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02/04/2009

Turbuence 31 - Bernard Noël, Précis d'humiliation

( Je relaie ce texte de Bernard Noël. Chacun mesurera son importance aujourd'hui où les représentants des pouvoirs économiques et financiers  parlent entre eux à Londres une langue que les vers de l'argent ont pourri et avec laquelle ils cherchent à communiquer autour d'une "moralisation du capitalisme"! Je prends le texte de Bernard Noël comme une intervention, une parole contre les paroles, ce trop plein d'absence.)

 

Précis d'humiliation


Toujours, l’État s’innocente au nom du Bien public de la violence qu’il exerce. Et naturellement, il représente cette violence comme la garantie même de ce Bien, alors qu’elle n’est rien d’autre que la garantie de son  pouvoir. Cette réalité demeure masquée d’ordinaire  par l’obligation d’assurer la protection des personnes et des propriétés, c’est-à-dire leur sécurité. Tant que cette apparence est respectée, tout paraît à chacun normal et conforme à l’ordre social. La situation ne montre sa vraie nature qu’à partir d’un excès de protection qui révèle un excès de présence policière. Dès lors, chacun commence à percevoir une violence latente, qui ne simule d’être un service public que pour asservir ses usagers. Quand les choses en sont là, l’État doit bien sûr inventer de nouveaux dangers pour justifier le renforcement exagéré de sa police :  le danger le plus apte aujourd’hui à servir d’excuse est le terrorisme.
Le prétexte du terrorisme a été beaucoup utilisé depuis un siècle, et d’abord par les troupes d’occupation. La fin d’une guerre met fin aux occupations de territoires qu’elle a provoquées sauf si une colonisation lui succède. Quand les colonisés se révoltent, les occupants les combattent au nom de la lutte contre le terrorisme. Tout résistant est donc qualifié de « terroriste » aussi illégitime que soit l’occupation. En cas de « libération », le terroriste jusque-là traité de « criminel » devient un « héros » ou bien un « martyr » s’il a été tué ou exécuté.
Les héros et les martyrs se sont multipliés depuis que les guerres ont troqué la volonté de domination contre celle d’éradiquer le « terrorisme ». Cette dernière volonté est devenue universelle depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade Center : elle a même été sacralisée sous l’appellation de guerre du Bien contre le Mal. Tous les oppresseurs de la planète ont sauté sur l’occasion de considérer leurs opposants comme des suppôts du Mal, et il s’en est suivi des guerres salutaires, des tortures honorables, des prisons secrètes et des massacres démocratiques. Dans le même temps, la propagande médiatique a normalisé les actes arbitraires et les assassinats de résistants pourvu qu’ils soient « ciblés ».
Tandis que le Bien luttait ainsi contre le Mal, il a repris à ce dernier des méthodes  qui le rendent pire que le mal. Conséquence : la plupart des États – en vue de ce Bien là - ont entouré leur pouvoir de précautions si outrées qu’elles sont une menace pour les citoyens et pour leurs droits. Il est par exemple outré que le Président d’une République, qui passe encore pour démocratique, s’entoure de milliers de policiers quand il se produit en public. Et il est également outré que ces policiers, quand ils encombrent les rues, les gares et les lieux publics, traitent leurs concitoyens avec une arrogance et  souvent une brutalité qui prouvent à quel point ils sont loin d’être au service de la sécurité.
Nous sommes dans la zone trouble où le rôle des institutions et de leur personnel devient douteux.  Une menace est dans l’air, dont la violence potentielle est figurée par le comportement des forces de l’ordre, mais elle nous atteint pour le moment sous d’autres formes, qui semblent ne pas dépendre directement du pouvoir. Sans doute ce pouvoir n’est-il pas à l’origine de la crise économique qui violente une bonne partie de la population, mais sa manière de la gérer est si évidemment au bénéfice exclusif de ses responsables que ce comportement fait bien davantage violence qu’une franche répression. L’injustice est tout à coup flagrante entre le sort fait aux grands patrons et le désastre social généré par la gestion due à cette caste de privilégiés,  un simple clan et  pas même une élite.
