28/08/2025
LU 118 - Damages de Christian Viguié, éditions Rougerie, 2021
Pour « sanglant » que soit toujours « le dernier acte » selon les mots de Blaise Pascal, le peu de terre sur la tête, la crémation et ses cendres loin de fermer la question sur elle-même, l’ouvre au contraire. Quoi faire de la douleur ? Avec la douleur ? En faire l’aiguille qui va coudre les mots, un manteau de mots non pour recouvrir, pour suturer le trou ouvert par la mort mais pour entourer comme on le fait quand il fait froid et que l’on pose un manteau sur les épaules de ceux que l’on aime.
C’est avec cette tendresse que Christian Viguié sait déplacer la douleur vers ce « point d’équilibre entre ce qui a toujours été de l’ordre du prévisible et celui qui relève à tout jamais de l’inconcevable » comme il l’écrit dans son propos liminaire.
« La mort déclare chaque fois la fin du monde en totalité » a écrit Jacques Derrida. Comment ceux qui sont morts, les morts aimés, participent-ils à l’approche, au travers du langage et contre ses lois de langage, que tente ici Christian Viguié ? Qu’en est-il de cet adieu du fils ?
On le sait, parler est souvent peu de choses, c’est toujours très tôt que l’on ressent l’insuffisance du langage, son « infirmité native » disait Jean-Baptiste Pontalis, mais se taire serait éteindre le chant du monde , « faire mourir les choses / détacher tous les noms du monde / jusqu’à effacer la couleur d’un papillon / qui se pose sur un brin d’herbe / et sur les mots », se taire serait ne pas prendre soin du trou creusé par la mort pour le garder vivant, chose parmi les choses du monde
Ainsi Damages est-il un « chant de deuil, un presque murmure, la ligne brisée d’un horizon ». Ceux que l’on aimait et qui nous aimaient sont morts, père et mère notamment. A la minute de silence, Christian Viguié préfère celle du poème. Deux poèmes : le premier dédié à son père ; le second à sa mère, la reproduction d’un dessin de l’ami Olivier Orus faisant charnière, coupure et lien. Deux poèmes mais un chant qui « relierait / le sommeil et le silence des choses » et qui porterait leur mort avec cet amour qui ne retient pas ceux qui sont partis mais qui les accompagnent avec cette délicatesse qui nous voit « (attacher) un soleil / à une patte d’oiseau ».
Ceux qui sont morts sont passés de l’autre côté non dans un ailleurs mais bien ici, de l’autre côté d’ici, dans « le monde du dehors » écrit Christian Viguié. Cette mort du père comme de la mère est invite à « ouvrir une nuit dans la nuit », une parole dans la parole pour parler de leur mort « aux ruisseaux / qui vont suivre leur cours / au vent quand il s’affole dans l’herbe / à cette pierre que je tiens dans la main » parce que c’est de ce côté-là que sont passés ceux qui sont morts.
Christian Viguié sait ne pas ajouter de la mort à la mort. Il sait porter la mort de ceux qui « ont emmené avec eux le plancher et le plafond d’une incroyable maison, lieu où nous avions appris à marcher, à rêver, à combattre la fatalité du monde ». Il les sait là dans « la matérialité des choses » qui fait paysage. Cela suppose une inversion du regard, « une autre façon de regarder / apprendre l’absence et le rien / qui commencent à naître / à l’intérieur de chaque chose ». Dès lors c’est comme enfanter les morts aimés, les « (désolidariser) du brouillard et de l’ombre » et les « (confier) au nuage / qui se défait pour être nuage / et mémoire de nuage » ou « à la patience d’une pierre » ou encore « à ce filet d’eau qui coule de la montagne » bref au monde. C’est les marier avec « la matérialité des choses ».
Deux poèmes, un chant, disions-nous, un chant qui parle de la mort d’un père et d’une mère qui « relierait / le sommeil et le silence des choses », qui « annulerait la sentence lente / de naître ou de mourir ».
Un chant à écouter comme on se surprend à écouter « celui d’un merle / ou d’un rouge-gorge » ou encore celui plus ténu d’« un froissé de coquelicot ». La poésie de Christian Viguié est rouge-gorge. Elle porte « son chant / et son silence » ensemble comme « un immense soleil rouge ».
On pose le livre. On écoute. Le monde est sauf.
(Note parue dans la revue Europe)
19:15 Publié dans Du côté de mes interventions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christian viguié, europe
Lu 119 - Christian Viguié - Comme une lune noire sur ma table, éditions La table ronde, 2024
On entre dans ce livre par son titre, comme de juste, et c’est une comparaison qui s’offre à nous Comme une lune noire sur ma table. Immédiatement, c’est une absence qui nous arrête, celle du comparé : on ne peut pas ne pas se demander ce qui pourrait ressembler à une lune noire sur (sa) table ! On se dit que quelque chose a été perdu. Très vite on s’aperçoit que lire, c’est ouvrir un chemin de lecture et ainsi, chemin faisant, nous saurons - le mystère se tient ailleurs chez Christian Viguié - que c’est l’ombre, bien plus grande que celle d’un arbre ou d’une montagne, l’ombre « de (son) bol (…) sur la table » qui est « comme une lune noire ». C’est ce plus proche, cette ombre de peu que la banalité quotidienne grandit et illumine. C’est bien le banal qui intéresse Christian Viguié - le mot est récurrent dans ce livre - il affirme clairement que son objectif est de « préserver / l’extraordinaire banalité du monde », sachant que « la banalité est l’écriture la plus claire du réel ». Je vois cette « impitoyable banalité » comme une Dame, celle du Camion de Marguerite Duras. Dans son livre, Marguerite Duras, La noblesse de la banalité, de l’incidence éditeur, Mireille Calle-Gruber s’attache à la mettre en lumière sa « noblesse » : « Elle est cette noblesse de la banalité. Elle est invisible ». Elle est dans les choses, parmi les choses du monde leur intelligence. Elle est en intelligence avec tous ses entours. Comment faire voir cet invisible, là à même le vivant ; Non pas derrière, au-delà, caché en quelque arrière-monde - « Il n’y a pas besoin de métaphysique / pour voir ce que je vois / il suffit d’ouvrir une fenêtre / de regarder le pommier au milieu du pré » - mais là, banalement là dans « le mystère du jour ». Telle est la « noblesse de la banalité », un regard qui ne conquiert pas, qui se laisse dessaisir de son saisissement et passe derrière les mots qui font écran. Ainsi Christian Viguié ose-t-il écrire que les mots qui sauvent sont les mots qui manquent ! Mais, et c’est merveille, une nouvelle phrase arrive plutôt que rien, un pas de plus se propose et c’est la marche, ce bégaiement des enjambées poudreuses qui nous mène là où on ne sait pas devoir aller, si ce n’est dehors, là où sont les choses du monde.
Christian Viguié a l’audace de celui qui ne sait pas écrire « simplement parce que parler ou écrire / sont des mots orphelins / qui cherchent les autres ». Ainsi je bégaie, dit-il, « comme si à travers ce bégaiement pouvait recommencer l’histoire nouvelle / des choses. » Pour Christian Viguié, le bégaiement est une manière / d’être, de passer / et de répéter l’inachevé » et « marcher n’est pas une porte / mais une fenêtre épiant le près et le lointain ». En fait, marcher/ écrire est une « fenêtre » tant que l’on écrit - écrire, c’est faire avancer une fenêtre - et mettre un point final à un poème, c’est voir la « fenêtre » se transformer en « porte », battant sur un dehors d’où nous vient ce « soleil » et ce « vent » dont parle CV, qui rendent vivants les vers du poème.
