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20/09/2006

Michel Balat : Don Quichotte le scribe

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Il semble qu’on traite habituellement Don Quichotte à la légère. Peut-on penser sérieusement qu'un tel personnage aurait traversé les siècles sans porter en lui quelque chose d'essentiel ? Il est vrai qu'on pourrait considérer sa folie comme celle que tout homme porte en lui, mais je pense que cela ne suffirait pas à en faire une référence. Je voudrais proposer un hypothèse : don Quichotte est le chevalier du désir. Il y a en nous (ou hors de nous, ou les deux à la fois,) ou encore chacun de nous est dans, un « idiolecte », une langue qui est la sienne, ou du moins dans laquelle il réside et qui fait sa singularité. L'idiolecte n'est pas directement accessible, il est une abduction nécessaire, si j'ose dire. L'idiolecte comme « fondement » d'abductions ? Oui, sans doute, mais encore faut-il pouvoir les inscrire, ça ne résout rien. Opposer l'idiolecte à ce qu'il faudrait sans doute appeler le « polylecte » (le « lecte » de plusieurs) ? Sans doute aussi, en songeant qu'on se soumet au polylecte et que sans doute même, c'est de lui que procède l'idiolecte, qui est toujours là. Cela fait de l'idiolecte un polylecte singulier, celui, bien entendu, du museur. Alors, comme il procède de l'autre, du poly, sans doute a-t-il du coup une vocation à pouvoir être repris en charge par le poly. En introduisant le scribe, voici une formule : le scribe inscrit comme polylecte l'idiolecte du museur. L'idiolecte comme langage du désir ?, donc inaccessible, c'est pourquoi il ne peut s'inscrire qu'en polylecte. Mais le caractère idiolectal doit passer par l'agencement des mots et des phrases, la fameuse « rencontre entre des mots qui ne s'étaient jamais rencontrés ». L’autre jour à l’hôpital Hyères nous avons eu l'occasion de travailler avec un homme qui avait eu un trauma crânien suivi d'un coma relativement bref. Il se trouve que cet homme avait la difficulté suivante : il était incapable d'exprimer quelque chose parce que les mots qui venaient et qu'il s'entendait dire, n'étaient jamais adéquats. Les phrases étaient bien construites, son vocabulaire était riche, mais tout se passait comme s'il souffrait d'une sorte de jargonophasie. En fait il n'en était rien, du moins sur le plan de son état cérébral : c'était une sorte de jargonophasie psychique, si ce n'est que, contrairement à la jargonophasie, rien chez lui ne soulevait le rire, on sentait bien plutôt avec force et intensité son drame intérieur, nous pouvons inscrire ici le terme « idiolecte ». Par contre, et c'est là ce qui est remarquable, il était parfaitement capable de décrire ce qui se passait globalement dans sa pensée, cette fuite des mots, etc. Au bout d'une heure il était épuisé de ne pas parvenir à ce qu'il voulait dire et il propose alors d'arrêter. Pour des raisons qui m'échappent, nous n’avons pas voulu et nous avons ainsi continué quelque temps jusqu'au moment où, alors qu'il prononçait certains mots (je n'ai pas hélas retenu lesquels, mais je crois que ce n'était pas vraiment essentiel) il s'exclame tout à coup : « Ah, non, ça non, ce n'est pas ça que je veux dire ». Nous avons alors pensé qu'il avait fait un grand pas puisqu'il arrivait pour la première fois à mettre en rapport cet état intérieur de pensée avec la visée intentionnelle, ce rapport étant exprimé par la phrase en question (polylectale). En somme il arrivait à introduire une discontinuité signifiante dans la continuité de son musement « auto-scribé ». Je crois qu'il y a plein de choses à inférer de là. Pour lui, ça a été une vraie découverte. Trois ou quatre jours après, il était encore sous le choc de ce qui s'était passé. Le romancier, qui a tous les droits, nous livre l'idiolecte de don Quichotte : c'est la masse des écrits sur la chevalerie errante. Et don Quichotte, comme chacun de nous, mais, lui, de façon conséquente, se fait le défenseur de son idiolecte. Nous, nous sommes toujours prêts à en rabattre sur notre singularité idiolectale au profit d'une communauté de pensers, d'une identification, d'une imitation (au sens que donne à ce terme Gabriel de Tarde). Or don Quichotte, lui, ne cède jamais ! Il se pose dans le monde comme idiolectal et, faisant ça, il s'abandonne à l'errance, à la tuché, à la rencontre. Cela fait de lui cet homme qui polarise autour de lui le désir de tous autres. Rappelons-nous le Duc et la Duchesse qui se présentent comme voulant se moquer d'une sorte de fou, mais qui se retrouvent au bout du compte totalement pris dans le désir de don Quichotte, au point même où ils sont amenés à donner un poste de gouverneur à Sancho. D'ailleurs, don Quichotte mourra lorsque l'Étudiant le mettra dans la nécessité de renoncer à son désir pour être conséquent avec ce désir même. Mais, direz-vous, et les Moulins à vent ! C'est là que don Quichotte se montre pour ce qu'il est, un vrai, un authentique pragmaticiste. Il voit des géants et mobilise ses possibilités d'action en conséquence. Il va « à la rencontre » et, conséquent avec ses concepts, il tâte du « géant » et note qu'il y a parfaite cohérence, totale adéquation. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, Sancho est dans l'imaginaire alors que don Quichotte traite le « réel» (au sens de Lacan) par le symbolique, d'une façon pragmaticiste. Pourquoi Sancho est-il dans l'imaginaire ? Pour la simple raison qu'il est paysan et que (comme pour les moutons) les Moulins à vent, qui venaient d'être introduits en Espagne peu avant le moment du récit, sont pour lui déjà familier, alors qu'ils sont du « réel » pour don Quichotte. Et c'est parce que ce dernier est conséquent avec son idiolecte qu'il repère abductivement des géants. Mais, répéterez-vous, c'étaient des Moulins à vent ! Ah, cher lecteur, il faudra donc que je vous laisse dans un monde où le rêve est échappatoire. Dans celui de don Quichotte, comme, je l'espère, dans le nôtre, le rêve est dans le monde, que le musement idiolectal construit. Il y a un univers entier entre « prendre des Moulins à vent pour des géants » (ce qui est une abduction parfaitement raisonnable, et qui donne lieu à une position pragmaticiste chez don Quichotte) et « prendre des vessies pour des lanternes» (qui est une croyance immodérée dans l'imaginaire, dans l'univers du même). Évidemment, tout ça mériterait d'être précisé et argumenté, mais il semble qu'en somme, don Quichotte est la représentation même de cette chose si mystérieuse, c’est-à-dire le désir du scribe. Quelle différence y a-t-il entre faire une assertion et faire un pari ? Ce sont tous deux des actes par lesquels l’agent se soumet délibérément aux pires conséquences si une certaine proposition n’est pas vraie. Seulement, lorsqu’il s’offre à parier, il espère que l’autre personne se sentira au même niveau de responsabilité que lui si la proposition contraire est vraie ; tandis que lorsqu’il fait une assertion, il souhaite toujours, ou presque, que la personne à qui il la destine sera conduite à faire ce qu’elle fait. (5.31) Si le désir du scribe est le désir des interprétants qui viendront, comme le suggère Peirce, il me semble que don Quichotte, lorsqu'il se place, en sortant de chez lui, face au monde en position d’« errant » qui désire ce qu'il va rencontrer, est une représentation quasi parfaite de ce désir. Peirce, puisqu'il dit qu’« asserter c'est toujours, ou presque toujours, souhaiter que l'allocutaire soit conduit à faire ce qu'il fait ». Faut voir le contexte, qui est celui d'une série de conférences sur le pragmatisme, et, au cours de la première, il indique ce qu'il entend par « practicalité ». Alors on voit bien ici que l'assertion « complète » met en cause directement l'interprète (les interprétants). C'est sans doute pour cela que le désir du scribe ne recouvre pas entièrement l'assertion comme telle, mais ne concerne que ce que l'interprète pourrait être conduit à faire. En cela il me semble que c'est le scribe qui est au coeur de la question pragmatique, c'est-à-dire la logique de l'abduction (comme l'a si bien vu Jean Oury). Le scribe ébauche l'assertion, mais l'assertion comme telle nécessite l'efficience de l'interprète (des interprétants : je précise, pour éviter la chosification de l'interprète qui est, pour moi, le lieu des interprétants, une fonction). Je laisse là ces élucubrations, mais il me semble quand même qu'il y a quelque chose dans tout ça qui permettrait, par exemple, de reprendre la question du délire, en affirmant que don Quichotte n'est pas délirant mais pragmaticiste. L'exemple que donne Danielle Roulot de cette jeune femme qui pense qu'elle délire parce qu'elle a entendu le psychiatre jouer de l'orgue dans l'église et qui maintient qu'elle délire alors même que le psychiatre jouait réellement ce jour-là dans l'église, — et que c'est bien lui qu'elle a entendu —, tendrait à montrer que si le délire a à voir avec une certaine position par rapport au réel (impossibilité de trouver des ressources imaginaires ou symboliques pour le « traiter »), il n'a par contre à peu près rien à voir avec la réalité. Or don Quichotte, lui, traite correctement le réel par le symbolique. Le seul « reproche » qu'on pourrait lui faire, c'est d'être quelque peu défaillant dans ses inductions (au sens de Peirce).

