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13/06/2013

In memoriam Rüdiger Fischer -

Rüdiger Fischer est né à Trèves en 1943. Il est décédé cette semaine, peu de jours avant l’ouverture du Marché de la poésie de Paris auquel il participait depuis de nombreuses années.
Il avait enseigné le français et créé les éditions Im Wald en 1991 en Bavière.
Il a publié plus de deux cents livres de poésie, recueils et anthologies, principalement de poète de langue française, en version bilingue, trilingue, voire plus.
Il a aussi publié des poètes américains, israéliens, tchèques, italiens, ...
Nombre de poètes de langue française lui doivent d’avoir leurs textes traduits et diffusés en Allemagne et en Autriche, et dans d’autres pays où il diffusait ses livres. Pour en citer quelques-uns : Laurent Grisel, Gérard Bayo, Odile Caradec, Clod’Aria, Antoine Emaz, Werner Lambersy, Jean Rousselot, Abdellatif Laâbi, Bluma Finkelstein, Gwenaëlle Stubbe, Daniel Leduc, Hélène Dorion, etc. Les citer toutes et tous est impossible.
Nombre de poètes de langue allemande lui doivent d’avoir été publiés dans des revues de langue française, principalement dans sa chronique « Promenade en forêt », dans la revue Décharge de Jacques Morin.
Infatigable travailleur, défricheur, il se définissait lui-même comme un traducteur amateur, n’hésitant pas à traduire du français vers l’allemand et inversement, contrairement à beaucoup d’autres traducteurs. Il avait reçu en 2010 le Prix Horace de la traduction en poésie.
Il était un passeur dans le sens le plus noble du terme, aimant aussi monter sur scène pour dire les textes des autres, ainsi qu’il a pu le faire à la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines, pour une lecture théâtralisée de "La Nasse", de Laurent Grisel, qu’il avait publié en version multilingue, français, allemand, anglais et italien.

*

 

rüdiger fischer,éditions im wald( Que ma prise de relais soit une manière de m'associer à l'hommage rendu par jacques Fournier, directeur de la Maison de la Poésie de saint-Quentin-en-Yvelines.

Ma touche personnelle sera de lier Rüdiger Fischer et Gaston Puel comme ils l'avaient été dans ce projet multilingue lors de la publication en 1997 de ce Chant entre deux astres de Gaston Puel par les éditions Im Wald en français, occitan, allemand, italien, espagnol et anglais. )


 

10/06/2013

In Memoriam Gaston puel -6 par Jean-Marie Barnaud

Avec ce lien http://remue.net/spip.php?article6024 je relaie les propos mis en ligne sur remue.net par mon ami jean-Marie Barnaud à propos de Gaston Puel.

07/06/2013

In Memoriam Gaston Puel-5 par Serge Bonnery

(je relaie ici le texte de mon ami Serge Bonnery, président du Centre Joë Bousquet et son temps de Carcassponne)

 

 Gaston Puel sans relâche

 

Le poète Gaston Puel s’est éteint lundi 3 juin à l’âge de 89 ans

 

C’est sûrement le privilège d’un âge que de devenir un jour le lien entre des générations. Pour nous, fondateurs du Centre Joë Bousquet en 1999, Gaston Puel fut ce lien. Au commencement de notre histoire commune, il n’était pas seul. Ginette Augier - la destinataire des lettres - était là. Les peintres Jean Camberoque, Charles-Pierre Bru. Le professeur de lettres et de philosophie Henri Tort-Nouguès. Tous avaient franchi la porte derrière laquelle il fallait encore écarter les tombées d’un lourd rideau sombre pour pénétrer enfin dans la chambre du poète où se tenait, érigée en mode de vie, la conversation perpétuelle du monde.

Tous, Gaston en tête, ont accompagné, aidé, soutenu, une démarche qui ne se voulait ni un hommage, ni une célébration mais bien un prolongement. Grâce à eux, notre conviction que le Centre Joë Bousquet ne devait pas devenir un mausolée ronronnant à la mémoire d’un homme a survécu à tous les dangers qui guettent les lieux de création. Il y a une raison à cela : pour eux tous, ce qui s’était passé, là, dans la chambre d’un invalide, comme volé au temps, appartenait à l’ordre du primordial. Et j’ai toujours eu le sentiment qu’en marchant à nos côtés, en nous aiguillonnant, en nous engueulant parfois - Gaston savait secouer le réel ! - tous souhaitaient rendre ce qu’ils avaient reçu.

