26/02/2026
Lu 130-Patrick Laupin, Les Visages et les Voix & Thierry Renard, En première ligne, conversations avec Christophe La Posta, la rumeur libre
Patrick Laupin / Thierry Renard,
une même manière d’habiter le monde
« Les lois du cœur demandent des passeurs, des traducteurs ». Si Patrick Laupin est de ceux-là, Thierry Renard poète, infatigable animateur de l’Espace Pandora à Vénissieux est bien de cette trempe-là ! Je présentais ici même Patrick Laupin dans ma XVIIIème Chronique poétique, proposant aux lecteurs du Patriote Côte d’Azur de faire un pas de côté avec lui en découvrant son écriture à propos de son livre La mort provisoire publié en 2022 à la rumeur libre.
Retrouvons-le aujourd’hui à propos de Les Visages et les voix. Ce livre vient de loin. Cette troisième édition date de 2008 - la première chez Cadex avait vu le jour en 1991, la deuxième en 2001 chez Compa’Act – c’est à Lyon, en mars dernier, à l’occasion d’un salon du livre que Patrick Laupin me l’a offert. C’est « bouleversé d’humain » que l’on sort de sa lecture. Dans ce livre se tressent l’écriture de Patrick Laupin aux prises avec son enfance dans ces Cévennes aimées, avec celle en italique qui rapporte les propos de ceux qui vécurent la mine et ses travaux entre dignité, tendresse et solidarité ouvrière, et ces 46 photographies d’Yves Neyrolles, magnifiques images de paysages, d’hommes, de femmes et d’enfants. J’ai plaisir de proposer à voir et à lire à tous ceux, ami(e)s et camarades, prêts à se reconnaître en d’autres humains – ici ces mineurs de fond des Cévennes – ces Visages et ces Voix car je les crois capables d’être habités par cet écart : « trinité des larmes, de la chair et du soleil ».
« Comment se rendre proche du non-dit, de l’informulable, de l’indéchiffrable, de l’intransmissible (…)» se demande Patrick Laupin alors même que c’est cet inexprimable-là qui nous touche car ce n’est pas seulement dans les mots mais bien tout entre les mots, comme ces fumées, « étoile noire du puits émergeant dans l’amoncellent de «collines jaunes de genêts ». Tout dans ce livre résonne comme dans les fonds de ces ravins des cévenols, dans leurs plis de terre où le moindre bruit, la moindre voix trouve à multiplier ses ondes et sous le ciel desquels passent les merveilleux nuages des visages aimés.
Si En première ligne est un livre d’entretiens - il s’agit pour Christophe La Posta d’amener Thierry Renard à remettre ses pas dans plus de 40 ans d’écritures et d’actions diverses : lectures, conférences, édition, création d’événements dont l’actuel Magnifique printemps, festival pluridisciplinaire qui en mars déferle sur la région lyonnaise - c’est aussi un livre rythmé par des poèmes, contrepoints verticaux, trous d’air par où se dit, y compris dans l’émoi, cette manière singulière qu’à son auteur d’arpenter le monde et ses terres les plus arides comme les plus fertiles.
J’aime voir, dans ce livre, un homme attaché à réduire la fracture culturelle, soucieux toujours de ne pas oublier les publics défavorisés, attentif à éveiller les consciences et « travailler d’arrache-pied à l’émancipation humaine ». J’aime les deux visages de cet homme : mélancolie et refus d’un côté et enthousiasme et consentement de l’autre, quelqu’un qui sait prendre la mesure des murs sans oublier qu’il doit toujours y avoir une porte, « une porte ouverte sur l’espoir », porte que l’on peut toujours dégonder, comme le rappelle souvent le poète Serge Pey, pour la transformer alors en table afin de partager nourritures diverses avec les ami(e)s en ménageant une place libre pour celui ou celle qui viendrait !
Alors que l’argent-roi et ses dévastations, guerres ici et là, massacres et famines, nihilisme généralisé, perte générale du sens courbent toujours plus l’humain en nous, pour Patrick Laupin comme pour Thierry Renard, « il n’est qu’un seul poème, celui de la dignité de l’homme ». Pour eux, pour nous, il est de toute nécessité de résister à ses sourdes, pernicieuses, brutales et violentes poussées et aider au désenvoûtement du monde et des consciences en se faisant ramasseur et colporteur de vent, passeurs de poésie !
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Lu 129- Thierry Renard, Œuvres poétiques, Tome II, la rumeur libre, 2018
Il y a deux ans, en avril 2016, c’était le tome I des Œuvres poétiques de Thierry Renard, voici maintenant le deuxième. Plus d’un millier de pages, la reprise de 7 recueils dans le Tome I et 14 dans le Tome II plus un inédit qui clôt le volume. J’observe que cet inédit a pour titre Le fait noir/deux qui fait écho au Fait noir, préfacé par Patrick Laupin qui ouvrait le Tome I, comme si 25 ans après le poème avait toujours et encore à témoigner du « passage inexplicable de la vie», son épreuve, ses rencontres, ombres et éclairs mêlés.
Deux tomes, c’est une somme ! Son ami Emmanuel Merle disait c’est une « cathédrale laïque » en pensant aux mots de Pierre-Albert Jourdan qui à propos d’un « amandier en fleurs tout bourdonnant d’abeilles » avait écrit : « c’est une cathédrale » ! Ce serait aussi comme un manteau de mots, un manteau de nuit troué de lucioles, traversé de quelques nocturnes « qui (traceraient) la chance d’un autre jour » selon les mots de Michel de Certeau.