Christian Viguié est un chinois de l’Aveyron si c’est être chinois que de penser « en termes d’influx, de corrélation, de circulation, de respiration » selon François Jullien, si c’est s’intéresser moins à ce que sont les choses qu’à ce qu’elles font, à comment elles se branchent sur du vital, comment elles réveillent notre sentiment d’exister quand se défait la coupure entre le sensible et le spirituel et que nous oubliant nous-mêmes, perdus enfin, on comprenne que « ce que nous nommions la réalité / est le plus implacable des masques »,.
La poésie de Christian Viguié nous élève à du spirituel mais depuis le cœur même du monde et des choses. C’est à partir du physique que se dégage le spirituel, au sein du fini s’ouvre l’in-fini. Voir le monde se dépasser au sein même du monde, s’évaser en buées musicales, vapeurs tièdes, ombres sur les contours qui vont se dissipant. Passages des souffles.Quelque chose chemine sans bruit, va discrètement son chemin et avec lenteur chez celui qui déclare : « avec mes mots / j’apprends à marcher ».
Lire Christian Viguié, c’est marcher et moins pour se trouver que pour se perdre « coudre l’or d’une route » et « enfermer le soleil dans une larme ». C’est aimer une écriture attachée en bannière aux poteaux d’angle de l’existence et « au jour le jour » en dire le vent, le grand vent qui bégaie en ses rafales tous les mots qui manquent pour que le jour « (ajoutant) une couleur / pour que les autres couleurs / ne meurent pas » ressemble au jour où « (pourrait) recommencer l’histoire nouvelle des choses ». Là est le travail de Christian Viguié : écarter et mettre à distance le silence, déplacer la mort et, comme il l’écrivait dans un livre d’il y a vingt ans déjà, Juste le provisoire paru aux éditions Rougerie, « donner chance aux pas de l’homme / ou à l’oiseau ».
(Note parue dans la revue Europe)
19:14 Publié dans Du côté de mes interventions | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christian viguié
Franta-Exposition à la Galerie du Château à Prague le 13 février 2025
Arrêt sur installation
« Qu’est-ce que le plaisir de voir, c’est la vue allée avec ce qu’elle voit »
Bernard Noël
Prague - Galerie du château, lieu magnifique au prestige sûr - Très riche et belle exposition rétrospective de Franta à la mise en espace réussie - Nous autres, intimidés - Franta présent, bouleversé par l’hommage que lui rend son pays dont l’exil, la peinture et l’amour ont fait le plus proche lointain.
Après les discours chaleureux des autorités – La présence de Petr Pavel, président de la République tchèque en imposait – et la réponse émue et émouvante de Franta, j’ai longtemps déambulé le long et entre les allées, au milieu d’une vraie foule amie et bavarde.
Au détour d’une travée, l’œil sur sa gauche perçoit une toile représentant le dos d’un homme comme s’effaçant tandis que de face l’imposant dos d’une statue se dressait. Très vite la pensée que les choses importantes arrivaient souvent par derrière me traversa l’esprit - je pensais à Bernard Noël qui avait écrit un si fort livre sur Franta et son travail – et me retint. Aussi, très vite, alors que je dépassais la statue, me retournant, je fus saisi par la scène qui se donnait soudain à voir à nouveau mais de manière si différente.
L’arrivée par l’allée et non par la travée avait rendu le choc possible. L’œil s’était arrêté, temps suspendu, puis était reparti comme s’il avait voulu tenir à distance ce qui l’avait brutalisé, freiné et stoppé en un mot captivé alors qu’il n’entendait pas en être captif. C’est ainsi que j’avais pris mon smartphone pour prélever cette image.
Des poètes que j’aime j’ai appris qu’il y a beaucoup à craindre des yeux. C’est pourquoi je m’efforce à revoir aujourd’hui cette scène en poussant au-devant de moi mots et images pour voir – un peu – dans cette obscurité rayonnante.
Le peintre, le sculpteur, les deux mis en présence non face à face mais dos à dos par le metteur en espace, responsable de l’accrochage par ailleurs impeccable de cette exposition. Voilà qu’on aurait pu jouer de la vieille comparaison, ce fameux paragone, qui à la Renaissance fit couler beaucoup d’encre entre peintres et sculpteurs au sujet des mérites respectifs de leur art. Cela dépassait mes compétences et ne m’intéressait pas vraiment.
En fait, avec sculpteur et peintre, Franta en deux devant moi, arrêté, je me trouvais dans la position d’Actéon à qui Diane aussi invisible que le metteur en espace - celui qui présida à ce choix, unique dans l’exposition : mettre ensemble une sculpture et une peinture de telle façon qu’entre l’homme debout, corps et visage bouleversés, mais bras et main agrandis et tendus - apercevant Actéon lui aurait dit ces mots que j’emprunte à Jacques Lacan : « Tu veux regarder ? Eh bien, vois donc ça ! »
Ça : un homme de dos qui dans la peinture allait s’éloignant tandis que devant moi un homme imposait son bras démesurément grandi à la main-fleur ouverte, un suspens dans l’ait, tendue non vers je ne sais quel ciel mais plutôt main ouverte vers nous qui passons et qui signe l’appel d’une présence comme le salut de l’humain en l’Homme : « hé ! je suis là…Nous sommes là…Salut à toi qui passe ! »
Je ne pourrais pas savoir si le metteur en espace avait une idée en tête en mettant dos à dos ou face à dos, soit sculpture /peinture, soit peinture /sculpture, je crois de toute façon que la mise en présence des deux œuvres, leur confrontation qui voit l’œil chanceler, sauter d’un bord à l’autre, côté sculpture, côté peinture, ouvre une faille dans la vue et dans l’espace tiers de ce vide j’entends résonner une invitation à inventer chemins et présences nouvelles vers ces questions qui nous posent comme homme. C’est ce sens de l’humain que j’aime retrouver dans les œuvres de Franta, cette inquiétude sans laquelle il n’est aucune humanité qui vaille. Ces mots de Bertold Brecht en guise de salut : « Un homme ce n’est rien, il faut que quelqu’un l’appelle ».
C’est cela que j’ai vu ce jeudi 13 février 2025 à la galerie du Château à Prague dans l’exposition consacrée à Franta.
Alain Freixe
Valberg, les 26-28 février 2025
18:59 Publié dans Du côté de mes interventions, Inédits | Lien permanent | Commentaires (0)
03/04/2017
In memoriam Jacques Kober
« ô ange nu console à jamais ce traître à la mort que je suis » - Pierre-Jean Jouve
Pierre Grouix disait de Jacques Kober qu’il était le « cadet des surréalistes ». Il l’était devenu en effet à partir du moment où Aimé Maeght lui confie la revue Pierre à feu et le lancement de la collection Derrière le miroir dans les années 44/45. Il lui sera donné alors d’être connu et reconnu par Breton, Eluard et tant d’autres porteurs de lumière, constructeurs de murs qui tremblent comme de travailler dans cette compagnie qu’il aimait : celle des peintres Matisse, Bonnard, Rezvani, Adami…
Jacques Kober incarnait cette poésie qui ne loge pas dans les rêves de quelque ailleurs factice, hors d’un Ici et Maintenant que nous avons à habiter. Il n’y avait pour lui que du connu et de l’inconnu, du Supérieur Inconnu dirait son fils Marc !
La poésie était pour lui l’expérience même de ce qu’il en est de vivre. Relisons son poème « L’existence du puits » :
Aimer juste ce qu’il faut pour faire bouillir la marmite
Ou bien ramener par l’anse de l’imagination
Un grand seau d’existence du puits nommé plongeon
Le matelot a embarqué le lundi 19 janvier 2015.
On peut imaginer sans y croire que son nouveau pays aura nom Jasmin *!