© Michel Balat

12/09/2006

Hans Freibach sur Les Beaux chemins de Philippe Jaccottet

medium_jaccottet2.2.jpg Combien nous parle cette fidélité-là, à nous qui si souvent nous dispersons sur des voix obliques, perdant de vue le centre, sa lumière.
Je retrouve, dans Après beaucoup d'années, j'entends à nouveau, la voix de Philippe Jaccottet, et cette force qui l'anime, persistante, malgré les alarmes de l'Histoire, les catastrophes, l'effondrement de tant de choses autour de nous. Malgré aussi de nouvelles morts toutes proches. Et je note au passage comme chacun de ses livres a la gravité d'un livre de deuil, d'un "tombeau". Tant il est vrai aussi que les morts ne cessent de nous faire cortège, et que leur nombre s'accroît à mesure que nous avançons.
J'entends, oui, cette voix à nouveau.
Et il me semble qu'elle parle ici sur un ton plus confiant. Ainsi des fleurs. Alors que dans Airs elles n'étaient que "de la nuit / qui feint de s'être rappro¬chée" et qu'elles voyaient le poète, troublé, "veiller / devant cette porte fermée"; que, dans A travers un verger, parce qu'il ne savait toujours pas "si elles men¬tent, égarent ou si elles guident", il entendait s'en "méfier", voilà qu'aujourd'hui il regrette de ne pas avoir "le premier, salué" les pivoines, "plantes pleines de grâce", saintes vierges du jardin, qui, certes, toujours en échappées sur elles-mêmes, restent encore ob¬sédantes mais, "comme une porte qui serait à la fois, inexplicablement, ouverte et fermée", tant elles "habitent un autre monde en même temps que celui-ci". Les fleurs, maintenant, font passage; et c'est comme si nous parvenaient les signes de leur "leçon", antérieure à tout savoir, et qu'en confiance il nous faut écouter. Telle celle de "la passe-rose" : "Que la rose du chant / brasille de plus en plus haut / comme en défi à la rouille des feuilles".
Le ton de cette voix semble aussi plus apaisé comme si la "légèreté", que le poète appelle de ses voeux depuis toujours, lui était enfin accessible, lui donnant l'inflexion déliée, l'aisance, de ceux dont les paroles maintenant "volent dans la lumière transparente, comme les hirondelles rapides aux soirs d'été"1. Paroles qui, "malgré l'avenir presque entièrement obscur" et "le poids du malheur", s'opposent avec plus de confiance qu'avant au nihilisme, à la tristesse qu'il peint sur les visages des hommes de ce temps. Elles affirment "qu'il n'y a pas au monde que du malheur", que, devant nous, persiste toujours, indubitable, dans le cours même du monde, cette lumière "bien qu'invisible dans le bleu du ciel / aussi sûre que chose au monde que l'on touche", lumière "qu'il faut à tout prix maintenir" et "transmettre (...) comme une étincelle ou une chaleur".