La poésie est de l’ordre de ce combat, de cette guerre secrète – « combat spirituel aussi brutal que la bataille d’hommes » disait Arthur Rimbaud – pour garder ouvertes et battantes les portes de ce pays, ce « contre-sépulcre », même s’il n’est qu’un « vœu de l’esprit », cet inconnu devant soi qu’invoquait René Char sans lequel exister ne pourrait que s’effondrer dans les sables mouvants du libéralisme travaillés par l’argent-roi et le mépris des autres, proches ou lointains. Les poèmes de Thierry Renard, ces « éclats de réalité », disent l’urgence, tous sont écrits avec au bas des reins l’aigu d’une lame, celle du temps ; avec dans les poumons, comme une menace d’asphyxie et dans les yeux, le voile de quelques rêves non encore aboutis capables de tenir la bride au désespoir.
Ici, on écrit toujours au plus proche de ce que l’on ressent. Cela tient de la traversée, c’est une vraie expérience comme telle risquée car il ne s’agit pas seulement d’habiller de mots un vécu, il s’agit bien plus de l’interroger, de le mettre à la question, de le faire parler : « chaque poème est un raid dans l’inarticulé » dit Patrick Laupin des poèmes de Thierry Renard. Ici, on écrit « pour lire et dire le monde », « aérer le présent », se tenir debout, - quelque soient les coups qui jamais ne manquent surtout quand, comme Thierry Renard, on s’expose. Faut-il rappeler l’animateur infatigable, « l’agitateur poétique » selon ses propres mots, qu’il est, toujours sur la brèche de quelques projets nouveaux – passer avec armes et bagages du côté où l’homme n’est rien que cette chance du jour qui vient.
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28/11/2025
Lu 124- Thierry Metz, Lettres à la Bien- aimée et autres poèmes, Poésie / Gallimard, juillet 2025, cat 3
Thierry Metz, son chemin dans l’inépuisable
Il faut saluer – et je le fais avec enthousiasme – la parution dans la collection Poésie / Gallimard de ces Lettres à la Bien-aimée et autres poèmes de Thierry Metz même si je regrette que le prix Froissart de1989 Dolmen et L’homme qui penche de 1990 n’y figurent pas.
Les poèmes de Thierry Metz y sont encadrés d’une importante, précise et rigoureuse préface d’Isabelle Levesque qui s’attache à replacer chacune des œuvres dans son contexte de création et d’une postface d’Eric Vuillard dans laquelle il se montre sensible à l’écriture même de Thierry Metz qui se développe « dans le déchirement du langage et des choses, sur la feuille percée de mots ».
Thierry Metz était maçon, manœuvre - il faut lire le magnifique Journal d’un manœuvre paru chez Gallimard, collection L’Arpenteur, en 1990, qui connut un beau succès de librairie - Oui, il avait choisi d’être maçon parce qu’il y avait là le travail des mains certes mais aussi parce qu’on y apprend que « les murs du livre et de la maison sont percés d’ouverture » et que cela « permet d’y revenir ».
Mais il était déjà tard pour lui puisque, en mai 1988, la mort avait ravi son jeune fils Vincent par l’entremise d’une automobile qui faucha l’enfant en bordure de route.
Il est des voix dont on ne se remet pas de celles qui certains soirs nous rendent visite, celle de l’enfant qui « nous raconte ce qui se passe là-bas, comment sont les gens, ce qu’on y trouve…Ces voix nous ferment les yeux ». Et parfois « Non / Rien de cela / Qu’une inépuisable, inexorable absence / Rien qu’une mort.// Et un nom : Vincent. »
« Quelle absence que d’écrire », écrit Thierry Metz. Cette traque de l’absence dans « la langue / qui chemine dans l’inépuisable », cet affrontement à la question de savoir comment donner présence et voix de rouge-gorge à ce « quelque chose d’incertain / d’indicible / qui ne s’éteint jamais » dura neuf longues années coupées de publications et de deux séjours volontaires en hôpital psychiatrique avant de céder à la ramasseuse de sarments et d’en finir un 16 avril 1997, à 40 ans.
Neuf longues années pendant lesquelles il fut à la manœuvre. Je voudrais rappeler que ce mot renvoie à la manière dont les couleurs d’un tableau sont fondues et agencées. Ici dans les mots.
Mais attention pour Thierry Metz ces mots doivent être écriture sinon, ils ne sont pas parlant, selon lui. Et parlant, ils ne le sont jamais assez. Toujours, ils séparent, nous laissent dehors, au bord – et même si l’on retourne et retourne la langue – de ce qui serait à dire. Ainsi le poème est-il pour lui « un abri de mots / mais pas longtemps », note-t-il. L’absence revient. La poésie circule entre les mots qui portent le drame d’être au monde. C’est par là qu’elle nous touche. On y sent la vie respirer de souffle en souffle. A la Bien-aimée, il écrira : « J’ai vidé la page pour que tu puisses entrer ». C’est ce souci de l’autre qui émeut. Cette volonté d’une écriture qui va seule, avançant au travers d’une vie qui va se dépouillant. Sa parole n’est pas parole de « prince », parole pleine, remplie jusqu’au débord, « sourde de se suffire à elle-même » mais bien parole de « gueux », selon la belle distinction opérée par Christian Bobin, que trouent vide et silence. Assez pour laisser place à nous autres lecteurs, pour partager l’impartageable !
( Paru dans le Patriote Côte d'Azur, semaine du 20-26 novembre 2025)
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