La violence policière courante s’exerce sur la voie publique ; la violence économique brutalise la vie privée. Tant qu’on ne reçoit pas des coups de matraque, on peut croire qu’ils sont réservés à qui les mérite, alors que licenciements massifs et chômage sont ressentis comme immérités.D’autant plus immérités que l’information annonce en parallèle des bénéfices exorbitants pour certaines entreprises et des gratifications démesurées pour leurs dirigeants et leurs actionnaires. Au fond, l’exercice du pouvoir étant d’abord affaire de « com » (communication) et de séduction médiatique,  l’État et ses institutions n’ont, en temps ordinaire, qu’une existence virtuelle pour la majorité des citoyens, et l’information n’a pas davantage de consistance tant qu’elle ne se transforme pas en réalité douloureuse. Alors, quand la situation devient franchement difficile, la douleur subie est décuplée par la comparaison entre le sort des privilégiés et la pauvreté générale  de telle sorte que, au lieu de faire rêver, les images « people » suscitent la rage. Le spectacle ne met plus en scène qu’une différence insupportable et l’image, au lieu de fasciner,  se retourne contre elle-même en exhibant ce qu’elle masquait. Brusquement, les cerveaux ne sont plus du tout disponibles !
Cette prise de  conscience n’apporte pas pour autant la clarté car le pouvoir dispose des moyens de semer la confusion. Qu’est-ce qui, dans la « Crise », relève du système et qu’est-ce qui relève de l’erreur de gestion ? Son désastre est imputé à la spéculation, mais qui a spéculé sinon principalement les banques en accumulant des titres aux dividendes mirifiques soudain devenus « pourris ». Cette pourriture aurait dû ne mortifier que ses acquéreurs puisqu’elle se situait hors de l’économie réelle mais les banques ayant failli, c’est tout le système monétaire qui s’effondre et avec lui l’économie.
Le pouvoir se précipite donc au secours des banques afin de sauver l’économie et, dit-il, de préserver les emplois et la subsistance des citoyens. Pourtant, il y a peu de semaines, la ministre de l’économie assurait que la Crise épargnerait le pays, puis, brusquement, il a fallu de toute urgence donner quelques centaines de milliards à nos banques jusque-là sensées plus prudentes qu’ailleurs. Et cela fait, la Crise a commencé à balayer entreprises et emplois comme si le remède précipitait le mal.
La violence ordinaire que subissait le monde du travail avec la réduction des acquis sociaux s’est trouvée décuplée en quelques semaines par la multiplication des fermetures d’entreprises et des licenciements. En résumé, l’État aurait sauvé les banques pour écarter l’approche d’un krach et cette intervention aurait bien eu des effets bénéfiques puisque les banques affichent des bilans positifs, cependant que les industries ferment et licencient en masse. Qu’en conclure sinon soit à un échec du pouvoir, soit à  un mensonge de ce même pouvoir  puisque le sauvetage des banques s’est soldé par un désastre?
Faute d’une opposition politique crédible, ce sont les syndicats qui réagissent et qui, pour une fois, s’unissent pour déclencher    grèves et manifestations. Le 29 janvier, plus de deux millions de gens défilent dans une centaine de villes. Le Président fixe un rendez-vous aux syndicats  trois semaines plus tard et ceux-ci, en dépit du succès de leur action, acceptent ce délai et ne programment une nouvelle journée d’action que pour le 19 mars. Résultat de la négociation : le « social » recevra moins du centième de ce qu’ont reçu les banques. Résultat de la journée du 19 mars :  trois millions de manifestants dans un plus grand nombre de villes et refus de la part du pouvoir de nouvelles négociations.
La crudité des rapports de force est dans la différence entre le don fait aux banques et l’obole accordée au social. La minorité gouvernementale compte sur l’impuissance de la majorité populaire et la servilité de ses représentants pour que l’Ordre perdure tel qu’en lui-même à son service. On parle ici et là de situation « prérévolutionnaire », mais cela n’empêche ni les provocations patronales ni les vulgarités vaniteuses du Président. Aux déploiements policiers s’ajoutent des humiliations qui ont le double effet d’exciter la colère et de la décourager. Une colère qui n’agit pas épuise très vite l’énergie qu’elle a suscitée.