La fidélité que j'évoquais, on la retrouve d'abord dans la posture du voya¬geur, puisque c'est ainsi que se présente le poète. Non pas voyageur au sens rimbaldien du terme, avec toute la démesure que cela implique, et ce goût pour l'illimité qui mène à tout risquer. Mais plutôt voyageur, en effet, sur des "chemins", un peu à l'écart de la foule, certes, mais balisés, déroulant leurs lacets autour de lieux dont l'espace est ordonné; avec la présence, à portée de regard, de la montagne, de ses cols qui vous appellent, de ses eaux messagères.
Lieux vers quoi, dans ce livre, on revient, en "touriste". Lieux d'enfance, donc: paysages suisses, paysages d'alpages, qu'il y a toujours moyen d'aborder de façon humaine. Lieux qui reviennent de nuit, comme ce "Hameau", qui ne manque pas d'évoquer "Beauregard", à la faveur d'un de "ces rêves" de chaude intimité ( autant d' images abandonnées sur les jusants du réveil, qui conduisent "au bord des larmes" comme aux premiers mots du poème, pour tenter de ras¬sembler les fragments de ce secret, source de l'émotion, qui s'est retiré du rivage, mais dont les sables gardent, lumineuses encore, les traces ). Lieux humbles aussi, sentier que l'on gravit comme au col de Larche, vergers que l'on longe, combes et prairies qu'on "traverse" moins qu'elles ne nous "traversent", pay¬sages que l'on ar¬pente.
Jaccottet l'arpenteur? Ce serait plutôt cela. Celui qui prend la mesure de sa terre. Jaccottet le géomètre? le géographe aussi bien, celui qui, écrivant avec justesse sa terre, écrit la terre, notre patrie.
Et combien de titres antérieurs reviennent en mémoire, qui balisent aussi ce cadastre: A travers un verger, La promenade sous les arbres bien sûr, ou tels poèmes de l'Effraie, de l'Ignorant: par exemple, la "chambre du voyageur, et sa "fenêtre", elles sont déjà dans la si belle "Lettre du vingt-six juin"2, mais plutôt comme les signes d'une angoisse. Voyager alors, en effet, peut-être à cause de l'instabilité qu'impliquait le mouvement, l'incapacité de se poser là ( "Il y a si longtemps que je cherche à vivre ici / dans cette chambre que je fais semblant d'aimer"3), était aussi une souffrance: "Et vous ne verriez plus à travers ses pa¬roles / qu'une chambre de voyageur, une fenêtre / où la buée des larmes voile un bois brisé de pluie...".
Tandis que le retour au paysage d'enfance, dans Après beaucoup d'années, apaise. Sans doute le regard s'est-il épuré: dans cette même "Lettre du vingt-six juin", n'appelait-on pas de ses voeux l'écroulement de tous ces "illusoires murs que le vent pousse", et dont plus aucun maintenant n'"arrête le regard"?
Par exemple encore, le visage tutélaire et aimant, que les yeux de l'enfant ont fixé pour toujours dans une attitude surannée, cette "très vieille dame d'un autre temps", et qui rappelle celle dont "le travail du poète"4 évoque tendrement l'absence...Ou encore tel regard de femme aimée.
Tant d'êtres et de choses, tant de paysages qui font ainsi retour dans ce dernier livre, tous éléments d'un espace si fort intériorisé, tellement passé du côté de l'invisible qui nous habite, qu'ils sont devenus les témoins de cette voix, les signes sensibles de sa présence.
Oui, il y a bien des éléments récurrents dans le paysage jaccottéen. Leur permanence rassure. Fidèlement le promeneur y revient, ou les évoque. Il leur donne un abri dans le poème, ou dans ces petites séquences en prose qui sont comme autant de voies de traverse.
Oui, tout cela constitue bien un lieu, c'est-à-dire cet espace ordonné autour d'un centre tant recherché depuis qu'il existe, chez ce poète, une "pensée des lieux", depuis l'origine sans doute.
Or, qu'est-ce qu'un lieu? A la question posée dans Paysages avec figures absentes et à laquelle ce livre répondait aussi en disant qu'il ne s'en trouvait plus - sinon épars, éclatés, en parcelles, à peine quelques traces - Après beau¬coup d'années donne une réponse plus heureuse: près des eaux de la Sauve, on éprouve ce sentiment qu'ici "tout est lié, tout se tient, tout tient ensemble"; qu'ici tout convient à tout. Et même si le temps s'écoule toujours, rien ne tremble, rien ne se trouble, rien ne semble se dissiper. Ici, tout est en ordre: "debout", "ferme et clair", "calme", "comme au premier jour (...) comme il y a très longtemps". Cosmos retrouvé. Beauté reve¬nue sans qu'il soit "besoin d'aller au-delà" de ce "moment du jour et de la sai¬son", où nous voilà comme "suspendus", arrêtés, "en esprit, pour un instant, pour toujours". Et c'est comme si l'on vivait à la naissance des jours. Renouant avec le rêve d'Eve, avant que ne l'ait terni l'insupportable pesanteur.
Plus heureuse, la réponse paraît aussi plus assurée d'elle-même, comme débarrassée de ses doutes. Réponse "héroïque", comme l'est le paysage du col de Larche, réponse qui ose "en cette fin de millénaire", "en un temps de fin du monde", affirmer qu'"on n'est pas absolument tenu de n'accorder de réalité qu'à l'ignoble". Jaccottet ne s'interroge plus comme il le faisait dans A la lumière d'hiver: "tout cela qui me revient encore - peu souvent - / n'est-il que rêve, ou dans le rêve / y-a-t-il un reflet qu'il faut préserver?". Ici, près des eaux du Lez, de la Sauve, ou près de celles qui dévalent les pentes du col de Larche, il af¬firme: "ce lieu et ce moment ne sont pas un rêve".
Fugitives, les eaux? Eboulées, les ruines? Rien, dit Jaccottet, ne parle de perte, ni de ruines, "rien ne parle d'exil". L'instant fait asile, ce lieu sa¬cré où la sécurité était, dans l'antiquité, garantie. L'instant rédime le monde. Chaque chose étant reliée aux autres, le voyageur se trouve lui-même relié au tout. Aussi est-il dans cet "espace immense comme dans une maison qui (l') accueille sans (l') enfermer". Montagne - maison, Jaccottet en faisait déjà dans La semaison l'image même de "la limite heureuse, (...) celle qui n'enferme pas", celle qui sait ménager des passages, des ouvertures.
On le savait, Jaccottet aime la lumière. Mais n'avait-on pas fini par oublier qu'il aimait aussi sa "puissance inouïe"? Ne disait-on pas, le plus souvent, qu'il n'était à l'aise que dans les clairs-obscurs, la clarté indécise des buées, que la lumière aimée était celle qui déréalisait les choses, qui les délivrait de leur con¬sistance comme pour un envol, ou celle qui semblait émaner d'elles comme par transparence? On le disait et, sans doute, avait-on raison. Mais voilà qu'avec Après beaucoup d'années revient une lumière "aussi ferme, aussi dure, aussi éclatante que les roches". Lumière cosmogénique, lumière qui bâtit le lieu. C'est elle qui tient tout ensemble par "des noeuds de pierre". C'est elle qui nouant les choses entre elles, d'une part, nous noue à elles, dans l'harmonie d'une évidence retrouvée, et d'autre part, dénoue les fruits de la petitesse de notre moi imagi¬naire, ombre toujours préoccupée d'elle-même: "maladie, ou fai¬blesse, ou lâ¬cheté". A cette lumière qui "guérit", "on peut s'appuyer, s'adosser" et se remettre debout comme "sur un bastion". Non pas évidemment pour occuper une position de maîtrise mais pour être comme dans un lieu impossible, à la fois ouvert et fermé, où l'on vivra mieux parce que dans cette position juste, on "rend au re¬gard son plus haut objet"5. Et quel est-il cet objet sinon cette coïncidence entre la merveille et l'énigme, cet invisible qui, touchant en nous ce qui nous est le plus intérieur et le plus dérobé à la fois, et le faisant vibrer, ouvre en nous "ces beaux chemins" où l'on va, ailes aux pieds, comme à contremont, vers ce col d'où semble monter, impérieusement, une lumière toujours plus vive. Loin de nous éloigner de la vie, "ces beaux chemins" nous y ramènent. Il en va ici comme de toute conversion. Rien n'a changé et tout a changé. C'est toujours de notre monde dont il s'agit, mais vu autrement, vu "à partir de ce qui ne peut se voir", vu à partir de ce à quoi nous sommes devenus si aveugles, nous qui vivons dans l'aveuglement, nous qui ne voulons plus voir. Jamais peut-être l'affirmation de Simone Weil que Jaccottet aime à citer6 n'a été plus vraie: "le regard est ce qui sauve"7 .