 Mais qu’avaient-ils donc reçu de si précieux dans la chambre d’un blessé de la Grande Guerre qui avait laissé l’ancienne peau sur le champ de bataille pour muer en poète ? Une leçon de poésie sûrement. Il s’en parlait beaucoup, la nuit, dans la pénombre, chez Bousquet. Les mots, Gaston Puel leur voua un culte vertigineux tout au long de sa vie d’artiste. Les mots de Bousquet, de Char qu’il édita lorsqu’il ouvrit, grande, la Fenêtre Ardente de son aventure de typographe-éditeur. Et ses mots à lui, mots d’une poésie «à hauteur d’homme», comme aurait sûrement aimé le souligner Joë Bousquet, c’est-à-dire, ainsi que le formule si justement mon ami Alain Freixe sur son blog (1), une poésie qui évite en permanence le «risque de s’enivrer d’elle-même, de battre tellement à son rythme qu’elle finit par ne plus appartenir qu’à sa musique et non au drame dont elle est issue». Remercions ici les éditions de L’Arrière-Pays d’avoir, ces dernières années, publié l’essentiel de l’oeuvre poétique de Gaston Puel afin de lui donner sa pleine résonance dans le tumulte.

gaston puel,serge bonnery Il est une autre aventure que Gaston Puel vécut avec passion. Celle de son compagnonnage avec les peintres. Il entretenait lui-même un rapport ambigü avec cet art qu’il avait pratiqué dans sa jeunesse. Nous conservons, dans l’exposition permanente consacrée à la vie et l’oeuvre de Joë Bousquet présentée dans sa maison de Carcassonne, rue de Verdun, un tableau du jeune Puel, d’inspiration surréaliste, qui témoigne de ces élans qui portent une jeunesse vers son propre langage. Celui de Gaston sera un jour, définitivement, le langage des mots, pas des mots-miroirs qui ne se parlent qu’à eux-mêmes, mais des mots ouverts, mots du dialogue, mûs par la force même de l’échange. Ce dialogue entre Gaston Puel et les peintres a trouvé sa terre d’élection au catalogue des Editions de Rivière, chez Jean-Paul Martin, le cousin de Pierre-André Benoît qui, entre Alès et Rivières justement, du nom du village où PAB avait élu domicile, a repris si généreusement le flambeau. Une cinquantaine de livres d’artistes racontent aux Rivières cette itinérance inouïe des temps modernes où l’on coud encore à la main des livres minutieusement imprimés à quelques dizaines d’exemplaires. On peut pénétrer cet univers en consultant en ligne l’opulent catalogue des Editions de Rivières (2).

 Et puis, pour Gaston, il y avait le «Centre». Jusqu’au dernier jour, soufflant mot à notre directeur René Piniès, de la route à prendre, du piège à éviter pour l’honneur des poètes Il ne m’appartient pas de dire ici plus avant l’amitié profonde, l’incommensurable complicité entre ces deux hommes. Gaston Puel le veilleur de Veilhes et René Piniès l’infatigable passeur et aussi porteur du fardeau que représente de travailler tous les jours, sans relâche, au rayonnement de la parole poétique des autres. Cette opiniâtreté qui fait toujours mon admiration, René la tenait sûrement de Gaston. Ces deux-là s’étaient trouvés. Leur histoire a un témoin plus sûr que ce que de pauvres yeux peuvent percevoir du secret des hommes : un livre. Les «42 sirventès pour Jean-Paul», publiés à l’automne 2012 par le Centre Joë Bousquet, rassemblent les textes parus en tirages limités aux Rivières. L’édition en a été établie par René Piniès. Une belle édition qui «se rue vers l’ailleurs infini» et dont la vie ne fait que commencer.

 «Au plus vert des embruns

Il n’est plus de répons»...

écrit Gaston Puel, premiers vers d’un poème paru sous le titre «Le fin mot». Mais qui peut dire qu’il a eu, au terme d’une si longue marche, le fin mot de l’histoire ? Gaston Puel répond, à la fin de son poème : «C’est alors que JE sus que TU savais qu’IL savait que NOUS ignorions TOUT du fin mot de l’histoire». Ce jeu typographique du «je-tu-il-nous» dit TOUT de ce que fut la vie de Gaston Puel. Une vie tenue par la promesse du partage et qui n’a de sens que dans ce va-et-vient perpétuel entre le singulier et le pluriel, l’autre et le collectif. Cette leçon de vie que Gaston Puel nous donne, je ne serais pas étonné qu’il l’ait lui-même reçue dans la chambre de Bousquet. «Il n’y a pas d’oeuvre de l’homme seul», savait le poète blessé qui, un jour, avait apostrophé le jeune Puel quittant sa chambre pour lui adresser cette dernière recommandation : «N’oubliez jamais, Puel, il n’y a pas de grands hommes...» Alors, s’est levé un poète.

 Serge Bonnery

 

(1)  Blog d’Alain Freixe : http://lapoesieetsesentours.blogspirit.com/

(2)  Les éditions de Rivières : http://leseditionsderivieresoulaprespab.midiblogs.com/

(3) La photographie est de Paola di Prima

05/06/2013

In Memoriam Gaston Puel - 4 - Lu 93

Le Centre Joë Bousquet et son temps qui non seulement abrite, à Carcassonne, au 53 rue de Verdun dans La Maison des Mémoires une exposition permanente consacrée à la vie et à l’œuvre du poète Joë Bousquet, mais aussi organise des rencontres et des expositions autour de la question des relations entre peinture et écriture vient d’ajouter au catalogue de ses publications ces 42 sirventès pour Jean-Paul* .

