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18/11/2007

Balise 23 - Voyager en intensité

Vertigineuse, cette phrase de l'homme immobile de Carcassonne Joë Bousquet : "l'immobile est toujours ailleurs"!
Tournant autour, c'est encore une fois Gilles Deleuze qui m'a mis sur la voie de la deterritorialisation de Joë Bousquet:
« On sait bien que dans nos régimes les nomades sont malheureux : on ne recule devant aucun moyen pour les fixer, ils ont peine à vivre. Et Nietzsche vécut comme un de ces nomades réduits à leur ombre, allant de pension meublée en pension meublée. Mais aussi, le nomade, ce n'est pas forcément quelqu'un qui bouge ; il y a des voyages sur place, des voyages en intensité, et même si historiquement les nomades ne sont pas ceux qui bougent à la manière des migrants, au contraire ce sont ceux qui ne bougent pas, et qui se mettent à nomadiser pour rester à la même place en échappant aux codes. »
Gilles Deleuze, Pensée nomade, L’île déserte et autres textes, Les éditions de Minuit

20:00 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (2)

Frédéric Lefeuvre, constructeur d'images

7d54123767274bc0a4d49809514160e6.jpgMon ami Frédéric Lefeuvre m'envoie ses ombres frontières,sa reconquête du regard. C'est un livre d'artiste à douze exemplaires comportant 15 images originales.Il prend place dans cette belle collection des Cahiers du chêne rouge qu'il a fondé il y a quelques années à Seglien, 56160 (Tel: 0297280199) et dont le site est en construction: http://monsite.wanadoo.fr/lechenerougeeditions

 Dix volumes déjà:

-Les caresses de la terre, chant baroque d'Italie et d'Espagne (juin 2004)

-Les chemins du seigle, paysages de Bretagne, I (juin 2004)

-Les chemins du seigle, paysages de Bretagne II (juin 2004)

-De ballades en complaintes, Antonin Artaud, septembre 2004

57ed1784d257a28b3416f93b2fd1a723.jpg-Le passeur solitaire, Joë Bousquet, préface d'Alain Freixe (janvier 2005)

-Sous les drapeaux de l'illusoire, texte de Line Clément (Avril 2005)

-Raconte-moi un mouton!, vendanges 2005 (Octobre 2005, Hors série N°1)

-Sulle colline bruciante, Cesare Pavese, texte d'Yves Ughes, (novembre 2005)

-Faits d'hiver, Paris février/mars 1983 (mai 2006)

-L'odeur du granit, Territoires intimes d'Armorique, février 2007 

 Frédéric Lefeuvre est l'homme du juste loin. Il sait la bonne distance, celle qui laisse la lumière circuler parmi les visages. Et lève leur présence. On pourra se reporter à mes Archives du mois de novembre 2006 à la date du 01 /11/06 pour lire L'oeil de la main, texte que j'ai consacré au travail de Frédéric Lefeuvre.

Dans son Odeur du Granit, ses Territoires intimes d'Armorique, il faisait précéder ses12 photographies d'un texte où il revisite sa démarche de constructeur d'images au plus près de son "désir photographique". Eclairant!

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   "Le photographe tranche dans le réel, communément on dit qu'il écrit avec la lumière. Derrière la toile des apparences que capte la rétine, avant que les dès ne soient jetés, il a le pouvoir d'offrir une  face  visible au vécu  intime des choses.


    Je construis des  images en passant, en passeur si possible, tout en laissant disponible ma pensée,   et  en   pansant  les  plaies  du   temps  à   partir d' une géographie intérieure et muette. Aucune chapelle esthétique ne se cache derrière elles. Elles se veulent l'union d'une rencontre et d'une émotion. De celle qui est marquée par une quête de l'insaisissable.


    Tout d'abord, au niveau de l'acte de  prise de vue, mon cheminement se nourrit d'histoires anciennes et de la vibration des lieux ; c'est une forme de photographie contemplative à l'écoute des silences et des signes de ce qui « a été ».  On fait toujours les mêmes photographies, on marche toujours vers le même horizon, on creuse toujours le même trou pour faire  naître  toujours  plus  d'apparitions. Il faut toujours chercher ce qui est derrière le cadre assassin  du  photographe.