Or, regarder, ce n'est pas chercher à saisir, encore moins à posséder. Re¬garder, c'est plutôt être surpris, être saisi par cela même qui est insaisissable, par ce qui vient quand on laisse venir une de ces images qui nous touche "avant toute pensée, comme un astre dans une étable"8, images, "navettes ou anges de l'être"9 . Alors le regard s'ouvre jusqu'à accueillir l'intimité des êtres - et ce sera par exemple avec la fraîcheur qu'on sent exister au plus profond du ciel - pour un contact aussi fort qu'avec "toute chose au monde que l'on touche".
La vue est le sens jaccottéen par excellence. Non pas pour sa dimension intellectuelle, où se crispe toute attention dans sa volonté d'aborder et de re¬joindre les choses, mais parce que d'abord, déliée d'elle-même, se tenant comme en suspens, en une patiente attente, elle nous situe dans une distance heureuse où le monde peut être contemplé, caressé du regard, comme si le corps ne pou¬vait exulter, se satisfaire, participer vraiment, que dans la distance.
Et n'est-ce pas ce que pourrait dire aussi un peintre, que pour "saisir" les pivoines, "il faut s'en éloigner"; que telle "grande rose de roche", qui nous a "rendu plus léger", on s'émerveille d'avoir pu "la suivre sans bouger d'ici".
Mais la distance n'est pas la seule condition du bonheur d'être au monde.Il y faut aussi l'élévation; il faut être comme emportés dans les airs, "suspendus". Le malheur, c'est non seulement lorsque des murs "arrêtent le regard", mais c'est aussi quand le lieu se fissure, quand les choses pèsent de tout leur poids; lorsque la montagne, par exemple, est une masse sombre qui écrase; et c'est là la mort même, ce comble de lourdeur, cet absolu de poids.
Au contraire, il faut que quelque chose vous enlève au ciel dans un mou¬vement ascensionnel qu'on peut admirer dans la floraison de l'humble passe-rose, et surtout chaque fois qu'un bloc de pierre, montagne ou roc, par l'effet d'une lumière miraculeuse, est projeté en plein ciel, "suspendu".
L'occurrence de ce mot, dans Après beaucoup d'années, est remarquable. Tout ce qui est heureux est suspendu: les montagnes de Savoie, les vierges de Zurbaran, des nuages roses, telle rumeur "un peu plus haut que vos têtes", toutes choses du monde, graves ou humbles, dont on aimerait tresser une couronne, comme une couronne de fleurs tenue "au-dessus". "Suspendu" aussi le prome¬neur qui longe les eaux de la Sauve ou du Lez. On le voit cette légèreté du monde se communique, comme par osmose, au poète. Le monde léger fait de nous des êtres légers dans l'altitude, et comme adossés à "une forteresse impre¬nable", quand c'est tout le ciel qui soudain nous regarde.