René Piniés a établi cette édition en choisissant parmi les quelques 65 titres de Gaston Puel ; tous accompagnés de peintures, dessins ou gravures d’artistes contemporains et publiés à tirage limité aux éditions Rivières entre 2006 et l’été 2012 par Jean-Paul Martin, leur maître d’œuvre. Cette édition fait suite à l’exposition « PAB- JPM, les passeurs de Rivières » que le Centre Joë Bousquet et son temps avait organisé en février-mars 2012 , exposition qui entendait rendre hommage à ces deux créateurs dans le domaine du livre de dialogue plus fréquemment nommé livre d’artiste. Jean-Paul Martin est le cousin de Pierre-André Benoit, plus connu sous le nom de PAB, dont on peut visiter le beau musée du château de Rochebelle à Alès. Cet « artiste-artisan-poète » « amoncellera les pages dont chacune est un tableau », selon ses mots, de près de 800 titres. Ses « minuscules » sont de petites merveilles ! Héritant de Rivières, vaste maison que PAB avait restaurée, Jean-Paul Martin va servir et la maison et l’œuvre de PAB notamment en reprenant le flambeau, en imprimant des poèmes et en appelant des artistes contemporains à reprendre l’ancien compagnonnage.

Gaston Puel, ami de Joë Bousquet et de PAB, appartient à cet après-Bousquet qui grâce à « la mémoire de quelques uns qui s‘est saisie de son œuvre » reste toujours vivant comme à cet après-PAB que poursuivent les éditions Rivières auxquelles le Centre Joë Bousquet et son temps prête attention et main amie.

Il faut voir ces poèmes présentés ici sous le nom occitan de « sirventès » comme autant d’hommages, autant de « signes de reconnaissance et d’affection » de Gaston Puel à l’égard de celui qui leur a donné vie, quasi miraculeusement, au cours de ces six dernières années en demandant à un artiste de partager l’aventure du livre.

J’aime à voir ces 42 textes comme autant de feuilles qui tremblent dans la nuit, autant de notes qui déchirent délicatement le silence, autant de mies de pain blanc qu’un « petit poucet rêveur » aurait semé sur sa route, de quoi arrêter, le temps d’une halte précaire, le temps d’en goûter la saveur – ce ton de la voix d’encre – sur la langue, les marcheurs égarés que nous sommes en ces temps d’asphyxie. J’aime à y retrouver Gaston Puel dans sa posture préférée « à genoux dans l’herbe sèche / à l’affût des dessous des choses », posture sur laquelle malgré la solitude, la maladie, la dureté des temps et leur folie n’ont pas de prise, posture qui va de pair avec cette tournure du regard qui le voue à « racler le fond ténébreux ou, entre deux eaux, louvoie l’insaisissable présence » là où « la vie et la mort indivises (…) s’affirment et s’affrontent ». Cela qui fut et reste sa belle querelle. J’aime voir les mots dans les poèmes de Gaston Puel se faire « murmure au museau de neige », parole « à l’ailleurs dédiée », nuage qui file ses brumes « du son au sens, du chant à l’être. » La poésie de Gaston Puel nomadise en plein ciel, passe sans s’attarder, ne « (répondant) de rien », ne « (donnant) rien qu’on pourrait posséder » mais nous offrant ce qui s’affirme en s’effaçant comme la cascade de Rilke se vêt de ce qui la dénude, « l’ange blanc de l’effroi » qui « (paraphe) le silence » de son « aveuglante lumière ». Ainsi rencontre-t-on dans un « faire toujours en chemin » l’inconnu, du sens qui s’éveille.

J’en terminerai par un retour à Bousquet, à une de ses grandes leçons que Gaston Puel incarne magnifiquement dans ce livre, à savoir que « la difficulté pour un poète n’est pas de trouver la poésie » mais « de rester un homme en devenant un poète ». c’est que toujours la poésie risque de tomber dans ses propres eaux, de se laisser déborder par les forces qui la meuvent. Il y a cela de toujours revigorant dans la poésie de Gaston Puel, c’est qu’il connaît bien ces dangers que court la poésie qui risque toujours de s’enivrer d’elle-même, de battre tellement à son rythme qu’elle finit par ne plus appartenir qu’à sa musique et non au drame dont elle est sortie. Or, c’est en gardant ses attaches avec la vie dont elle est issue, une vie toujours en formation, qu’elle peut toucher et ouvrir la conscience des hommes.

Avec Gaston Puel, nous sommes servis ! Ce sont des présences que nous voulions, par delà proses ou vers, eh bien, avec ces sirventès ce sont des présences que nous avons !

