28/03/2026
Martin Miguel et le livre d'artiste- Présentation d'ouvrages et lectures, le 09 avril 2026 à partir de 17h Galerie Depardieu à Nice (06)
Balise 103-
La grâce fut toujours la chose qui jetait son éclat en passant
Que faire de l’évidence on l’égare dans le vocabulaire
Ainsi qu’on oublie tel objet une fois soumis au rangement
Bernard Noël, Le chemin d’encre, III-5
19:45 Publié dans Balises | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bernard noël
Lu 132- Jean-Pierre Siméon, Levez-vous du tombeau, Poèmes- NRF, Gallimard, 2019
Ce dernier livre de Jean-Pierre Siméon qui paraît chez Gallimard, nouveau chemin éditorial pour lui après le long compagnonnage avec Cheyne entamé en 1984 avec Fuite de l’immobile, est placé sous le signe du feu. On y entend parier pour « une morale de feu / de rocailles de hautes révoltes » ; on s’adresse aux « ardents », onze compagnons en flammes, « visiteurs de l’aube », « princes lumineux du chant et du vertige » ; on est pour une « langue révoltée / qui met le feu dans la gorge ». Ce feu est celui de la parole de poésie dont Jean-Pierre Siméon se fait le gardien et le passeur depuis ses Trente élégies de l’ardeur, paru chez Rougerie en 1985.
Audace, ardeur et ferveur, avec l’impatience heureuse, l’allégresse pour quatrième, il faut ces quatre-là pour franchir les passes, traverser le « roncier des peines », sans savoir où l’on va, si ce n’est vers cette présence à soi au travers d’une langue au service d’une vie battante qui serait en même temps présence au monde et aux autres.
C’est une Politique de la beauté (Cheyne, 2017) que poursuit Jean-Pierre Siméon et c’est le sens même de cette injonction qui fait titre Levez-vous du tombeau. Parole de réveil, insurgée contre la narcose qui anesthésie les cœurs, met « le désir à l’ancre », contre un nihilisme souffreteux, les passions tristes dans lesquelles s’enferment les « harassés », les « fatigués », les « (lucides) désespérés » d’un monde sépulcral. Une Politique de la beauté qui parie pour qu’enfin un jour ce soit la poésie qui « gouverne » ! La poésie, comme « arme miraculeuse » contre la mort. La poésie comme parole fondatrice « qui réconcilie le rêve et l’action, le rêve et la réalité » selon les mots d’Aimé Césaire. Ainsi voit-on Jean-Pierre Siméon poursuivre son « retour à la poésie / notre pays natal ».
Le livre s’ouvre sur « les sept cordes de la lyre ». Outre l’hommage aux Anciens, à Hermès et à Apollon – rappelons que celui-ci sans Dionysos qui nourrit de tout son désir que l’on sait être sans satisfaction possible, la tension qui fait briller le Brillant, « assommerait » disait Paul Valéry – une voix se fait entendre dont la résonance est celle d’une poésie fraternelle qui « comprend l’énigme par la peau », nous « délivre du temps des horloges ».
Là est toute l’intempestivité de Jean-Pierre Siméon qui n’entend pas obéir aux mesures du temps, qui y contredit par ses appels à des images capables de secouer le monde, sa recherche d’une harmonie rythmique, son parti pris d’un lyrisme mesuré et assumé, par son recours, alors que « tout tombe », à un « langage qui monte / qui érige un désir au-delà des larmes ». La poésie est « parole montante » - « signe ascendant » disait André Breton dans sa défense de l’image – vers ce pays de poésie qui pour n’être qu’un « vœu de l’esprit » est bien ce « contre-sépulcre » dont parlait René Char dans l’exergue de son poème « Qu’il vive ! ». Maintenir l’accès ouvert à ce pays de poésie est parier pour « l’humain / la famille humaine et son chant profond » car là il peut y avoir « essor de l’homme en lui-même / au-dessus de lui-même », là bat cette exigence qui « dans l’évidence d’une bourrasque » porte l’humain dans son plus propre devoir : cheminer hors chemin, le chemin se faisant « al andar » , selon les mots d’Antonio Machado, dans « un printemps sans preuve ». C’est alors que nous advient cette « joie batailleuse » qui nous accorde au monde, aux autres et à nous-mêmes ».