Alain Freixe
*A propos de ce Jasmin, tu es matelot, paru aux éditions Rafael de Surtis en Novembre 1998, j’avais écrit une note de lecture publiée dans un numéro de la revue de poésie Friches en coup de cœur à la mi-mars 1999. La voici telle quelle:
Pour moi, Jacques Kober, c’est un sourire. Quand je le croise à la faveur d’une conférence, d’une lecture ou d’un vernissage, c’est son sourire que je vois d’abord. Présence d’un visage, donc.
C’est ce sourire que je retrouve aujourd’hui porté par ses mots d’il y a 50 ans - C’était hier, ils ignorent les rides! C’était le temps de « la pierre à feu » ou encore de « Derrière le miroir » que Jacques Kober allait créer chez Adrien Maeght - ceux de Jasmin tu es matelot que les éditions Rafael De Surtis ont eu l’heureuse idée de reprendre. Les trois textes qu’il comporte sont ici augmentés d’une postface de Jacques Kober et présentés avec, en couverture, un dessin de Rezvani resté inédit à l’époque.
Il y a quelque chose d’irréductiblement jeune dans ces textes forgés au « frais de l’amour » et sous ce que les paysages méditerranéens aimés peuvent aussi abriter de sombre, cette part noire d’une mer réputée calme. Ici, le surréalisme est dans toute sa force ascendante. Jacques Kober donnent à ses mots « la force brisante » des images afin qu’ouverts, ils libèrent cela qui en eux cherche à aller plus loin que leurs toujours trop étroites déterminations, et qu’allégés, ils remontent vers un de ces « clairs de terre » - Personne n’a oublié ce titre d’André Breton! - où le ciel, dans « le bégaiement du tonnerre », pèse de toute sa foudre bleue où il lui arrive de trouver à s ’incarner.
Dans ce livre, on tutoie le rêve sous une lumière solaire telle que la mort qui passe dans l’angle obtus du ciel n’est là que pour entretenir la vie.
Vous manquez d’air?
Lisez ce livre de Jacques Kober. Il y souffle l’air salubre du large. Air qui donne corps à ce qui s’exténue dans les signes et se caille dans les mots. Le jasmin, ses effluves, sont les bordées d’un matelot qui dans sa prise de terre - « Ma fête, c’est la terre », écrit Jacques Kober - lance ses mots - Mots d’ « un langage de la passion à ciel de sable » - sur la portée du jour.
17:55 Publié dans Du côté de mes interventions, Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0)
01/05/2015
In Memoriam Jacques Kober ( 1921 - 2015 )
« ô ange nu console à jamais ce traître à la mort que je suis »
Pierre-Jean Jouve
Pierre Grouix disait de Jacques Kober qu’il était le « cadet des surréalistes ». Il l’était devenu en effet à partir du moment où Aimé Maeght lui confie la revue Pierre à feu et le lancement de la collection Derrière le miroir dans les années 44/45. Il lui sera donné alors d’être connu et reconnu par Breton, Eluard et tant d’autres porteurs de lumière, constructeurs de murs qui tremblent comme de travailler dans cette compagnie qu’il aimait : celle des peintres Matisse, Bonnard, Rezvani, Adami…
Jacques Kober incarnait cette poésie qui ne loge pas dans les rêves de quelque ailleurs factice, hors d’un Ici et Maintenant que nous avons à habiter. Il n’y avait pour lui que du connu et de l’inconnu, du Supérieur Inconnu dirait son fils Marc !
La poésie était pour lui l’expérience même de ce qu’il en est de vivre. Relisons son poème « L’existence du puits » :
Aimer juste ce qu’il faut pour faire bouillir la marmite
Ou bien ramener par l’anse de l’imagination
Un grand seau d’existence du puits nommé plongeon
Le matelot a embarqué le lundi 19 janvier 2015.
On peut imaginer sans y croire que son nouveau pays aura nom Jasmin *!
Alain Freixe
*A propos de ce Jasmin, tu es matelot, paru aux éditions Rafael de Surtis en Novembre 1998, j’avais écrit une note de lecture publiée dans un numéro de la revue de poésie Friches en coup de cœur à la mi-mars 1999. La voici telle quelle.
"Pour moi, Jacques Kober, c’est un sourire. Quand je le croise à la faveur d’une conférence, d’une lecture ou d’un vernissage, c’est son sourire que je vois d’abord. Présence d’un visage, donc.
C’est ce sourire que je retrouve aujourd’hui porté par ses mots d’il y a 50 ans - C’était hier, ils ignorent les rides! C’était le temps de « la pierre à feu » ou encore de « Derrière le miroir » que Jacques Kober allait créer chez Adrien Maeght - ceux de Jasmin tu es matelot que les éditions Rafael De Surtis ont eu l’heureuse idée de reprendre. Les trois textes qu’il comporte sont ici augmentés d’une postface de Jacques Kober et présentés avec, en couverture, un dessin de Rezvani resté inédit à l’époque.
Il y a quelque chose d’irréductiblement jeune dans ces textes forgés au « frais de l’amour » et sous ce que les paysages méditerranéens aimés peuvent aussi abriter de sombre, cette part noire d’une mer réputée calme. Ici, le surréalisme est dans toute sa force ascendante. Jacques Kober donnent à ses mots « la force brisante » des images afin qu’ouverts, ils libèrent cela qui en eux cherche à aller plus loin que leurs toujours trop étroites déterminations, et qu’allégés, ils remontent vers un de ces « clairs de terre » - Personne n’a oublié ce titre d’André Breton! - où le ciel, dans « le bégaiement du tonnerre », pèse de toute sa foudre bleue où il lui arrive de trouver à s ’incarner.
Dans ce livre, on tutoie le rêve sous une lumière solaire telle que la mort qui passe dans l’angle obtus du ciel n’est là que pour entretenir la vie.
Vous manquez d’air?
Lisez ce livre de Jacques Kober. Il y souffle l’air salubre du large. Air qui donne corps à ce qui s’exténue dans les signes et se caille dans les mots. Le jasmin, ses effluves, sont les bordées d’un matelot qui dans sa prise de terre - « Ma fête, c’est la terre », écrit Jacques Kober - lance ses mots - Mots d’ « un langage de la passion à ciel de sable » - sur la portée du jour.
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01/10/2014
In memoriam Charles Dobzynski - I -
Charles Dobzynski, poète, traducteur, animateur infatigable de la revue Europe, après avoir collaboré à Ce soir, Action poétique,aux Lettres françaises et à Aujourd'hui poème, est mort le 26 septembre à quatre-vingt-cinq ans. Il laisse le souvenir d’un homme engagé et une oeuvre considérable. La bourse Goncourt de la poésie lui a été attribuée pour l’ensemble de son œuvre en 2005.
Aux éditions de l'Amourier, il avait confié 3 titres: Le Réel d'à côté , L'Escalier des questions et La mort, à vif
En hommage à celui qui disait que sa conception du poétique était "un horizon qui tourne et que nous devons essayer de capturer dans nos recherches", j'aimerais reprendre ici un fragment de l'entretien qu'il m'avait accordé en 2006 lors de la réédition de son "Escalier des questions" et dont vous trouverez l'intégralité sur le site amourier.com, rubrique Basilic. Il s'agit du N°10 que vous pouvez télécharger).