    Ce qui m'émeut, c'est le contact direct de la main avec les fibres du papier bromure qui révèle le négatif exposé par la chambre noire. Je procède avec des  produits actifs par tamponnage, par caresses et par glissements successifs d'arabesques sur le support baryté. Les vapeurs murmurent avec le hasard. Parfois l'émulsion dégage des saveurs délétères, elle fume, elle brûle, elle irrupte des ombres sorties de mes mirages ; ce qui doit « être » depuis mes chaudrons infernaux,  persistera et existera.


    Dans mes paysages de Bretagne, j'espère renouer avec l'authenticité et la beauté d'un territoire qui souffre d'un déficit esthétique dans sa perception. Je recherche le lien, puis l'empreinte. La pensée ne se détruit pas,  elle remonte toujours le puits du temps. C'est tout le contraire d'un système : le mode opératoire est aléatoire et détaché de la technique ; le  but est de se perdre en chemin, de se mettre en danger parmi une mosaïque de paysages et de nouvelles frontières.    


    En fait, j'opère en utilisant une forme d'écriture automatique portée par une sensibilité en rupture. C'est une histoire de respiration et de fenêtres ouvertes sur  une ballade poétique. Ma démarche est  une oeuve de « déconstruction » des images telles que la société les conçoit.  Notre regard est devenu économique et sous contrôle. Aussi, il m'importe plus que jamais de maintenir mes désirs photographiques dans la magie et le souffle  si  vulnérable de la vie."


© Frédéric Lefeuvre
  

 

12/11/2007

Turbulence 20 - Vie et mort des revues de poésie

Ainsi donc s'en est fait: le Nouveau recueil s'arrête. Avec le N° 85, la revue que dirigeait depuis 1995 Jean-Michel Maulpoix, soutenue par les éditions du Champ vallon - revue qui avait pris la suite de celle intitulée Recueil et qui avait vu le jour en 1984 - disparaîtra sous la forme visible que nous lui connaissions.

Nous irons tourner d'autres pages.

Celles, virtuelles, d'un nouveau Nouveau recueil, mis en ligne à l'adresse suivante : http://www.lenouveaurecueil.fr/ "revue gratuite, numérique, plus prompte, plus réactive, plus présente, plus vivante...", écrit à son sujet Jean-Michel Maulpoix.

Souhaitons lui bonne navigation.

Et souhaitons aussi bon vent, à l'enseigne de l'Atelier du Grand Tetras, à la revue Résonance générale qui publie son N°1.b18f7da7da3711f2d63969e35001ba2f.jpg

Cette maison d'édition implantée dans un petit village du Massif jurassien, se dit animée par une vision écopoétique du monde. Elle dispose de 3 collections: "Terroir vécu" qui regroupe des textes fixant la singularité d'un art de vivre régional, tourné non vers le passé mais vers l'avenir; "Ecriture" est consacrée au roman et "Glyphes" à la poésie."Hors des sentiers battus, résister", son mot d'ordre me va. Et c'est là le propre d'un certain nombres de ces éditeurs que l'on dit petits!

Résonance Générale est dirigée par Daniel Leroux. Ses rédacteurs sont : Serge Martin, Laurent Mourey, Philippe Païni. Une revue  qui dans son premier numéro affiche une préface/manifeste, c'était dans nos sombres temps devenu chose rare.

Résonance pourquoi? "Parce que nous sommes du langage et parce que vivre dans le langage refuse de séparer lire-écrire-penser-vivre, parce que nous sommes des écoutes actives autant que des activités d'écoute. La résonance est à penser comme une poétique plurielle de la voix et des voix dans chaque voix".

Résonance générale Pourquoi? "pour entendre le sujet comme un rythme, une relation, une pensée du mouvement."

Il n'est dès lors pas étonnant de voir ce premier numéro tourner autour de la pensée du rythme de Henri Meschonnic. "poète libre" comme le nomme Serge Martin,  pour qui "le problème poétique majeur, aujourd'hui comme toujours, n'est pas la poésie mais le poème", le poème comme oeuvre de langage.

(coordonnées : Résonance générale, l'Atelier du Grand tetras, au-dessus du village, 25210, Mont de Laval. Tel: 0381689191. Mel: latalierdugrandtetras@wanadoo.fr.

La revue est semestrielle, Abonnement pour 3 N°s: 40 euros. 15 euros le N°) 

07/11/2007

Claudine Galea - L'heure Blanche


4bab94348035a4f2dc826b2ab38fa1c3.jpg( Claudine Galea écrit du théâtre, des romans pour les adultes et pour la jeunesse. Elle travaille également avec les chorégraphes et créateurs d'images nouvelles n+n corsino. Elle est présente sur Remu.net.

