19/09/2006
LU 7 : La méthode Stanislavski de Claire Legendre
La méthode Stanislavski, on tourne autour de ce titre de Claire Legendre publié chez Grasset, soit parce qu’on sait – ou croit savoir – ce qu’il en est de ce chemin supposé sûr puisqu’on s’intéresse par ailleurs au théâtre et que forcément on a rencontré Stanislavski, soit parce que plus simplement on a lu la quatrième de couverture !
Ainsi va la lecture, on tourne les pages sans cesser jamais de se demander comment le récit qu’entreprend Graziella Vaci, pensionnaire de la villa Médicis à Rome, fascinée par cet « emblème de notre génération perdue » qu’est à ses yeux S.A.R, tueur des trains, et qui débouche sur l’écriture d’un scénario de film vite transformé en pièce de théâtre dont un metteur en scène connu, Vlad, va vouloir assurer le devenir scénique ; oui, comment ce livre va finir par tendre vers son titre. Et faire flèche.
On le sait la méthode de Stalisnavski ne concerne pas le roman – Qui connaît Claire Legendre sait que de Making off ( éditions Hors Commerce, 1998, repris in J’ai lu) à Matricule (Grasset, 2003) en passant par le très médiatisé Viande (Grasset, 1999), il n’y a pas de méthode chez la jeune romancière, tout au plus, et j’emprunterai ces mots à Jean Echenoz que l’on croise – en clin d’œil admiratif ? – dans La méthode Stanislavski, « une appréhension, aux deux sens du terme, de ce qu’on veut raconter et de la façon dont on veut le raconter » - mais bien le théâtre et plus particulièrement la formation de l’acteur, titre traduit de l’américain et préfacé par Jean Vilar en 1958, et la construction du personnage.
On pourrait dire de ce livre de Claire Legendre qu’il est un roman policier. Et certes tous les ingrédients sont présents : un meurtre, un séduisant commissaire, un assassin, la villa Médicis et le monde de l’art contemporain pour décor …Et j’aime, dans ce livre, la montée lente vers le terrible, me plais à l’ironie douce de quelques descriptions – La villa Médicis que je ne connais pas comme le festival du livre de Nice que je pourrais connaître mais dont je me garde encore – à cet art de l’intrigue que Claire Legendre maîtrise : fausses pistes, impasses, rebondissements, mobiles souterrains, calculs, non-dits… toute cette réalité où l’on ne s’avance que masqué comme l’autre sur le grand théâtre du monde, des amours et des fêtes – nous sommes à Rome ne l’oublions pas, Rome et son décor, ses flèches baroques, ses trompe-l’œil, ses faux-semblants et ce parfum de secret qui flotte, ces passions tues. Mais ce serait en amoindrir l’enjeu et la portée puisqu’on ne pourrait le comparer qu’aux romans du même genre.
Alors ? Dire qu’il s’agit d’un livre sur le théâtre serait bien court et réducteur. Ce roman est le livre d’un autre texte dont nous ne connaîtrons que quelques passages, bribes d’un objet littéraire laissé en amont, non perdu sinon voué à passer dans les corps des acteurs Léa et Ali. Texte voué à devenir parole, à produire du jeu, à être porté sur la scène par l’entremise de Vlad, fervent partisan de la méthode de Stanislavski. Parodiant René Descartes, on pourrait dire « pour bien conduire » l’acteur « à chercher la vérité » du personnage à partir de sa propre vérité, si par ce terme on entend sa « mémoire affective » : matériaux disparates d’affects, sentiments, souvenirs…Livre d’une fascination moins pour les tueurs en série finalement que pour les metteurs en scène qui inventent le spectacle avec les acteurs, aidant à l’apparition de la parole et donnant à la présence de l’acteur tout son poids, courant le risque de la vérité.
Avec la méthode de Stanislaski, il n’est plus question de grimace ni d’artifice. L’expérience traverse la technique. La déborde. Un événement advient qui subvertit la représentation même. Là, le texte littéraire peur rencontrer sa corne – Vous vous souvenez de Michel Leiris, de sa « littérature considérée comme une tauromachie » ? « Faire un livre qui soit un acte » était son désir le plus vif – et devenir, sur le plateau, ce qu’il était mais en puissance seulement. Jouant, l’acteur énonce la parole, arrive à se mettre à l’endroit où la parole devient possible. Concrète. Réelle. Parole qui aura prise, fera trait – cette flèche et sa plaie – sur le spectateur. Traversé par la parole, il est parlé si loin qu’il en bégaye avant de se taire. Silence, terreau pour l’acte en fleur. Ici, un crime. Le Mal.