 

* Cette note de lecture vient de paraître dans le N° 1009 de la revue Europe en mai 2013

 

 

 

In Memoriam Gaston Puel - 3

( j'ai publié ce texte en 2003 dans Gaston Puel, En chemin eux éditions du Centre Joë Bousquet et son temps de Carcassonne )

 Gaston Puel ou les pouvoirs du Non

 

 

 

 

 

 « Nous avons toujours la capacité de dire non. C’est, chez l’homme, l’expression la plus naturelle d’un tempérament de lutteur qui se transforme, se renouvelle, s’éteint et renaît sans cesse. La capacité de dire non mais pas le courage. Pourtant vivre c’est dire non, dire non est une affirmation. »

 Kafka

 

 

 

 

Dans la vie et l’œuvre de Gaston Puel, il est un moment important. Une vraie rupture, soit ce qui doit être protégé contre toutes les sirènes qui guettent de tels actes, arrêts où l’on risquerait de s’enliser à nouveau. Lorsque l’on reçoit « l’aube comme un baquet d’eau fraîche » - on ne recourra pas à l’anecdote, disons que nous sommes en 1957 - , la surprise qui fend tous les savoirs anciens ouvre comme un secret, celui de la lumière d’une compréhension : « c’est le moment de dire notre saveur mortelle ».

 Je vois dans cette décision son souci farouche d’authenticité, celui-là même que relevait Georges Mounin quand il disait que Gaston Puel n’écrivait pas mais s’exprimait dans la franchise absolue de lui-même. Aucune naïveté ici. Ici, il ne s’agit pas de se répandre. Mais à partir du plus personnel de se dégager de l’emprise de son modèle intérieur, de se guérir de soi en libérant la part d’universel prisonnière du circonstanciel terriblement personnel :

 Le poème ne méprise pas l’anecdote, mais n’en saurait tirer son viatique. S’il l’accueille c’est pour l’utiliser comme un degré qui donnerait accès à un espace universel dans lequel s’insérerait justement cette part d’éternité que recélait l’anecdote. C’est ainsi que le poème parle une langue utérine où affluent les gênes les plus hétéroclites. Ce qui décide de sa valeur c’est ce noyau d’éternité qui le fonde, sa vibration de parole dans les plis du temps . 

 Je vois également dans cette décision de dire « notre saveur mortelle » son souci éthique de garder intacte une vue simple de la vie et de sa valeur. « Ne pas se pencher pour l’ordure mais pour la rosée, cela fait partie de l’urgence de ce qu’on a appelé l’honneur d’être un homme » dit-il à André-François Jeanjean dans une lettre que publie ce dernier dans la numéro que la revue Tribu a consacré à Gaston Puel e n 1984. J’y vois enfin l’origine de « cette profonde tendresse pour tout ce qui vit ; les plantes, les bêtes, les hommes aussi, malgré leur férocité et la tristesse de leur condition » selon l’exergue de Roger Bissière que Gaston Puel a choisi pour une de ses scansions de son livre L’âme errante .

Gaston Puel est l’homme d’un acquiescement. Le mot revient souvent dans son œuvre. Il fera même titre :

 Acquiescer

 Enseveli dans la confusion, abîmé dans le refus, désaccordé, on souhaite s’éloigner, s’exiler, se sauver du désastre. Il faut s’accepter, épave dans la flotille, fane de la jonchée. Ce NON que nous murmurions se défait dans notre bouche. Nous acquiesçons au futur sans oreille, à la terre qui se dérobe sous nos pieds . 

L’effet de ce Oui est double .

D’une part, il rompt avec un non désordonné qui n’est jamais que l’expression d’un refus de soi. Mauvaise fuite. Colère vaine qui ne traduit qu’un désespoir où s’exaspère le refus non seulement de soi mais encore du monde. D’autre part, il fonde un Non , assuré de lui-même, un Non comme comme condition de possibilité d’un Oui authentique. Un Non qui s’ouvre sur une âme insurgée « toujours », qui « éructe vive chaleureuse », qui « craque fuse étincelle », une « âme qui s’ouvre au vent qui vient ».

Si « l’acquiescement éclaire le visage, écrivait René Char, le refus lui donne la beauté ». Et l’un ne saurait aller sans l’autre, sans leur embrassement/embrasement.

Tel est Gaston Puel. Moins auteur que produit de cette rupture-là. Fils de cet événement-là. C’est qu’il y eut là le choix non d’un avenir mais d’un devenir, « secoués par le doute / sur la route hasardeuse / suspendus à l’espoir ». À la nuit. La sans-appui :

On ne peut s’adosser à la nuit

Elle est toujours devant soi

Comme le front têtu de l’Obscur

Comme le péril de la liberté

Comme le risque d’en finir

Avec une tâche qui n’a pas de fin.


Et l’entrée dans ce devenir lui fait dire à André-François Jeanjean : « Je ne me prends pas pour une personne : j’essaie d’être. C’est difficile mais il faut être rien pour y parvenir. »

C’est ainsi que l’on devient, « espoir et désespoir (s’embrasant) ». Le premier sachant accueillir et épouser le second pour en faire son moteur le plus secret, tant son essence est « la grâce de recommencer ». C’est ainsi que l’on donne la main à l’inconnu que l’on devient. Cela s’appelle poésie quand on partage avec Gaston Puel ces mots :

La poésie n’ajoute rien parmi les ombres

Son battement excède tout

Je ne suis rien  Elle m’invente.