D'elle, elle dit : "Je suis d'origine maltaise, mon père est venu d'Algérie quelques années avant ma naissance et j'ai grandi à Marseille. Je vis à Paris, mais ce sont toujours la lumière du sud et la présence de la mer qui me portent.
Je n'aime pas beaucoup les catégories qui enferment et scindent. C'est sans doute pour ces raisons que j'ai toujours exploré différents territoires, seule ou accompagnée, avec des artistes d'autres horizons.

"

Parmi ses derniers livres :  Le bel échange (récit), Morphoses (roman  graphique avec Goele Dewanckel), Rouge Métro (roman noir à partir de  15 ans) aux éditions du Rouergue,  L'amour d'une femme (récit) au  Seuil, Je reviens de loin (théâtre) aux éditions Espaces 34 et La règle du changement aux éditions de l'Amourier, cadre dans lequel je l'ai rencontrée.Elle me confie aujourd'hui L'heure blanche qui devrait faire l'objet d'une publication avec  des illustrations de Goele Dewanckel très prochainement.)

 

Je m'appelle Blanche.

Je porte des robes blanches des culottes blanches des socquettes blanches et des tennis blanches.

Je n'aime pas la nuit.

Je n'aime pas les jeux d'enfants. Je n'aime pas plonger dans la piscine. Jouer à cache-cache. Je n'aime pas qu'on me fasse tourner avec un bandeau sur les yeux pour avancer à tâtons à la recherche des autres qui gloussent qui rient qui poussent des cris et appellent : Blanche par ici, Blanche par là.

J'aime l'été. Le sable dans l'île et l'heure de midi.
J'aime quand il n'y a pas d'ombre. Que les ombres même sont blanches.

C'est un pays très chaud où ma mère est née et m'emmène en vacances.

A midi personne ne sort.
Moi je vais jusqu'au bout du port et je vois tout ce que j'aime voir.

La plage à droite comme un voile de mariée.
La plage n'en finit plus de couler vers l'horizon. Une jeune fille en blanc marche sur la plage, la mariée entre dans la mer. Je la perds. Elle devient le ciel le sable l'eau et le soleil.

Ma mère accourt pour me mettre un chapeau blanc sur la tête.
Ma mère a une jupe blanche et un dos nu blanc. Et des lunettes de soleil noires.

Je déteste les lunettes de soleil.

Ma mère dit des mots : folle insolation trop chaud midi aveuglant mourir.

Je ne comprends pas ce qu'elle dit.
Je ne suis pas comme elle. Je n'ai pas chaud, pas mal à la tête et mes yeux aiment la lumière.

Je m'assieds sur la pierre blanche du quai. Je tourne le dos à la mer.
Les rues en pente du village dégringolent, ce sont des cascades.
Les maisons flottent, ce sont les rideaux en mousseline blanche que maman a mis dans le salon.

Qu'est-ce qui ressemble le plus à la neige ? La mer ou les maisons ?

Je fais des dessins sur des feuilles blanches. J'ai une boîte de peinture. Je n'utilise que le blanc. J'ai quarante dessins blancs. Depuis quarante jours.

Qu'est-ce qui ressemble le plus à la neige ? C'est l'heure de midi dans l'île au milieu de la mer.

Maman ne voit pas ce que je peins. Elle ne voit rien.
Elle passe une couche de peinture blanche sur le mur blanc, je vois le nouveau blanc, puis elle passe une deuxième couche, je vois le nouveau nouveau blanc.
Maman s'énerve : tu vois bien c'est blanc pareil, c'est pareil, tu ne peux pas voir du blanc sur du blanc. Mets des couleurs, ce sera beaucoup plus joli. Et plus gai.

Je regarde l'île et autour de l'île. Je regarde mes tennis blanches et mes ongles. Et dans le miroir je regarde mes dents. Et je regarde ma robe d'été en coton et aussi ma culotte. Je vérifie que tout va bien, tout est blanc.

Et je l'entends miauler.
Je la vois, ombre blanche le long du béton blanc.
Qu'est-ce qui est le plus blanc, la route, la maison, Bianca ?

Je lui ai apporté un peu de lait dans ma petite bouteille que maman avait remplie d'eau. Elle lappe dans ma main. Je m'allonge sur la pierre contre Bianca. Dans sa fourrure blanche, je m'endors.