La majorité populaire, qui fut séduite et dupée par le Président et son clan, a cessé d’être leur dupe mais sans aller au-delà d’une frustration douloureuse. Il ne suffit pas d’être la victime d’un système pour avoir la volonté de s’organiser afin de le renverser. Les jacqueries sont bien plus nombreuses dans l’histoire que les révolutions : tout porte à croire que le pouvoir les souhaite afin de les réprimer de façon exemplaire. Entre une force sûre d’elle-même et une masse inorganisée n’ayant pour elle que sa rage devant les injustices qu’elle subit, une violence va croissant qui n’a que de faux exutoires comme les séquestrations de patrons ou les sabotages. Ces actes, spontanés et sans lendemain, sont des actes désespérés.
Il existe désormais un désespoir programmé, qui est la forme nouvelle d’une violence oppressive ayant pour but de briser la volonté de résistance. Et de le faire en poussant les victimes à bout afin de leur démontrer que  leur révolte ne peut rien, ce qui transforme l’impuissance en humiliation. Cette violence est systématiquement pratiquée par l’un des pays les plus représentatifs de la politique du bloc capitaliste : elle consiste à réduire la population d’un territoire au désespoir et à la maintenir interminablement dans cet état. Des incursions guerrières, des bombardements, des assassinats corsent régulièrement l’effet de l’encerclement et de l’embargo. Le propos est d’épuiser les victimes pour qu’elles fuient enfin le pays ou bien se laissent domestiquer.
L’expérimentation du désespoir est poussée là vers son paroxysme parce qu’elle est le substitut d’un désir de meurtre collectif qui n’ose pas se réaliser. Mais n’y a-t-il pas un désir semblable, qui bien sûr ne s’avouera jamais, dans la destruction mortifère des services publics, la mise à la rue de gens par milliers, la chasse aux émigrés ? Cette suggestion n’est exagérée que dans la mesure où les promoteurs de ces méfaits se gardent d’en publier clairement les conséquences. Toutefois à force de délocalisations, de pertes d’emplois, de suppressions de lits dans les hôpitaux, de remplacement du service par la rentabilité, d’éloges du travail quand il devient introuvable, une situation générale est créée qui, peu à peu, met une part toujours plus grande de la population sous le seuil du supportable et l’obligation de le supporter.
Naturellement, le pouvoir accuse la Crise pour s’innocenter, mais la Crise ne fait qu’accélérer ce que le Clan appelait des réformes. Et il ose même assurer que la poursuite des réformes pourrait avoir raison de la Crise… Les victimes de cette surenchère libérale sont évidemment aussi exaspérées qu’ impuissantes, donc mûres pour le désespoir car la force de leur colère va s’épuiser entre un pouvoir qui les défie du haut de sa police, une gauche inexistante et des syndicats prenant soin de ne pas utiliser l’arme pourtant imbattable de la grève générale.
Pousser à la révolte et rendre cette révolte impossible afin de mater définitivement les classes qui doivent subir l’exploitation n’est que la partie la plus violente d’un plan déjà mis en œuvre depuis longtemps. Sans doute cette accélération opportune a-t-elle été provoquée par la Crise et ses conséquences économiques, lesquelles ont mis de la crudité dans les intérêts antipopulaires de la domination, mais la volonté d’établir une passivité générale au moyen des media avait déjà poussé très loin son plan. Cette passivité s’est trouvée brusquement troublée par des atteintes insupportables à la vie courante si bien - comme dit plus haut – que les cerveaux ont cessé d’être massivement disponibles. Il fallait dès lors décourager la résistance pour que son mouvement rendu en lui-même  impuissant devienne le lieu d’une humiliation exemplaire ne laissant pas d’autre alternative que la soumission. Ainsi le pouvoir économique, qui détient la réalité du pouvoir, dévoile sa nature totalitaire et son mépris à l’égard d’une majorité qu’il s’agit de maintenir dans la servilité en attendant qu’il soit un jour nécessaire de l’exterminer.

