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05/06/2013

In Memoriam Gaston Puel - 4 - Lu 93

Le Centre Joë Bousquet et son temps qui non seulement abrite, à Carcassonne, au 53 rue de Verdun dans La Maison des Mémoires une exposition permanente consacrée à la vie et à l’œuvre du poète Joë Bousquet, mais aussi organise des rencontres et des expositions autour de la question des relations entre peinture et écriture vient d’ajouter au catalogue de ses publications ces 42 sirventès pour Jean-Paul* .

René Piniés a établi cette édition en choisissant parmi les quelques 65 titres de Gaston Puel ; tous accompagnés de peintures, dessins ou gravures d’artistes contemporains et publiés à tirage limité aux éditions Rivières entre 2006 et l’été 2012 par Jean-Paul Martin, leur maître d’œuvre. Cette édition fait suite à l’exposition « PAB- JPM, les passeurs de Rivières » que le Centre Joë Bousquet et son temps avait organisé en février-mars 2012 , exposition qui entendait rendre hommage à ces deux créateurs dans le domaine du livre de dialogue plus fréquemment nommé livre d’artiste. Jean-Paul Martin est le cousin de Pierre-André Benoit, plus connu sous le nom de PAB, dont on peut visiter le beau musée du château de Rochebelle à Alès. Cet « artiste-artisan-poète » « amoncellera les pages dont chacune est un tableau », selon ses mots, de près de 800 titres. Ses « minuscules » sont de petites merveilles ! Héritant de Rivières, vaste maison que PAB avait restaurée, Jean-Paul Martin va servir et la maison et l’œuvre de PAB notamment en reprenant le flambeau, en imprimant des poèmes et en appelant des artistes contemporains à reprendre l’ancien compagnonnage.

Gaston Puel, ami de Joë Bousquet et de PAB, appartient à cet après-Bousquet qui grâce à « la mémoire de quelques uns qui s‘est saisie de son œuvre » reste toujours vivant comme à cet après-PAB que poursuivent les éditions Rivières auxquelles le Centre Joë Bousquet et son temps prête attention et main amie.

Il faut voir ces poèmes présentés ici sous le nom occitan de « sirventès » comme autant d’hommages, autant de « signes de reconnaissance et d’affection » de Gaston Puel à l’égard de celui qui leur a donné vie, quasi miraculeusement, au cours de ces six dernières années en demandant à un artiste de partager l’aventure du livre.

J’aime à voir ces 42 textes comme autant de feuilles qui tremblent dans la nuit, autant de notes qui déchirent délicatement le silence, autant de mies de pain blanc qu’un « petit poucet rêveur » aurait semé sur sa route, de quoi arrêter, le temps d’une halte précaire, le temps d’en goûter la saveur – ce ton de la voix d’encre – sur la langue, les marcheurs égarés que nous sommes en ces temps d’asphyxie. J’aime à y retrouver Gaston Puel dans sa posture préférée « à genoux dans l’herbe sèche / à l’affût des dessous des choses », posture sur laquelle malgré la solitude, la maladie, la dureté des temps et leur folie n’ont pas de prise, posture qui va de pair avec cette tournure du regard qui le voue à « racler le fond ténébreux ou, entre deux eaux, louvoie l’insaisissable présence » là où « la vie et la mort indivises (…) s’affirment et s’affrontent ». Cela qui fut et reste sa belle querelle. J’aime voir les mots dans les poèmes de Gaston Puel se faire « murmure au museau de neige », parole « à l’ailleurs dédiée », nuage qui file ses brumes « du son au sens, du chant à l’être. » La poésie de Gaston Puel nomadise en plein ciel, passe sans s’attarder, ne « (répondant) de rien », ne « (donnant) rien qu’on pourrait posséder » mais nous offrant ce qui s’affirme en s’effaçant comme la cascade de Rilke se vêt de ce qui la dénude, « l’ange blanc de l’effroi » qui « (paraphe) le silence » de son « aveuglante lumière ». Ainsi rencontre-t-on dans un « faire toujours en chemin » l’inconnu, du sens qui s’éveille.