Même les bruits sont blancs. Le cri des mouettes. Les mâts des bateaux qui vibrent dans l'air. Mon cœur qui bat, blanc.

Maman crie, appelle : Blanche !
Elle ne me voit pas.
Je suis la pierre et le béton, la plage et le sable, l'eau et le ciel, la chaleur et la lumière. Je suis l'île et j'ai dix ans. C'est ici que je suis bien moi, c'est ici que je veux vivre. Je veux vivre quand c'est midi et que je suis seule dans les rues de l'île. C'est l'heure blanche dont tout le monde a peur. C'est l'heure où j'oublie tout, où je n'ai plus mal, c'est l'heure du bonheur. Le bonheur est blanc.

Un jour toute ma peau sera blanche, et seront blancs aussi mes yeux bleux et mes cheveux blonds. Et ma langue, et la langue rose de Bianca. Le blanc me pousse dedans.
Quand je serai toute blanche, je disparaîtrai.

Comme mon papa.
Il photographiait les phoques. Neige, congères, lacs gelés. Il me montrait ses images. Il me disait, regarde Blanche, celle-là je l'ai solarisée. Je voyais des ombres banches, des flous blancs, des taches blanches, des mouvements blancs sur l'écran.
Il mettait encore plus de soleil, il appuyait sur le flash, il blanchissait, il illuminait, il aveuglait tout de blanc. Il disait, les aveugles voient dans le noir, moi je vois dans le blanc.
Moi aussi je vois. Je vois bien, je vois tout dans le blanc, je le vois.

Il y a quarante jours, maman a dit : papa a disparu, le blanc l'a pris, il est dans l'hiver éternel.
Elle a pleuré.
Moi je sais où il est.
Il est dans ses photographies, solarisé.
Il est dans l'île à l'heure de midi. Il est dans le sable et maman va le rejoindre dans sa robe de mariée. Il est entre la terre et le ciel à midi quand ça clignote et que tout devient jaune puis orange puis rouge puis noir puis blanc.
Je le peins dans mes dessins.

Qu'est-ce qui est le plus blanc, le vide, l'absence, le désir, l'attente ?

Un jour je serai Bianca et Bianca sera moi. Peut-être qu'il est là, mon papa, à l'intérieur de Bianca. Je caresse sa fourrure blanche, je t'aime Bianca.
Je crois que je sais : le plus blanc, c'est aussi le plus grand, c'est quand j'ai tout le temps, que c'est l'été, les vacances, que je peux faire ce qui me plaît, marcher dans l'île à l'heure la plus blanche de la journée.
Quand je sens dans mon ventre et ma poitrine quelque chose monter, monter.
Le plus blanc, c'est ce qui contient toutes les couleurs, c'est ce qui fait ressembler l'été à l'hiver, c'est ce qu'on met quand on va se marier, c'est ce qui rend le sale propre, c'est le drap qu'on met sur les morts et les premiers vêtements des bébés, c'est ce qui efface les fautes d'orthographe, et c'est la fleur du jasmin, le parfum préféré de maman, c'est les cailloux du petit Poucet, c'est la fin de la nuit, les nuages sur lesquels on vole, la crème chantilly, c'est Bianca et c'est mon papa. Le plus blanc, c'est d'aimer.

Comment expliquer ça à maman ?

© Claudine Galea

Jean-Claude Villain & Serge Plagnol/Mano a Mano 6

2c0814e7ac3568a403e26a6de9c1d57f.jpg11 exemplaires au format 14X18 ont vu le jour entre Nice, Bormes-les-Mimosas et Toulon.

L'ouvrage comporte 2 feuilles d'Arches de 260 g de format 56x18 pliées en quatre. Dans l'une, Jean-Claude Villain a eu la main; dans l'autre, JSerge Plagnol.

Il se présente sous une couverture (papier d'Arches, 390 g) typographiée au plomb mobile par Gilbert Fenouille à Nice.

prix unitaire : 350 euros.

Bernard Noël & Jean-Jacques Laurent/Mano a Mano 5

b88d6cdf8266eb9b6a03ab11b9d3e4a3.jpg13 exemplaires au format 14X18 ont vu le jour entre Nice, Vallauris et mauregny-sur-Haye.

L'ouvrage comporte 2 feuilles d'Arches de 260 g de format 56x18 pliées en quatre. Dans l'une, Bernard Noël a eu la main; dans l'autre, Jean-Jacques Laurent.