Alain Freixe : Dans le chapitre intitulé “ Si je t’oublie Sri-Lanka ”, on apprend que cet escalier des questions renvoie à une légende affectant le rocher de Sigirya, qu’il est sans commencement, qu’il n’a de fin ni dans le ciel ni dans l’ultime goutte de la pluie ”. On apprend qu’il n’est pas orienté, que “ l’étage de la splendeur ” n’est pas plus en haut qu’en bas, double horizon toujours sous les nues. Pour l’homme qui marche, pour le poète, pour vous comme le disait l’un des beaux titres d’André Frénaud – bien injustement oublié à mes yeux – “ il n’y a pas de paradis ”…
Charles Dobzynski : L’Escalier des questions n’existe qu’en tant que mythe. J’ai forgé ce titre à partir d’un souvenir : la montée de l’escalier en spirale de l’étonnant rocher karstique de Sigirya, au Sri-Lanka. La paroi rocheuse que gravit cet escalier métallique est ornée de fresques anciennes aux sujets légendaires. Je n’ai pu atteindre la plateforme supérieure et ses lions de granit, surpris par un violent orage qui m’a contraint à redescendre en quatrième vitesse. Cette plateforme est “ l’étage de la splendeur ” où je ne suis pas parvenu, comme interdit par le destin. Cette mésaventure de l’interruption, sous la pluie battante et les éclairs, m’a posé le problème des commencements et des fins, des désirs et des velléités. Pour moi, l’escalier n’a jamais pris fin. Il est resté en suspens. Il est resté en question. Qu’aurais-je vraiment trouvé là haut, en supposant que j’atteigne ce qui est supposé être le paradis, un degré de l’altitude d’où la vue devient infinie ?
Alain Freixe : Ainsi donc s’écrit le temps. Marche à marche. Question après question. Sans prise. En prose ! Car sont poèmes en prose les marches qui composent cet escalier des questions. De courts récits souvent insolites qu’un humour aux arêtes vives met souvent en scène. On pense à Michaux, à Monsieur Plume…
Charles Dobzynski : Oui, le temps s’écrit en marchant, en montant, parfois sans but défini. Mais on peut aussi, par la spirale de la mémoire, le redescendre en sens inverse et modifier du même coup la perspective. Nous avançons dans notre vie par degrés successifs et souvent par les degrés de questions non résolues, de mystères qui sont des marches dans l’obscur, et ces questions sont des brèches dans notre généalogie. Chaque bref récit a pour composante un souvenir, qui est en même temps le noyau d’une question. Certes, on y habite l’insolite. On y erre dans le dédale de l’étrangeté. C’est par l’étrangeté que l’on se découvre, que l’on repère sa singularité. Et l’humour aide à cisailler les barbelés des idées toutes faites.
Alain Freixe : Puis-je me permettre une dernière question, plus générale celle-là. Elle concerne la poésie en son présent. Vous êtes un homme de revue, engagé dans l’histoire de la poésie de ces quarante dernières années, comment décririez-vous le paysage de la poésie française d’aujourd’hui ? Vous-même où vous situeriez-vous ?
Charles Dobzynski : J’ai le sentiment que la poésie est aujourd’hui plus vivante que jamais, multiple, à l’école buissonnière des prédicats et des dogmes. Elle se cherche des ouvertures, des écoutes nouvelles, plutôt que des sophistications qui aboutissent à des impasses. Les écritures se font plus sensibles au réel, au subjectif, à l’intime redéployé. Les chapelles tournent au clan et les anathèmes d’un certain terrorisme esthétisant tournent à vide. Le paysage poétique est émaillé de réminiscences, de désirs, de pulsions amoureuses et d’une volonté de changer que ne favorise pas toujours l’émiettement des structures poétiques. Je me félicite de la diversité, de la pluralité des tendances. Mais le vers, fût-il autrement commandé, doit rester le vers, porteur, comme un fil, de l’électricité poétique. En ce qui me concerne, outre le travail critique que je poursuis à Europe et à Aujourd’hui Poème, en dehors de tout esprit de chapelle, j’essaie par la poésie de tirer un peu de lumière d’un puits sans fond. Je ne me situe que par rapport au devenir, à la liberté que je revendique, une liberté qui ne se contente ni du jeu ni du système de destruction des formes. J’ai été un enfant – tardif, c’est vrai, – du surréalisme, puis de la Résistance. Aujourd’hui, je refuse tout cadre préétabli, car je sais que je me transforme avec la poésie, avec l’écriture. Chaque étape sur cette voie, chaque livre, participent d’un mouvement qui est peut-être aussi un recommencement.
18:11 Publié dans Du côté de mes interventions, Du côté de mes publications, Mes ami(e)s, mes invité(e)s | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : charles dobzinski
29/12/2013
In memoriam Jean-Vincent Verdonnet
Jean-Vincent Verdonnet qu'une passion constante de la création, de l'écriture et de la lecture a porté, s'est éteint le 16 septembre 2013. Il est l'auteur d'une oeuvre poétique importante presque entièrement publiée aux éditions Rougerie. Si je ne l'ai rencontré qu'une seule fois - c'était à l'occasion de ma présentation de joë Bousquet aux journées de Rodez - j'ai rendu-compte ici ou là depuis 1984 - c'était à propos de Ce qui demeure (Rougerie) - de pratiquement tous ses livres. Il ne manquait jamais de me remercier de ce partage fidéle.
Deux, trois choses pour celui qui écrivait : "Chaque mot que tu as laissé / dans le coeur battant d'une page / t'empêche de mourir vraiment."
D'abord, ces trois échos:
- le premier de Robert Sabatier: "Lié à la terre, Verdonnet ne se contente pas de la chanter dans ses apparences, il lui arrache ses significations secrètes, il célèbre l'union du sol et du poème."
- le deuxième d'Yves Bonnefoy: "(...) vos poèmes, témoins d'une présence au monde qui est bien ce qui compte le plus aujourd'hui. Vous aidez la terre à continuer d'être, le langage à ne pas être seulement le gravat des mots dans ses retombées indifférentes"
- Le troisième de Georges-Emmanuel Clancier: "(...- l'un de nos meilleurs poètes, auteur d'une oeuvre importante et belle qui, depuis 1951, n'a cessé de s'affirmer et de rayonner par ses qualités toutes de discrétion et de profondeur."
-Le quatrième consistera en la reprise de mon introduction au dossier que la revue Friches de Jean-Pierre Thuillat (Le gravier de Glandon, 87500-Saint Yrieix la Perche) lui avait consacré en son N°57 - hiver 1996-1997 :
Quand devient voix la lumière
"Poème voix d'ombre appelant le lieu
où s'ouvre et saigne le mystère"
Nous sommes en montagne. Quelque part en Haute-Savoie, dit-on. C'est le moment où la saison échappe, entre douceur et vertige. Le soir tombe sur une ruine au bord d'un chemin. Quelques trembles bruissent, alentours. Un homme se tient dans ce qu'il reste de l'embrasure d'une porte. Adossé aux pierres, il brandit une lanterne sourde. Elle jette ses feux fragiles et obstinés contre la nuit qui vient, le froid qui monte et le silence qui gagne.
Tel m'apparaît Jean-Vincent Verdonnet à l'heure de l'essentiel, celle où la poésie "a sens bien loin de la littérature", quand elle atteste non seulement que "le langage (n'est) pas seulement le gravats des mots dans ses retombées indifférentes" mais aussi et surtout qu'"il y a un monde en face de nous"2 .
*
On l'aura deviné, j'aime cette poésie. Je l'aime parce qu'elle me donne à entendre cette lumière qui vient de la réalité quand la troue le réel, ou pour le dire en des termes plus proches de ceux qu'utiliserait Jean-Vincent Verdonnet , quand l'invisible, l'inconnu ou l'indicible visite l'obscurité de notre ici et de notre maintenant.
Je ne voudrais insister ici que sur ce point: il y a, chez Jean-Vincent Verdonnet, un savoir qui concerne le regard. Ce "passant qui s'attarde / de ruelles en enclos", de ruines en pierriers ou de prés en bois, sait regarder ce que la terre mûrit. Ce savoir porte sur une nécessaire désappropriation de soi, une pratique de la vertu d'éloignement.