Que dire de l’écrivain, de la littérature sans cette « part maudite » du jeu, de l’alea, du danger ? Oui, que dire ? Et Claire Legendre en claire jeune fille s’esquive non sans nous adresser, se retournant, un énigmatique sourire.
© Alain Freixe
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11/09/2006
Lu 6 : Viendra-t-il le ciel?
Il y a tant de choses que nous ne verrons pas ! Tant de nuits à l’intérieur du jour. À rôder en lisière, sur les bords déchiquetés des hommes quand ils aiment. La littérature s’affronte toujours à la même question : comment raconter l’irracontable ? Et toujours tentant cela, toujours ses pages nous font entrevoir sinon cette nuit du moins les premières vagues d’une d’entre elles.
Pris entre beauté convulsive des surréalistes et construction maîtrisée du Nouveau Roman, Vienne le ciel est un beau récit, publié aujourd'hui par les éditions de l'Amourier dans leur collection Thoth. Beau d’être aussi troublant. Qu’une « mère soit le cadavre d’une femme amoureuse », si cela ne peut se dire, cela peut s’écrire. Se composer. C’est tout l’art de Jérôme Bonnetto que de bâtir un récit comme une mosaïque où jouent des voix narratives multiples. L’effet de brouillage dure peu, très vite on repère les différentes tesselles , leurs couleurs et nuances. Jamais on ne perd le fil du chemin invisible, ligne de fracture interne qui parcourt l’épaisseur et l’obscurité de la vie d’Ada comme dans ces cristaux si transparents qu’on finit par y noyer ses yeux.
Allez, comme de juste, je vais m’exécuter et m’efforcer de répondre aux fameuses questions ; de quoi ça parle ? Qu’est-ce que ça raconte ? Pour le dire vite et j’espère pas trop mal : un photographe – on a son carnet – propose à une jeune femme, Ada, de la photographier tout au long d’un « voyage sentimental » qui va les conduire de Prague à Paris, puis Tokyo, Petersbourg, encore Prague et enfin une ville imaginaire, celle de ce dernier chapitre où se mêlent alors qu’un bateau s’en va emportant l’homme aimé, les voix d’Ada et de son fils Alexandre. Alors pour que vienne le ciel, une mère demande à son fils de la tuer en lui brisant la nuque au moyen d’une pierre, celle-là même qu’il est devenu. Pour que Vienne le ciel, il faudra bien des prières. Des folies. On laissera aux lecteurs le soin de décider s’il viendra ou pas.
Compositeur ai-je dit, monteur aussi bien. Dans ce récit où la problématique photographique, cette folie de l’instantané, cette fraction, ce point de présent déjà enfui se croise avec la problématique littéraire qui se développe, elle, à l’aventure, les éléments se mettant en place chemin faisant – écrire ne saurait se faire qu’au présent . Dans les deux cas, on cadre. On coupe. Comme le tailleur de tesselles. Puis on met en place. On agence. On monte. Douleur et lumière de ce qui tient on ne sait plus trop comment tellement les lignes de narration deviennent souples et comme poreuses. Comme dans ce dernier chapitre où sans le soutien d’une quelconque ponctuation s’impose le rythme qui emporte ce chant d’amour. Et de mort.
© Alain Freixe
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10/09/2006
Lu 5 : Serge Bonnery, homme du Midi noir
Après "Une patience", ce récit qui à partir d’un objet – cette planchette percée d’une rainure, dont les soldats se servaient pour astiquer leurs boutons – laisse s’opérer – avec « un tremblé dans l’écriture » dont Yves Ughes disait qu’il « était cultivé comme un acte de fidélité » - un lent travail de mémoire autour de la figure d’un grand-père, ancien poilu de 14-18 ; après Le temps d’un jardin où le grand-père est convoqué mais cette fois comme donateur de « l’amour des choses terrestres », voici "Les roses noires", aux éditions de l'Amourier, collection Thoth, une histoire d’amour, un récit d’enfance si l’enfance n’est pas seulement un âge de la vie repérable sur la ligne du temps mais ce qui n’arrive jamais à se dire. Et comme tel fait retour. En fantôme obstiné.
