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11/09/2026

Lu 135-Michel Butor en musique - Sous la direction de Mireille Calle-Gruber et Marion Coste - HD éditions, décembre 2024

Mireille Calle-Gruber, marion Coste, michel ButorIl est un livre qui dans les sombres temps que nous traversons m’apparaît comme un contre-feu au feu du monde, c’est ce Au rendez-vous des amis de Michel Butor, publié par les éditions de l’Amourier (amourier.com) en 2003 comme si l’art, aux antipodes de toute exploitation liée à l’argent-roi, apparaissait comme un envers de l’histoire contemporaine, « l’esquisse d’une société enfin habitable, l’utopie même qui se risque à avoir lieu », comme il me le confiait dans un entretien paru dans la gazette Basilic de mai  2003.

Or parmi les 46 amis que Michel Butor avait réunis dans ce livre, deux au moins dont je me souviens étaient musiciens : Duke Ellington et bien sûr Henri Pousseur…C’est bien cette amitié, les relations de travail entre MB et Henri Pousseur qui me semblent être le coeur de feu de ce livre aux vibrations profondément amicales que viennent de publier Mireille Calle-Gruber et Marion Coste aux éditions HD, consacré aux relations anciennes et profondes que Michel Butor a toujours entretenues avec la musique, compositeurs et instruments compris.

Souvenons-nous du premier des Cahiers Butor – cette sorte de suite aux 12 volumes et quelques 15000 pages des œuvres complètes/incomplètes publiées aux éditions de la Différence –, il s’intitulait Compagnonnages de Michel Butor (Hermann, 2019). Les peintres y étaient présentés en « alliés substantiels » dont les œuvres étaient au commencement même de l’œuvre Butor. Ce volume poursuit le propos du premier Cahier. Il s’agit bien d’un ouvrage d’art en soi, une sorte de catalogue d’exposition. Il s’agit bien toujours de « compagnonnages » soit de « transmission, apprentissage, dialogue, fructification et métamorphose » mais cette fois-ci avec musiciens, compositeurs et interprètes. On vérifie alors encore une fois à la lecture de ce fort et riche volume deux choses :  d’abord, la toujours belle originalité de Michel Butor qui fait tout de même bien exception chez les écrivains pour autant s’intéresser à la musique, à ses créateurs et à leurs créations – Alors que les musiciens s’intéressent à la littérature comme en témoigne par exemple un Pierre Boulez qui mettra en musique les poèmes de René Char, Armand Gatti, Henri Michaux…ensuite, combien écrire, c’est écrire avec, faire atelier commun, tutoyer les frontières et chercher à passer, ensemble. Et cela quelle que soit la forme inattendue qui aura pris corps « al andar » comme cet opéra interactif qu’est Votre Faust et dont Henri Pousseur nous raconte ici l’aventure.

Ce livre présente une mobilité formelle passant, entrelaçant – je cite de mémoire et dans le désordre – extraits de textes, de correspondances, entretiens, études, témoignages le tout rythmé par la reproduction de photographies, documents de travail, partitions, livres d’artiste que l’on nomme ici « livres partitions » - et c’est là d’ailleurs un très beau chapitre à la riche iconographie et au choix judicieux opéré qui permet de mesurer en quoi le fait de travailler avec des musiciens a permis à Michel Butor de faire bouger la forme-livre, d’explorer plastiquement les espaces du livre.

Ce livre est surtout l’occasion de cerner au plus près la conception butorienne du réalisme musical : ni réalisme à message de type propagandiste, ni réalisme de convention se contentant de plates illustrations mais bien l’évocation de phénomènes de notre monde, un appel à la Présence vive, conception qu’il partageait avec Henri Pousseur : oui, la musique peut décrire le monde

Si Michel Butor rend toujours grâce aux peintres de lui avoir permis de franchir le pas de la poésie, s’il leur a toujours voué une reconnaissance éperdue, toute rencontre et notamment celle avec les musiciens - c’est cela que montre magnifiquement ce livre ! - rouvre en lui le chant du désir où l’on fraie, pas après pas, dans le travail concerté, en bons cantonniers, la route d’une relation, la chance d’un partage. Là, comme toujours, il faut imaginer Michel Butor, son « œil étonné cherchant de l’autre côté de l’horizon ce qui manque au monde pour être entier ». Poursuivons !

(Cette note est parue dans la revue Europe)