© Bernard Noël

Lu 37 - Gaston Puel par Eric Dazzan

Couv Gaston Puel964.jpgAprès Pierre Garnier, Jean Malrieu, Serge Wellens, Pierre Dhainaut, Présence de la poésie, cette collection ouverte par Cécile Odartchenko aux éditions des Vanneaux qu’elle dirige, accueille Gaston Puel. L’homme de Veilhes est présenté par Eric Dazzan. Comme pour les volumes précédents, trois espaces font tresse à ce livre. Le premier accueille une présentation du poète et de son œuvre ; le second, iconographique, est illustré ici – une fois n’est pas coutume ! – par des références autobiographiques manuscrites par Gaston Puel ; le dernier est une anthologie de poèmes enrichie d’une dizaine de « poèmes récents ».

Je suis heureux de cette parution.J ‘ai lu ces pages avec la même joie qui me faisait – c’était hier ! – saluer l’homme de tous les refus, l’insurgé chaleureux qui demande au mélèze : « délivre-moi de la tendresse qui arrondit l’amour » afin qu’éperonné jusqu’à la brûlure « l’âme s’ouvre au vent qui vient », « âme errante » qui sait reconnaître ses « attaches », selon le titre du dernier livre qu’il vient de publier aux éditions de l’Arrière-Pays. Louer le tôt levé qui sait recevoir « l’aube comme un baquet d’eau fraîche », le marcheur matinal qui va « vers le grand poumon des versants », l’homme incertain qui lit l’espoir – cet « élan vers l’impossible » - dans les nuages de son pays et dans le vernt, « la grâce de recommencer ».
J’aime à retrouver dans ces pages présent, le poète. Le « livreur » solaire de « mots lavés de frais / à la source du matin », le passeur qui dégèle le monde et dont la voix laisse entendre un triple oui aux travaux et aux jours après que dans la bouche s’est défait un NON murmuré pour « (acquiescer) au futur sans oreille, à la terre qui se dérobe sous nos pieds ».
Eric Dazzan a raison de voir dans la poésie de Gaston Puel, dans sa vie en poésie depuis les années 40, une « traversée de l’invivable », traversée obstinée, sans concession avec le monde des Lettres, sans illusion sur les pouvoirs de la parole, fidèle à ce « lien mortel » qu’il noua tôt avec la terre « grave et souffrante ».
Lien qui se goûte sur la langue, dans les mots de ses poèmes. « Saveur mortelle » de la poésie de Gaston Puel. Source de vie pour qui sait se rendre « sensible à la part renaissante de chaque chose qui dure (…) devancer dans ce qui passe le souffle qui va l’emporter, participer ainsi de ce qui le ressuscite », selon les mots de Joë Bousquet, aimés de Gaston Puel.

Contact: Editions des vanneaux - http://les.vanneaux.free.fr

Pier Paolo Pasolini, C. lu par Yves Ughes

Ypsilon.Éditeur naît en septembre 2007 afin de publier Un coup de Dés – dans le format et avec les caractères et les illustrations (d’Odilon Redon) que devait comporter l’édition originale préparée par Mallarmé chez Ambroise Vollard. À coté, nous publions l’édition originale de la première traduction arabe du poème par Mohammed Bennis.