Il se présente sous une couverture (papier d'Arches, 390 g) typographiée au plomb mobile par Gilbert Fenouille à Nice.

prix unitaire : 450 euros. 

06/11/2007

Turbulence 19- C'est encore l'été!

En écho à la Turbulence 14 - C'était l'été (1), ce troisième chemin de Rainer-Maria Rilke: "Moi, "chasseur d'images", je monte dans mes montagnes, sauvage, taciturne, je me perds." (à Merline, fin 1920)

05/11/2007

Turbulence 18 - La collection Mano a Mano des Cahiers du Museur

De quoi s’agit-il ?

Il s’agit d’une bande de velin d’Arches de 270 g, de format 56x18, pliée en deux, chaque partie étant elle-même pliée en deux. Le tout replié donnant un livre de format 14 x18. Une fois ouvert, à l’intérieur 4 pages : 2 pour l ‘écrivain, 2 pour l’artiste, intercalées ou non, dans ce cas là, les pages 2 et 3 sont pour l’artiste lequel peut, s’il le désire, peindre les quatre pages.

L’idée n’est pas celle de mettre simplement en vis-à-vis texte et image. L’idée n’est même pas celle du dia-logue toujours escamoté du côté de l’harmonie un peu forcée parfois. L’idée est celle du conflit, du combat – Ce polemos dans lequel certains présocratiques voyaient l’essence même du réel – du face à face entre ces deux versants de la représentation.
Mano a Mano, ces mots espagnols ou italiens (encore qu’ils aient des aires de signification bien différentes !) pour retrouver la main. Main, point commun entre deux pratiques : celle qui manuscrit et celle qui peint, grave ou dessine, ou…
Comment ces deux mains vont-elles aller l’une vers l’autre dans ce modeste espace ? Comment vont-elles se rencontrer ? Se manquer ? S’effleurer ? S’épauler ? Se garder jusque dans la contradiction ?
Que ce soit là aussi une manière de s’inscrire dans ce « siècle à mains » dont parlait Rimbaud !

Chaque Mano a Mano comprend le versant « langagier » - et ce sera l’artiste qui aura à répondre – et le versant « plastique » - et ce sera à l’écrivain à répliquer. Les deux sont réunis sous couverture, constituée d’un papier d’Arches de 400 g typographié au plomb mobile par Gilbert Fenouille, artisan à Nice, couvert d’un papier cristal. Le nom des intervenants, le titre et le colophon seront manuscrits par le poète pour les deux feuillets.
11 ou 13 exemplaires verront à chaque fois le jour. Leur prix varie entre 350 et 450 euros.

 

Paru(s) :

- Mano a Mano 1 : Alain Freixe et Daniel Mohen, 2005.
- Mano a Mano 2 : Serge Bonnery et Anne Slacik, 2005
- Mano a Mano 3 : Gaston Puel et Bruno Foglia, 2005
- Mano a Mano 4 : François Laur et Marianne Frossard, 2005
- Mano a Mano 5 : Bernard Noël et Jean-Jacques Laurent
- Mano a Mano 6 : Jean-Claude Villain et Serge Plagnol
 

Turbulence 17 - La Belugo, au bord de braises qui ne finissent pas cendres

d8671782150270f9a9bac4cff628bbb9.jpgLes samedi 27 et dimanche 28 octobre 2007, nous étions Bernadette Griot, Jean Princivalle, Jeanna Bastide,353cd36eeee3024c78df2c6e2cd770a7.jpg Raphaël Monticelli, Serge Bonnery et moi-même, auteurs des éditions de l'Amourier invités par l'association La Belugo à Montagnac dansz l'Hérault à pousser la porte de l'écurie pour; près d'un feu de vieux ceps, croiser nos écrits, rencontrer un public attentif et généreux. Deux jours durant fusa l'étincelle - cette "belugo" occitanne - de la poésie. Celle de l'amitié l'accompagnait. C'est elle qui mit le feu à des extraits du livre de Raphaël Monticelli, Effraction, publié cdans la collection Ex-caetera des éditions de l'Amourier lors d'une lecture-théâtralisée que la compagnie de la Belugo anima avec passion et talent.

 

 

23b62683403b101d06f1eaad40ff050e.jpg58f5d862f2e76fd756808e00e34bf1e3.jpgf639138ace7fe287b6f69b8452311bd8.jpg

 On peut soutenir la Belugo en adhérant pour 20 euros à l'association qui organise aussi des ateliers d'écriture, des stages, des week-ends autour des types d'écriture et d'autres expressions comme peinture, calligraphie...