Le tempo de l’écriture de ces trois livres diffère. Les roses noires sont un texte qui fait du silence et du secret, de l’attente, du mystère et de l’oubli, son sujet. Quelque chose se tient caché dans ce texte, quelque chose qui est ignoré du texte lui-même. Et c’est peut-être de savoir ce que c’est que d’aimer…
Si le récit est bien le lieu même de la mémoire ; si raconter, c’est bien conserver, maintenir au plus près ce qui fut vécu, Les roses noires nous content l’histoire d’une perte. Ce qui a été vécu, la mémoire même du narrateur se trouve dans un carnet, Le cahier noir de Jean, qu’il finit par ne plus retrouver…Du coup, Les roses noires pourraient être lues comme la tentative de reconstituer l’histoire consignée dans le cahier noir. De là son apparence labyrinthique, ces pans de narration que le narrateur s’efforce en même temps de comprendre et d’interpréter afin d’en faire apparaître la part de vérité. Ruines d’une écriture rompue, en miettes. En charpie.
L’écriture de Serge Bonnery, ses modulations développent un phrasé, un tempo qui tend un fil invisible entre ces moments de vie. C’est lui qui fait bouquet de ces roses noires.
Et c’est au lecteur de les disposer dans le vase qu’il aura choisi.
© Alain Freixe
22:30 Publié dans Du côté de mes interventions | Lien permanent | Commentaires (0)
Lu 4 : Jacques Dupin, homme des sources
Coudrier, le livre de Jacques Dupin qui vient de paraître chez POL, est la baguette qu’il nous confie. Prenez-la en mains. Laissez venir. Ce livre est tout entier en contact avec un pur Dehors que traversent courants d’énergie, fluxions et fluctuations.
Lisez, vous ne pourrez pas ne pas entendre comme un balbutiement têtu, celui-la même qu’il repérait chez Joan Miro : «Le balbutiement nous touche plus instinctivement, ou plutôt bouscule en nous de la pensée enfouie, de la parole informulée (…) perçant lentement à travers les stratifications d’un autre règne ». Quelque chose qui ne cesse pas de murmurer, dans les basses, au plus près de soi quand soi n’est plus que vide, n’est plus dedans. Ou plutôt que le dedans est dehors, pauvres eaux qui vont s’ajustant aux pierres d’un torrent souterrain, frêles eaux qui obstinées poursuivent leur cours.
C’est cela que l’on entend, cela qui fait signe, selon les mots de Pierre Reverdy, vers ce « noir qu’on n’a pas vu derrière les étoiles », dans ce dernier livre de Jacques Dupin.
© Alain Freixe
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03/07/2006
Lu 3 - La bouche est une oreille qui voit
Vite ! Il faut lire le beau livre d’Arlette Albert-Birot sur Serge Pey , La bouche est une oreille qui voit publié dans la collection Jean-Michel Place/poésie.
C’est entendu le Mexique est son « lointain familier », mais le pays d’oc, ses troubadours, ses poètes, ses hommes et ses femmes d’hier et d’aujourd’hui, est son « lointain intérieur ».
Homme d’oc, Serge Pey ne saurait être l’aigle dont il s’est approché dans ce beau livre publié par Jacques Brémond, je le verrai plutôt en grillon, ajusteur de pierres, occupé à chanter dans le mur tel que l’avait campé Raimbaut d’Orange, comme le rappelle Franc Ducros à propos de Reverdy:
« el temps qe grill
rob del siure
chanton el mur
jos lo caire
qe-s compassa e s’esquira »
Et ce grillon se tient toujours « sous le grand chêne de larmes » du monde. Vivant. « Comment savait-il, solitaire, que la terre n’allait pas mourir, que nous les enfants sans clarté allions bientôt parler ». Et l’on n’en sait toujours pas plus que René Char en son temps d’ombres terribles.
Juste que les poètes restent des amoureux d’inconnu. Intempestifs, ils se tiennent à la proue du présent comme les grillons sur les branches des genêts. À chanter moins pour demain que pour que notre présent ne se dilue pas dans l’actuel mais se tienne à hauteur d’homme et de sens.
© Alain Freixe
19:45 Publié dans Du côté de mes interventions | Lien permanent | Commentaires (0)
16/06/2006
Lu 2 - L'autre langue de Sylvie Fabre G.