Poésie, voix de l’espoir qui sait acquiescer au temps comme il vient, qui nous délie, nous brasse, nous fait gerbes. Vent, « âme errante » qui hante le poème.

 

Il est urgent aujourd’hui de lire Gaston Puel !

 

 

 

 

 

In Memoriam Gaston Puel - 2

 

( ce poème de Gaston Puel que je lisais, anticipant sur ma lecture du 30 juin 2013 à Sigean, au moment où j'appris sa mort )


XXIX.

 

A Suzanneet Ralph.

 

Sur des remparts minés, délaissant des escaliers envahis par lesorties, nous avons rencontré la Gitane.Elle s'est aussitôt saisie de mes mains, 1'odeur d'un figuier montait des jours anciens dans la chaleur matinale.L'eau était fraîche encore et tremblait dans le seau sur la margelle d'un puits. Elle parlait lentement et comme machinalement, dans 1'ombre des tilleuls quelques-uns de ses mots dansaient avec des pastilles de lumière.Soudain ellese tut, ferma les yeux et serrant ma main dans la sienne:vous ne mourre zpas !

Elle rompit,s'éloigna toute droite,s’effaçant dans 1'affairement mensonger du jour, dans le charroi des cris des martinets, dans le ventre vide de la mort...

 

L’Herbe de l’oubli, Thierry Bouchard, 1995

In Memoriam Gaston Puel- 1

 Gaston Puel, le poète de Veilhes, s'est éteint hier, lundi 3 juin. Gaston, c'était mon lien de chair avec JoëFév 88- Gaston Puel à Ka579.jpg Bousquet. C’était l'ami avec qui nous avons tenu, contre bien des vents et des  marées, grâce à l'amitié de quelques-uns - comment ne pas penser à Ginette Augier, Charles-Pierre Bru, Jean Camberoque, Hrnri Tort-Nougès, René Piniés, Serge Bonnery, Cécile Bernard, Claude Caro, Gaston Ruffel, Katy Barasc, Anne Gualino, les fées du Centre, les poètes, les peintres, les éditeurs qui  sont passés là depuis sa création en 1999 -  le cap de ce Centre Joë Bousquet et son temps de Carcassonne.

A 6h 45, me dit-on, ce lundi…je veux croire que cette « musique conviée au sacre de l’ineffable » qu’il invitait « au chevet de Philippine, à l’instant de l’adieu » alors qu’elle glissait à l’oreille de son infirmière « c’est la fuite, ma sœur… », Gaston l’aura entendue une dernière fois. Dédiée « au secret des lointains » sera encore passée une dernière fois,  la poésie.

De Gaston Puel, je veux garder cette leçon que lui-même apprit de Joë Bousquet, à savoir que « la difficulté pour un poète n’est pas de trouver la poésie » mais « de rester un homme en devenant un poète ». C’est que toujours la poésie risque de tomber dans ses propres eaux, de se laisser déborder par les forces qui la meuvent. Et c’est bien cela qui est revigorant dans la poésie de Gaston Puel, c’est qu’il connaît bien ces dangers que court la poésie qui risque toujours de s’enivrer d’elle-même, de battre tellement à son rythme qu’elle finit par ne plus appartenir qu’à sa musique et non au drame dont elle est issue. Or, c’est en gardant ses attaches avec la vie dont elle provient, une vie toujours en formation, qu’elle peut toucher et ouvrir la conscience des hommes.

Ces mots pour dire au revoir, ces mots que Gaston Puel, l’homme de « la fenêtre ardente »,  écrivit pour PAB – pierre-André Benoit, poète et éditeur d’art :

« Celui qui voulut apprivoiser la lumière nous est proche, il est là, il est aimé »

 

19/05/2013

Turbulence 62- Lettre ouverte à M. Bernard Comment, président, et M. Olivier Chaudenson, directeur de la Maison de la Poésie de Paris oar Jacques Fournier

( Je relaie pour information cette Lettre ouverte à M. Bernard Comment, président, et M. Olivier Chaudenson, directeurde la Maison de la Poésie de Paris – scène littéraire écrite par Jacques Fournier
Directeur de la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines, Président de la Fédération européenne des Maisons de poésie / Réseau MAIPO )