19:43 | Lien permanent | Commentaires (0)
Lu 131- Armand Gatti, Comme battements d’ailes (Poésie 1961-1999),Collection Poésie/Gallimard, Choix et préface de Michel Séonnet,
Il y a 10 ans Les Amis de l’Humanité avaient organisé à La Maison de la Poésie de Paris une soirée Armand Gatti. Le fondateur de La Parole Errante avait alors 85 ans. Il avait fondé en 1975 ce Centre International de Création dans les locaux, à Montreuil, qui en leur temps abritèrent les studios Méliès, aventure collective en marge des routes toutes tracées, balisées du théâtre tel que les institutions l’envisagent.
Et c’est encore l’homme de théâtre auquel on pense quand on parle d’Armand Gatti.
On a raison et tort à la fois car depuis toujours ce que cherchait Armand Gatti, seul et avec son équipe, c’est quelque chose comme l’absolu de la langue par où passe l’humanité même de l’homme : « Nous sommes l’agonie d’une étoile. Seul, le verbe peut nous aider à retrouver l’éclat défunt de cette étoile. » C’est ce poète, là depuis toujours, depuis cette origine qui tourbillonnait dans les eaux de son devenir au-devant de lui, qui nous est rendu avec ce choix que Michel Séonnet, compagnon de création, compagnon d’étoile, a su opérer dans ces 40 années d’écriture. Choix, on l’imagine aisément, incomplet seulement 6 poèmes ont été retenus dont un dans son intégralité : Mort-Ouvrier de 1961.
Ce qui résonne dans ces pages, ce sont ces mots qu’Armand Gatti risqua un jour à propos de cette question qu’on nous assène si souvent : « Pourquoi écrivez-vous ? » : « pour changer le passé » répondit-il ! Et on comprend bien de quoi il s’agit : arracher l’histoire des mains des vainqueurs, parier pour le temps des cerises, rendre parole et vie à ceux qui en ont été privés. Ainsi peut-on vivre un aujourd’hui ! Ne pas renoncer à ses morts ! Ne pas se rendre !
Les poèmes d’Armand Gatti sont longs, spiralés, comme ces vols d’oiseaux - Gatti n’écrivait-il pas que « le fondateur de toutes les écritures est le vol des oiseaux » - qui vont, viennent et reviennent, s’approchent et s’éloignent dessinant au ciel d’improbables figures si bien que reste au ciel de ces pages comme un passage, une trace dans l’air. Et ce qui demeure en nous, c’est une résonance comme brûle une blessure - Verticale. Blanche – « version du vide dans la forme, et de la forme dans le vide ».
L’écriture d’Armand Gatti est d’une totale singularité dans les voix de notre temps. Elle dissone. Et dissonance vaut résistance. Armand Gatti dresse une langue singulière face à la GLAM, cette Grande Langue Molle dont parle Jacques Roubaud à propos des pouvoirs politico-médiatiques. C’est une langue d’oiseau entre rue et arbre, terre et ciel, hier et aujourd’hui. Aujourd’hui où « le champ est laissé libre aux arlequins de la propagande » - Georges Bataille écrivait cela dans Combat en 1944 – la parole d’Armand Gatti est bien de ce monde, elle se tient debout sur les heures. Elle est de ces combats qu’ont toujours initiés les hommes contre tout ce que certains d’entre eux ajoutent pour mieux asservir leurs semblables, pour mieux les briser, nez contre une réalité où « tout est perdu », comme l’écrivait Pierre Reverdy. Aussi quand on entend passer les oiseaux haut dans le ciel, on s’arrête, on lève la tête, on se redresse. Avec les oiseaux-poèmes, passe l’homme !
19:40 | Lien permanent | Commentaires (0)