Cette distance qui se creuse, cette jubilation qui naît, cet allégement qui se produit sont toujours les fruits chez Jaccottet d'une émotion qui, loin de tout "ébahissement stérile" comme de toute "pâmoison sentimentale", est ou¬verture "sur les profondeurs"10 et retour au centre de soi-même, dans la mesure où elle manifeste "l'unité et la persévérance de (sa) vie".
Aussi n'est-il pas surprenant que ce qui surgit ainsi du dehors et nous ar¬rête, étonnés, fasse écho à des étonnements passés, nous reportant ainsi à notre lointaine enfance. Or, Jaccottet n'est pas un écrivain de l'enfance, comme il le dit dans l'entretien qu'il accorda au journal Le Monde (édition du 15/9/1994). Comment comprendre? Jaccottet ne s'attarde guère aux méandres du labyrinthe qu'est notre passé, où toujours quelque sourde nostalgie trouve¬rait à se satisfaire. Si chacun de nos étonnements nous ramène à l'enfance, c'est à chaque fois comme à cet "âge imaginaire où le plus proche et le plus lointain étaient encore liés, de sorte que le monde offrait les apparences rassu¬rantes d'une maison, ou même, quelquefois d'un temple, et la vie celle d'une mu¬sique."11 C'est un reflet de cela qui nous parvient du fond de tout étonnement. Alors l'enfance n'est pas derrière nous mais plutôt toujours devant nous, comme il semble qu'elle pourrait l'être pour ce "voyageur âgé" qui "se retournant pour passer le col, vers sa déjà lointaine enfance (...) ( aurait ) l'espace d'une seconde, l'illusion de re¬joindre plutôt, ce qui encore, l'attendrait".
Après beaucoup d'années, au commencement, est toujours l'étonnement, cette "meilleure pente de l'homme" comme le disait Pierre-Albert Jourdan. Eton¬nement comme voie d'accès à ce que Jaccottet ose nommer, mal¬gré l'usure de ce mot, beauté. Beauté qu'il voit comme "la chose la plus proche du secret de ce monde, (...) l'ouverture la plus juste sur ce qui ne peut être saisi autrement"12. Autrement qu'au travers de cet arrêt, caractéristique de l'étonnement, où le re¬gard trouve à se réveiller de ce mauvais sommeil d'hommes "abrutis à la fois par ( leurs ) propres manques ( qui seraient plutôt des surplus ) et par cet au¬jourd'hui"13 si propre à flatter notre privilège mortel : tout rapporter à soi. L'étonnement qu'en son adret on nommera émerveillement - encore un mot qu'ose très souvent Jaccottet - brise les glaces qui scellent les lèvres de la vie et dans lesquelles restait pris le regard. Il en va de lui comme de ce "gué" qu'il évoque. Le voyageur s'y arrête. La vie se remet alors à couler car il n'est "nul besoin de boire, la vue suffit à désaltérer".
Décidément, ce monde est bien pour Jaccottet ce qu'il était pour Simone Weil : "la porte d'entrée", soit, et "en même temps", une "barrière" et un "passage"14 . L'étonnement entrebâille la porte dans l'intervalle d'un instant. Il fonde ce que Jaccottet appelle "l'entrevision", dont il dit dans un autre entretien accordé cette fois au journal Libération (édition du 7/4/1994) qu'il s'agit de l'un de ces moments privilégiés qui "échappent légitimement à l'ordre de l'Histoire" tant ils font écho en nous à un "ordre de sensations qui est ce qui change le moins".
Entrevoir, ce n'est pas voir à moitié.
Le mot ne se limite pas non plus à décrire la posture de celui qui voit. Même si l'on a souvent fait remarquer, avec raison, que c'est toujours à partir d'un couvert, depuis un rideau d'arbres, que s'exerce le regard de Jaccottet.
Entrevoir, c'est voir dans la distance, à partir de l'invisible qui traverse le regard. Cet invisible, en excès sur toute nomination pos¬sible, ce toujours autre chose, dont "les colombes" qui s'envolent "à grand bruit" des eaux du "col de Larche ou de l'Arche" ne rejoindront jamais le ciel "presque hors de ce monde". Invisible indubitable, pourtant. Comme cette "fraîcheur" qu'il dépose "sur le front", signe qu'il a touché en nous, par delà les sens, à ce que "nous ( avons ) en nous d'invisible". C'est cette frappe qui produit la jubilation, cette "joie d'être", dont "l'expression la plus naturelle", disait Jaccottet dans Pay¬sages avec figures absentes, se trouve dans ces voix, ces messages, ces appels qui ne sont ni voix, ni messages, ni appels mais plutôt déjà réponses, même s'ils ne sont qu'"une rumeur au-dessus du sol", juste "une insinuation à voix très basse, comme de qui murmure: regarde, ou écoute, ou simplement attends".15
Finalement, entrevoir, c'est écouter le dehors, après que nous ayant saisi, s'est objectivé en lui notre fond le plus propre et, Jaccottet n'en doute jamais, le meilleur.







