Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

10/09/2006

Lu 5 : Serge Bonnery, homme du Midi noir

Après "Une patience", ce récit qui à partir d’un objet – cette planchette percée d’une rainure, dont les soldats se servaient pour astiquer leurs boutons – laisse s’opérer – avec « un tremblé dans l’écriture » dont Yves Ughes disait qu’il « était cultivé comme un acte de fidélité » - un lent travail de mémoire autour de la figure d’un grand-père, ancien poilu de 14-18 ; après Le temps d’un jardin où le grand-père est convoqué mais cette fois comme donateur de « l’amour des choses terrestres », voici "Les roses noires", aux éditions de l'Amourier, collection Thoth, une histoire d’amour, un récit d’enfance si l’enfance n’est pas seulement un âge de la vie repérable sur la ligne du temps mais ce qui n’arrive jamais à se dire. Et comme tel fait retour. En fantôme obstiné.
Le tempo de l’écriture de ces trois livres diffère. Les roses noires sont un texte qui fait du silence et du secret, de l’attente, du mystère et de l’oubli, son sujet. Quelque chose se tient caché dans ce texte, quelque chose qui est ignoré du texte lui-même. Et c’est peut-être de savoir ce que c’est que d’aimer…
Si le récit est bien le lieu même de la mémoire ; si raconter, c’est bien conserver, maintenir au plus près ce qui fut vécu, Les roses noires nous content l’histoire d’une perte. Ce qui a été vécu, la mémoire même du narrateur se trouve dans un carnet, Le cahier noir de Jean, qu’il finit par ne plus retrouver…Du coup, Les roses noires pourraient être lues comme la tentative de reconstituer l’histoire consignée dans le cahier noir. De là son apparence labyrinthique, ces pans de narration que le narrateur s’efforce en même temps de comprendre et d’interpréter afin d’en faire apparaître la part de vérité. Ruines d’une écriture rompue, en miettes. En charpie.
L’écriture de Serge Bonnery, ses modulations développent un phrasé, un tempo qui tend un fil invisible entre ces moments de vie. C’est lui qui fait bouquet de ces roses noires.
Et c’est au lecteur de les disposer dans le vase qu’il aura choisi.

© Alain Freixe

Lu 4 : Jacques Dupin, homme des sources

medium_Dupin.2.jpgCoudrier, le livre de Jacques Dupin qui vient de paraître chez POL, est la baguette qu’il nous confie. Prenez-la en mains. Laissez venir. Ce livre est tout entier en contact avec un pur Dehors que traversent courants d’énergie, fluxions et fluctuations.
Lisez, vous ne pourrez pas ne pas entendre comme un balbutiement têtu, celui-la même qu’il repérait chez Joan Miro : «Le balbutiement nous touche plus instinctivement, ou plutôt bouscule en nous de la pensée enfouie, de la parole informulée (…) perçant lentement à travers les stratifications d’un autre règne ». Quelque chose qui ne cesse pas de murmurer, dans les basses, au plus près de soi quand soi n’est plus que vide, n’est plus dedans. Ou plutôt que le dedans est dehors, pauvres eaux qui vont s’ajustant aux pierres d’un torrent souterrain, frêles eaux qui obstinées poursuivent leur cours.
C’est cela que l’on entend, cela qui fait signe, selon les mots de Pierre Reverdy, vers ce « noir qu’on n’a pas vu derrière les étoiles », dans ce dernier livre de Jacques Dupin.

© Alain Freixe