Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18/02/2007

René Char-Lettera Amorosa et ses entours

Inutile de chercher à s’interroger pour savoir à qui est adressée cette Lettera amorosa, d’autant que Char nous a indiqué son véritable destinataire. Il se trouve clairement désigné dans le bandeau qui en 1953 accompagnait la première parution de ce texte. On le trouve reproduit dans le volume de La pléiade à la page 655. Le voici :« Amants qui n’êtes qu’à vous-mêmes, aux rues, aux bois et à la poésie ; couple aux prises avec tout le risque, dans l’absence, dans le retour, mais aussi dans le temps brutal ; dans ce poème il n’est question que de vous. »


*

Dans le numéro de la revue Europe – N°705/706, janvier/février 1988 - consacré à René Char, Nelly Stéphane signe un article intitulé L’amour. On apprend qu’il reprend le titre de la revue Le genre humain que dirige aux éditons du Seuil Maurice Olender, professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, de l’automne-hiver 1985/1986. On apprend également que pour cette livraison René Char choisit lui-même dans ses Œuvres complètes de La Pléiade sept poèmes . Ainsi à côté de la Lettera amorosa, p.341, on trouve :
- Singulier, Arsenal in Le marteau san maître, p.10
- Vivante demain, Poèmes militants in Le marteau san s maître, p.36
- Madeleine à la veilleuse, La fontaine narrative in Fureur et mystère, p.276
- L’amoureuse en secret, Le consentement tacite in Les matinaux, p.313
- La chambre dans l’espace, Poème des deux années in La parole en archipel, p.372
- Madeleine qui veillait, Pauvreté et privilège in Recherche de la base et du sommet, p.663

*

Chacun pourra rajouter bien d’autres poèmes à ceux choisis par René Char, Allégeance, par exemple, La fontaine narrative in Fureur et mystère, p.278.
Pour moi, même si je ne saurais oublier La complainte du lézard amoureux, La sieste blanche in Les matinaux, p.294 à cause du lagarto de Lorca et de Miro et surtout à cause du Lézard amoureux de notre académie (http://www.ac-nice.fr/daac/lezard/)…pour moi, ce serait Marthe, Le poème pulvérisé in Fureur et mystère p.260. Marthe comme chant d’amour engageant à partager une présence celle dont « l’acte est vierge, même répété », chant rompant avec ce « dur filament d’élégie » dont parlait Mario Luzi qui narcose toujours un peu plus le cœur. Marthe dont René Char écrit qu’elle est « le présent qui s’accumule ».

Alain Freixe

17/02/2007

René Char - "J'habite une douleur", dit le prince...

 medium_Trames_psy-207.jpg

 (Ce texte est paru dans le N°21 de la Revue Trames, actualité de la psychanalyse : Souffrance d'être, douleur d'exister,en Mars 1996. L'occasion est belle de saluer mon amie Francine Beddock, âme et corps de cette revue, que la mort a effacée de ce côté-ci du monde pour la garder toujours présente à ces horizons où s'affronter à l'impossible signe l'humain en l'homme.)

 

 

"Le devoir d'un prince est, durant la trêve des saisons et la sieste des heureux, de produire un Art, à l'aide des nuages, un Art qui soit issu de la douleur et conduise à la douleur" 

René Char                    

 

Nous sommes si malheureux, souvent, et si heureux, parfois. Tristesse que déchire une joie soudaine, joie qui, inexplicablement, se plisse très vite de quelques chagrins. Etrange cercle où l'asphyxie nous guette, pareillement. Et c'est alors cette sourde fatigue d'un côté, près du château, là-bas, par exemple chez Kafka; cette tendresse un peu fade de l'autre, si prompte à gouverner nos coeurs, proche parente de cet automne dont parle Char. Tristesse ou joie comme deux ports où nous jetons l'ancre, comme deux forteresses que les obscurs sou¬terrains de la léthargie joignent et dont les meurtrières hypnotisées n'ouvrent que sur le paysage dévasté de la misère ou du festin, "ornières des résultats" où s'enlise une existence moins négative que pleine, toujours redoutablement effi¬cace à s'établir, à boucher le trou où se creuse son sens - Et j'entends moins sa signification que sa direction - promise à l'usure, résignée à la douleur sans âge et sans voix de l'ordinaire, autre que l'hébétude de quelques mots vides, voués à se perdre dans les flots de cet "universel reportage", dont parlait Mallarmé.    Ainsi passe la vie sans que rien ne s'y passe. Dans un monde qui s'envase dans l'actualité d'un flot d'images où vulgarité, bassesses, horreurs et violences se mêlent jusqu'à dévaster le regard, un monde où la lumière éventre tout l'espace, défie toute intimité, un monde comme un enfer blanc, sans fourche, ni pal, ni flamme, tant tout y est là si proche qu'il ne reste plus rien qu'un désert qui s'accroît et où le coeur entre comme en narcose.    Les poètes ne protègent pas le désert où tout se voit. Ils savent, avec Char, que "supprimer l'éloignement tue" et que "sans inconnu devant soi", vivre ne peut que perdre sens et saveur "malgré l'espoir matériel grandi et l'aiguillon du verbe humain". Parce que la poésie est résistance, encore et toujours, et sous toutes ses formes, même si dans le cadre de cet article je privilégierai celle de Char, parce que "Hors d'elle (...) le monde est nul", c'est à partir d'elle que je ris¬querai ces quelques mots avec pour seul souci de parler "de ce qui aide à vivre, de ce qui est bien", selon les mots d'Eluard à propos de son ami Picasso. 

                        *

Je quitterai donc les rivages de cette douleur qui nous habite et nous tire toujours comme en arrière, nous enfonçant dans une résignation qui se fait toujours plus sourde, colmatant toute ouverture de ses buées opaques, sapant insidieusement le procès de subjectivation, pour tenter d'aborder ceux où un sujet dit habiter une douleur. "J'habite une douleur" est le titre d'un poème de Char qui appartient au recueil Le poème pulvérisé, depuis qu'il parut aux éditions Fontaine en 1947. L'histoire littéraire retiendra qu'il vit le jour d'abord dans la revue Poésie 45, puis dans Les Cahiers du Sud en 1946 sous le titre "Le poème pulvérisé", que donc ce transfert de titre légitime l'idée qu'il est comme le centre actif et rayonnant du recueil de 1947.   

Lire la suite