22/01/2026
Lu 127- Daniel Biga, Quodlibets, 2018, éditions de l'Amourier
Daniel Biga, c’est Nice. C’est un amour douloureux de Nice. Et même s’il en a souffert et souffre encore bien des colères par manque d’air, caractéristique essentielle de toutes les erreurs, les catastrophes, voulues ou pas, fruits des incompétences parfois et de l’avidité de quelques-uns toujours, il en aime toujours la beauté doublée de cette fragilité qui la rend si précieuse et si poignante. Il en aime toujours la langue qui erre, aujourd’hui, fantomatique sur les lèvres de quelques ombres. Qui toujours plus s’effacent.
Daniel Biga, c’est une vie artistique exemplaire. Deux sources l’alimentent : les arts plastiques d’une part – on oublie souvent sa participation, au début du moins, à ce que l’on a fini par appeler l’école de Nice – et la poésie, la littérature d’autre part – je pense à sa participation dès 1962 à la revue Identités de Marcel Alocco, Jean-Pierre Charles, Régine Lauro… Là, la modernité se trouvait convoquée et interrogée. La pratique du cut-up – héritée des poètes de la beat generation – et du collage – héritée des surréalistes - a toujours correspondu pour lui à la rumeur de fond du monde, à la multiplicité des voix, au tohu-bohu des images. Dans son œuvre : tons, idées, accents, langues se mêlent, s’entremêlent pour favoriser l’émergence d’un drôle de millefeuille, produit d’une écriture épaisse, crémeuse et craquante à la fois, une écriture en volume au relief tourmenté, au souffle ravageur « entre zut et zen ».
Daniel Biga, c’est l’homme du mesclun. C’est là sa « nissardise » ou sa « nissardité », ce goût du mélange : érotisme et mystique, registre soutenu et registre familier, noblesse et trivialité, intérêt pour les Traditions et pour la modernité, pour les connaissances les plus diverses…ce goût de mettre ensemble ce qui a priori n’avait rien à faire ensemble.
Daniel Biga, c’est le poète de la PoéVie. On lui doit ce mot valise. Il l’a inventé pour signifier cette fusion, cette relation d’infusant-infusé entre la poésie et la vie/la vie et la poésie – cette force qui va de l’avant contre toutes les aliénations que notre monde secrète à l’envi. C’est cette force d’insoumission que Daniel Biga installe au cœur de la langue, c’est elle qu’il jazze. Dans son oeuvre, on a ce tissage-métissage de tons, de sons, de langue; ces ruptures de syntaxe, ces jeux de mots, ces collages-citations. C’est par là que la vie entre en force dans la langue. La vie, toujours première. La vie, ça va et ça vient, ça vient et ça va, « entre les deux se prépare pour les deux parties, le bienfaisant orgasme » dit Daniel Biga. La PoéVie, une puissance germinative, une « germinaction » contre tous les empêcheurs de jouir en rond, pour « se libérer de son cadavre ».
Il est urgent de lire Daniel Biga, pour son sens de l’ange. Cet archétype qui se retrouve dans toutes les Traditions, livres sacrés, mythologies. L’ange que l’on trouve du côté des ombres, des plantes, des reflets, des parfums, des eaux vives, des caresses : légèreté et imperceptibilité. Ange, « à l’écart du compromis religieux » aurait ajouté René Char, ce qui, à l’intérieur de l’homme, tient l’homme, résistant et debout.
Alors lisons son dernier livre publié. C’est dans le fonds poésie des éditions de l’Amourier. Son titre : QUODLIBETs signifie ce qui plaît. Et ce qui plaît à Daniel Biga, c’est ce saccage de langue, encore et toujours. Jamais, peut-être – en quoi il se montre toujours jeune ! – il n’avait mené cette lutte amoureuse dans la langue contre la langue elle-même aussi radicalement que dans ce livre. Il y brise les mots, joue des sonorités, heurte les significations, les démultiplie. Dans cette mise en flottement du texte qui se développe comme une écharpe trouée se déplierait sous rafales de vent plus ou moins violent, ainsi se crée la langue-Biga. Elle combat le cliché en jouant des clichés, en les parodiant, en les sapant. Elle construit en détruisant. Daniel Biga fait jouer les mots et se joue d’eux avec la jubilation de « l’enfant analphabète, ou le peuple », selon les mots de José Bergamin. C’est une « Docte ignorance » (Nicolas de Cuse) qui voit le poète avoir la nostalgie de l’enfance, de l’innocence, de cette « vie imaginative de la pensée » que José Bergamin appelait « analphabétisme » où l’esprit souffle et passe tel Hermès. Ce qui nous plaît, c’est de voir/entendre cette langue-Biga comme une langue trouée, hachée, désarticulée qui va s’étirant, sautant blanc sur blanc. Avec la mort qui rôde, le silence qui menace, c’est la vie qui va, qui gagne. QUODLIBETs ne parle pas du monde mais de ce monde dans lequel vit, aime, souffre, vieillit Daniel Biga et c’est alors le monde qui se lève. Comme Maïakovski, Daniel Biga écrit « selon des motifs personnels sur l’existence générale ».
Il est urgent de lire Daniel Biga !
(Publié dans le Patriote Côte d'Azur en mai 2018)
14:50 Publié dans Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : daniel biga, éditionns l'amourier



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