J’en terminerai par un retour à Bousquet, à une de ses grandes leçons que Gaston Puel incarne magnifiquement dans ce livre, à savoir que « la difficulté pour un poète n’est pas de trouver la poésie » mais « de rester un homme en devenant un poète ». c’est que toujours la poésie risque de tomber dans ses propres eaux, de se laisser déborder par les forces qui la meuvent. Il y a cela de toujours revigorant dans la poésie de Gaston Puel, c’est qu’il connaît bien ces dangers que court la poésie qui risque toujours de s’enivrer d’elle-même, de battre tellement à son rythme qu’elle finit par ne plus appartenir qu’à sa musique et non au drame dont elle est sortie. Or, c’est en gardant ses attaches avec la vie dont elle est issue, une vie toujours en formation, qu’elle peut toucher et ouvrir la conscience des hommes.

Avec Gaston Puel, nous sommes servis ! Ce sont des présences que nous voulions, par delà proses ou vers, eh bien, avec ces sirventès ce sont des présences que nous avons !

 

* Cette note de lecture vient de paraître dans le N° 1009 de la revue Europe en mai 2013

 

 

 

In Memoriam Gaston Puel - 3

( j'ai publié ce texte en 2003 dans Gaston Puel, En chemin eux éditions du Centre Joë Bousquet et son temps de Carcassonne )

 Gaston Puel ou les pouvoirs du Non

 

 

 

 

 

 « Nous avons toujours la capacité de dire non. C’est, chez l’homme, l’expression la plus naturelle d’un tempérament de lutteur qui se transforme, se renouvelle, s’éteint et renaît sans cesse. La capacité de dire non mais pas le courage. Pourtant vivre c’est dire non, dire non est une affirmation. »

 Kafka

 

 

 

 

Dans la vie et l’œuvre de Gaston Puel, il est un moment important. Une vraie rupture, soit ce qui doit être protégé contre toutes les sirènes qui guettent de tels actes, arrêts où l’on risquerait de s’enliser à nouveau. Lorsque l’on reçoit « l’aube comme un baquet d’eau fraîche » - on ne recourra pas à l’anecdote, disons que nous sommes en 1957 - , la surprise qui fend tous les savoirs anciens ouvre comme un secret, celui de la lumière d’une compréhension : « c’est le moment de dire notre saveur mortelle ».

 Je vois dans cette décision son souci farouche d’authenticité, celui-là même que relevait Georges Mounin quand il disait que Gaston Puel n’écrivait pas mais s’exprimait dans la franchise absolue de lui-même. Aucune naïveté ici. Ici, il ne s’agit pas de se répandre. Mais à partir du plus personnel de se dégager de l’emprise de son modèle intérieur, de se guérir de soi en libérant la part d’universel prisonnière du circonstanciel terriblement personnel :

 Le poème ne méprise pas l’anecdote, mais n’en saurait tirer son viatique. S’il l’accueille c’est pour l’utiliser comme un degré qui donnerait accès à un espace universel dans lequel s’insérerait justement cette part d’éternité que recélait l’anecdote. C’est ainsi que le poème parle une langue utérine où affluent les gênes les plus hétéroclites. Ce qui décide de sa valeur c’est ce noyau d’éternité qui le fonde, sa vibration de parole dans les plis du temps . 

 Je vois également dans cette décision de dire « notre saveur mortelle » son souci éthique de garder intacte une vue simple de la vie et de sa valeur. « Ne pas se pencher pour l’ordure mais pour la rosée, cela fait partie de l’urgence de ce qu’on a appelé l’honneur d’être un homme » dit-il à André-François Jeanjean dans une lettre que publie ce dernier dans la numéro que la revue Tribu a consacré à Gaston Puel e n 1984. J’y vois enfin l’origine de « cette profonde tendresse pour tout ce qui vit ; les plantes, les bêtes, les hommes aussi, malgré leur férocité et la tristesse de leur condition » selon l’exergue de Roger Bissière que Gaston Puel a choisi pour une de ses scansions de son livre L’âme errante .

Gaston Puel est l’homme d’un acquiescement. Le mot revient souvent dans son œuvre. Il fera même titre :

 Acquiescer

 Enseveli dans la confusion, abîmé dans le refus, désaccordé, on souhaite s’éloigner, s’exiler, se sauver du désastre. Il faut s’accepter, épave dans la flotille, fane de la jonchée. Ce NON que nous murmurions se défait dans notre bouche. Nous acquiesçons au futur sans oreille, à la terre qui se dérobe sous nos pieds . 