Adresse: La Belugo, 95 avenue Azema, 34530 Montagnac- 0467240233 - belugo@club-internet.fr 

Lu 20 - Bernard Noël-sonnets de la mort

Le poème ne sera jamais un discours parmi d’autres. Altérité irréductible, il nous force à voir. À entendre aussi bien. Comme5ebb3e19221c9d0e993e406b27e08cce.jpg Bernard Noël a dû crier. Comme quelque chose en lui a dû crier pour écrire ces sonnets de la mort ! C’est à partir de ce cri immensément silencieux qu’il a risqué le geste du poème. Là une force l’a fendu en deux et par le milieu l’a poussé à ouvrir l’espace où vont se montrer ces mots dont la torture est l’objet.

Bernard Noël nous avait déjà prévenu : « la mort ne vient pas du dehors ». Aussi ces sonnets – Ah ! les belles formes fixes d’hier ! La mort n’est pas occasion et objet d’expression. C’est elle qui finit par parler, ici. Une main de vivant a libéré la mort. Celle, obscène, qui travaille le corps, « ouvrant au couteau des bouches nouvelles et des râles rouges » pour qu’elles « (vomissent) des noms », qui écrase les têtes pour « (voir) suinter le secret / un peu de bave et de sang / la morve de la pensée », à quoi se réduit l’homme, « tas viandeux » avec qui il faut en finir quand on tient le manche. Ils, les bourreaux, ceux dont « la batte écrabouille le visage », ceux qui « font cuire la tête », ceux-là pour qui la torture fait partie de ces « actes /  raisonnables contre le terrorisme », ceux-là du pays du Bien prennent ici la parole. Et leurs mots nous forcent à entrer en honte. Honte qu’il y ait des hommes pour devenir des bourreaux et se comporter comme seuls des hommes sont capables de le faire, choisissant d’être du côté d’une loi criminelle qui ne saurait être loi des hommes , eux-là sont de chez nous. Des pays des droits de l’homme. Cela redouble notre honte. Leurs mots nous souillent. Insoutenables.
Oui, il y a de l’insoutenable. Et il y a à résister à partir de cet insoutenable. À partir du pire – Titre même de la collection des éditions fissile dans laquelle paraissent ces sonnets de la mort,  dans la collection "pire" (9 euros) Onze poèmes repris du N°2 de la revue Moriturus, Le sens du sang, revue créée en 2001 par Cédric Demangeot, Brice Petit, Lambert Barthélémy et Guy Viarre qui choisit en cours de route de se rayer de ce côté-ci du monde.
Ce n’est pas dans ces poèmes que l’on trouvera des « oh ! quelle horreur ! et des « oh ! comme c’est abominable ! ». On aura affaire ici à bien pire que des sentiments, on aura à affronter les mots mêmes du bourreau. Tels quels. Simples collages parfois de propos lus ici ou là mais qui au montage, dans les vers, leurs séquences, produisent de ces déflagrations qui allument soudain le jaune sale des ampoules des culs de basse fosse où « ça finit dans un baquet de pisse / jusqu’à plus soif ».
À cette objectivation du réel que produisent les poèmes de Bernard Noël, on se rend. Et c’est au point de jonction de la conscience et de ses vers que ce produit l’éclair. Le poète ici s’est effacé. Bernard Noël est de ces rares, de ces quelques-uns dont parle Jacques Dupin qui s’effacent pour écrire. Et c’est moins l’émotion dont on aura toujours raison de se méfier que l’émoi – ce que Bernard Noël appelle ailleurs « une émotion dépourvue de sentiments » - qui est le cœur de feu de ses mots, soit cet effondrement que la forme du poème en quelque sorte redresse. Et tient.
À soulever le cœur, la raison en sort comme épurée. Car on fond c’est comprendre qu’il nous faut. Comprendre comment la mort travaille notre monde.
Les bourreaux auront beau faire. Ils susciteront toujours ceux qui à l’aube seront leurs ennemis. Bernard Noël est de ceux-là. Irréductiblement, debout.