C'est alors deux "leçons" qui nous sont rendues accessibles. Elles tiennent en peu de mots, et c'est à demi-mot qu'elles sont énoncées.
La première, on peut la reconnaître dans ces eaux, "messagères des crêtes", qu'elles soient de la Sauve, du Lez, ou les ser¬vantes rieuses des pentes du col de Larche. Le promeneur qui est entré dans la course rapide de ces eaux jail¬lissantes, s'élançant de la pierre lourde des "tombeaux froids", voit et entend la même chose que celui qui dans Paysages avec figures absentes se retrouvait près d'une "frontière, un poste avancé, perdu au seuil d'un Thibet", là où "la terre ( avait ) l'air de dire: "passe"."
"Hâtives" sont les passantes, "fraîches" et si "claires", et si "vives" que "rien" ne saurait les "assombrir". "Ivres" aussi mais si "pures" qu'"on n'en voit pas le commencement ni la fin". Ainsi, ces "eaux premières" échappent au temps, ce lieu du mélange, ce mixte de présence et d'absence. Fuyant d'un flot qui brille, leur brièveté est aussi signe d'éternité. Eternité que Jaccottet ne situe pas hors du temps mais, au contraire, comme la pointe même du pré¬sent. Telle est leur réalité, leur présence.
Or, à surgir ainsi, la présence défait notre expérience de la durée, où le présent existe à peine, car dans le même temps où il se jette dans un avenir qui n'est pas, il se perd déjà dans un passé qui n'est plus. Si donc les voir ainsi aller "prodigues" dans la joie nous "abreuve" et nous "désaltère", c'est parce que ce n'est que dans la rencontre du présent que nous éprouvons notre réalité de pas¬sant qui doit savoir "leur donner congé". Il reste seul avec leur bondissement, le coup de tonnerre de leur explosion, avec ces "étincelles", cette "foudre d'eau dans les rocs", comme Jaccottet le disait déjà dans La promenade sous les arbres, ce pur jaillissement, à propos duquel dans Cahier de verdure, il rappelle ces mots de Hölderlin: "tout ce qui jaillit pur, en pureté, tout pur jaillissement est énigme". Enigme d'où nous vient cette "fraîcheur" dont la tendre pression incline le poète à tenter de "faire entendre" cela qui est mur¬muré comme "dans une langue étrangère", cela qui n'est que de l'eau.
Et c'est la deuxième "leçon": "faites passer" dit la terre au promeneur "de sa voix qui n'en est pas une". "Mais quoi? Quelle consigne?" Rien, sinon "l'intérieur de ce bruit, de cette course d'eau". Où l'on comprend qu'il s'agit moins de faire passer la beauté aperçue dans "l'asile d'un instant" que celle, ac¬cessible dans l'accord inattendu entre la lumière du jour et la lumière du coeur, plus profonde, et dont elle n'est finalement que le reflet, d'une lumière si autre qu'elle rayonne dans un "espace où l'on ne peut entrer" mais que la parole de poésie, cette survivante qui regarde l'oubli, prend sous sa sauvegarde.









Ne nous étonnons pas si c'est sur cette lumière inconnue que se clôt, du moins dans son espace typographique, Après beaucoup d'années. Ainsi reste-t-on face à cela seul qui importe, à cela seul qui est fidèle, même si c'est dans son retrait qu'il se tient. "Cette lumière inconnue (...) portant toujours un autre nom que celui qu'on s'apprêtait à lui donner"16 n'est le point de butée que d'une "limite heureuse". Après beaucoup d'années, Jaccottet sait laisser toujours vif l'attrait de "ce qui ne peut se voir", comme si c'était la lumière de la présence qui s'occultait elle-même, n'étant dès lors ni "neige", ni "bannière blanche ou bleue / ni rien qu'on puisse vraiment déployer", mais toujours autre chose qui échappera "à toute espèce de chasseur" alors même que de sa poigne, quand bien même il s'agirait d'une caresse, il exige du poète qu'il s'efforce de le tra¬duire du silence. On ne rappellera pas ici les doutes de Jaccottet, sa prudence, effet de sa belle querelle, de son beau souci de parler d'une "voix juste". On se contentera d'en appeler encore une fois à Simone Weil.
Et si je me risque à dire de ce livre qu'il est beau, c'est me souvenant de cette parole: "est beau, le poème qu'on compose en maintenant l'attention orientée vers l'interprétation inexprimable en tant qu'inexprimable"17 .
Beau aussi comme un de ces cols que nous gravirions, garant de conti¬nuité, de passage, douant d'ouverture nos montagnes - ce col fut-il infranchis¬sable - sur cette lumière qui s'élève depuis l'autre versant, remonte les pentes inconnues et dont les premiers souffles, en passant, nous rafraîchissent et af¬fermissent nos pas de marcheurs voûtés par trop de doutes, comme le dit sou¬vent Jaccottet.
Beau, enfin, comme un chant quand il n'est rien d'autre "qu'une sorte de regard"18 , chant qui fait passer cette joie antérieure au poème, "d'un autre ordre que littéraire, Dieu merci!",s'exclame Jaccottet, dont cela "qui ne peut se voir" reste la source toujours vive et que fait affleurer la baguette de coudrier de nos éton¬nements.
Les "beaux chemins" de Philippe Jaccottet sont des chemins de vie. S'ils ne consolent pas, s'ils ne guérissent rien de nos malheurs, ni de ceux, ef¬froyables, de ce monde, au moins mènent-ils "un pas / au-delà des dernières larmes".
Ils aident à vivre parce qu'ils se tiennent toujours sur le versant "où la proue fend l'eau", et qui, pour n'être pas le présent de l'émerveillement - cet insu qui appartient en propre à Jaccottet - est, avec un minimun de perte, ce que le passeur a su amener jusqu'à nos rives. Avec lui, nous nous sentons à nouveau vivants, et comme assurés de nous-mêmes et du monde. Un peu moins lourds, un peu moins sérieux, un peu plus légers. En dépit de tout ce froid...