L’effet de ce Oui est double .

D’une part, il rompt avec un non désordonné qui n’est jamais que l’expression d’un refus de soi. Mauvaise fuite. Colère vaine qui ne traduit qu’un désespoir où s’exaspère le refus non seulement de soi mais encore du monde. D’autre part, il fonde un Non , assuré de lui-même, un Non comme comme condition de possibilité d’un Oui authentique. Un Non qui s’ouvre sur une âme insurgée « toujours », qui « éructe vive chaleureuse », qui « craque fuse étincelle », une « âme qui s’ouvre au vent qui vient ».

Si « l’acquiescement éclaire le visage, écrivait René Char, le refus lui donne la beauté ». Et l’un ne saurait aller sans l’autre, sans leur embrassement/embrasement.

Tel est Gaston Puel. Moins auteur que produit de cette rupture-là. Fils de cet événement-là. C’est qu’il y eut là le choix non d’un avenir mais d’un devenir, « secoués par le doute / sur la route hasardeuse / suspendus à l’espoir ». À la nuit. La sans-appui :

On ne peut s’adosser à la nuit

Elle est toujours devant soi

Comme le front têtu de l’Obscur

Comme le péril de la liberté

Comme le risque d’en finir

Avec une tâche qui n’a pas de fin.


Et l’entrée dans ce devenir lui fait dire à André-François Jeanjean : « Je ne me prends pas pour une personne : j’essaie d’être. C’est difficile mais il faut être rien pour y parvenir. »

C’est ainsi que l’on devient, « espoir et désespoir (s’embrasant) ». Le premier sachant accueillir et épouser le second pour en faire son moteur le plus secret, tant son essence est « la grâce de recommencer ». C’est ainsi que l’on donne la main à l’inconnu que l’on devient. Cela s’appelle poésie quand on partage avec Gaston Puel ces mots :

La poésie n’ajoute rien parmi les ombres

Son battement excède tout

Je ne suis rien  Elle m’invente.

Poésie, voix de l’espoir qui sait acquiescer au temps comme il vient, qui nous délie, nous brasse, nous fait gerbes. Vent, « âme errante » qui hante le poème.

 

Il est urgent aujourd’hui de lire Gaston Puel !

 

 

 

 

 

In Memoriam Gaston Puel - 2

 

( ce poème de Gaston Puel que je lisais, anticipant sur ma lecture du 30 juin 2013 à Sigean, au moment où j'appris sa mort )


XXIX.

 

A Suzanneet Ralph.

 

Sur des remparts minés, délaissant des escaliers envahis par lesorties, nous avons rencontré la Gitane.Elle s'est aussitôt saisie de mes mains, 1'odeur d'un figuier montait des jours anciens dans la chaleur matinale.L'eau était fraîche encore et tremblait dans le seau sur la margelle d'un puits. Elle parlait lentement et comme machinalement, dans 1'ombre des tilleuls quelques-uns de ses mots dansaient avec des pastilles de lumière.Soudain ellese tut, ferma les yeux et serrant ma main dans la sienne:vous ne mourre zpas !

Elle rompit,s'éloigna toute droite,s’effaçant dans 1'affairement mensonger du jour, dans le charroi des cris des martinets, dans le ventre vide de la mort...

 

L’Herbe de l’oubli, Thierry Bouchard, 1995

In Memoriam Gaston Puel- 1

 Gaston Puel, le poète de Veilhes, s'est éteint hier, lundi 3 juin. Gaston, c'était mon lien de chair avec JoëFév 88- Gaston Puel à Ka579.jpg Bousquet. C’était l'ami avec qui nous avons tenu, contre bien des vents et des  marées, grâce à l'amitié de quelques-uns - comment ne pas penser à Ginette Augier, Charles-Pierre Bru, Jean Camberoque, Hrnri Tort-Nougès, René Piniés, Serge Bonnery, Cécile Bernard, Claude Caro, Gaston Ruffel, Katy Barasc, Anne Gualino, les fées du Centre, les poètes, les peintres, les éditeurs qui  sont passés là depuis sa création en 1999 -  le cap de ce Centre Joë Bousquet et son temps de Carcassonne.