Extrait du dossier de presse de présentation de la programmation de la Maison de la Poésie - scène
littéraire (puisque telle est sa nouvelle dénomination, dévoilée jeudi 25 avril) :
« Les écrivains ne disposent pas - ni à Paris ni ailleurs en France - d’un lieu dédié, permanent et
adapté en termes de rencontres publiques : lectures, performances, débats, présentations
d’ouvrages… ».
Au cas où le lecteur n’aurait pas bien compris dès la première phrase, vous ajoutez un peu plus loin :
« Pourtant, depuis une quinzaine d’années, la littérature est marquée par l’essor de nouvelles formes
d’expressions (…) qui nécessitent un minimum de moyens techniques et scéniques et ne peuvent ainsi
se déployer correctement faute de lieux dédiés et adaptés.»
Et encore :
« (…) aucune structure permanente n’avait jusqu’à présent pris en compte cette évolution. Cette
littérature en scène peine à trouver sa place et n’existe que de façon événementielle, éclatée et
sporadique, au gré des possibilités d’accueils. »
Comment peut-on asséner de telles contrevérités, effrontément reprises le jeudi 25 avril sur la scène
par vous-mêmes, M. Bernard Comment, récent président, et M. Olivier Chaudenson, nouveau
directeur ?
Il n’y aurait donc pas de scène littéraire permanente à Paris ni en France ?
Votre Maison est, depuis 2005, membre de la Fédération européenne des Maisons de poésie /
Réseau MAIPO dont elle fut un des acteurs de la fondation, qui rassemble quelque trente structures
pour la plupart françaises qui ont toutes mis la poésie et la présence des poètes au fronton de leurs
activités, et vous ignorez leur existence ?
Que faites-vous, Messieurs, du centre International de Poésie / Marseille ? J’ai du mal à croire, M.
Chaudenson, que vous n’avez jamais entendu parler du CIPM alors que vous êtes en charge de
programmation littéraire pour Marseille-Provence 2013 !
Que faites-vous de l’Espace Pandora à Vénissieux ?
Que faites-vous des Maisons de la Poésie de Nantes, Montpellier, Saint-Claude, pour ne citer que
celles-là ?
Que faites-vous, à Paris, , des Parvis poétiques, dans le 18e, de Textes & Voix dans le 15e
arrondissement ou de La scène du Balcon dans le 2e arrondissement ?
Que faites-vous de la Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines qui annuellement invite entre
60 et 70 poètes, programme 65 à 75 dates de manifestations publiques dont 70 à 80 % consacrées à
la présence de poètes du monde ?
Que faites-vous de la Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne, pourtant partenaire de la
première volée de manifestations proposées ?
Les oubliés me pardonneront, la place me manque pour tous les citer parce que la liste serait longue
qui contredit cette assertion insultante pour les animateurs de ces nombreux lieux de la vie poétique,
dont je suis.
Certes, tous ces lieux n’ont pas les moyens matériels, techniques et budgétaires que vous alloue la
ville de Paris, mais de là à nier leur existence, il y avait le pas de l’arrogance que vous avez franchi
sans sourciller et avec l’aplomb de la suffisance.
On m’arguera que votre principal défaut pourrait être celui de votre « jeunesse » dans le monde de
la poésie. J’opte plus aisément pour la volonté d’ignorance afin de se mieux vendre.
Mais à qui voulez-vous faire accroire que vous seriez la seule scène littéraire de France ? À votre
principal bailleur de fonds, la ville de Paris ? aux Parisiens ? aux spectateurs de passage ? aux poètes
eux-mêmes ? Sachez, puisque vous semblez l’ignorer, qu’ils ne vous ont pas attendus pour monter
sur une scène, seul(e)s ou accompagné(e)s d’un musicien ou un comédien.
Dans le dossier de presse, il est un deuxième point d’achoppement sur lequel je souhaiterais
m’arrêter. Je vous cite :
« (…) les auteurs seront systématiquement rémunérés pour leurs contributions et créations : avec un
minimum de 200 € pour la participation à une rencontre collective, jusqu’à 1000 € pour une création
ou une commande de lecture. Il en ira de même, bien évidemment, pour tous les intervenants
impliqués dans ces rendez-vous et créations : animateurs pour les rencontres, ingénieurs du son pour
les lectures, artistes impliqués dans les croisements et performances…».
Cette annonce relève de la démagogie la plus pure.
Si vous avez senti le besoin de cette précision, c’est peut-être que vous avez pu penser que nous
pouvions imaginer que vous ne rémunèreriez pas les artistes et techniciens !
Par contre, il n’est nullement précisé si ces montants s’entendent TTC ? HT ? bruts ? nets ? Tant qu’à
la faire, il fallait aller jusqu’au bout de l’annonce !
Amalgamant deux extraits du dossier de presse, celui cité ci-dessus et « Ce développement du « live »
(sic) en littérature est pourtant un phénomène important qui produit des effets sur plusieurs plans :
(…) en offrant aux écrivains une nouvelle source de rémunération liée à leur prestation », le rédacteur
anonyme du billet « Initiative » du Libération du vendredi 26 avril n’a pas hésité à annoncer cette
rémunération pour les poètes comme étant une nouveauté :
« La Maison de la Poésie (…) a annoncé par la voix du nouveau directeur du lieu, Olivier Chaudenson,
que les poètes y seront pour la première fois rémunérés pour leurs contributions et créations (…)
qu’on se le dise » !
C’est faire grand dommage aux deux précédents directeurs, Ms de Maulne et Guerre, que de laisser
affirmer conséquemment qu’ils n’auraient jamais rémunéré les poètes pour leur présence publique
dans les murs de cette maison ! J’espère que vous vous empresserez, Messieurs, par respect pour
l’histoire du lieu et du travail des anciennes équipes, de faire publier un démenti qui permettra de
rendre justice aux deux premiers directeurs qui, chacun à sa manière, sont loin d’avoir démérité.
Le dossier de presse se conclut par l’exposé des 42 (!) manifestations que la Maison de la Poésie
« nouvelle formule » proposera entre le 16 mai et le 20 juin, soit sur 35 jours !
Amuse-gueule de la saison prochaine pour laquelle vous nous promettez pas moins de 200 rendezvous
!
Je ne m’étendrai pas ici sur la place de la poésie et des poètes dans la programmation annoncée
jusque fin juin et envisagée pour la saison prochaine, vain et stérile débat dont chaque partie se sort
en arguant d’un côté qu’on ne sait pas ce qu’est la poésie ni ce qu’elle n’est pas, ce qui laisse la porte
ouverte à de multiples formes de créations qui entrent sans trop forcer dans le sac « Littérature » et
permettra d’afficher au fronton de la Maison « scène littéraire », certainement plus vendeur que
« scène poétique » ; de l’autre qu’on en tient à disposition de qui la veut une bonne définition, ce qui
limite les entrées mais permet de cerner l’essentiel sans éparpillement.
Chaque partie campe sur ses positions, sûre de détenir la vérité.
Le marathon va donc pouvoir commencer.
Mais, M. Chaudenson, en tant que directeur et programmateur du lieu, assurerez-vous une présence
sur chacune de ces 200 manifestations annoncées comme uniques ? Si cela est, vous risquez fort de
manquer de temps disponible pour aller voir ce qui se passe ailleurs, afin d’alimenter en personnelle
connaissance de cause vos programmes à venir, et de diversifier l’offre.
Nous ne pouvons que vous souhaiter de gagner votre pari, non pour vous, mais pour la mémoire et le
maintien d’un lieu marqué du sceau de la poésie par ses fondateurs, Ms Pierre Seghers et Pierre
Emmanuel.

