antoine Gallimard se chargeant d’ailleurs lui-même de la préface.

 

Insistons sur le fait qu’ à l’exception de quelques noms toutes les grandes voix d’encre de ce temps sont là suivant un ordre alphabétique aussi simple qu’efficace.

 

Le vers d’Apollinaire qui fait titre invite à une odyssée: retour à quelques grands textes comme à quelques autres oubliés. Poésie, fille de mémoire !

 

Cet ouvrage témoigne de la présence importante, essentielle de la poésie dans la fondation et le développement des éditions Gallimard qui fêtent leur centenaire et de cette belle vitalité de la poésie, si l'on entend par là cette écriture acharnée à travailler la langue pour lui arracher une parole qui, sur fond d'abîme, tente de dire le présent, cette question.