Ce que l’on ne peut pas dire, il faut l’écrire. Simple, non, pour ce philosophe dont je tairai le nom ? Sauf que qui écrit sait très vite que personne ne sait écrire et que « chacun, le plus grand surtout, écrit pour attraper par et dans le texte quelque chose qu’il ne sait pas écrire, qui ne se laissera pas écrire. Il le sait » et ces mots sont de Jean-François Lyotard.
Que Sylvie Fabre G. le sache, c’est manifeste dans ce Quelque chose, quelqu’un publié ces jours-ci aux éditions l’Amourier dans leur belle collection Grammages. La quête dans l’écriture balaie l’air et nul papillon ne se prend aux mailles. Toujours le filet reste vide. C’est une misère !
L’approche du « papillon de neige » - Je prends ces mots à Joë Bousquet pour dire le mot manquant, ce mot-marguerite autour duquel les autres mots trouveraient couleurs, parfums et saveurs, mot-centre où s’ordonneraient toutes les contradictions qui déchirent nos vies et tiennent l’amour au large – restera sinon infinie – Je renvoie le lecteur à cet autre livre de Sylvie Fabre G. publié au Dé bleu en 2003, L’approche infinie – du moins interminable. En effet, s’il arrive que dans l’air du poème ce soit soudain comme un effleurement d’ailes, un souffle emportera la présence pressentie : « dans la quête (…) quelqu’un approche, il ne fait qu’approcher ».
Voilà bien définit le lieu de Sylvie Fabre G. C’est un lieu d’attente. Dans le monde et son jeu, celui de ses saisons qui portent tout, selon les mots d’Héraclite, comme sous la lampe, dans l’écriture, où le poète essaie de ressaisir ce que le monde a laissé au profond de son corps afin de donner visage à ce qu’il ignore avoir entrevu – « Tu serres les lèvres sur un mot, tu ne sais pas dire le monde, seulement ce qui tremble en toi après provision de sa misère » écrit Sylvie Fabre G. Et notamment dans ce livre qui s’ordonne de l’été au printemps autour d’un lac et ses entours de montagne, toujours les mêmes et toujours autres : « un nuage, un lac, un bout de terre sont pays de transit. Ils parlent en toi une autre langue ». Là et pas là, présence insaisissable quelques soient les visages que les saisons lui prêtent.
Oui, le monde est ami. Oui, toujours « quelque chose » a lieu et toujours « quelqu’un » s’approche. Cela s’appelle rencontrer. Et Sylvie Fabre G. en connaît le « génie » - Il faut lire ses récits publiés par l’Amourier sous le titre Le génie des rencontres - soit ce moment où quelque chose, un fragment d’altérité – quelque chose d’étrange près/autour d’un lac qui devient soudain familier – « des pas s’impriment dans ta chair. Leur empreinte est l’inconnu » - quelque chose qui coupe le souffle, fait refluer les mots, laisse sans voix – « tu ne sais pas le nommer » - quelque chose qui pourtant dénoue – « mais cela te délivre » - desserre les limites de notre être, l’étend. Et dans cette décrispation de ce qui nous tenait, dans cette secousse, ces saccades, s’avance « quelqu’un », se lève comme un visage .
Un visage, mais quel ? Le nôtre ? Voire ! S’il est une expression qui revient souvent dans ce livre, c’est bien celle dans laquelle s’exprime un non savoir : « tu ne sais pas si c’est toi », avoue Sylvie Fabre G.
Mot manquant, visage manquant. Ce qui serait notre vérité se perd et se disperse comme ces épilobes fin août sur les prairies alpines. Avec cette douceur, reste la joie d’aimer et l’étrangeté du monde et notre exil.
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11/06/2006
Lu 1 - La parole lichen d'Antoine Emaz
Là où le sol manque – ou un peuple, si l’on a lu Gilles Deleuze – la parole pour peu qu’elle sache se faire lichen n’est pas tout à fait démunie. Cette « parole lichen » est celle qui dans le poème d’Antoine Emaz tient toute sa poésie. En constitue la veille . Discrète et obstinée. Endurante. Quoiqu’il arrive. Elle se développe dans ce livre en 34 poèmes-lichens tous datés et disséminés sur de 5 mots-rocs : os, calme, ombre, peur et vieux.
Et qu’est-ce donc qu’une « parole lichen » ?