12/05/2013

Turbulence 61 - La quinzaine littéraire en danger!

En grande difficulté financière, La Quinzaine littéraire, fondée en 1966 par Maurice Nadeau, lance un appel à ses lecteurs, ses collaborateurs mais également à tous ceux qui ont croisé, un jour ou l'autre, cette publication bien connue des amoureux de la littérature.

Je relaie très volontiers l'appel lancé par maurice Nadeau.

 Vous ne laisserez pas mourir la Quinzaine !

par Maurice Nadeau

 C’est de mort, en effet, qu’est menacée La Quinzaine littéraire : pas dans six mois, pas dans un an, comme elle l’a souvent été durant les 47 années de son existence, mais dans les semaines qui viennent. Liquidation judiciaire ou dépôt de bilan, suspension de la parution.
Rien d’étonnant dans la situation actuelle de la presse écrite, rien d’étonnant pour un périodique qui n’a jamais voulu se mettre « au goût du jour ».
En effet, depuis 1966, La Quinzaine littéraire n’a cessé de défendre une certaine qualité de l’écriture et de la pensée, et de privilégier la lucidité dans tous les domaines du savoir. Et cela grâce au concours de plus de 800 collaborateurs : écrivains, universitaires, journalistes.
Allons-nous nous laisser faire et voir disparaître le journal ?
Notre conseil juridique propose une solution qui permet à notre société, la SELIS, et à La Quinzaine, de poursuivre leur activité. Elle a fait ses preuves chez d’autres médias. Elle consiste en la création d’une société participative comportant deux collèges (l’un regroupant les lecteurs et amis de la Quinzaine, l’autre les collaborateurs) pour recapitaliser la SELIS. Par l’intermédiaire de cette société, chacun – ami ou écrivain collaborateur – pourra devenir actionnaire et propriétaire de « son » journal.

Cette proposition a notre agrément. Elle va dans le sens des convictions d’indépendance que nous avons toujours défendues depuis 1966. Il reste à la mettre en œuvre. Pour nous aider dans cette tâche, nous avons reçu le soutien d’un homme de presse, Philippe Thureau-Dangin, ancien président de Courrier international et de Télérama.

