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22/01/2026

LU 128- Daniel Biga, L'Amour d'Amirat, éditions Unes, 2025

Daniel Biga, retour à Amirat*

Couv L'amour d'Amirat-bandeau-contour.jpgPour commencer, je souhaiterais rappeler ce que j’écrivais ici même en mai 2018 dans le N° 240 du PCA qui consacrait à Daniel Biga un important dossier dirigé par Raphaël Monticelli : « Daniel Biga, c’est Nice. C’est un amour douloureux de Nice. Et même s’il en a souffert et souffre encore bien des colères par manque d’air, caractéristique essentielle de toutes les erreurs, les catastrophes, voulues ou pas, fruits des incompétences parfois et de l’avidité de quelques-uns toujours, il en aime toujours la beauté doublée de cette fragilité qui la rend si précieuse et si poignante. Il en aime toujours la langue qui erre, aujourd’hui, fantomatique sur les lèvres de quelques ombres. Qui toujours plus s’effacent. »

Voilà que L’Amour d’Amirat vient de paraître aux Editions Unes. C’est la troisième édition de ce titre. Les deux premières l’ont été au Cherche midi éditeur en 1984 puis en 2013. Celle-ci se présente avec bandeau portant la reproduction d’un portrait déjà ancien de Daniel Biga par son ami de toujours Ernest Pignon-Ernest accompagné d’un jugement de JMG Le Clezio : « Une grâce est venue, une luminosité », tiré d’un article que ce dernier fit paraître dans le journal Le Monde lors de sa première édition en 1984. Ce livre aujourd’hui s’ouvre sur un dessin inédit d’Ernest Pignon-Ernest qui place d’entrée de jeu celui-ci dans l’atmosphère d’un érotisme naturel, fait d’écart, de jeunesse et de fraîche lumière.

L’Amour d’Amirat relate une année passée - 1977-1978 -  dans la solitude des hauteurs d’un arrière-pays niçois. Cette solitude into the wild au Barlet va être l’occasion de retrouvailles : d’abord ce corps qu’on oublie au sein des densités urbaines et qu’il s’agit de remettre au diapason des rythmes naturels et au travail physique : maçonneries diverses, débroussaillages difficiles ; ensuite celle de tous les vivants qui peuplent les entours : animaux comme végétaux et bien sûr parmi eux  hommes aussi, rares et de ce fait uniques, hommes simples, à leur place sur ce bout de terre,  avec qui toute parole prenait sens au point que Daniel Biga pourra écrire : « je devins l’enfant adoptif du domaine (…) oui, une vraie renaissance avec les autres » (extraits des entretiens avec Jean-Luc Pouliquen publiés dans Sur la page chaque jour, paru chez Z’éditions en 1990 dans la collection « Aux archipels de la mémoire », dirigée par Marcel Alocco).

Amirat, ce lieu montagnard fut une expérience : la traversée risquée du « naufragé volontaire », du fuyard contemplatif, du nomade immobile, de l’ermite qui s’émerveille et retrouve le grand dans le petit, l’infini dans le fini, le lointain dans le proche. D’où la présence dans l’Amour d’Amirat des poèmes zen tels que « Quelle surnaturelle merveille ! / Et quel miracle ! voici / je tire de l’eau et je porte du bois ». Ainsi L’Amour d’Amirat est-il fait de « paroles courtes, denses, simples, ordinaires et qui pourtant soulèvent l’évidence », fulgurances où se mêlent instants et souvenirs, proches souvent de l’aphorisme ou du haï-ku.

J’aime à lire ce livre comme un éloge de la fuite. Déguerpir : se jeter à l’écart, faire le pas de côté, quitter un monde qui se ferme toujours plus sur lui-même, sur ses conventions, ses menteries multiples, ses mots et images privés de sens, sa violente latente ou déclarée - guerres et morts à la clé -, cette asphyxie générale qui gagne. Fuir, devenir indien, pour se retrouver et « tenter d’être soi-même à plein temps ». Fuir afin de ne pas oublier, afin de tenir ouvert le chemin de la source, celui de l’eau, de la circulation et de la fluidité qui fait du monde une présence nue et pure, occasion d’une de ces extases matérielles qu’aimait DB chez son ami JMG Le Clezio.

Bientôt 50 ans, vous me direz. Est-ce bien raisonnable de s’intéresser à cette aventure singulière ? N’y-a-t-il pas là vaine nostalgie ? Oh ! que non !

Il est urgent de lire Daniel Biga, de lire ou relire cet Amour d’Amirat pour son amour de la saveur mortelle du monde, son goût de l’intériorité, son sens tout particulier de la recherche spirituelle à partie du plus physique, sa pratique singulièrement jouissive de l’écriture poétique qui ouvre le poème sur émotions et vie nouvelle.

Oui, Il faut lire Daniel Biga. Il faut le lire soit dans ce mouvement d'amitié qui fut le sien lorsqu'il rencontra et écouta pour la première fois, Julien C., berger d'Amirat, sur l'alpage, "immobilisé dans une sorte de charme" et qui vous porte "au plus proche, au plus lointain", vous pousse plus haut, vous élargit vers plus grand ; soit dans l'urgence, comme quand on a froid, que la nuit tombe et qu'il faut vite installer un campement même précaire dans quelques ruines de rencontre.

            L’Amour d’Amirat est un refuge, mieux un ref(o)uge comme il l’écrira dans ce Carnet des refuges que publieront en les éditions l’Amourier, un de ces lieux de passage où les fous que nous sommes aussi pourraient refaire leur plein d'énergie avant d'affronter la route qu'éclaire la lumière indécise du matin. Car il y aura un matin, un demain de luttes où relever épaules et tête. Ce livre est un livre fraternel.

 (Publié dans le Patriote Côte d'Azur du 16 janvier 2026)

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