Il s'agit de s'éloigner de nos yeux, tant ce n'est pas notre regard que nous habitons mais une étrange demeure préparée par une raison-architecte, bâtisseuse de casiers où nous rangeons non les choses mais leurs effigies. Il s'agit de se quitter soi-même.
Deux modalités président à cette ouverture à la distance, cette "âme même du beau" selon Simone Weil. La première est le fruit de l'attente: ainsi, "on se dissout soi-même à regarder / la forêt qui s'enfonce / et disparaît sous les flocons". La seconde, le fruit de l'instant quand l'éternité s"abat soudain sur le temps et que, dans "une clarté de foudre", "s'épousent l'être et la vision". On n'opposera ces deux modalités qu'en apparence car que ce soit par identification à l'image que les choses ont fait naître en nous ou par saisissement par ce ton propre qu'ont les choses, quand un fugitif éclat de l'être les fait entrer en résonance avec la partie la plus vibrante de notre être, l'essentiel est bien cette sortie hors de nous-mêmes dans la mesure ou ce mouvement est garant d'une nouvelle qualité de présence au monde et à nous-mêmes. Abandonner cette ombre d'homme que nous sommes, traînant le bruit de chaîne de l'espace et du temps après nous comme ce qui nous permet de donner quelque coloration de vraisemblance à l'illusion tenace que nous sommes quelqu'un, c'est imposer silence à ses yeux et retrouver ceux d'avant le savoir et son fatras de représentations toute-faites. Ce retour implique une véritable tourne du regard sur lui-même puisque regarder, c'est alors écouter et qu'écoutant, nous voyons.
Quand "les yeux se taisent pour entendre", qu'entendent-ils?
Rien de moins, note Jean-Vincent Verdonnet, que "l'univers entrer dans la feuille", soit le tout dans la partie. Disons-le, rien ne saurait y entrer qui n'y fût déjà! C'est d'un dévoilement dont il s'agit ici, et tout se passe comme si la partie n'était pas considérée comme un fragment du tout mais comme "le tout un peu", selon les mots de Joë Bousquet. Ainsi peut-on comprendre que ce soit toujours les signes les plus proches et les plus simples du monde - soit relevant de l'ordre des bruissements, comme ce 'tremblement d'une veilleuse", ou ce "grincement de portail", ou encore ce "murmure des sèves"; soit de l'ordre des "entrevisions" comme ces "roseaux sur la berge / ployés par les frissons de l'invisible", ou ce "jeu du jonc et du sable" qui "donne son ton au jour naissant", ou encore ce "vol de sauvagines"qui "(cherchent) longtemps la faille où la mémoire hiverne" - les signes d'un trois fois rien qui se trouvent privilégiés dans la poésie de Jean-Vincent Verdonnet.
Le presque rien toujours nous ouvre à l'essentiel. C'est lui qui devient tout lorsqu'il nous jette hors du ton sans ton du monde de nos fatigues, hors de cette tension morne et hébétée de la corde des jours, saturée de significations préétablies. C'est toujours le rien ténu d'une trace qui nous arrête au hasard du jour, ainsi de cette "barque de couleur qu'octobre / en chaque frondaison s'invente" et qui jeta "son ancre dans nos yeux".
C'est alors que nous y sommes! Nous y sommes quand l'ineffable d'une pure présence dont l'être ne dépend de rien d'autre que de soi impose la hauteur de sa note. Ainsi s'anime une trace, en livrant son ton, soit son âme si l'on tient à rester proche de l'étymologie, soit encore ce vent qui la secoue et laisse rayonner sa lumière intérieure. C'est alors comme "une vibration " qui "persiste sur les choses", le temps du moins de cette consonance.
*
C'est sous la forme de l'émotion - Et on ne discutera pas ici pour savoir ce qu'il en est du point de vue définitionnel de ce terme, on se contentera d'entendre sous ce vocable le fait que parfois, et c'est alors soudainement, la vertu d'éloignement entre en nous et annule la dimension de pure extériorité dans laquelle s'agitait notre moi phénoménal - que l'instant suspend le cours de notre durée. Si c'est bien "la clé du temps que cherche Jean-Vincent Verdonnet, on peut affirmer que c'est dans l'instant qu'il la trouve. Mieux, que l'instant est cette clé qui permet d'ouvrir la porte du temps et entrevoir "le pays perdu", là où "renaissent les souffles".
L'instant est cet "embrasement", cette "clarté de foudre" qui permet d'"entendre se fêler le silence", ce qui, littéralement, est voir passer l'invisible, selon le principe de réversibilité que nous avons mis en évidence dans la tourne,
Avant de "(s'accomplir) dans l'éclair", "l'instant s'immobilise", note Jean-Vincent Verdonnet. Ce sera alors sur sa crête de flamme que l'on verra et entendra ce fugitif éclat de l'être, le temps d'une suspension miraculeuse dans la durée pure d'un moment d'équilibre. La "clé du temps" est ce qui se tient dans l'entre-deux en tant qu'il n'est ni l'avant, ni l'après de l'instant, soit ce moment où nous nous trouvons arrêtés en un pur suspens qui ne peut trouver de mesure que rapporté à l'éternité, comme si celle-ci, soudain "amoureuse des ouvrages du temps" selon les mots de William Blake, avait fondu sur l'ici pour le transir en un tremblé de pure lumière.
Tout s'agrandit au brasier de l'instant, tout - et ce jusqu'à "nos ruines" - se trouve transfiguré, comme si "(palpitait) en sa grâce intacte / la candeur du premier matin", juste avant que l'unité ne se déchirât.
Mais aussi tout va très vite. Accompli, l'éclair rend le monde à sa nuit. Le proche et le lointain s'écartent, ici se ferme à l'ailleurs qu'il relégue au plus loin.
"La clé du temps" est perdue à nouveau. Sous les cendres, avant que le vent noir de l'existence ne les disperse, les brandons de quelques mots furent déposés. D'eux, nous ne saurons que ce pour quoi ils se donnent, un jour, sous la forme des premiers mots d'un poème "polis par la patience / des varlopes de mille hivers". Ces mots et ceux qu'ils traînent derrière eux, le poète va les dresser, dans l'horizon de visibilité du poème, afin de donner, en "une parole à la foudre apparentée", visage à ce jeu du monde où l'être ni n'apparaît, ni ne disparaît mais transparaît de manière incessante comme s'il venait là respirer.
Comme "l'air est poreux à l'inconnu", les mots de Jean-Vincent Verdonnet le sont aussi, tant ils sont irrigués par cela qu'ils ne peuvent saisir, cela qui par capillarité remonte, cela qui explique que sa poésie nous donne moins accès à ce que l'on peut voir du monde qu'à ce qui monte du fonds obscur des choses.
De même que pour que le regard tourne à l'écoute et l'écoute à la vision, il faut que "l'oubli de soi triomphe / dans le ballet de la lumière", de même le poème de Jean-Vincent Verdonnet n'est lisible, vraiment, que si la même tourne opère, c'est-à-dire si nous savons nous retenir de projeter notre moi imaginaire et ses constructions préformées sur ses "traces justes", sur son "espère"; si nous savons pratiquer cette pudeur de l'éloignement qui sait se tenir suffisamment en retrait pour qu'à partir de l'appel créé par ce mouvement même, les mots du poème nous arrivent et que ce soit à partir des yeux qu'ils auront ouverts en nous que nous le lisions, ce qui sera l'écouter, soit l'entendre en propre.