Cher lecteur, cher collaborateur de La Quinzaine, le temps presse. Nous comptons sur votre participation, sur vos initiatives pour faire connaître La Quinzaine, sur votre dévouement pour l’aventure intellectuelle et littéraire qui est la nôtre. La vôtre.
Dès à présent, pour manifester votre soutien à la société en cours de formation, vous pouvez vous rendre sur le blog de soutien au journal* qui sera prochainement en lien avec la plateforme de financement participatif en ligne ou bien envoyer un chèque à l’adresse postale du journal** à l’ordre de la « Société des collaborateurs et lecteurs de La Quinzaine littéraire (SCLQL) ». Le montant minimum est fixé à 100 €. Pour tout versement inférieur à cette somme, vous pouvez envoyer vos dons à l’Association des Amis de La Quinzaine.***
À vous donc de prendre la parole. À vous de prouver que vous ne laisserez pas mourir La Quinzaine littéraire !
Maurice Nadeau [1]

 

* adresse de soutien : Les lecteurs de la Quinzaine littéraire
* adresse du Blog de la Quinzaine : http://laquinzaine.wordpress.com/
** SCLQL, 135 rue Saint Martin, 75004 Paris
*** Association des Amis de la Quinzaine littéraire, 135 rue Saint Martin, 75004 Paris
NB. Pour s’abonner en ligne : http://www.quinzaine-litteraire.presse.fr
NB. Mail de contact : ql@quinzaine-litteraire.net

© Maurice Nadeau _ 8 mai 2013

 

[1] Ce texte sera publié dans la Quinzaine littéraire du 16 mai

 

 

24/04/2013

Turbulence 60 - Et qu'on se le dise!

" Il y a donc dans la nature le noir des ténèbres, celui des routes goudronnées qui est bien connu de ceux dont la route est le violon d' Ingres, celui du charbon, etc. Et si les âmes étaient visibles avec nos yeux de chair, nous en verrions de toutes noires, des régiments, et laides à faire peur"

Gaston Chaissac, extrait d’une lettre à Jacques Kober, éditions de l’échoppe, 1988

05/03/2013

Turbulence 59 - A propos du poète qatari Al Ajami

 1 poème = 15 vers = 15 ans de prison

Démocratique, le Qatar ?

 Le Qatar, troisième producteur de gaz au monde, s’occupe d’à peu près tout ce qui peut s’acheter : club de foot (le PSG) ; immeubles (Il se murmure même que les magasins Printemps seraient les prochains sur une liste déjà longue comprenant par exemple le Palais de la Méditerranée à Nice!).

Drôle de régime que celui de Doha ! D’une main – la corde qui soutient le pendu ? – il soutient le « printemps arabe » ; de l’autre, il condamne le poète Mohamed Ibn Al Dhib Al Ajami pour un poème dans lequel il avait écrit : « nous sommes tous la Tunisie face aux castes répressives ». Celle du cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani qui dirige le Qatar a dû se sentir tout particulièrement visé. Le 29 novembre 2012, Al Ajami était condamné à la prison à vie pour critique contre l’émir et incitation à la révolte. Ce jugement a été ramené à 15 ans d’emprisonnement il y a quelques jours. Quelle mansuétude !

On aimerait voir nos dirigeants politiques se montrer moins timorés dans leur critique. Même Delfeil de ton dans son billet du Nouvel Observateur du 14 février 2013 qui dénonce le qatar et ses pratiques n’en souffle mot !

Rappelons ces mots de Serge Pey : « Dans un pays où l’on emprisonne les poètes , seules les prisons sont libres » ! Ne laissons pas le Qatar et son or se payer la vie d’un poète !

Il faut relaxer et libérer le poète Al Ajami injustement condamné !

07/01/2013

Turbulence 58 - Revenir au livre...

« Je représente l'humanité telle que ses maîtres l'ont faite. L'homme est un mutilé. Ce qu'on m'a fait, on l'a fait au genre humain. On lui a déformé ldroit, la justice, la vérité, la raison, l'intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles ; comme à moi, on lui a mis au coeur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. Où s'était posé le doigt, de Dieu, s'est appuyée la griffe du roi. Monstrueuse superposition. Évêques, pairs et princes, le peuple c'est le souffrant profond qui rit à la surface. Mylords, je vous le dis, le peuple, c'est moi. Aujourd'hui vous l'opprimez, aujourd'hui vous me huez. Mais l'avenir, c'est le dégel sombre. Ce qui était pierre devient flot. L'apparence solide se change en submersion. Un craquement, et tout est dit. Il viendra une heure où une convulsion brisera votre oppression, où un rugissement répliquera à vos huées. (...) Tremblez. Les incorruptibles solutions approchent, les ongles coupés repoussent, les langues arrachées s'envolent, et deviennent des langues de feu éparses au vent des ténèbres, et hurlent dans l'infini ; ceux qui ont faim montrent leurs dents oisives, les paradis bâtis sur les enfers chancellent, on souffre, on souffre, on souffre, et ce qui est en haut penche, et ce qui est en bas s'entrouvre, l'ombre demande à devenir lumière, le damné discute l'élu, c'est le peuple qui vient, vous dis-je, c'est l'homme qui monte, c'est la fin qui commence, c'est la rouge aurore de la catastrophe, et voilà ce qu'il y a dans ce rire, dont vous riez ! »

 Victor Hugo, L'Homme qui rit (1869)