A 6h 45, me dit-on, ce lundi…je veux croire que cette « musique conviée au sacre de l’ineffable » qu’il invitait « au chevet de Philippine, à l’instant de l’adieu » alors qu’elle glissait à l’oreille de son infirmière « c’est la fuite, ma sœur… », Gaston l’aura entendue une dernière fois. Dédiée « au secret des lointains » sera encore passée une dernière fois,  la poésie.

De Gaston Puel, je veux garder cette leçon que lui-même apprit de Joë Bousquet, à savoir que « la difficulté pour un poète n’est pas de trouver la poésie » mais « de rester un homme en devenant un poète ». C’est que toujours la poésie risque de tomber dans ses propres eaux, de se laisser déborder par les forces qui la meuvent. Et c’est bien cela qui est revigorant dans la poésie de Gaston Puel, c’est qu’il connaît bien ces dangers que court la poésie qui risque toujours de s’enivrer d’elle-même, de battre tellement à son rythme qu’elle finit par ne plus appartenir qu’à sa musique et non au drame dont elle est issue. Or, c’est en gardant ses attaches avec la vie dont elle provient, une vie toujours en formation, qu’elle peut toucher et ouvrir la conscience des hommes.

Ces mots pour dire au revoir, ces mots que Gaston Puel, l’homme de « la fenêtre ardente »,  écrivit pour PAB – pierre-André Benoit, poète et éditeur d’art :

« Celui qui voulut apprivoiser la lumière nous est proche, il est là, il est aimé »

 

Michel Ménaché à propos d'Alejandra Pizarnik, L’enfer musical & Cahier jaune, traduits par Jacques Ancet, éd. Ypsilon

Alejandra Pizarnik, comète tragique de la poésie argentine, issue d’une famille juive d’origine russe, s’est suicidée en 1972 à Buenos Aires. Elle avait 36 ans. Les éditions Ypsilon entreprennent aujourd’hui d’éditer son œuvre en 15 volumes et commencent par le dernier recueil publié de son vivant, L’enfer musical, et un inédit, Cahier Jaune*.

L’enfer musical est un chant de détresse et d’expérimentation du pouvoir de la langue sur la vie. L’auteure tente de résister à son propre démembrement psychique, tantôt par la perte de soi, tantôt par la réunification de soi, dans le langage : « Je vais me cacher dans le langage / et pourquoi / cette peur. » Son angoisse existentielle perce dans chaque poème, explose en voix plurielles : « Je ne peux parler avec ma voix mais avec mes voix. » Cette étrangeté non identifiable du moi éparpillé se traduit en métaphores de l’invisibilité, ou de l’exil : « mon inconnue que je suis, mon émigrante de moi. » Eclatement à l’infini : « la quantité de fragments me déchire. » L’enfer musical est d’abord l’expression du naufrage de l’être dans le mystère de sa propre parole. Alejandra Pizarnik se représente singulièrement, mais avec quelle pertinence, en pianiste impuissante à atteindre le cœur même de sa musique intérieure, l’orée de son intangible territoire : « Je voulais que mes doigts de poupée pénètrent dans les touches […] Je voulais entrer dans le clavier pour entrer à l’intérieur de la musique, pour avoir une patrie. » Quant au legs d’une ascendance lointaine, persécutée, il renvoie consciemment ou non aux obsessions de l’enfance, « héritière de tout jardin interdit… » Ici, pas de vert paradis mais « la subite débandade des fillettes que je fus. » La fracture d’avec le monde s’inscrit dans la syntaxe et la prosodie : « la solitude serait cette mélodie brisée de mes phrases. »  Dans les Unions possibles, une notation sur un exemplaire des Chants de Maldoror relève le mot terre, « triste comme lui-même, beau comme le suicide. » En écho, des métaphores morbides rehaussent l’autoportrait éclaté de tonalités mortifères : « La lumière du langage me couvre comme une musique, image mordue par les chiens de la peine, et l’hiver grimpe sur moi l’amoureuse plante du mur […] Je ne suis rien qu’un dedans. » Les images de noyade, d’asphyxie, s’enchaînent, « se dépouillent de leur suaire. » Avec parfois, une touche d’autodérision : « J’émets les sons magiques de la pleureuse. » Le poème soudain se fige en un questionnement sans réponse, sur le mode du dédoublement, toute quête de sens paraissant dérisoire : « Vie, ma vie, qu’as-tu fait de ma vie ? »