Lu 19 - A propos de l'art du bref

 (Deux livres, d'ici et d'ailleurs: Anthologie de l’épigramme de l’antiquité à la renaissance Edition de pierre Laurens NRF Poésie/Gallimard, cat 5 et  Anthologie Haïkus Texte français de Roger Munier Préface de Yves Bonnefoy PoésiePoints, 6,50 euros )

 

939aa21bccfbca49c8bb9b02adfeb19c.jpgMoins de mots, plus d’intensité. L’art du bref est difficile. Pourtant , « la génialité fragmentaire » -l’expression este6bb4f7715fb55a1082d528facd44c69.jpg de Schlegel –est à la mode : l’aphorisme de Char comme les poèmes de Guillevic si concis, clairs et nus, et dont on fête aussi cette année le centenaire de la naissance. Comment oublier le haïku et comment ne pas faire signe vers l’épigramme ?
On se souvient que retour du Japon Roland Barthes dans L’empire des signes, publié en son temps dans la belle édition des Sentiers de la création chez Skira, opposait ces deux genres brefs comme caractéristiques de l’Orient et de l’Occident.
D’un côté, un art du moins dire pour mobiliser l’attention et susciter un élan de la pensée vers « la chose comme elle est dans l’instant de sa révélation soudaine et là », selon Roger Munier. Quelques mots qui cherchent à aller plus loin que les mots. Des mots tels qu’ils se fassent oublier comme chez Bashô ou Shiki, Buson ou Issa. Des mots poreux – véritables puits artésiens – par où remonterait le « ah ! » des choses quand, étonnés, elles surgissent comme elles sont, moins peut-être dans leur être que dans les rapports qu’elles peuvent entretenir entre elles, quand ceux-ci sont justes, quand ils reposent dans une mesure qui les illumine. Des mots court-circuit, tels qu’ils viennent déconnecter notre esprit de ses types où il est comme à demeure := sourd, chaud et aveugle.
De l’autre, le fruit d’une rhétorique étincelante couvrant les domaines amoureux, narratif, descriptif, moral, comique, politique…peau élégante et chair subtile ! Lorsqu’il passera de la Grèce à Rome, il recevra de Catulle, l’ébranlement de la violence, et de Martial, ce rétrécissement en pointe qui voit briller sa lame dans la satire. À la brièveté s’ajoute comme trait distinctif du genre, « la pointe latine », la pique. Cette « agudeza » qui continuera à « battre son plein, selon Pierre Laurens » au grand siècle et au siècle des lumières ».
Poèmes courts d’ici et d’ailleurs. Poèmes du séjour terrestre de l’homme.

Lu 18 - Antoine Emaz - Caisse claire

d9d2daee800a8988281a68b25f859812.jpgCaisse claire. Sous ce titre se trouvent réunis par François-Marie Deyrolle et Antoine Emaz lui-même les poèmes qu’il a publié entre 1990 et 1997, soit de En deça, Fourbis 1990 à Boue, Deyrolle éditeur 1997. Une postface du poète Jean-Patrice Courtois accompagne les treize livres repris ici dans cette collection Poésie points du seuil (7,5 euros), qui ne cesse de s'enrichir, assurant le lecteur de la « cohérence indéniable », de l’« unité de ton et d’horizon » de ce livre au titre de tambour qui longtemps après la frappe vibre lent dans unh cliquetis d’os ou un crissement de grains de sable.

Qui ne connaît pas la poésie d’Antoine Emaz trouvera là résonance de son timbre si particulier dans ce qui s’écrit aujourd’hui. Peu de mots mais une frappe obstinée, un rythme pour que ça tienne. Effet d’une sourde énergie. De cette fatigue qu’il impose au langage comme on brise les mottes d’un champ pour aérer la terre. C’est une poésie amincie à l’extrême. Comme aiguisée au feu d’une persévérance qui entend « continuer à refuser d’être vaincue ». Qui parie pour une requalification du monde et des hommes qui y vivent. Qui opère en rase-mottes et dont la lumière tremblée, intermittente toujours, lutte avec la porte fermée des jours. Pour passer. Dessous. Au ras.
C’est ce reste là – cet os – qui s’entend dans l :a poésie d’Antoine Emaz. C’est un reste de lumière. Si vous vous penchez, vous entendrez son murmure. Elle « dit  demain / comme un sourire / ou bien demain encore / parce qu’il faut ».
Tournure est posture. Celle d’Antoine Emaz est de dignité verticale : « on tient encore / debout », écrit-il. Malgré tout ce qui interdit. Malgré les murs. La pluie. La boue . Malgré tout ce qui poisse. Et colle. Malgré l’hiver et tous ses froids.