Cette parole qui sait que "le chemin toujours / devance nos pas", nous l'aimons, on le comprends mieux peut-être maintenant, parce qu'étant "la voix de tout ce qui se tait", elle entretient les marcheurs que nous sommes, tourmentés par l'infini, toujours en exil d'eux-mêmes, dans cet espoir que "retrouver / la piste perdue" est possible, ainsi suscite-t-elle toujours "l'espace d'un nouveau départ".
*
Sans lâcher sa lampe-tempête, l'homme s'est enfoncé dans la nuit. Il tient sous la sauvegarde de son halo "ce qui n'est plus très loin / mais ne saurait se révéler", jamais. En confiance, suivons-le. A la trace.
1 Où s'anime une trace (1976-1979), Tome II, Rougerie, 1996. Le premier tome, regroupant les recueils publiés entre 1951 et 1979, a paru en 1994. Deux autres devraient suivre. La plupart de nos citations sont extraites de ces deux volumes ainsi que de Ce qui demeure (Rougerie, 1984), Fugitif éclat de l'être (Rougerie, 1987), A chaque pas prenant congé (Rougerie, 1992) et A l'espère tu me rejoins(Rougerie, 1996).
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Pour une reprise...de volée, j'espère...avec tous mes voeux pour l'année nouvelle à tous les passants du blog!
18:41 Publié dans Du côté de mes interventions | Lien permanent | Commentaires (0)
05/06/2013
In Memoriam Gaston Puel - 4 - Lu 93
Le Centre Joë Bousquet et son temps qui non seulement abrite, à Carcassonne, au 53 rue de Verdun dans La Maison des Mémoires une exposition permanente consacrée à la vie et à l’œuvre du poète Joë Bousquet, mais aussi organise des rencontres et des expositions autour de la question des relations entre peinture et écriture vient d’ajouter au catalogue de ses publications ces 42 sirventès pour Jean-Paul* .
René Piniés a établi cette édition en choisissant parmi les quelques 65 titres de Gaston Puel ; tous accompagnés de peintures, dessins ou gravures d’artistes contemporains et publiés à tirage limité aux éditions Rivières entre 2006 et l’été 2012 par Jean-Paul Martin, leur maître d’œuvre. Cette édition fait suite à l’exposition « PAB- JPM, les passeurs de Rivières » que le Centre Joë Bousquet et son temps avait organisé en février-mars 2012 , exposition qui entendait rendre hommage à ces deux créateurs dans le domaine du livre de dialogue plus fréquemment nommé livre d’artiste. Jean-Paul Martin est le cousin de Pierre-André Benoit, plus connu sous le nom de PAB, dont on peut visiter le beau musée du château de Rochebelle à Alès. Cet « artiste-artisan-poète » « amoncellera les pages dont chacune est un tableau », selon ses mots, de près de 800 titres. Ses « minuscules » sont de petites merveilles ! Héritant de Rivières, vaste maison que PAB avait restaurée, Jean-Paul Martin va servir et la maison et l’œuvre de PAB notamment en reprenant le flambeau, en imprimant des poèmes et en appelant des artistes contemporains à reprendre l’ancien compagnonnage.
Gaston Puel, ami de Joë Bousquet et de PAB, appartient à cet après-Bousquet qui grâce à « la mémoire de quelques uns qui s‘est saisie de son œuvre » reste toujours vivant comme à cet après-PAB que poursuivent les éditions Rivières auxquelles le Centre Joë Bousquet et son temps prête attention et main amie.
Il faut voir ces poèmes présentés ici sous le nom occitan de « sirventès » comme autant d’hommages, autant de « signes de reconnaissance et d’affection » de Gaston Puel à l’égard de celui qui leur a donné vie, quasi miraculeusement, au cours de ces six dernières années en demandant à un artiste de partager l’aventure du livre.
J’aime à voir ces 42 textes comme autant de feuilles qui tremblent dans la nuit, autant de notes qui déchirent délicatement le silence, autant de mies de pain blanc qu’un « petit poucet rêveur » aurait semé sur sa route, de quoi arrêter, le temps d’une halte précaire, le temps d’en goûter la saveur – ce ton de la voix d’encre – sur la langue, les marcheurs égarés que nous sommes en ces temps d’asphyxie. J’aime à y retrouver Gaston Puel dans sa posture préférée « à genoux dans l’herbe sèche / à l’affût des dessous des choses », posture sur laquelle malgré la solitude, la maladie, la dureté des temps et leur folie n’ont pas de prise, posture qui va de pair avec cette tournure du regard qui le voue à « racler le fond ténébreux ou, entre deux eaux, louvoie l’insaisissable présence » là où « la vie et la mort indivises (…) s’affirment et s’affrontent ». Cela qui fut et reste sa belle querelle. J’aime voir les mots dans les poèmes de Gaston Puel se faire « murmure au museau de neige », parole « à l’ailleurs dédiée », nuage qui file ses brumes « du son au sens, du chant à l’être. » La poésie de Gaston Puel nomadise en plein ciel, passe sans s’attarder, ne « (répondant) de rien », ne « (donnant) rien qu’on pourrait posséder » mais nous offrant ce qui s’affirme en s’effaçant comme la cascade de Rilke se vêt de ce qui la dénude, « l’ange blanc de l’effroi » qui « (paraphe) le silence » de son « aveuglante lumière ». Ainsi rencontre-t-on dans un « faire toujours en chemin » l’inconnu, du sens qui s’éveille.
J’en terminerai par un retour à Bousquet, à une de ses grandes leçons que Gaston Puel incarne magnifiquement dans ce livre, à savoir que « la difficulté pour un poète n’est pas de trouver la poésie » mais « de rester un homme en devenant un poète ». c’est que toujours la poésie risque de tomber dans ses propres eaux, de se laisser déborder par les forces qui la meuvent. Il y a cela de toujours revigorant dans la poésie de Gaston Puel, c’est qu’il connaît bien ces dangers que court la poésie qui risque toujours de s’enivrer d’elle-même, de battre tellement à son rythme qu’elle finit par ne plus appartenir qu’à sa musique et non au drame dont elle est sortie. Or, c’est en gardant ses attaches avec la vie dont elle est issue, une vie toujours en formation, qu’elle peut toucher et ouvrir la conscience des hommes.
Avec Gaston Puel, nous sommes servis ! Ce sont des présences que nous voulions, par delà proses ou vers, eh bien, avec ces sirventès ce sont des présences que nous avons !
* Cette note de lecture vient de paraître dans le N° 1009 de la revue Europe en mai 2013
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04/06/2013
Lu 91- Jacques Ancet, Comme si de rien, éditions l'Amourier, fonds Poésie
Pour discrète qu’elle soit, la voix de Jacques Ancet porte loin, balayant de nombreux territoires. Poète, il est l’auteur d’une bonne trentaine de livres. Il a obtenu en 2009 le prix Apollinaire pour L’identité obscure. Prosateur, essayiste, il est aussi l’incomparable traducteur des poètes de langue espagnole : de Saint Jean de la croix à Juan Gelman en passant par Quevedo, Jorge Luis Borges, jose Angel Valente, Antonio Gamoneda, Alejandra Pizarnik … Une œuvre donc abondante et importante. En retrait, étranger aux tourbillons des modes, fidèle à une démarche obstinée et endurante qui voit son écriture rôder sur les crêtes, tutoyer les lisières, frôler les bords mal assurés des genres toute tendue « vers ce lieu sans lieu où quelque chose s’achève et commence à la fois. Territoire vide – nu – où postures et costumes s’évaporent dans la nudité du non savoir ».