( Article paru dans la revue SUD, N° , .)

15/06/2006

Yves Ughes sur La Poévie de Daniel Biga

Prenez par exemple une carte du Tendre mais réinventée, conçue dirions-nous entre Mer Dangereuse et Terres Inconnues. Vous y situez des villes essentielles : le lieu-dit Poésie, celui qui jouxte la cité Vie. Après quoi, comme dans un processus d’intercommunalité mentale, vous les fusionnez ; vous serez alors amené à visiter PoéVie.
Toutes les routes, chemins vicinaux, autoroutes y conduisent, surtout si vous empruntez les voies de l’amitié.
40 ans de poésie, tel est l’acquis intact de Daniel Biga…et comment donc les dire, si ce n’est pas des incursions abruptes en son/ses territoire(s), incursions fatalement parcellaires mais riches du chemin partagé, du pain pétri et donné, de l’un à l’autre.
Gros textes a tenu à fêter ces quarante ans parcourus dans la langue par une publication originale confiée à Christian Bulting…Elle s’ouvre et se referme sur un texte de Daniel Biga, sorte de journal quotidien déchiré par le temps et les ruptures poétiques. On y passe d’un Octobre à l’autre –mois de hasard ?- Balises posées marquant les époques qui s’écoulent : Lundi 1er octobre : 33 ans passés depuis cet autre Octobre, journal 1968 paru en 1971 chez P.J Oswald..une paille ! j’avais 28 ans et me voilà pesant des mes soixante et un ans.
Jour pluvieux.
Et de là défilent le quotidien fracturé, la ville, la Côte d’Azur, Nice, ses débordements les falaises blanches et vertes d’Eze de Cap d’Ail puis Monaco Cap Martin et au plus loin l’Italie juste visible par temps clair…
Lieux en tarentelle happés par les mots, concassés aussi par la composition, pour être mis à nu, pour libérer ce qu’il recèlent de vie. Loin de toute démarche oraculaire, mais si proche des hommes, des autres, se tressent ici des textes de passage.
Et de fait le retour ne se fait pas attendre…ils sont là, non pas tous…les réunir relèverait de la gageure..mais en grand nombre…les amis…ceux qui étaient sur le bord du chemin, ceux qui ont fait un bout de route, ceux qui ont poussé, accompagné, ceux avec qui, vraisemblablement, on a chanté, à un moment ou un autre, les yeux dans les yeux. Les amis plasticiens Viallat, Ernest Pignon Ernest, André Velter. Les amis de ce combat de sape mené dans la langue, entre autres Ben Vautier, authentique gaulliste d’extrême-gauche et Suisse Occitan, et puis Marcel Migozzi, et puis Franck Venaille, et puis tous les autres, Philippe Avron, le comédien, Yves Simon, le chanteur, auteur, compositeur. Les noms ne sont pas là alignés comme sur carton mondain, ils disent. Ils disent la présence, les saveurs données, la joie de lire, le bonheur de la création. Par eux se multiplient les voies. Et toutes nous conduisent en ce lieu de Poésie. Poésie. Vie.

15/05/2006

Raphaël Monticelli - Petits dialogues primesautiers avec quelques moi-mêmes à propos de deux oeuvres de Marcel Alocco