D’abord, c’est une parole qui refuse. C’est un non inaugural : « non / poser cela au départ / comme un grain de sable / ou un petit bloc sûr ». Un non au monde comme il va mal. Un non à la fatigue d’exister – « usé le corps usagé le cœur » - un non au « vieux » que l’on risque toujours de devenir. Un non à une langue toujours trop close, prisonnière des notions qu’elle véhicule, une langue exangue et si instrumentalisée qu’elle règle nos yeux sur les bassesses qu’elle couvre. Non, et tout commence. Tout peut commencer. En effet, il ne s’agit pas d’un non-coup-de-tête, violent mais sans suite, il ne ferait pas tomber le mur. Il s’agit plutôt d’un non-bélier, non répété jusqu’au dernier souffle. L’important est de « tenir le non » - l’expression revient par deux fois ! – tenir le non pour tenir tout court ! Insoumission et tenue. Telle est la posture d’Antoine Emaz : debout, dignité verticale : « vivre / sans grand espoir sauf / tenir le non / ne pas finir / tête basse ».
Cette éthique est liée à une esthétique. S’il s’agit de « serrer les mots » d’où parfois pour tout vers ces mots isolés, d’ où ces ellipses, ces effacements d’articles, ces ruptures syntaxiques, ces suspens blancs, ces silences… - on pense à André du Bouchet, auquel Antoine Emaz a consacré une très belle approche dans la collection de Jean-Michel Place : André du Bouchet, debout sur le vent, qui souhaitait voir les mots « libérer leur ciel » - c’est pour les tenir, les presser jusqu’à ce « reste de lumière » - cet os, cela qui reste. Et résiste – qui permettra de faire « un feu de mousse ».
Feu de peu ? Certes mais qui permet de durer. Encore un peu. Adossé à et contre.
Une « parole lichen », on le voit, c’est ensuite une parole du peu de mots qui « (va) vers le calme », vers ce jaune que prennent certains lichens, l’été, après les gris, les noirs de l’hiver comme ces encres de Djamel Meskache qui viennent couper les textes d’Antoine Emaz.Deux raisons possibles à cette inclinaison. Cette pente. Soit parce que la « parole lichen » obéit à la poussée de « l’ombre » - et c’est comme « voir revenir un visage / dans ce noir » - et que s’en vient la « peur », ce nom qu’Antoine Emaz donne faute de mieux à une angoisse moite, « une suée du dedans », « flaque de vide » comme une « gelée où le sang se prend » que l’écriture va éponger, ramenant à la surface ces « vieux souvenirs », ces émotions anciennes. Main qui essore - « Main qui attaque à la plume (…) main qui n’éclaire pas. » - Main qui tente une sortie. Soit parce que cette « parole lichen » est aidée par le monde lui-même qui n’est pas toujours de l’ordre de la frappe par quoi son dehors entre en nous et nous laisse souffle coupé, muet mais bien parce que parfois inexplicablement dehors et dedans harmonisent leurs contraires. Se gardent dans leur déchirure. Et c’est alors un « accord entre l’air et le matin », alors « aucune peur ne reste / entre la plaque d’herbe et le mur / et les ardoises qui coupent le ciel ». Un accord dont Antoine Emaz dit qu’il « ne tient à rien ». Peut-être. Mais il tient bon, a-t-on envie de lui répondre.
Oui, « on n’est pas tout à fait démuni » : « On peut encore aller pieds nus dans l’herbe et n’être que cette courte marche pieds nus dans l’herbe et la lumière droite ».
Mieux, La « parole lichen » est parole pionnière. Lente. Persévérante. Elle n’abat pas le mur de « la bêtise massive » mais « jour après jour / après soleils et pluies », de poèmes en poèmes – tous sont ici datés entre le 13/05/00 et le 25/05/03 – « il s’amenuise / devient poussière en bas / mais reste mur ». Encore. « Parole lichen » est parole thallophyte ! Et les tallophytes attaquent les roches, les dégradent jusqu’à libérer les minéraux avec lesquels ils finiront par former de nouveaux sols, nous dit le savoir du botaniste ! Viendront d’autres « horribles travailleurs » !
Pour l’heure, ces mots d’André Frénaud à Antoine Emaz dans lesquels il pourrait reconnaître sa cambrure d’homme : « je n’espère pas, je m’efforce ».
23:20 Publié dans Du côté de mes interventions | Lien permanent | Commentaires (0)