La dernière partie du recueil, Les possibles parmi les lilas, introduit une galerie de grotesques, un « théâtre pour fous » avec un « gnome édenté » courant derrière une naine nue. Images morbides qui renvoient à un sentiment d’absurdité absolue : « Je n’existe plus et je le sais ; ce que je ne sais pas c’est qui vit à ma place. » Sentiment d’échec aussi quant à la vanité de l’écriture : « Les mots auraient pu me sauver mais je suis bien trop vivante. »

Jacques Ancet, dans une postface éclairante, Les voix de la voix, insiste sur cette quête par le langage, « exploration obstinée » que décrypte sans fin « la sauvagerie d’une altérité plurielle. »  Litanie polyphonique de la difficulté d’être par « un chœur de voix obscures » résonnant au fond de cet enfer musical d’une humanité à vif…

 

Le Cahier jaune regroupe des textes en prose datant des dix dernières années d’Alejandra Pizarnik. Un défi qui dès le premier texte, Contre, tient du combat avec les mots : « Des mots dans ma gorge. Des cachets inabsorbables. » Ou encore : « Et tu luttes pour ouvrir ton expression, pour te libérer des murs. » Ecrit en Espagne consigne des impressions, l’évocation elliptique d’une relation amoureuse dévorante, avec des métaphores énigmatiques balançant d’Eros à Thanatos : « Quand il parle avec sa voix […] Battements d’ailes dans mon sexe […] (moi sur son corps comme un oiseau singulièrement blessé). Tout ce que nomme sa voix est raison de mon amour. (Eux ils étirent leurs ombres, plongent leurs griffes dans ma gorge.) Cette chose d’un unique crépuscule. Pour pouvoir regarder les nuages j’ai médité sur mon suicide. Pour pouvoir aimer les nuages, mon dernier été, mon dernier ennui. »

A partir des descriptions cliniques de visions entrevues, des métamorphoses se produisent, des changements de nature,  et l’évocation bascule dans le fantasme, voire le fantastique : « C’est pourquoi dans mes nuits il y a des voix dans mes os, et aussi – et c’est ce qui me fait me plaindre – des visions de mots écrits mais qui bougent, combattent, dansent, perdent leur sang, ensuite je les vois marcher avec leurs béquilles, en haillons, cour des Miracles, de a jusqu’à z, alphabet de misères, alphabet de cruautés… (il faut connaître ce lieu de métamorphoses pour comprendre pourquoi je me fais souffrir d’une manière aussi compliquée.)»  Avec plus de légèreté, d’humour aussi, dans Violaire, l’auteure évoque le souvenir sordide d’une agression sexuelle dont elle fut la proie lors d’une veillée funèbre : « D’une ancienne similitude mentale avec le petit chaperon rouge, viendrait, je ne sais, la fascination qu’involontairement j’éveille chez les vieilles à face de loup. » Certains textes tiennent du conte d’autres du poème en prose. L’homme au masque bleu s’inspire à la fois de Lewis Carroll et de Kafka.

Quelques extraits des journaux intimes en fin d’ouvrage soulignent la rage de l’expression d’Alejandra Pizarnik, obsédée par l’urgence de faire advenir « une forme impossible de prose qui [la] ronge. » Encouragée pourtant à la publication par Alberto Manguel à qui elle avait fait lire treize proses du Cahier jaune, elle n’en finit pas d’être assaillie par le doute, tourmentée par le sentiment d’inachèvement indépassable : « Parce que ce sont des poèmes, ils appartiennent à l’ineffable. »

Le Cahier jaune dit l’indicible, la tangible absence, l’effroi permanent de mourir d’écrire : « Je meurs dans des poèmes morts qui ne coulent pas comme moi, qui sont de pierre comme moi, qui roulent et ne roulent pas, un naufrage linguistique, une manière d’inscrire à feu et à sang ce qui s’en va librement et ne pourrait revenir… »

Quête d’un absolu singulier dans les sables mouvants de la mélancolie avide…

 * Paru dans la revue Europe, N°1008, avril 2013