Dialogue 1

- Et alors ? Avant le tableau, vous dites qu’il y a ?
- Le peintre, le peintre, naturellement… Sinon quoi ?
- Rien avant le peintre, alors ?
- La peinture, bien sûr… Avant le peintre, il y a la peinture…
- La peinture dites-vous… Et qu’entendez-vous par là ?
- …
- Vous voulez dire le domaine de la peinture ?
- …
- L’ensemble de toutes les œuvres qui ont été peintes ? C’est ça que vous entendez ?
- …
- Ou bien les techniques, les outils, tout le savoir faire du peintre…
- …
- Vous êtes bien muet, dites-moi…
- …
- Vous êtes bien muet…
- Mais vous dites tout ça très bien vous-même… Pour qu’il y ait des peintres, il faut qu’il y ait de la peinture : savoir et savoir faire, images et techniques, histoire de l’art et chimie des colorants, travail des tisserands et travail des menuisiers…
- Vous voilà bien bavard, soudain… Ce sont ces œuvres d’Alocco qui vous inspirent ?
- …
- Il est vrai qu’en deux tableaux, tout est dit : cette œuvre, Alocco n’aurait pu la réaliser sans le recours à Cranach
- Et cette œuvre-ci de Lucas Cranach, elle en appelle à la Bible…
- Cette œuvre, Cranach n’aurait pu la réaliser sans le recours à la Bible… Et il s’agit d’un épisode particulier de la Bible…
- Je le vois bien, tout le monde le reconnaît…
- Et savez vous qu’on trouve cette référence à ce même épisode sous deux dénominations ?
- ??
- On dit « Adam et Eve », naturellement, mais on trouve aussi « la Chute »… Marcel Alocco, lui, a choisi « Adam et Eve »…
- Choisir « Adam et Eve » plutôt que « la Chute » pour dire ce qu’il y a avant sa peinture…
- Ou avant la peinture
- Du reste, le même personnage féminin se trouve dans tous les tableaux de Cranach intitulés « Vénus »…
- Cherchez la femme ! C’est à croire qu’avant la peinture, il n’y a pas seulement des images… Il y a des femmes…
- Des images des corps de femmes, en tout cas… Et que ce soit Eve ou Vénus, il s’agit bien de femmes originelles…


Dialogue 2
- Il est vrai qu’en deux tableaux tout est dit : ces œuvres, Marcel Alocco dit bien qu’il n’aurait pu les faire sans tissu…
- Mais que me dites vous là ? Vous enfoncez des portes ouvertes, mon cher La Palisse…
- …
- vous pouvez vous taire, je connais votre tactique désormais
- …
- …
- …
- Il est vrai qu’on voit le tissu…
- …
- Je veux dire : il est vrai que ça se voit que c’est fait sur une toile…
- ….
- Que la toile est visible…
- …
- Eh bien, voyez-vous, la plupart du temps, quand on peint, on cherche plutôt à masquer le support sur lequel on peint…
- La peinture –la couleur- couvre et cache, c’est vrai.
- Et ce travail sur la toile… C’est fou, de détisser ainsi.
- …
- Ça efface l’image… Enfin… Ça la rend… diaphane. Ça la fragilise d’une certaine façon.
- Ça fragilise le tissu aussi de le détisser, de le détramer ou de le déchaîner. En même temps, si le tissu apparaît autant, c’est justement parce que l’artiste a travaillé sur sa constitution même. Avez-vous remarqué qu’en somme, on ne voit plus que la moitié de la toile, comme on ne voit plus que la moitié de l’image.
- …
- Et, paradoxalement, c’est parce qu’on ne voit plus que la moitié de l’image et de la toile, qu’on y prête autant attention : comme à quelque chose dont on se dit que c’est en cours de disparition.
- …
- Ou, au contraire, d’apparition…
- Ne perdez pas le fil ! C’est à croire qu’avant la peinture, il n’y a pas seulement des matériaux et des supports… Il y a des fils en un certain sens ordonné…
- Le beau et millénaire travail du tissage… Dont Alocco, à la suite de Freud, prétend que ce sont les femmes qui lui ont donné origine.

Dialogue 3

- Image et toile : oui, vous avez raison : Alocco a bien travaillé sur ce qui constitue le tableau. Non, ne vous taisez pas, laissez-moi dire : voilà un peintre qui fait de la peinture pour rendre sensible ce qui fait la peinture, ce qui la motive et lui donne origine…
- Eh bien… Ça vient…
- Et en deux tableaux tout est dit : le devant de la toile, et l’image prise dans les fils. L’épaisseur de la toile, et la façon dont toute couleur fait image, avant toute image, et malgré elles parfois. L’envers de la toile, et ce sur quoi la toile est tendue : le mur, ce châssis d’origine ; le châssis, ce mur d’artifice, et ce souvenir du bois primitif des peintres…
- Et ça vous plaît, à vous, ça…
- En tout cas, il n’est pas très fréquent qu’un peintre me donne à regarder le châssis sur lequel une toile est tendue.
- Tendue…
- Oui, vous avez raison, : « tendue » n’est guère le mot… elle est comme jetée, sorte de drapé indolent ; ou, mieux, épinglée : nous somme dans le bâti du vêtement.
- …
- Je disais qu’il n’est pas très fréquent qu’un peintre me donne à regarder le châssis…
- On a bien vu ça dans la peinture des années soixante-soixante dix, en France.
- Si vous voulez… Mais je ne me trompe pas, n’est-ce pas, si j’ajoute que Velasquez, déjà, avait génialement mis en scène le châssis du tableau…
- Après Cranach, voilà Velasquez.
- Et que ça a tant fasciné Picasso…
- Et allez !
- Et que ça a tant fait rêver le grand Michel Foucault… Le châssis, comme la tension des origines.


Dialogue 4
En guise d’épilogue
- Et ça vous plaît, à vous, ça ?
- Mon ami, si ça ne me plaisait pas, je ne serais pas là, à zyeuter ces dessous de la peinture
- Et coquin avec ça
- …
- Disons que ça vous plaît… Mais… Vous aimez ?
- ?
- Disons-le autrement : vous trouvez ça beau, vous ?
- Oui.
- Et ?
- Voilà : quand je n’ai pas ces œuvres d’Alocco sous les yeux, je les imagine. Quand je les regarde, littéralement, j’y plonge. Elles me permettent comme peu d’autres, des regards pénétrants, des regards traversants. Elles me conduisent, entre leurres, images et vérités, dans le tourbillon des pertes, dans les mondes tremblants/troublants des dévoilements…
- Vous voulez dire qu’avant le tableau il y a …
- Tout l’amour du monde.