Ce double premier ouvrage est représentatif de l’esprit de la maison qui va se consacrer à la littérature (française et étrangère), à la typographie (histoire et création) et aux beaux-arts (peinture, dessin, photographie, estampes).

Contact: 29 boulevard de Clichy, 75009 Paris - tel: +33 (0)6 29 45 49 07 ou contact@ypsilonediteur.com



Pasolini - copie.jpgAvec les grands poètes, il est toujours des fragments qui remontent des fonds, monstrueux comme créatures des lieux opaques, comme créations chargées de lourdes ténèbres.

Il en va ainsi de ce texte de Pier Paolo Pasolini, au titre mystérieux, codé, Chatoyant : « C. » que publie Ypsilon.Editeur(17 euros):
« Le 18 novembre 1965, Pasolini écrit à l’éditeur Giulio Einaudi : je vous enverrai d’ici quelques mois un poème, appelons-le ainsi, qui, étant une chose parfaitement extravagante et « hors œuvre », figurerait très bien comme publication isolée, dans votre collection. Il s’intitule « F ».
F. (C. dans notre traduction), la fica, la figue et pour nous, la chatte est l’objet et le destinataire.

L’audace se fait ici calligramme. Un losange ouvre le livre, s’ouvre, s’offre comme lèvres dilatées               (…)
fournit à une mère géant-
e, toi libre du petit sac de la
culotte, au soleil comme un
biscuit trempé de lait,
(…)
on le perçoit d’emblée : l’obsession s’installe et s’exacerbera jusqu’au sacré : le losange de l’origine du monde appellera en écho la croix, figure si proche et marque d’une matrice également mystérieuse. Pasolini rapportait le dicton Celui qui n’aime pas la chatte n’aime pas Jésus.  Ainsi va, se crée et prend forme la démarche poétique, dans la lacération des morales établies, dans l’évaporation des certitudes et la conquête, mot après mot, de la dé-composition. Le cœur palpitant établi, on peut voir s’agencer le chaos du monde.
Et ainsi :
que la poésie soit intégrale,
il faut détruire son unité !

je ne peux pas : l’expression revient en liet-motiv, car la question d’être au monde se révèle au gré des lignes écrites comme une question impossible. Dans la conscience passent drapeaux et cortèges, présences et absences, défilés fantomatiques. Le sens –qui relève  de la démarche officielle et académique- se serait bien installé dans des formes sociales et/ou prophétiques, mais la vulgarité domine toujours et sans cesse elle revient vers ce point central qui fascine : l’humidité aimantée de la chatte :

figue, trou de médiocrité, puits d’égalité,
cloaque de résignation, bassine d’imitation,
vase de conformisme,

Libérer dès lors le cours des vers, jusqu’à ce qu’ils soient « hors œuvre ». Y mêler les cendres de Gramsci, l’enterrement de Togliatti. Car l’œuvre révolutionnaire travaille dans le démembrement, l’écartèlement de la prosodie, l’acharnement frénétique contre la phrase.

Face  à la « C. » le langage prend acte de son impuissance, il se décompose pour nous inviter à une marche collective vers le trou béant du sens. Vertige et recomposition nécessaires.

et  Tu es là, au Centre,
Commun Dénominateur de tous,
derrière  un sale buisson sur la pente glissante.
AU TRAVAIL, AU TRAVAIL,
Œil de chair qui ne voit pas !

Partant de cette publication insolite et excellente, à chacun de s’y mettre.