C’est cette écriture poétique que nous donnent à lire les éditions de l’Amourier (13 euros) avec ce Comme si de rien. 95 poèmes, soit 95 moments dûment datés entre le 10 juillet 2006 et le 23 juin 2007, histoire de bien ancrer le poème dans un présent d’écriture, et 2 proses dont une inaugurale qui pose l’enjeu du livre : « écrire le jour, ses odeurs, ses lueurs, ses rumeurs. L’ensemble ressemble à un journal mais ce n’est pas un journal ! Ce n’est pas le compte-rendu d’un vécu quotidien ni des réflexions sur le cours du monde ni des notes de poétique, je risquerais le mot de chronique non en son sens traditionnel de relation d’événements historiques mais plutôt comme production de présent au fil des jours et ce par le travers du corps, dans le poème. 95 poèmes comme 95 « (fenêtres) (…) petits rectangles de mots qui donnent sur ce qu’on ne sait pas », pour dire que « ce qui s’approche, s’éloigne » et que ce qui reste c’est peu de chose finalement. Presque rien. Ce qui reste « quand on se retourne » , c’est moins qu’un chemin, moins que des traces, juste « un miroitement évaporé. Comme si rien n’avait jamais été. » Miroitement dont les 95 sizains donnent tout le rayonnement et la résonance. Comme si de rien n’est donc pas rien et si ce n’est pas le rien d’en haut dont parlait Simone Weil se serait le rien d’ici-bas comme une transcendance qui logerait dans l’immanence, un rien germinatif, quelque chose de l’ordre de ce « rien qui fait tout surgir » dont parlait le philosophe danois Sören Kierkegaard ?
Comme si de rien m’apparaît comme un livre plein de cette tendresse dont parle Bernard Noël à propos des poèmes de Jacques Ancet, tendresse comme celle d’un “reste de présence en train de dissoudre”, comme celle d’une “vibration continue dont l’intonation imprègne tout du vocabulaire à la syntaxe”, comme celle d’un ton fait de simplicité, d’euphonie, de fluidité dans les agencements verbaux, en un mot de pudeur. C’est elle qui nous tient et nous rend capable de tendre avec plus de justesse la corde des jours.
18:49 Publié dans Du côté de mes interventions, Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jacques ancet, éditions l'amourier
25/12/2012
In Memoriam - Il y a 30 ans mourait louis Aragon...
( * Lire, comme on s'endort est paru dans un N° de la revue Faites entrer l'infini en 2002
* 30 ans après la disparition de Louis Aragon, on lira un beau dossier dans l'Humanité du lundi 24 décembre 2012: articles de Marie-José Sirach, Roland Leroy, Nicolas Louton, , Jean Ristat et un entretien entre Alain Nicolas et Pierre Juquin.
Alain Nicolas signe un article en hommage à Michel Apel-Muller, initiateur de la recherche aragonienne qui vient de décéder )
Lire, comme on s'endort
"(…) l'éclat de l'image comme une plaie cachée qu'on dévoile"
louis Aragon
J'oublierai tout, ce soir. Je ne veux rien savoir de mes refus. Je veux juste poursuivre un rêve d'adolescence. Un peu plus bas que l'autre. Dans la pente.
Et donc oublier de louis Aragon tout ce que j'en sais ou crois savoir. Oublier tout ce que l'on a dit, ce que l'on dit toujours et dira encore, peut-être. Garder, en revanche, cette douce fureur quand rapaces et charognards volent trop bas et cette naïveté éperdue pour la poésie qui jette à genoux l'enfant fermé sur ses poings :
"oui, je lis. J'ai ce ridicule. J'aime les beaux poèmes. Les vers bouleversants, et tout l'au-delà de ces vers. Je suis comme pas un sensible à ces pauvres mots merveilleux laissés dans notre nuit par quelques hommes que je n'ai pas connus. J'aime la poésie".
Oublier le stalinisme, la leçon de Riberac, la Grenouillère et le reste. Garder comme un pays d'à côté, ces moments du Trou et l'Épingle, groupe surréalo-situationniste que nous avions fondé à deux pas de la frontière où reposent ceux qui n'avaient pu aller plus loin : Antonio Machado et Walter Benjamin, quand nous tournions autour de l'ombre qu'une corne de taureau - nous lisions aussi Michel Leiris! - pouvait faire sur nos poèmes, et que nous souhaitions jusqu'au bout comme l'Ignacio Sánchez Mejía s de García Lorca en son Llanto, "ne pas fermer les yeux" quand ils verraient "venir les cornes". Garder ce sens de "la cogida" - le mot dit la blessure et la surprise - du coup de faux quand le ciel est vide de toute lumière, du déchirement, de l'écart, cela qu'il appelle poésie :
"(…) cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux ouverts, ce domaine passionnel où je me perds, ce soleil nocturne, ce chant maudit aussi bien qui se meurt dans ma gorge où sonnent à la volée les cloches de provocation."
Garder l'image, ce "ah!" des yeux qui s'ouvrent. Fertiles, enfin. Garder ce merci et comme cette prière d'Aragon:
"Je n'ai jamais demandé à ce que je lis que le vertige…Aucune règle ne préside à ce chancellement pour quoi je donnerais tout l'or du monde."
Oublier les trahisons, les reniements, les bassesses. Laisser au secret sa part. Et garder très au-dessus des Lettres, l'amitié qui unit louis Aragon et Joë Bousquet, le veilleur immobile de Carcassonne. Garder son texte Introduction à la vie héroïque de Joë Bousquet, publié en 1942 dans la revue Fontaine, à l'horizon de mes jours, comme un texte, autre versant de celui qu'écrivit Maurice Blanchot à la même époque pour Le journal des Débats, sur ce livre que Jean Paulhan, dit-on, composa à partir des quelques mille pages manuscrites que lui confia Bousquet, Traduit du silence. Pour deux raisons au moins. L'une tient à son approche de l' acte de lecture et dont je me plais à partager la posture:
"Oui, je voudrais pouvoir lire Traduit du silence avec l'objectivité de l'ignorant, de l'inconnu. (…) comme on lit un livre trouvé dans une bibliothèque ou cet exemplaire de roman (…) qu'une femme a abandonné sur la banquette d'un wagon…Oui, c'est bien cela : je voudrais le lire comme de la littérature de chemin de fer…en prenant les mots comme ils viennent, en m'attachant à l'histoire contée, en me laissant emporter par les sentiments, en ne craignant plus de rêver entre les phrases(…)"
Et que ce soit comme se coucher nu dans un texte et laisser le sommeil venir. N'être plus rien pour que ce soit enfin le monde. Celui du temps qui fuit. Avec sa poésie, car "ce livre est cette poésie", écrit Aragon de Traduit du silence.
L'autre, à laquelle je tiens depuis que je lis et tourne autour de cet être-de-poésie qu'était Joë Bousquet et me perds entre ces livres, ses lettres, ses journaliers, ses phrases, ses images… , est une réponse à la question surgit de l'étonnement que l'on éprouve quand on se dit qu'il semble bien qu'il y ait dans une œuvre aussi mouvante comme une obscure tendance à demeurer dans les marges, dans une certaine clandestinité, quelque chose qui fait peur. L'hypothèse de Louis Aragon est qu'elle en dit plus que toute autre sur son temps :
"Pourtant peut-être jamais ne s'est exprimé plus vraiment que chez Bousquet ce mal mystérieux qui est bien celui de notre siècle, le siècle des guerres et des révolutions. (…) Le mal du siècle, notre mal du siècle, qui me contredira aujourd'hui, si je dis que sous les aspects fantastiques qu'il peut prendre, il faut lui reconnaître un seul visage et un seul nom : la guerre. (…) Il y a beaucoup d'hommes comme lui, et c'est pourquoi ce livre dépasse si singulièrement ce à quoi les critiques voudraient le réduire, et c'est pourquoi il dit bien plus sur notre temps, que des livres qui ont notre temps pour thème; et la guerre qui règne sur notre temps règne sur lui."
Elle régnait sur Bousquet depuis le 27 mai 1918!
