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03/07/2006

Lu 3 - La bouche est une oreille qui voit

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Vite ! Il faut lire le beau livre d’Arlette Albert-Birot sur Serge Pey , La bouche est une oreille qui voit publié dans la collection Jean-Michel Place/poésie.
C’est entendu le Mexique est son « lointain familier », mais le pays d’oc, ses troubadours, ses poètes, ses hommes et ses femmes d’hier et d’aujourd’hui, est son « lointain intérieur ».
Homme d’oc, Serge Pey ne saurait être l’aigle dont il s’est approché dans ce beau livre publié par Jacques Brémond, je le verrai plutôt en grillon, ajusteur de pierres, occupé à chanter dans le mur tel que l’avait campé Raimbaut d’Orange, comme le rappelle Franc Ducros à propos de Reverdy:
« el temps qe grill
rob del siure
chanton el mur
jos lo caire
qe-s compassa e s’esquira »
Et ce grillon se tient toujours « sous le grand chêne de larmes » du monde. Vivant. « Comment savait-il, solitaire, que la terre n’allait pas mourir, que nous les enfants sans clarté allions bientôt parler ». Et l’on n’en sait toujours pas plus que René Char en son temps d’ombres terribles.
Juste que les poètes restent des amoureux d’inconnu. Intempestifs, ils se tiennent à la proue du présent comme les grillons sur les branches des genêts. À chanter moins pour demain que pour que notre présent ne se dilue pas dans l’actuel mais se tienne à hauteur d’homme et de sens.

© Alain Freixe

16/06/2006

Lu 2 - L'autre langue de Sylvie Fabre G.

Ce que l’on ne peut pas dire, il faut l’écrire. Simple, non, pour ce philosophe dont je tairai le nom ? Sauf que qui écrit sait très vite que personne ne sait écrire et que « chacun, le plus grand surtout, écrit pour attraper par et dans le texte quelque chose qu’il ne sait pas écrire, qui ne se laissera pas écrire. Il le sait » et ces mots sont de Jean-François Lyotard.
Que Sylvie Fabre G. le sache, c’est manifeste dans ce Quelque chose, quelqu’un publié ces jours-ci aux éditions l’Amourier dans leur belle collection Grammages. La quête dans l’écriture balaie l’air et nul papillon ne se prend aux mailles. Toujours le filet reste vide. C’est une misère !
L’approche du « papillon de neige » - Je prends ces mots à Joë Bousquet pour dire le mot manquant, ce mot-marguerite autour duquel les autres mots trouveraient couleurs, parfums et saveurs, mot-centre où s’ordonneraient toutes les contradictions qui déchirent nos vies et tiennent l’amour au large – restera sinon infinie – Je renvoie le lecteur à cet autre livre de Sylvie Fabre G. publié au Dé bleu en 2003, L’approche infinie – du moins interminable. En effet, s’il arrive que dans l’air du poème ce soit soudain comme un effleurement d’ailes, un souffle emportera la présence pressentie : « dans la quête (…) quelqu’un approche, il ne fait qu’approcher ».
Voilà bien définit le lieu de Sylvie Fabre G. C’est un lieu d’attente. Dans le monde et son jeu, celui de ses saisons qui portent tout, selon les mots d’Héraclite, comme sous la lampe, dans l’écriture, où le poète essaie de ressaisir ce que le monde a laissé au profond de son corps afin de donner visage à ce qu’il ignore avoir entrevu – « Tu serres les lèvres sur un mot, tu ne sais pas dire le monde, seulement ce qui tremble en toi après provision de sa misère » écrit Sylvie Fabre G. Et notamment dans ce livre qui s’ordonne de l’été au printemps autour d’un lac et ses entours de montagne, toujours les mêmes et toujours autres : « un nuage, un lac, un bout de terre sont pays de transit. Ils parlent en toi une autre langue ». Là et pas là, présence insaisissable quelques soient les visages que les saisons lui prêtent.
Oui, le monde est ami. Oui, toujours « quelque chose » a lieu et toujours « quelqu’un » s’approche. Cela s’appelle rencontrer. Et Sylvie Fabre G. en connaît le « génie » - Il faut lire ses récits publiés par l’Amourier sous le titre Le génie des rencontres - soit ce moment où quelque chose, un fragment d’altérité – quelque chose d’étrange près/autour d’un lac qui devient soudain familier – « des pas s’impriment dans ta chair. Leur empreinte est l’inconnu » - quelque chose qui coupe le souffle, fait refluer les mots, laisse sans voix – « tu ne sais pas le nommer » - quelque chose qui pourtant dénoue – « mais cela te délivre » - desserre les limites de notre être, l’étend. Et dans cette décrispation de ce qui nous tenait, dans cette secousse, ces saccades, s’avance « quelqu’un », se lève comme un visage .
Un visage, mais quel ? Le nôtre ? Voire ! S’il est une expression qui revient souvent dans ce livre, c’est bien celle dans laquelle s’exprime un non savoir : « tu ne sais pas si c’est toi », avoue Sylvie Fabre G.
Mot manquant, visage manquant. Ce qui serait notre vérité se perd et se disperse comme ces épilobes fin août sur les prairies alpines. Avec cette douceur, reste la joie d’aimer et l’étrangeté du monde et notre exil.