30/03/2009

Patrick Joquel - En chemin

( Entre quelques voyages pour les loisirs ou pour la poésie (lectures, conférences ou formation professionnelle pour les enseignants), Patrick pj au bego 007 photo Raphael Thélème - copie.jpgJoquel partage ses jours entre les bord de la Méditerranée sur la côte d’Azur, et les cimes du Mercantour… "Difficile de choisir entre ces deux absolus : l’un de silence et l’autre de solitude, dit-il, les deux nourrissent l’écriture." Pour découvrir ses publications : http://joquel.monsite.orange.fr et suivre les liens…
Depuis 2007, il essaye avec quelques amis un peu fous aussi de faire vivre une revue de poésie Cairns, le numéro quatre est sorti en janvier 09. le site de l’association éditrice : http://monsite.orange.fr/pointesarene )



Nous suivons la langue étroite du torrent
le sentier nous tient
il nous élève
abrupt

Nous allons cœur et souffle en prise avec le dénivelé. Les cuisses flambent l’altitude et nous nous élevons sans autre à coups que le poids du corps qui passe d’un pied sur l’autre.

Nos yeux s’arrêtent sur la falaise à l’affût d’une saxifrage à fleurs multiples. Il y en a deux. Hampes dressées dans l’ombre. Elles nous dominent
verticales
inaccessibles 
patientes et tenaces

Nous calmons nos corps un instant. La sérénité du lac Autier les apaise et nous reprenons la marche les pieds allégés par le silence.

La brèche où nous devons porter nos poids nous appelle et le vaste pierrier qui la défend semble nous inviter à goûter sa minéralité tout en nous narguant de son chaos

La marche nous masse et nous vibrons sur la peau des pierres

Les cairns
dociles
déroulent
si lentement
le passage
que nous envions
l’agilité du chamois

D’un caillou à l’autre
l’œil aux aguets
la beauté des pierres

Je voudrais caresser le grain de leur peau
apprendre à lire leurs géographies intimes
déchiffrer leurs cartographies de lichens

Le lent démantèlement de la montagne par la glace et ces millions d’années d’érosion pour la rendre accessible aux randonneurs fous que nous sommes… car il s’agit bien de folie n’est-ce pas que de vouloir se confronter à ce chaos quand nos fauteuils sont si confortables les documentaires télés si remarquables

Nous nous posons sur la brèche du lac Autier
enfin


et jusqu’au Capelet
nous ne serons plus que regard

Du sommet
nous suivons l’étagement des lacs
vu de cette hauteur le trajet du glacier devient une évidence
son étreinte aussi 
nous demeurons

suspendus à ce plus haut silence
et nous touchons de tous nos yeux notre présence au monde
être vivants pour nous
c’est respirer
ici

Une marmotte siffle sa présence
un aigle
la mort menace
et toujours
tenace
et toujours
emmêlée à la beauté

fragile éphémère

Que sommes-nous
chacun en notre espèce
que sommes-nous en ce vaste monde
sinon quelques kilos de chairs animées de petites étincelles
?
On en surprend parfois de ces étincelles au croisement des regards ou des mains
une impalpable chaleur se partage alors

La même chaleur tactile que les peaux caressées jusqu’à l’orgasme embrasent


extrait de Les cairns m’ouvrent le chemin (inédit)
© Patrick Joquel

Balise 44- Question de rythme (2)

"Le rythme révèle l'espace. Non pas un espace déjà là, constitué en dehors de lui, mais l'espace qu'il ouvre en s'accomplissant et dont la genèse est une avec son apparaître. Un rythme ne se déroule pas dans l'espace. De même que la dimension première du verbe est l'aspect, ce schème de l'image verbale qui apporte et emporte avec soi la tension de durée qui lui est propre, son «temps impliqué» dit Gustave Guillaume, de même un rythme ne s'explique pas dans l'espace (ou le temps) comme fait l'éloignement d'un train qui relève les distances par rapport à celui qui l'écoute dans la nuit. Il n'est pas accessible à une visée intentionnelle, parce qu'il n'est pas de l'ordre de l'objectité. Il n'est objet ni de représentation ni de perception. Il n'est pas : il existe. Il est articulation de l'existence : il articule la spatialité du à..., d'une présence à...
Ce pouvoir du rythme est le fondement de tous les arts."

Henri Maldiney

17:22 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, poésie