Et l'on me dirait que l'on est sorti de ce temps? Que nos jours, nos amours se passent hors de "la grande ombre criminelle d'un temps maudit"? Quelqu'un prétendrait qu'il n'y a plus à escalader les heures, tirer sur les mains à même le rocher, écorcher ses lèvres aux pierres et mêler sa salive à quelques fleurs…et monter, se hisser dans l'ignorance de celui que nous serons au jour vertical du sommet ?
Aragon fut celui qui, au travers de bien des détestations, en quelques moments décisifs m'offrit la prise secourable.
19:37 Publié dans Du côté de mes interventions, Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aragon, mort d'aragon, faites entrer l'infini, l'humanité, ristat
02/11/2012
In Memoriam Jacques Dupin - 3 -
Jacques Dupin
Par quelque biais vers quelque bord
P.O.L, mai 2009
L’espace autrement dit publié aux éditions Galilée en 1981 «était épuisé. Les textes de Jacques Dupin sur Miro, Giacometti, Tapiès sortaient à part. restait à reprendre les autres textes, à leur adjoindre ceux parus entre temps, à conserver le beau texte de Jean-Michel Reynard - Placé en fin de volume, il partage avec la foudre son tracé de nuit. Touchant terre, ici ou là, en tel ou tel texte, sur tel ou tel peintre, ses propos remontent en lumière – confier à Emmanuel Laugier, à qui l’on doit Strates, ensemble d’études sur l’œuvre de jacques Dupin, paru chez Farrago en 2000, le soin d’ouvrir ce volume par une préface, don d’air, prise de souffle avant de se lancer dans la lecture de ces 47 textes, le plus souvent de commande, écrits entre les années 1953 (texte sur Max Ernst, paru aux Cahiers d’Art) et 2006 ( texte sur Jean Capdeville, paru dans le catalogue Un peintre et des poètes, Centre Joë Bousquet et son temps, Carcassonne)
Ah ! Les indéfinis du titre Par quelque biais vers quelque bord ! C’est que nous voilà perdu en pays de peinture : 5 chapitres, 47 textes, 35 artistes dont 5 sculpteurs . De Kandinsky à Capdeville en passant par Braque, Sima, Pollock, Kolar, De Staël, Michaux, Adami, Saura, Bacon, Riopelle, Rebeyrolle, Alechinsky…on ne saurait tous les citer.
Perdus comme il convient quand c’est dans l’inconnu qu’on avance.
C’est entendu Jacques Dupin n’est ni historien, ni critique. Jacques Dupin est poète. Il est le poète de l’écart, quelqu’un qui partage avec les artiste cet « œil de rapace » fixé sur cet « au-delà de la peinture qui pourrait bien n’être que l’avenir de la peinture » comme il le dit dans ce texte inaugural sur Max Ernst en 1953. Voilà que nous ne reconnaissons plus rien de ce que l’on connaissait ou plutôt croyait connaître. Alors il nous faut bien avancer, pousser quelques pas et pour cela emprunter « quelque biais » moins pour arriver quelque part que pour se diriger vers ce qui pourrait faire bordure. Du coup, lire ces textes comme des marins tirent des bords quand la mer est toute au vent et que s’est imposé le tourmentin. Quand « chaque pas naît de la nuit », que « chaque geste naît du chaos » se trouve alors instauré un ordre, celui de la forme qui déploie l’espace. Ordre « aussitôt contesté et ruiné au hasard, à l’attente du prochain élan ». Ainsi les œuvres restent-elles ouvertes, toujours en route vers elles-mêmes, hors conclusion, du côté de l’oiseau de Braque, « oiseau terrestre » qui incarne « l’impossibilité de conclure (…) le perpétuel contre l’éternel » rappelle Jacques Dupin, le perpétuel et son bruit de source.
« Un air vif souffle sur la forme ouverte et les couleurs soulevées », il passe sur ce livre en de brusques à coups, c’est dire si l’on respire dans ces pages où tout se renonce, se reprend sans fin comme dans ces œuvres d’Henri Michaux où les signes « (captent) l’énergie par (leur) indétermination même. La (captent) et la (relancent) aussitôt à d’autres signes et à leur unanime agitation. Toutes les communications sont ouvertes par ce pouvoir de liaison et de rupture du signe avec le plus prochain et le plus lointain. Et dans cet incessant rebond… » Voilà, on y est !
Nous voilà au plus près de ce que Jacques Dupin nomme un « nerf actif et plus éveillé que tout être vivant », « énergie universelle, qui de la partie au tout, de proche en proche, fait poindre et surgir l’espace », force qui travaille les œuvres, ces territoires du corps à corps. « Surcroît d’énergie » libéré par « un affrontement où la violence, l’érotique, la lucidité, le jeu et le défi de peindre se (relayent) et (fusionnent) pour transgresser le constat et faire surgir la vie et son inconnu de la destruction des apparences ». Cette force qui « soulève et irrigue l’espace pictural » est le produit « d’ un acte plus que d’une pratique » écrit Jacques Dupin à propos d’Antonio Saura. Un acte où il s’agit d’ « être / le premier venu » - Je ne saurais oublier que ce sont là les deux vers d’un poème de René Char intitulé « Amour » !
À lire ces textes on sent bien que les artistes ici accompagnés travaillent non avec ce qu’ils ont, ce dont ils disposent, mais avec ce qu’ils n’ont pas. On comprend qu’ils puisent leur force dans le vide qu’ils ouvrent et auquel ils osent confier leur désir d’arracher à l’inconnu quelque chose qu’ils ne connaissent pas encore. Leur force est de se mettre en danger, de se démunir de tout et de se lancer dans la pente si le terrain est à la descente ou d’attaquer la paroi si les pieds ont besoin des mains pour se hisser ! C’est alors que s’ouvre, pour eux, l’espace, à partir d’un trait, d’une couleur, d’une forme risquée. Marche en avant qui toujours désaccorde le paysage, nerfs et rage le ravageant comme le grand vent tient ensemble sans les unifier les éléments contraires sous grand soleil décapant.
Chacun des textes ici repris est une coulée de lave, de celles qui vont lentes au long des pentes portant la musique tue des explosions ou qui, parfois, sautent, brusques, comme font les eaux au dévalé d’un torrent. Ces textes de Jacques Dupin sont tous écrits « avec le souffle qui (les) traverse, comme il l’écrit dans Echancré – paru chez P.O.L, livre aujourd’hui repris avec Contumace et Grésil dans Ballast dans la collection Poésie/Gallimard – l’inutile et le nécessaire « qui vient d’ailleurs, et qui va plus loin ». Quelque chose de « fatal ». « Fatal », premier mot du premier texte – il est consacré à Malevitch - et que l’on retrouve dans un texte sur Braque. Fatal, ce qui « (rompt) l’amarre entre le peintre et son tableau et le jette sur les routes. Fatal comme source inépuisable d’action et seule manière de se découvrir soi-même tendu vers l’autre, vers l’insaisissable autre. Fatal que ressent Jacques Dupin au contact des œuvres. Fatal comme « violence et jouissance confondues (…), écrit-il, la vérité de toute la peinture, l’immédiateté de sa rencontre et l’approfondissement de la commotion ».
Sur la scène de la création, ces textes de Jacques Dupin sont répliques aux pointes des artistes. Tous disent, oui, vos œuvres sont vivantes. Et je vis d’elles ! Là où personne ne s’attend à me trouver. Dans ma forêt. Entre hure de sanglier, sabot de cerf et violettes des fourrés ! Et nous vivons de ces textes !
14:45 Publié dans Du côté de mes interventions, Du côté de mes publications | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mort de jacques dupin, emmanuel laugier, peinture, peintres