11/06/2006

Lu 1 - La parole lichen d'Antoine Emaz

Là où le sol manque – ou un peuple, si l’on a lu Gilles Deleuze – la parole pour peu qu’elle sache se faire lichen n’est pas tout à fait démunie. Cette « parole lichen » est celle qui dans le poème d’Antoine Emaz tient toute sa poésie. En constitue la veille . Discrète et obstinée. Endurante. Quoiqu’il arrive. Elle se développe dans ce livre en 34 poèmes-lichens tous datés et disséminés sur de 5 mots-rocs : os, calme, ombre, peur et vieux.
Et qu’est-ce donc qu’une « parole lichen » ?
D’abord, c’est une parole qui refuse. C’est un non inaugural : « non / poser cela au départ / comme un grain de sable / ou un petit bloc sûr ». Un non au monde comme il va mal. Un non à la fatigue d’exister – « usé le corps usagé le cœur » - un non au « vieux » que l’on risque toujours de devenir. Un non à une langue toujours trop close, prisonnière des notions qu’elle véhicule, une langue exangue et si instrumentalisée qu’elle règle nos yeux sur les bassesses qu’elle couvre. Non, et tout commence. Tout peut commencer. En effet, il ne s’agit pas d’un non-coup-de-tête, violent mais sans suite, il ne ferait pas tomber le mur. Il s’agit plutôt d’un non-bélier, non répété jusqu’au dernier souffle. L’important est de « tenir le non » - l’expression revient par deux fois ! – tenir le non pour tenir tout court ! Insoumission et tenue. Telle est la posture d’Antoine Emaz : debout, dignité verticale : « vivre / sans grand espoir sauf / tenir le non / ne pas finir / tête basse ».
Cette éthique est liée à une esthétique. S’il s’agit de « serrer les mots » d’où parfois pour tout vers ces mots isolés, d’ où ces ellipses, ces effacements d’articles, ces ruptures syntaxiques, ces suspens blancs, ces silences… - on pense à André du Bouchet, auquel Antoine Emaz a consacré une très belle approche dans la collection de Jean-Michel Place : André du Bouchet, debout sur le vent, qui souhaitait voir les mots « libérer leur ciel » - c’est pour les tenir, les presser jusqu’à ce « reste de lumière » - cet os, cela qui reste. Et résiste – qui permettra de faire « un feu de mousse ».
Feu de peu ? Certes mais qui permet de durer. Encore un peu. Adossé à et contre.
Une « parole lichen », on le voit, c’est ensuite une parole du peu de mots qui « (va) vers le calme », vers ce jaune que prennent certains lichens, l’été, après les gris, les noirs de l’hiver comme ces encres de Djamel Meskache qui viennent couper les textes d’Antoine Emaz.Deux raisons possibles à cette inclinaison. Cette pente. Soit parce que la « parole lichen » obéit à la poussée de « l’ombre » - et c’est comme « voir revenir un visage / dans ce noir » - et que s’en vient la « peur », ce nom qu’Antoine Emaz donne faute de mieux à une angoisse moite, « une suée du dedans », « flaque de vide » comme une « gelée où le sang se prend » que l’écriture va éponger, ramenant à la surface ces « vieux souvenirs », ces émotions anciennes. Main qui essore - « Main qui attaque à la plume (…) main qui n’éclaire pas. » - Main qui tente une sortie. Soit parce que cette « parole lichen » est aidée par le monde lui-même qui n’est pas toujours de l’ordre de la frappe par quoi son dehors entre en nous et nous laisse souffle coupé, muet mais bien parce que parfois inexplicablement dehors et dedans harmonisent leurs contraires. Se gardent dans leur déchirure. Et c’est alors un « accord entre l’air et le matin », alors « aucune peur ne reste / entre la plaque d’herbe et le mur / et les ardoises qui coupent le ciel ». Un accord dont Antoine Emaz dit qu’il « ne tient à rien ». Peut-être. Mais il tient bon, a-t-on envie de lui répondre.
Oui, « on n’est pas tout à fait démuni » : « On peut encore aller pieds nus dans l’herbe et n’être que cette courte marche pieds nus dans l’herbe et la lumière droite ».
Mieux, La « parole lichen » est parole pionnière. Lente. Persévérante. Elle n’abat pas le mur de « la bêtise massive » mais « jour après jour / après soleils et pluies », de poèmes en poèmes – tous sont ici datés entre le 13/05/00 et le 25/05/03 – « il s’amenuise / devient poussière en bas / mais reste mur ». Encore. « Parole lichen » est parole thallophyte ! Et les tallophytes attaquent les roches, les dégradent jusqu’à libérer les minéraux avec lesquels ils finiront par former de nouveaux sols, nous dit le savoir du botaniste ! Viendront d’autres « horribles travailleurs » !
Pour l’heure, ces mots d’André Frénaud à Antoine Emaz dans lesquels il pourrait reconnaître sa cambrure d’homme : « je n’espère pas, je m’efforce ».